Plénitude en Gironde

Revue N°291

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Le 3 juillet 2014, à la voile et à l’aviron sur la Seudre, en toute Plénitude. © ASS. Voile-aviron dans les Pertuis

par Jean-Bernard Forie. La navigation en canot voile-aviron rend-elle poète ? Grâce à ces bribes de voyage à fleur d’eau, dans l’intimité de l’estuaire de la Gironde, Jean-Bernard Forie lève le voile sur les heures heureuses qu’il coule avec Plénitude, le bien nommé, entre roseaux, bancs de sable et courants malicieux.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Mon parcours de plaisancier a commencé de manière très conventionnelle. Au début des années soixante-dix, adolescent, je m’initie à la voile dans un club à Navarrosse, sur le lac de Cazaux, en Gironde, un club animé… par des CRS ! La chose est à peine imaginable aujourd’hui, mais c’était de la prévention intelligente, dont j’ai su saisir toute la « substantifique moelle ».

À peu près au même moment, je découvre les récits d’Alain Gerbault, Le Toumelin, Bernicot, etc., qui dormaient – m’attendaient ? – dans une bibliothèque de mes grands-parents. Avant la Grande Guerre, mon grand-père paternel avait navigué sur des vapeurs anglais, ce dont la mémoire familiale gardait le souvenir. Cela devient vite une évidence : il faut que j’apprenne à naviguer. Après avoir suivi quelques stages de croisière à l’UCPA (Union nationale des centres sportifs de plein air), je me mets en quête d’un bateau pas cher, que je trouve en 1982. Le Merci à Tous est un pêche-promenade de 4,75 mètres de long sur plans Sergent, dériveur en contre-plaqué de 1962, gréé en sloup bermudien. Le bateau est dans son jus : mât en bois, haubans épissés en acier galvanisé, voiles et drisses en coton, poulies et accastillage en bronze. Il est aussi en piteux état : toutes les pièces en contre-plaqué ainsi que quelques éléments de structure sont pourris.

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Jean-Bernard Forie a ressenti 
très tôt l’envie de naviguer. Il est aujourd’hui devenu un expert des randonnées voile-aviron. © coll. Jean-Bernard Forie

Avec l’appui décisif d’Henri Belleville, un ami de mon père, ancien militaire comme lui, et qui a également eu une activité de charpentier de marine dans le civil, je vais le reconstruire. Henri est le premier à m’avoir vraiment appris à travailler le bois. Avec ses outils à main affûtés comme des rasoirs, ce précieux homme travaillait mieux et plus vite que moi avec les faibles outils électroportatifs dont je disposais alors. C’était aussi un personnage à la Shoendoerffer – on pense au Crabe-Tambour, bien sûr ! –, qui évoquait pudiquement ses fascinantes campagnes, depuis les commandos anglais pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux combats en Indochine, à bord de jonques « armées en course »…

Merci à Tous (le bien nommé !) bénéficiera d’une reconstruction de quarante jours, menée tambour battant, avant d’être remis à l’eau à Bordeaux. Pas de moteur, mais une longue godille, une lampe à pétrole en guise de feu de route, deux banquettes sous un rouf minuscule pour s’allonger sans le moindre matelas, une simple caisse en bois où caler un petit réchaud et quelques maigres vivres. Ainsi équipé, le monde m’appartenait. Parti de Bordeaux, j’ai pu naviguer, entre autres mémorables aventures, jusqu’à l’île de Ré et La Rochelle.

« Aux innocents les mains pleines », dit-on : une fois, je suis sorti de l’estuaire par la « passe à terre », rarement praticable, au ras du phare de la Coubre et, quelques milles plus au Nord, je me suis glissé dans le pertuis de Maumusson – étymologiquement, la « mauvaise passe » – sans voir grand-chose, à l’extrême fin du crépuscule, aidé d’une brise mourante et d’un reste de courant de flot. Une pure folie ! Quand le jusant m’a emporté en sens inverse, je n’ai eu que la ressource de mouiller quelques heures par nuit noire, à la lisière du même pertuis, bercé par le grondement des brisants tout proches. Heureusement, c’était l’été et il faisait beau.

