Vito Dumas : le matamore

Revue N°230

Outre quelques paysages glanés au cours de ses escales, le peintre Vito Dumas est surtout inspiré par le spectacle de la mer et de la lutte livrée par son bateau contre les éléments. © coll. famille Dumas

par Xavier Mével – Il traverse l’Atlantique à bord d’un 8 m JI épuisé, boucle le premier tour de monde en solo par les trois caps, rate presque tous ses atterrissages, frôle la mort par inanition faute de vivres suffisants… Ce marin argentin compense son insouciance par un culot monstre.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

C’est un latin au sang chaud, un impulsif au verbe emphatique. Sportif plus que contemplatif, il vise l’exploit, pour le plaisir de l’éclat. Patriote, il embouche les trompettes de la renommée pour galvaniser son pays. Vito Dumas a tout du matamore : il se lance des défis insensés et pulvérise les obstacles. “Mon père était un fonceur, avouera son fils ; quand il s’était mis quelque chose en tête, il était impossible de l’en faire démordre.”

Vito naît le 26 septembre 1900 dans le quartier de Palermo, à Buenos Aires. Son père, Vittorio Dumas, trente-huit ans, est un émigré italien originaire de Ferrare, en Émilie-Romagne, sa mère, Vicenta Grillo, une jeune Argentine de dix-sept ans. La famille, vit chichement de l’exploitation d’une petite salle de cinéma. Avec son frère cadet, Remo, Vito partage son temps entre l’école et la rue. Les vacances, il les passe souvent dans l’hacienda de ses cousins, où il prend goût aux grands espaces en chevauchant dans la pampa. Il affectionne peu les études, préfère s’adonner au dessin, à la lecture de livres d’aventures et surtout à la culture physique. Il ne rêve que de records. Son tempérament fougueux l’entraîne un temps sur les rings. Mais c’est finalement sur ses aptitudes de nageur qu’il fonde tous ses espoirs de gloire.

Les piscines l’attirent bien davantage que les bancs de la classe. À quatorze ans, il balance sa blouse d’écolier pour aller gagner sa vie. Les petits boulots se succèdent – “laver les sols, faire les courses, astiquer les enseignes en bronze…” –, qui lui permettent tant bien que mal de mener sa barque comme il l’entend. Il s’inscrit aux cours du soir d’une école des Beaux-Arts et au Náutico Belgrano. “Maman, écrit-il à sa mère, j’ai trouvé un club où je vais pouvoir apprendre à naviguer et m’entraîner à la natation.”

Vito a seize ans lorsqu’il embarque pour la première fois sur un voilier. C’est son ami Olivera qui l’a invité au Tigre Sailing Club pour une sortie à bord d’un Colleen, un monotype dessiné en 1896 par l’architecte irlandais James Doyle. Une révélation pour l’adolescent. Dé-sormais toutes les occasions seront bonnes de s’échapper sur l’eau. Il poursuit néanmoins ses entraînements de natation, dans le sillage du vénéré champion national, Enrique Tiraboschi. Il est dans son ombre, ce 15 février 1919, quand l’athlète au corps beurré de graisse explose ses lunettes de verre en plongeant dans le Rio de la Plata qu’il va tenter de traverser. Quatre ans plus tard, quand le journal El Gráfico offre 5 000 pesos à qui réussira à franchir le fleuve, Vito essaie à son tour. Premier échec d’une longue série. Plus mort que vif, il est recueilli par le bateau accompagnateur après vingt-quatre heures d’efforts ; ce qui lui vaut de battre le record d’endurance en eau libre. Le titre est dignement célébré, et sans doute copieusement arrosé. La fête s’achève à l’hôpital, l’idole du jour s’étant ouvert le crâne au fond d’une piscine.

