Le razzle dazzle peinture de guerre

Revue N°291

bateau de guerre, marine militaire, U-boote, camouflage dazzle, bateau camouflé
L’uss Nebraska en 1918. 
Ce camouflage à base de forts contrastes est dit « disruptif ». Il a pour but principal 
de perturber la perception visuelle du navire par les sous-mariniers. © Science History Images/Alamy Stock Photo

par Jean-Yves Besselièvre – Utilisant des motifs géométriques et abstraits proches du cubisme, le razzle dazzle consistait à peindre des navires pour créer des illusions d’optique afin de tromper l’ennemi. Des centaines de bâtiments ont ainsi sillonné la mer en tenue d’arlequin ou de zèbre pendant la Première Guerre mondiale.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

À partir du printemps 1917, les flottes de navires qui ravitaillent l’Europe en guerre et y acheminent des troupes depuis les États-Unis se couvrent de couleurs et de motifs pour le moins étonnants. Ils arborent une nouvelle technique de camouflage, appelée dazzle painting chez les Britanniques et razzle dazzle dans la Marine américaine. Intraduisible littéralement, cette dernière expression signifie tape-à-l’œil, éblouissant, aveuglant. Les premiers camoufleurs français, eux, parlent de « maquillage », avant d’adopter les termes de « camouflage dazzle ».

Employée pendant un peu plus d’un an avant l’Armistice, cette technique représente pourtant un phénomène majeur, puisqu’elle concerne plus de quatre mille navires de transport – dont mille cinq cents en France – et quatre cents bâtiments de guerre. Ce camouflage est une réponse aux ravages provoqués dans l’Atlantique par les sous-marins allemands. Évoluant tout au long du conflit, il a la particularité d’être inventé et développé par des artistes mobilisés au Royaume-Uni, en France et aux États-Unis, qui mettent ainsi leur art au service d’une action non létale.

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Illustrations de Norman Willkinson extraites de l’Encyclopædia Britannica montrant l’apport du dazzle painting par rapport à une peinture grise classique : on ne peut plus distinguer les lignes et le cap du bateau. © Encyclopædia Britannica, 1922

Arme nouvelle au début du conflit, le sous-marin prend rapidement une importance stratégique par la menace qu’il fait peser sur le trafic maritime, et particulièrement sur les navires marchands qui acheminent en Grande-Bretagne et en Europe du matériel et des vivres, puis des troupes. Le torpillage du Lusitania britannique, le 7 mai 1915, avec mille deux cents personnes à bord, frappe les esprits et démontre l’efficacité des U-Boote. Le 1er janvier 1917, l’Allemagne lance une guerre sous-marine illimitée : en six mois, cinq cents navires sont envoyés par le fond. À l’entrée en guerre des États-Unis, en avril, les pertes dues aux submersibles atteignent les 20 pour cent.

L’été suivant, Britanniques et Américains adoptent l’idée émise par la Marine française d’une navigation en convois des navires marchands, protégés par des bâtiments militaires.

S’inspirer des méthodes de dissimulation animale

Face à cette menace, la Royal Navy étudie l’application aux navires de commerce du principe du camouflage apparu dans l’armée de terre en 1915. Depuis la fin du XIXe siècle, les Marines militaires ont majoritairement adopté une peinture grise afin de réduire la visibilité de leurs navires. Aux États-Unis, les peintres Abott Handerson Thayer (1849-1921) et George de Forest Brush (1855-1941) s’intéressent à la transposition au domaine naval des méthodes de dissimulation des animaux : poissons, zèbres, girafes. Le « camouflage » noir et blanc d’un zèbre ne lui permet pas de se fondre dans son environnement, bien au contraire. Mais lorsqu’il se trouve au sein d’un troupeau, il empêche le prédateur de repérer un individu parmi ses congénères. Il s’agit bien de tromper l’ennemi. En 1914, s’inspirant des travaux de Thayer, le zoologiste John Graham Kerr (1869-1957) adresse à Winston Churchill, First Lord de l’Amirauté, un mémoire sur le camouflage des navires, visant à briser la régularité de leurs lignes. Après quelques expérimentations, la proposition de Kerr n’est pas retenue.

Engagé dans le corps de réserve de la Royal Navy, le peintre de marine Norman Wilkinson (1878-1971), un artiste classique et non pas avant-gardiste comme cela a parfois été écrit, parvient quant à lui à convaincre l’Amirauté de tester un type de camouflage de son invention : le dazzle painting.