Les accostages des pontons, en plein courant, relevaient davantage de « l’appontage », parfois à la grande fureur de mes voisins plaisanciers. C’est beau d’être jeune, passablement inconscient et de ne douter de rien. Mais, un jour, un pyromane a détruit Merci à Tous. Reste que, grâce à ce bateau, j’avais découvert l’estuaire de la Gironde à une époque où il était encore hanté par le souvenir des gabares, coureaux, courpets et filadières récemment disparus, mais dont de nombreuses épaves étaient encore visibles.

Je m’y suis fortement intéressé d’autant plus que, à chaque escale, dans les ports et autres esteys où ma coquille de noix entrait au rythme lent de la godille, venaient à ma rencontre nombre de vieux pêcheurs ou gabariers. Les anciens à qui je demandais poliment conseil ne se faisaient pas prier longtemps pour larguer les mémoires… Et me conter jusqu’à point d’heure leurs exploits de mer et de rivière.

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En 1985, sortie sur le Merci à Tous avec un tourmentin gréé sur une tringle 
à rideau et une grand-voile provenant d’un Pacific du bassin d’Arcachon. © coll. Jean-Bernard Forie

« Petit bateau, petit problème ». Obéissant à ce sage dicton, je m’offris, au début des années quatre-vingt-dix, la rustique coque en bois d’un gabarot de Dordogne de 4,60 mètres de long sur 1,30 mètre de large, propulsé au palaou, la pagaie en occitan. Bien vite, un petit gouvernail, une dérive et une voile au tiers de récupération – la providence sait gâter, parfois, les rêveurs impénitents – sont venus le transformer en un dériveur de fortune, certes, mais que j’ai pu amener des rives de la Vézère jusqu’à Bonne Anse, à l’ouvert de l’estuaire, puis, par la route, jusque dans le golfe du Morbihan, à un rassemblement de canots voile-aviron. Pas mal pour une simple barque d’une petite trentaine de centimètres de creux…

En construction amateur, il faut savoir tuer le père !

Après trois « naufrages » avec mon gabarot, en réalité plus loufoques que dramatiques, mais dus à ses qualités marines très limitées, il est devenu évident qu’il me fallait un vrai canot voile-aviron. Et pourquoi pas dessiné et construit entièrement de nos mains ? Soutenu par l’enthousiasme bienveillant de celle qui allait devenir ma femme, je me lançai…

Cette expérience fut un travail créatif véritablement « œdipien », en ce sens qu’il s’est agi d’une déconstruction obstinée des paradigmes de ce qui fait a priori un bon canot voile-aviron et je reconnais qu’il en est d’excellents. Mais en construction amateur, il faut savoir tuer le père et sortir des sentiers battus. Ce qui me stimulait, c’était l’idée de concevoir un bateau plus simple que les canots les plus simples proposés à l’époque, moins cher que les bateaux les plus économiques, mais néanmoins marin, solide et élégant. J’avais lu beaucoup de choses sur le sujet, en particulier sur les sharpies américains, puis réfléchi, ruminé et griffonné de nombreux croquis.

Les possibilités offertes à l’amateur par le nouveau « dieu Époxy », dont les compétences et les moyens sont limités, jointes à l’utilisation du contre-plaqué, m’ont aussi permis toutes les audaces. Les soles de ces bateaux sont-elles arquées ? Celle-là sera parfaitement rectiligne sur les trois quarts de sa longueur, pour immerger le brion à l’avant et tenter de moins taper au près. Les bordés sont-ils habituellement un peu évasés, avec de l’élancement à l’étrave ? Sur le mien, la muraille sera parfaitement verticale, comme l’étrave, dans un but de simplifier la construction. Fond plat et flancs verticaux : cela donne une coque à la stabilité initiale maximale, très sécurisante. Le secret, pour que le résultat ne soit pas trop laid, consiste à tracer une tonture bien « bananée » et à donner au bateau un rapport longueur-largeur de 4. Le bateau sera large pour être stable, mais pas trop pour être facile à faire marcher à l’aviron malgré son fond plat.