Lors de son escale au Cap, fin août 1942, Vito Dumas pose en ciré et suroît à bord de Legh II, à la demande d’un photographe. © Julien Carnot

Excessif en toutes choses, l’apprenti marin prend quelques libertés avec le règlement de son club nautique. Quand il emprunte un bateau pour la journée, il téléphone souvent le soir pour prévenir qu’un vent contraire l’a empêché de rentrer. Combien de fois les responsables du club n’ont-ils pas passé la soirée à sillonner le plan d’eau à la recherche du retardataire ? Car Vito s’aventure de plus en plus loin, lorgnant en face, sur l’autre rive du Rio, la côte uruguayenne. Pire, il défraie la chronique des faits divers. Le 21 février 1921, il embarque trois néophytes sur le Chubut un catboat appartenant au club Bouchardo. Les voilà partis pour une traversée de 14 milles entre Tigre et Rivadavia. Le vent se lève, le voilier chavire et doit se faire secourir par une goélette de passage. Tout le monde a lu l’histoire dans le journal du lendemain et plus personne ne veut embarquer avec Vito. Personne, sauf un inconscient : Severo Viñas Urquiza.

C’est avec lui que Vito entreprend de rallier Quilmes au départ de Belgrano, 13 milles en longeant la côte, de sorte qu’en cas de pépin il soit possible de regagner la terre à la nage. Tétanisé par la trouille, Severo se plaint de maux de ventre, jure ses grands dieux qu’il souffre d’une appendicite et s’enfuit à toutes jambes à l’arrivée. Pendant deux jours, Vito arpente les ruelles de Quilmes pour tenter de remplacer le déserteur. En vain. Il rentre seul. C’en est trop ! Le téméraire est débarqué du club nautique. Une bonne raison pour se procurer enfin son propre bateau. En 1925, raclant le fond de ses poches et celles de ses parents, Vito réunit les pesos nécessaires à l’achat d’une vieille “falua”, un bateau creux de 6,90 mètres de longueur. Transformé en yacht grâce à l’ajout d’un pontage partiel, d’une quille et d’un gréement à corne, le voilier est baptisé Atlántida. Cette fois, Vito est seul maître à bord…

Escapade amoureuse sur le Vieux Continent

À bord, oui, car à terre, il a lié son destin à celui d’une jouvencelle de dix-sept ans, Adela Mercedes Navarro. Le mariage est célébré en 1926 et la naissance de leur fils, Vito-Diego, l’année suivante. Pour faire bouillir la marmite, le pater familias donne des cours de natation. Pas de quoi assouvir son ambition. Trépignant d’impatience, le maître nageur se fait missionner pour aller étudier les méthodes d’entraînement des athlètes du Vieux Continent et tenter une traversée de la Manche à la nage. Un voyage d’autant plus opportun que le jeune marié, modérément fidèle, a mis pas mal d’eau dans le gaz du ménage.

Photo de Legh ex-Titave II dans le bassin d’Arcachon, publiée dans Le Yacht du 12 décembre 1931, la veille du départ de Vito Dumas pour sa légendaire transatlantique. © Photo Gérard Arcachon/Le Yacht

En 1931, Vito Dumas embarque avec sa dernière conquête sur le vapeur Nueva Zelanda à destination de la France. La mission est vite oubliée. Amour, quand tu nous tiens ! Mais la désinvolture a ses limites. Vito se voit mal rentrer au pays les mains vides. Toujours soucieux de “l’honneur sportif de la patrie”, il songe à acheter un voilier de compétition et à l’expédier dans son pays pour l’initiation des jeunes. C’est dans le chantier Bossuet d’Arcachon qu’il découvre le racer espéré, un 8 m JI dessiné par François Guédon et construit chez Bonnin en 1912. Le joli cœur argentin tombe en pâmoison devant cette longue coque effilée de 12,80 mètres hors tout pour 7,95 mètres à la flottaison, avec un bau de 2,15 mètres et un tirant d’eau de 1,60 mètre. La cabine ? Un couloir exigu à la hauteur sous barrots si réduite qu’on n’y tient pas debout sans courber l’échine. Titave II, ex-Le You, n’est pas à vendre, mais son propriétaire est décédé et, à tout hasard, Vito laisse au chantier les coordonnées de l’hôtel madrilène où il doit séjourner avec sa dulcinée. “La vision de ses lignes m’obsédait, écrit-il, et même à Madrid, je n’arrivais pas à chasser de mon esprit cette pure merveille de la construction navale. Depuis lors, c’était devenu comme une névrose, au point que parfois, au milieu d’une corrida, la fine silhouette du bateau éclipsait l’aristocratique élégance d’un Garcia Belmonte [célèbre torero de l’époque].”