Une controverse naîtra d’ailleurs entre Kerr et Wilkinson quant à l’invention du dazzle, le second étant suspecté d’avoir observé des navires camouflés selon les principes du premier lors de son affectation dans les Dardanelles. Cette polémique cessera en 1922, lorsque la Royal Navy attribuera définitivement, après enquête, la paternité du dazzle à Wilkinson.

Le dazzle painting n’est pas à proprement parler un camouflage. Norman Wilkinson, d’ailleurs, se refuse à employer ce terme. Inventé pour l’armée de terre, le camouflage terrestre vise en effet à dissimuler un objet, par exemple une pièce d’artillerie dans une clairière. Pour ce faire, l’emploi de peinture, de branchages ou de filets permet de la fondre dans son environnement. Camoufler un navire en mer se révèle en revanche impossible, car sa silhouette se détache sur l’horizon. L’arrière-plan sur lequel il apparaît est susceptible de varier de façon importante selon les conditions météorologiques et la lumière. De plus, la fumée émise par les navires de l’époque s’oppose à leur invisibilité.

Norman Wilkinson écrit ainsi dans ses mémoires : « J’ai soudainement eu l’idée que, comme il était impossible de peindre un navire afin qu’il ne puisse pas être vu par un sous-marin, l’extrême opposé était la réponse – en d’autres termes, le peindre, non pour réduire sa visibilité, mais de manière à briser sa forme et ainsi tromper un officier de sous-marin sur le cap qu’il suivait. »

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Le cargo uss West Mahomet, construit en 1918, repeint selon ce principe. © Naval History and Heritage Command, Washington

Casser les lignes et les formes d’un navire

Pour Norman Wilkinson, le but du dazzle painting n’est donc pas de cacher un navire aux vues d’un assaillant, mais d’en modifier visuellement la perception, d’en casser les lignes et les formes. Le but recherché est de modifier la perception des lignes horizontales, de supprimer les verticales ou parallèles entre elles et tous les plans réguliers. On cherche aussi à créer de fausses étraves, de faux arrières, de fausses cheminées, de fausses vagues d’étrave. Pour ce faire, Wilkinson élabore un camouflage à base de forts contrastes et de motifs irréguliers. On parle alors de camouflage disruptif.

Lorsqu’il observe un navire au périscope, le commandant d’un sous-marin bénéficie d’un avantage lié à son point de vue au ras de l’eau : le navire se détache en effet sur le ciel. Il cherche alors à en déterminer la distance, le cap et la vitesse, afin de se positionner de façon optimale pour porter l’attaque. Cette observation doit se faire rapidement – en moins d’une minute – pour éviter au sous-marin d’être repéré et pour conserver l’avantage de la surprise. En l’absence de dispositifs d’aide à la visée, l’appréciation de la position de tir repose sur l’expérience du commandant et sur l’identification d’éléments tels que la proue, la passerelle ou les cheminées.

Par ailleurs, la faible vitesse des torpilles de l’époque, parfois moins rapides que certains navires, rend cruciale la visée initiale, celle-ci se faisant sur une trajectoire d’interception, en avant de la cible, en anticipant sa position future lorsque la torpille l’atteindra. Le dazzle, en modifiant la perception d’un navire au travers d’un périscope, complique la tâche du commandant, prolonge son temps d’observation et ne lui permet pas de déterminer précisément le cap suivi par sa cible. Il peut ainsi le conduire à effectuer une mauvaise visée.

Cette technique de camouflage ne constitue pas la panacée contre la menace des U-Boote, mais elle se révèle efficace en complément des autres moyens de lutte anti-sous-marine, comme la formation de convois, la navigation en zigzag, ou le recours à des écrans de fumée.

L’atelier 
de la section camouflage naval de la Royal Navy à Londres, installé dans les locaux 
de la Royal Academy of Arts. Il emploie 
des artistes tel Robert Oswald Moser 
(1874-1953), que l’on voit à gauche 
de cette photographie. © Naval History and Heritage Command, Washington

Peintres, techniciens, spécialistes du trompe-l’œil

En juin 1917, la Royal Navy crée une section de camouflage naval qui s’installe à Londres dans les locaux de la Royal Academy of Arts. Elle en confie la direction à Norman Wilkinson.