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En 1991, le gabarot transformé 
en voilier grâce à l’ajout d’une dérive, 
d’un gouvernail et d’une misaine. © coll. Jean-Bernard Forie

La voile au tiers domine-t-elle le monde du canot traditionnel ? Je décide de gréer deux voiles à livarde à bordure libre. C’est un gréement vieux comme la voile, injustement dédaigné, à mon avis, et qui se grée sur des mâts très courts, ce qui est pratique pour un bateau transportable. Le mât d’artimon, par exemple, se glisse sous les bancs, et le grand mât est plus court que la coque. Enfin, la dérive sabre est décalée en abord pour moins encombrer l’intérieur et le gouvernail n’est pas articulé. Large et peu profond, mais épais de 30 millimètres, on l’utilise en mode « tout ou rien » : c’est plus simple à construire et, en cas de talonnage, aidé par l’inclinaison du tableau arrière, il se déboîte facilement.

À partir de quelques croquis et calculs sommaires jetés sur un bloc quadrillé, nous nous sommes lancés dans une construction réalisée en six petits mois et encore, en n’y travaillant le plus souvent que les week-ends et jours fériés. On résolvait les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présentaient. Sans oublier l’appui de quelques amis, là encore. Sur une sole en contre-plaqué extérieur de 10 millimètres, posée sur quelques tréteaux, nous avons réparti sept varangues prolongées de minces membrures en tasseaux d’acajou. Ensuite, nous avons réalisé l’étrave verticale taillée dans un chevron de sapin, puis le tableau, ainsi que l’aileron rapporté à l’arrière de la sole, là où elle se relève.

Il ne restait plus qu’à découper et poser les flancs, collés-vissés aux membrures et soudés à la sole par des joints-congés de résine époxy. Cette même technique a servi pour fixer les bordages au pontage arrière ainsi que les bancs. Ponçage, enduction époxy du bordé, lasure et peinture : Plénitude était venu au monde. Il a été mis à l’eau au cours des fêtes de Brest 1996.

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Plénitude au mouillage 
à Mornac-sur-Seudre, à couple du skerry Piff, lors du challenge Naviguer léger de 2016. © Emmanuel Conrath

« L’estuaire intime » : éprouver et transmettre le territoire

Et puis j’ai rencontré Christian Lippinois, dont le travail littéraire – mais aussi de navigation – sur l’estuaire de la Gironde m’éblouit. Ancien ingénieur des travaux publics, il a décidé de se vouer à l’écriture. L’estuaire est pour lui le point de départ d’une réflexion riche et subtile, parfois presque à dessein hermétique, mais imprégnée de spiritualité, sur le territoire, son alliance avec les hommes, et bien d’autres choses encore… Son premier roman, La Renverse, évoque justement un ermite navigateur vivant dans les îles de Gironde. J’ai surgi dans sa vie, nomadisant dans l’estuaire sur mon gabarot, alors qu’il écrivait ce livre. Cela lui a fait une forte impression, m’a-t-il avoué plus tard, comme si un écrivain voyait son personnage principal venir frapper au carreau de sa fenêtre…

En 2002, il me présente à Alain Cotten, alors président du Conservatoire de l’estuaire de la Gironde (lire page 11), dont j’intègre rapidement le bureau. Le projet et l’équipe motivée qui entoure Alain coïncident parfaitement avec mon désir de mieux connaître et faire connaître ce grand espace naturel. Cette association concentre des compétences et une documentation sur le monde estuarien qui m’impressionnent. Mais la gestion du Conservatoire est prenante, avec à l’époque trois salariés, un budget important, des partenaires institutionnels ou autres, des mécènes, une revue, un site Internet, un fonds d’archives et un musée…

C’est donc là que je présente un projet « d’estuaire intime », qui prévoit de constituer et transmettre une suite de récits de randonnées nautiques, à la recherche des richesses cachées de ce territoire, ses secrets, ses lieux insolites, ses ambiances subtiles et variables, sans oublier ceux qui l’habitent, abordés avec un humble canot. Le webmaster du Conservatoire, Pierre Lotigie, un plaisancier averti, est enthousiasmé par l’idée. Il s’agit d’essayer de transmettre, mieux qu’avec des reportages touristiques ou de ternes journaux de bord, l’âme de l’estuaire. Une série de textes et d’images est ainsi mise en ligne sur le site de l’association.