Le peintre réunit autour de lui des artistes de ses connaissances, mobilisés dans la Royal Navy Volontary Reserve. Parmi eux figurent des peintres animaliers, d’intérieur, de paysages, de marines, des portraitistes, des illustrateurs, etc. La plupart ne sont pas des artistes d’avant-garde, sauf Edward Wadsworth, représentant de l’éphémère mouvement vorticiste, qui souhaite se démarquer du cubisme et du futurisme.

Tous les camoufleurs ne sont pas des artistes ; on compte aussi des techniciens, des peintres décorateurs de théâtre ou des experts du trompe-l’œil. Une partie de ces artistes et techniciens demeurent à Londres et sont chargés de la conception des camouflages. Les autres sont affectés dans les ports où sont peints les navires : Liverpool, Southampton, Newcastle, Glasgow, Bristol, Cardiff, Belfast, etc. Leur mission consiste également à former leurs homologues étrangers en France, aux États-Unis, en Italie, mais aussi au Japon.

Imitant les Britanniques, les Français établissent une section de camouflage naval en novembre 1917, dépendant de la Direction générale de la guerre sous-marine. Installée au Jeu de paume, à Paris, elle est placée sous les ordres du lieutenant de vaisseau Lamothe-Dreuzy. Le peintre de la Marine Pierre Gatier (1878-1944) la rejoint en décembre. Il a déjà mené des recherches sur ce qu’il appelle le « maquillage » des navires, lors d’une affectation à Rochefort, même si aucune archive n’atteste l’existence d’une telle activité sur ce site. La seule section camouflage documentée est celle de Paris. Des modèles d’essai, conservés dans les collections du musée national de la Marine, prétendument attribués à Rochefort, sont en fait signés de Sandy-Hook et d’Eugène Ronsin et émanent donc de Paris.

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Le cargo Lieutenant de Missiessy de la Société de navigation France-Indochine, dessin réalisé par Sandy-Hook (1879-1960), en 1918. © musée national de la Marine/A. Fux

Le département camouflage compte également l’affichiste Georges Tabureau, dit Sandy-Hook (1879-1960), le peintre de la Marine Léon Félix (1869-1940) ou le décorateur de théâtre Eugène Ronsin (1874-1937). Trois modeleurs, chargés de la confection des petits modèles, et cinq dessinatrices complètent son effectif.

En mars 1918, le secrétaire d’État adjoint à l’US Navy, Franklin D. Roosevelt, invite Norman Wilkinson aux États-Unis afin qu’il participe à la création d’une section de camouflage naval. Elle est confiée au peintre impressionniste Everett L. Warner (1877-1963) qui adopte, puis perfectionne les techniques britanniques.

La plus grande œuvre cubiste de tous les temps

Tout au long de la guerre, Britanniques, Français et Américains collaborent activement par le biais de voyages d’étude, d’échanges de documents et de partage d’expérience. Chacune de ces nations développe ses propres approches du camouflage disruptif et procède à des tests selon différents schémas qui évoluent au cours du conflit.

Composées majoritairement d’artistes classiques, les sections de camouflage s’inspirent des productions des artistes d’avant-garde. Ainsi, dans ses souvenirs, le peintre Lucien-Victor Guirand de Scévola (1871-1950), à l’origine du département de camouflage terrestre de l’armée française, créé en février 1915, relate qu’il s’est inspiré du cubisme. Il écrit en effet : « J’avais pour déformer totalement l’objet employé les moyens que les cubistes utilisent pour le représenter, ce qui me permit par la suite, sans en donner la raison, d’engager dans ma section quelques peintres aptes, par leur vision très spéciale, à dénaturer n’importe quelle forme. » Ce lien entre dazzle painting et avant-garde a pu conduire certains observateurs à considérer que le camouflage des navires durant la Première Guerre mondiale a constitué la plus grande œuvre cubiste de tous les temps.

René La Bruyère écrit ainsi en 1918 dans un article intitulé « L’échec de la guerre sous-marine », paru dans la Revue des deux mondes: « Il est curieux de contempler aujourd’hui, dans les ports, les steamers ornés d’arabesques bizarres qui rappellent les fantaisies de l’École cubiste. C’est à croire que les plus extravagants parmi les impressionnistes et les décadents les plus morbides ont inspiré ces dessins, et opposé ces couleurs vives au bleu limpide de l’horizon. […] Mais sur nos navires, une conception savante préside à l’agencement de ces arabesques qui font parfois sourire ceux qui n’en comprennent point l’intérêt. »

En France, le camouflage des navires de transport est supervisé par l’Armement militaire des bâtiments de commerce (AMBC), implanté dans les principaux ports. L’AMBC est initialement chargé d’armer les navires civils de canons et de personnels de la Marine et d’entraîner les marins. Cette structure se voit donc confier la peinture des navires dans les ports de commerce, tandis que la Marine se charge des bâtiments militaires dans ses arsenaux.

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Bateaux camouflés, 
œuvre réalisée en 1918 par le peintre René Pinard (1883-1938). La peinture est toujours mate pour éviter les reflets. © musée national de la Marine/A. Fux

Chaque unité est peinte selon un camouflage unique

Le camouflage dazzle n’est pas exclusivement appliqué à des navires de transport ou de guerre : les archives conservent en effet la mention de dizaines de chalutiers ayant reçu un camouflage. Parmi eux figurent notamment le morutier Léon III ou le dundée Dixi.

La réalisation d’un camouflage dazzle suit plusieurs étapes similaires, quel que soit le pays où il est mis en œuvre : dessin d’un schéma disruptif, fabrication d’un petit modèle en bois peint au 1/500, mesure de l’efficacité du schéma, dessin d’un plan de mise en peinture au 1/200, mise en couleurs du navire. Chaque unité est peinte selon un camouflage unique, les côtés tribord et bâbord étant différents. Au cours de la guerre, Britanniques et Américains en viennent à concevoir une série de plans types.

Afin de tester l’efficacité de ces camouflages, les Britanniques inventent un Model Testing Theatre, dispositif dans lequel de petits modèles de navires sont placés sur un plateau tournant devant un fond représentant différentes conditions météorologiques rencontrées en mer. Le plateau est manipulé grâce à un volant, tandis qu’un « camoufleur » observe la scène au travers d’un périscope de tranchée. Ce système est importé en France et développé par Pierre Gatier au Jeu de paume, ainsi qu’aux États-Unis où il est perfectionné.

Après avoir été testé, le schéma de camouflage est expédié dans un port sous forme de plans, une copie demeurant à la section camouflage. La mise en peintures fait l’objet d’une surveillance attentive de la part d’officiers ou de sous-officiers connaissant les travaux de peinture en bâtiment et habitués à conduire un chantier. Le choix des couleurs reçoit une attention particulière ; des nuanciers sont échangés entre Alliés et envoyés dans les différents ports. Les couleurs – vert olive, gris, gris-bleu, bleu, rose, en passant par le blanc et le noir – doivent être mates pour réduire au maximum les reflets.

Les travaux de peinture sont fréquemment réalisés lors des opérations de chargement ou de déchargement des navires, afin d’éviter leur immobilisation. Curieusement, les sources britanniques, françaises ou américaines sont lacunaires en ce qui concerne l’application pratique, notamment sur des navires de grandes dimensions. Seuls quelques témoignages et photographies apportent de précieuses informations.

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Modèle d’essai du Dumont d’Urville, cargo mixte des Messageries maritimes, conçu par Sandy-Hook en 1917. © musée national de la Marine/A. Fux

Le schéma de camouflage doit d’abord être tracé à la craie sur la coque. Les peintres, perchés sur un échafaudage mobile, reçoivent les instructions d’un observateur placé à distance, qui communique par gestes, par mégaphone, ou à l’aide d’un miroir reflétant le soleil.

En France, le camouflage d’un navire est à la charge de l’État, l’entretien des peintures incombant aux armateurs. Celui-ci est déterminant pour l’efficacité du dispositif : des traces de rouille sur des zones claires peuvent en effet révéler l’emplacement des écubiers et des ancres, et donc la position de la proue d’un navire, réduisant à néant l’effet recherché.

Pour améliorer l’efficacité des peintures, les sections de camouflage britannique et française préconisent également des modifications structurelles. Difficiles à mettre en œuvre sur des navires existants, elles peuvent être prises en compte lors de la construction de nouvelles unités. Ainsi est-il préconisé de réduire la hauteur des mâts, de les désaxer, de rompre l’uniformité des cheminées ou de modifier leur inclinaison.

Les équipages se sentent mieux protégés

L’efficacité du razzle dazzle demeure néanmoins sujette à débat. Un seul fait avéré apparaît dans les diverses sources : l’effet psychologique sur les équipages qui se sentent mieux protégés face à la menace sous-marine.