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Départ à la godille de Brouage. © Jean-Yves Poirier

Continuant, sans en avoir vraiment conscience au début, le sillage de Christian Lippinois, que l’âge contraint d’arrêter ses propres navigations, je poursuis ce qui est à la fois une méditation et une navigation sur ce territoire infiniment subtil et complexe, où les limons venus « d’en haut » se mélangent aux marées océaniques. Travail poétique, philosophique peut-être : il faut savoir éviter l’imposture des divagations imaginaires sur un estuaire rêvé, car l’âme de l’estuaire, si âme il y a, n’est accessible à mon avis qu’avec un bateau bien préparé, en sachant allier hardiesse et prudence, curiosité et sensibilité. Bref, il s’agit de ne transmettre que des choses réellement vues ou ressenties. Un vrai défi. Dont voici quelques exemples, puisés au gré de mes navigations.

La lune se lève… Que l’insomnie est belle !

Un jour de juillet 2002, j’aborde une passerelle construite par le propriétaire d’une tonne à canards. C’est une installation de chasse composée d’une guérite semi-enterrée éclairée d’une meurtrière, flanquée de son petit étang artificiel, « l’œillet », et de quelques cages à volatiles pour loger les appelants. Pas de réglage d’amarres : je glisse le canot entre quatre grands piquets et il suffit d’y faire, avec les aussières, quelques boucles qui monteront et descendront toutes seules au gré des marées. Un chemin est tracé dans la masse dense des roseaux et mène à la tonne. Il n’y a personne. Le vent de l’après-midi fait bruisser ce peuple végétal dont les minces tiges frémissent sous les rafales. La marée achève de monter et commence à noyer les fleurs qui poussent près de la rive.

Le vasard, banc de vase où s’installe progressivement la végétation, ce qui lui permet de postuler au statut d’île, n’est bientôt plus qu’une mince ligne de roseaux qui émergent de l’eau, ondulent et chantent dans la brise de cette fin d’après-midi. Tranquillement installé sur la petite estacade où j’ai abordé, j’y passe toute la soirée avant d’aller dormir.

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Dans le vasard de Beychevelle, Plénitude est amarré aux piliers 
d’une estacade en bois pendant que son patron découvre la flore de « ce vaste jardin ». © coll. Jean-Bernard Forie

Le vasard est aussi un vaste jardin, où des fleurs sauvages, dont je ne connais même pas le nom, éclatent en buissons de corolles ouvertes, de pétales roses, blancs, bleus ou jaunes. Deux heures du matin, clair de lune. C’est l’étale de marée basse. Le canot s’est posé bien à plat sur la vase. Rien ne bouge, je me rendors. Deux jours plus tard, parti le soir de Blaye avec comme équipier un ami, Benoît Duphil, je vais de nouveau passer la nuit sur ce même vasard. L’embrun jaillit, les mâts ploient, les balestrons tendus en diagonale oscillent, les voiles se vrillent et se creusent dans les dernières lueurs du jour. Heureux, émerveillés comme des enfants, nous tirons des bords jusqu’au crépuscule entre les masses obscures des îles. Benoît a deviné plus qu’il ne l’a vue une frêle estacade où nous pourrons débarquer.

La manœuvre d’accostage est compliquée, à cause du courant et de l’obscurité, mais nous y arrivons, avec l’aide de l’ancre, ainsi que de longs bouts frappés un peu partout. Sans beaucoup de discours, nous étalons une bâche en plastique sur le sol de l’île, au pied d’un grand arbre. Notre unique duvet est mouillé, mais nous l’étendons sur nos jambes. Les embruns m’ont trempé et j’enfile mon blouson de montagne, bien chaud avec sa doublure fourrée, alors que Benoît s’enveloppe de son ciré, et nous essayons de dormir. La nuit est pleine de rêves entrecoupés de réveils en sursaut, de luttes immobiles contre le vent glacé de la nuit, de clapotis et de frissons… La lune se lève, ronde, pleine, superbe de blancheur derrière les lames aiguës des roseaux noirs. Que l’insomnie est belle !

Cordouan, une Atlantide de pierre blanche

Une autre fois, en juillet 2003, j’ai voulu descendre l’estuaire jusqu’à son embouchure, embellie depuis le XVIIIe siècle par le phare emblématique de Cordouan.

Je vogue, émerveillé, vers le phare qui grandit, grossit, et sort lentement de la mer comme une Atlantide de pierre blanche. Mais cette Atlantide-là se protège par une enceinte de hauts-fonds sur lesquels la houle sait être meurtrière. Je longe donc, en m’approchant, un grand banc de sable qui semble barrer l’estuaire vers l’Ouest, et où déferlent de petites vagues. Il est 8 heures du soir et le soleil a déjà beaucoup baissé. Il illumine de sa lumière rasante et dorée les crêtes des vagues qui roulent sur le sable blond. Les bancs déjà émergent, nus et arrondis comme de longs corps sensuels et sans défauts. Le ressac murmure, les oiseaux de mer s’appellent à grands cris, le soleil tangente presque l’horizon. Moment émouvant et superbe de solitude marine !

Me voilà ici, en mer, entouré de ces hauts-fonds qui n’émergent que quelques heures chaque jour, avec toute l’embouchure de l’estuaire devant moi, prolongée vers le Sud par la côte rectiligne et sableuse des landes de Gascogne. Une fois sur place, malgré l’heure tardive, les gardiens m’offrent le droit de visiter le phare. Un phare pour moi tout seul ? Je ne me le fais pas dire deux fois et je m’engage dans l’escalier en colimaçon. D’abord une pièce de réception, dite « la chambre du roi », puis la chapelle. Elle est plongée dans l’obscurité quand j’y entre, mais un œil infrarouge me détecte et la pièce s’illumine brusquement. Une statue de la Vierge me surplombe dans sa niche voûtée, je découvre aussi des ex-voto, des cierges et un crucifix.

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En juillet 2003, Jean-Bernard Forie fait une escale au phare de Cordouan, 
que les gardiens lui permettent de visiter seul. © Jean Guichard

Des cris d’oiseaux et le bruit du ressac, assourdis par l’épaisseur des murs, composent une sorte de murmure, de psalmodie lointaine qui semble sortir des murs mêmes. Lentement, je continue mon ascension. Le phare se rétrécit, la lumière du crépuscule s’amenuise, j’avance presque à tâtons dans la chambre du gardien décorée de lambris de bois sombre et, enfin, par une petite porte restée ouverte, me retrouve sur l’étroit balcon de fer qui ceinture le sommet du phare, juste sous la lanterne qui tourne et jette déjà ses éclats en cadence à travers l’étendue marine.

De là-haut, je contemple le plateau de Cordouan avec ses plaques de roches et ses masses d’algues. Au-delà, à perte de vue, les flots tranquilles s’assombrissent lentement, passent au mauve profond, puis au noir d’encre. Je suis au bord du monde. Tout ici est sublime, mais fugace. Il faut redescendre. Je n’ai pas voulu abuser de l’hospitalité des gardiens en passant la nuit dans leur logement. Il fallait aussi penser à mon canot resté dehors alors que la marée remontait. J’ai finalement passé la nuit au mouillage au pied du phare, me retrouvant à marée haute ancré en pleine mer, entouré de brisants – sale habitude que j’ai là !

La nuit, dans l’estuaire, est en soi un paysage à explorer

Au fil des ans, si j’ai souvent dévalé l’estuaire à la recherche de l’océan, j’ai aussi exploré l’amont, jusqu’au confluent de la Dordogne et de la Garonne, vers Ambès. Comme ici, en août 2003, où j’engage mon canot dans le mystérieux bras mort de l’île Verte, alors que le soleil décline. Plénitude navigue au largue sous toute sa toile. Nous sommes presque à marée haute, nulle vase ne découvre plus à cette heure, et les rives verdoyantes s’illuminent, éclairées des rayons de la lumière dorée et rasante du soir. La rive Ouest bascule déjà dans l’ombre alors que le sommet du coteau, sur la corniche de Gironde, resplendit encore.

À chaque inflexion du bras mort, je me figure que c’est fini, que le charme est sur le point de se rompre, que la marée va s’inverser, que la brise va refuser, que sais-je encore ? Mais le charme opère encore et encore. J’arrive ainsi, émerveillé de ce bord tranquille qui n’en finit pas, devant la digue de Macau, qui matérialise la fin du bras mort. La digue est complètement submergée par la marée, et n’émergent plus à cette heure qu’une tourelle avec un feu ainsi qu’un petit arbre qui s’est obstiné à pousser là. Dérive à demi relevée, Plénitude passe au-dessus de cet obstacle. Me voilà en Garonne.