D’un point de vue tactique, l’efficacité n’est pas établie avec certitude. L’Amirauté britannique lance au printemps 1918 une enquête à ce sujet, dont les conclusions ne permettent pas de déterminer si le dazzle painting produit des effets. Un comité est alors constitué pour analyser mensuellement les chiffres de pertes dues aux sous-marins, selon que le navire était camouflé ou non. Fin juillet, les membres du comité remettent leur rapport au premier lord de l’Amirauté en préconisant l’abandon de cette pratique.

Toutefois, l’effet psychologique sur les équipages et le faible coût de la mesure – selon Norman Wilkinson, le camouflage au Royaume-Uni aurait coûté 2,5 millions de livres sterling – conduisent à son maintien. En octobre, le ministère du Transport britannique décide de poursuivre l’emploi du dazzle. En France, dans la synthèse de son activité établie en novembre 1918, le département camouflage estime que le nombre limité de navires ayant subi ce traitement ne suffit pas pour établir des statistiques concluantes, mais qu’elles sont plutôt favorables au camouflage.

En 1919, l’US Navy confie à un chercheur du Massachusetts Institute of Technology (mit) une étude sur l’efficacité du razzle dazzle. Basée sur l’observation de petits modèles camouflés, elle conclut à sa grande utilité, ce qui est confirmé par le fait que seul un pour cent des navires américains peints a été coulé par des sous-marins allemands. Cette étude demeure toutefois théorique, car elle a été réalisée en studio.

À la fin de la guerre, on estime que le razzle dazzle, technique récente toujours à l’état expérimental, présente certains avantages pour la protection des navires et qu’elle est surtout d’un faible coût. On note aussi que son effet est plus important pour des unités naviguant de façon isolée plutôt qu’en convoi.

affiche de l’exposition Razzle dazzle, l’art contre-attaque !, présentée au musée de la Marine de Brest jusqu’en décembre 2018. © musée de la Marine, Brest/collectif XY

Dès 1918, le camouflage dazzle fait l’objet d’expositions en France et en Grande-Bretagne. Il quitte ainsi le domaine militaire et inspire des artistes classiques ou avant-gardistes. Certains d’entre eux sont des « camoufleurs » revenus à la vie civile, tels Pierre Gatier, Sandy-Hook ou Edward Wadsworth. D’autres, comme les peintres de la Marine mobilisés, représentent les combats dont ils ont été témoins. En 1923, une exposition aux Invalides retrace les combats de la Grande Guerre et présente des œuvres représentant des navires camouflés en razzle dazzle.

Mais, au-delà des expositions évoquant l’emploi de cette technique durant la guerre, le motif du razzle dazzle imprègne immédiatement le monde de la mode, puis du design. On constate en effet que – depuis des maillots de bain de 1918 jusqu’à des chaussures Nike de 2014, en passant par la pochette de l’album Dazzle Ships du groupe Orchestral Manœuvre in the Dark signée du designer Peter Saville en 1984 – ces dessins restent d’actualité depuis la fin de la Grande Guerre.

Dans le domaine militaire, dès la fin du conflit, les navires de transport qui rapatrient les troupes américaines abandonnent ce camouflage et reprennent des couleurs plus classiques. Le razzle dazzle réapparaît durant le second conflit mondial, notamment dans la Marine américaine, qui confie de nouveau le commandement de sa section camouflage à Everett L. Warner.

Toutefois, le développement de l’aviation et des moyens d’observation (radar, sonar) le rendent moins efficace. Depuis quelques années cependant, des camouflages proches du razzle dazzle sont à nouveau utilisés dans certaines Marines. C’est le cas de navires côtiers aux États-Unis ou en Suède, ce motif se révélant efficace pour réduire la visibilité lorsque le navire est observé sur un trait de côte. Parmi eux, on trouve le Littoral Combat Ship de la classe Freedom ou le prototype furtif M80 Stiletto américain, la corvette de la classe Visby suédoise, le navire lance-missiles Hamina finlandais ou encore le patrouilleur lance-missiles Type-022 chinois.

Plus récemment, le razzle dazzle est réapparu sur quelques navires du patrimoine en Grande-Bretagne, à l’occasion des commémorations du centenaire de la Grande Guerre.

Exposition : jusqu’au 31 décembre 2018, le musée de la Marine de Brest présente l’exposition Razzle dazzle : l’art contre-attaque !.

<www.musee-marine.fr/content/razzle-dazzle-lart-contre-attaque>

Remerciements : à Lénaïg L’Aot-Lombart, co-commissaire de l’exposition.

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