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Débarquement dans 
le mystérieux bras mort de l’île Verte, 
dans l’estuaire de la Gironde, en juin 1998, 
en compagnie de Jean-Pierre Drogou. © coll. Jean-Bernard Forie

Au rythme d’une randonnée d’une semaine chaque été ou presque, j’ai fureté dans l’estuaire et ses recoins, multipliant les découvertes, les impressions et les rencontres, de jour… comme de nuit, car la nuit, dans l’estuaire, est en soi un paysage à explorer. Le 24 août 2005, je suis à Saint-Louis-de-Montferrand, un peu en amont d’Ambès. Il est 23 h 45 : avec l’aide de quelques coups d’aviron, je lance Plénitude dans le courant. Traversée du fleuve en crabe vers la rive du Médoc, car le courant montant se fait encore sentir et, malgré un petit souffle d’air pour gonfler la voile, j’étale à peine.

Dans l’estuaire, l’heure de l’étale est une réalité subtile et mystérieuse : il y a ce qu’indique l’annuaire des marées, puis ce que les vents et les pluies, qui modifient ses horaires, permettent. Il y a aussi l’étale que l’on croit repérer en regardant ralentir progressivement les menus débris qui passent au fil de l’eau. Et, pour finir, quand enfin le courant vous emporte dans la direction souhaitée, il ne reste plus qu’une certitude : c’est la fin de l’étale.

Enfin, je puis gagner l’aval, à la voile aidée de l’aviron, puis à l’aviron seul. Je longe l’île Verte au clair de lune : l’estuaire est totalement silencieux, c’est le calme plat. Le balisage clignote en cadence et je croise un seul navire, le Pierre Lefort, tout illuminé, qui drague le chenal. Le courant m’entraîne le long de l’île plongée dans l’obscurité totale. Celle-ci est longue de 12 kilomètres et je franchis toute cette distance au rythme calme des avirons, sans ressentir ni fatigue ni ennui. Je frôle toute une vie inquiète qui m’observe, dissimulée sur la berge : caquètements soudains, plongeons, clapotis, souffles et battements d’ailes se font entendre par intervalles sous les frondaisons ou dans les roseaux.

Le battement régulier des avirons, le grincement cadencé des dames de nage affolent toute une vie invisible que l’on devine aux aguets dans la nuit. L’attirance de l’embouchure et du grand océan est cependant très forte, et j’ai cédé un jour à la tentation d’essayer de rejoindre la bouée d’atterrissage, à une dizaine de milles de la côte.

L’eau s’écroule sous moi dans un tumulte d’écume

C’était le mercredi 12 juillet 2006, dans les parages du banc de la Mauvaise. La brise se renforce, la brume se dissipe et Plénitude escalade avec entrain la houle du chenal. Tout se passe comme prévu : l’étrave verticale soulage bien et aucun embrun n’embarque. C’est une navigation de rêve. Mais au Nord du chenal, la houle déferle puissamment sur le banc de la Mauvaise. Sur plusieurs milles courent d’immenses rouleaux que la brise décoiffe, et qui s’écroulent dans une plainte immense et grave, comme un tonnerre assourdi par la distance. La houle grossit dans le chenal lui-même et des crêtes déferlantes apparaissent par endroits en bordure de celui-ci, puis en plein milieu, là où je navigue. Il se passe quelque chose…

Il me faut du temps pour réaliser qu’à la mi-marée le courant de jusant se renforce, qu’il fait se cabrer la houle, que son amplitude augmente, que sa période diminue, et que pour finir Plénitude et son matelot doivent escalader de véritables murs qui s’ourlent de plus en plus souvent d’un grondant panache d’écume dont la vue me glace…

Aussi je fais demi-tour et me retrouve à lutter contre le courant. Je mets le cap sur la bouée de chenal que j’ai dépassée il y a quelques minutes et au bout d’une demi-heure je ne m’en suis qu’à peine rapproché. Ma vitesse est de très peu supérieure à celle du courant et je fais du surplace au milieu des vagues qui continuent d’accourir sur l’arrière. Une petite crête écumeuse vient claquer sur le tableau, histoire de me rappeler qu’à tout instant la situation peut empirer.

Me voilà soudain soulevé par une nouvelle lame, mais plus abrupte que les autres, et qui se prépare à déferler ! C’est ce qui arrive, mais seulement au moment précis où la crête passe sous la coque, en faisant se dresser l’étrave. L’eau s’écroule alors sous moi dans un tumulte d’écume sans que je ne puisse rien faire et le canot s’enfonce jusqu’au ras du liston dans cette grande plaque de mousse chuintante, avant de se dégager d’un lent mouvement des hanches et de continuer à courir comme si de rien n’était. C’est « horrifiant » !

Parvenu à hauteur de Bonne Anse, le courant et le vent faiblissent, la houle s’amortit, et la tension retombe. Un voilier me rattrape. Arrivé à ma hauteur, son barreur me fait un large sourire et me demande d’une voix qui laisse percer un soupçon de sollicitude : « ça va ? ». Que répondre d’autre, sinon : « ça va ! » ?

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Vue de Bonne Anse 
à la Palmyre, avec au premier plan le phare de la Coubre. © Photo-aérienne France/P. Blot

Envie d’ouvrir les bras, comme des ailes 

En juillet 2008, je suis dans l’anse du Conseiller, près du Verdon. Le plus souvent, je bivouaque au fond du bateau, parce que beaucoup d’escales en des lieux vaseux ou précaires n’incitent pas à s’installer sur le rivage. Mais quand se présente une petite plage de sable fin, pourquoi se priver du plaisir d’un feu de camp ?

Dans les dernières lueurs du crépuscule, je craque l’allumette. Les premières flammes mordent dans le bois mort et s’élèvent, chassant le froid de la nuit. Allongé sous la voile d’artimon tendue sur des branchages pour me protéger du vent, un sac bien calé sous la tête, je goûte la magie de cet instant. Autour de moi, l’estuaire et les marais qui le bordent sont autant de flaques d’ombre, surmontés d’un ciel clouté d’une infinité d’étoiles. Le feu décroît et râle sur son lit de braises. Je le ranime d’une brassée de branchages glanés sur l’estran. La nuit s’écoule ainsi, à somnoler et à alimenter le feu, puis je le laisse s’éteindre et je m’endors à la chaleur de ses tisons mauves…

Si je navigue depuis longtemps dans l’estuaire, chaque navigation est l’occasion de faire des découvertes. En juin 2009, je perce ainsi les mystères de Cornebrot, près de Talmont. Je repère un chemin étroit qui me conduit jusqu’à une grotte creusée dans la falaise de Cornebrot. À cette heure, le soleil y entre à flots. J’y trouve un bat-flanc, une table et de quoi s’asseoir, ainsi que divers humbles objets posés dans des niches ou accrochés à des fils de fer qui longent le mur. L’endroit est propre et sec. On en ferait sans peine un petit ermitage pour grand rêveur d’estuaire, car, en plus du calme absolu qui règne ici, la vue sur la Gironde est magnifique.

Le soleil rasant creuse le clapot et coud au dos de chaque lame un revers d’ombre. Et les couleurs ! Le ciel bleu, les eaux fauves crêtées de petits panaches d’écume grise, la falaise blanche et les lointains mauves. Envie d’ouvrir les bras, comme des ailes. D’embrasser l’espace, la lumière, le temps. Les cris des oiseaux de mer, là-haut. La mélopée du ressac, plus bas. Le souffle de la brise, qui sans cesse brosse l’étendue. Heures hypnotisantes… Les heures intenses vécues ainsi mènent, lentement mais sûrement, à l’extase poétique. J’ai bien de la chance…

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Bivouac près du Verdon. © coll. Jean-Bernard Forie

En juin 2009, je suis dans les marais de Mortagne. Impossible d’aller plus loin, je débarque et poursuis mon exploration. J’enjambe une clôture de barbelés. Un troupeau de génisses, dans une prairie, vient à ma rencontre. Dans l’herbe épaisse que je foule se lisent les traces d’un sanglier. Je me retourne : les toitures du village de Mortagne, vers l’amont, ne sont pas loin, mais nul bruit ne s’en échappe. Vers l’aval, le grand marécage surplombé par le plateau calcaire semble s’étendre sans limite, jusqu’à Saint-Seurin-d’Uzet, les Monards et Talmont. Tout cela fondu dans le lointain.

Soleil, brise de mer, course zigzagante des insectes. La falaise au-dessus de moi empile ses bandes de roches grises et blanches. Le territoire, l’estuaire, ce pays me dévoile sa vie, une vie de vent, d’espace, de courants, d’oiseaux et de poissons migrateurs, de falaises et de roseaux.

Une vie muette et vibrante : la Gironde pense-t-elle, en cet instant ? L’estuaire, n’est-ce qu’un paysage ? Une carte postale ? Une toile de fond ? Un décor ? Billevesées ! Parce que l’estuaire, j’en prends conscience de manière aiguë à ce moment, c’est ce faune à la peau brunie par le limon qui danse dans le soleil de l’été, un pagne de roseaux autour des reins, une flûte à la bouche, les cheveux ébouriffés par la brise de mer. Il me révèle sa beauté mystérieuse et sa présence obsédante. Impression qu’ici, rien n’a changé depuis le temps d’Ausone…

À la base on navigue avec grand-voile et artimon

Après vous avoir fait partager l’ambiance de nos eaux estuariennes, il est temps de découvrir comment marche la « machine à vent » de ce canot. Il y a deux mâts et trois emplantures. Un gréement de beau temps et un gréement de brise. Et la raideur à la toile dépend fortement du poids de l’équipage. À la base on navigue avec grand-voile et artimon, chacun sur son mât, soit 12,5 mètres carrés de toile. Mais seul, avec un peu de vent, je navigue uniquement avec la grand-voile, dans laquelle je peux prendre deux ris, le mât fiché sur son emplanture reculée. À partir d’une certaine force de vent, il est payant de gréer la voile d’artimon sur le grand-mât, et d’enfiler sur le mât d’artimon une petite voile triangulaire à fourreau, taillée dans une voile de planche.

Avec ces deux mouchoirs de poche (4 et 1,5 mètres carrés), de surcroît arisables ou enroulables, si la remontée au vent devient très théorique, on peut étaler en toute sérénité. Le balestron de la grand-voile, enfin, a évolué en vingt ans : le bambou d’origine, trop flexible, a été remplacé par un tube d’aluminium, puis par un interminable mât de planche à voile en carbone, en une seule pièce ; ce dernier a aussi été finalement remplacé par un espar démontable en deux parties, ce qui est une petite révolution, la longueur du balestron et son encombrement étant à mon avis le principal défaut de ce gréement.

À ceux qui se demandent comment vivre à bord d’un canot creux, je réponds qu’il n’y a rien de plus facile, par beau temps de préférence, si on sait mener une vie simple. Le réchaud, les victuailles et les vêtements de rechange sont répartis dans quelques bidons et sacs étanches, qui servent aussi de coussins ou de tabourets. Sous le pontage arrière une caisse de mareyeur, trouvée sur l’estran, recueille le petit matériel de sécurité et de navigation (corne de brume, vhf, feux à main, lampe frontale, gants…).

Chaque chose, au fil des navigations, s’est trouvé une place à bord, comme le mouillage, à l’avant, dans sa grosse boîte en plastique. Mais tout ce barda est par nature mobile, et, au gré des circonstances, change de place selon les exigences de la navigation ou de l’escale. En fait, l’élément de confort essentiel sur un canot creux réside surtout en son vaste plancher, bien plat et sans aspérités, pour pouvoir s’étaler tout à son aise. J’oubliais : tout doit être amarré, jusqu’à l’écope, l’éponge, le seau, qui ont leur petite ligne de sauvegarde. La vhf est étanche et flottante, bien sûr.

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Plénitude lors du challenge Naviguer léger organisé en 2016 
dans les pertuis charentais. © Jean-Yves Poirier

Y a-t-il une vie après Plénitude ? Dans mon jardin, je suis en train de construire avec un ami fidèle, Jean-Pierre Drogou, un Chebacco sur plan Phil Bolger. Ce day-boat transportable est surtout un grand canot ponté plutôt qu’un véritable habitable, mais je m’y connais pour aller loin en canot, alors… Il pourra aussi étaler sans crainte des vents supérieurs à force 5 Beaufort, qui sont la limite pour Plénitude. Je réfléchis aussi à l’exploration des cours d’eaux du territoire aquitain plus en amont encore, à bord d’une petite embarcation, pour faire le tour complet de l’Aquitaine par ses chemins d’eau : Dordogne, Garonne, Adour, et leurs affluents. Il reste tant à découvrir, à ressentir et à raconter !

Renseignements : <http://estuairegironde.net/>

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