Autant dire que Vito revient dare-dare au chantier lorsque Bossuet l’informe que finalement le bateau est à vendre. Et comme il n’a pas assez d’argent pour payer un convoyage par cargo, il décide de le ramener lui-même par la mer. Traverser l’Atlantique avec un voilier de régate de vingt ans d’âge ? “Tu ne passeras pas le cap Finisterre !” prophétisent les Cassandre. Vito ne les écoute pas. Pendant la remise en état du bateau – resté au sec depuis quatre ans –, il campe à l’intérieur, déjà ailleurs, au grand large. Une fois remis en état, le yacht est rebaptisé Legh, acronyme très “dumasien” de Lucha, Entereza, Hombría, Grandez (Lutte, Énergie, Virilité, Grandeur) selon la version officielle, initiales de la secrète bien-aimée pour les biographes du navigateur.

“Si j’échoue, tu diras que j’ai sacrifié ma vie pour le sport et la patrie”

Le 20 novembre 1931 il écrit à l’éditeur Hannibal Vigil : “Je crois que c’est le plus étroit des bateaux qui auront tenté une traversée comme celle que j’envisage, mais en revanche, il est plus rapide qu’aucun d’entre eux. Si j’échoue, tu parleras à ma place. Tu diras que j’ai sacrifié ma famille, mon bien-être et ma vie pour le sport et la patrie.” El Gráfico publie la lettre le 12 décembre. Le lendemain, avec dix jours de vivres dans la cale, le Legh prend le large… et l’eau !

Il faut écoper sans arrêt. Entre le cap de Peñas et La Corogne, survient un coup de vent. Impossible de pomper, de manger, de dormir. Rivé à la barre, grelottant dans ses hardes trempées, par une température de moins 10 degrés, Vito fuit la tempête sous tapecul et tourmentin, tandis que l’eau clapote dans la cabine. “Cette fois, je suis persuadé qu’il est désormais impossible de sauver mon bateau.” Après neuf jours d’enfer, le Legh arrive pourtant à Vigo. Entre deux marées, la râblure par où l’eau s’infiltrait est recalfatée.

La route des Canaries est un calvaire. Vito – enclin, il est vrai, à l’hyperbole – évoque des vents de force 10 à 11, que le Legh doit affronter, faute de pouvoir tenir la cape. En réparant une avarie de bôme de tapecul, il est précipité à la mer, heureusement retenu par le bout dont il s’était ceint la taille. Il parvient ainsi à remonter sur le pont. Plus tard, une nuit, il manque se mettre au plain sur la côte d’Afrique : “Le vent ayant forci a sans doute fait lofer le bateau, annulant ainsi l’angle de barre que j’avais donné au gouvernail”. Les plaisanciers actuels, familiers du pilote automatique, ne connaissent pas leur bonheur ! Pour comble, le bateau continue à se remplir d’eau tandis que la cambuse est vide. C’est un marin affamé qui parvient à Lanzarote. En route pour Las Palmas, il revient sur les émotions de cette première étape : “Le moment n’est-il pas venu de balayer ce malaise diffus qui nourrit ma peur ? De dominer l’angoisse que secrète le véritable danger, de la maîtriser ? Et si j’atteins ce détachement, ne vais-je pas alors me couper de cet intense et intime plaisir, dont je jouis pleinement aujourd’hui, me priver à jamais de ce « sport » qui consiste à vouloir à tout prix tenir en respect la terreur ?”

Le 13 janvier, Vito mouille devant le club nautique de Las Palmas. Le Legh est mis au sec pour être remis en état avant le grand saut atlantique. Curieusement, son propriétaire semble s’en désintéresser : “Superstitieux, je préfère ne pas assister à ces opérations. Je crains les mauvaises surprises, et mes sentiments à l’égard du Legh sont tels que je ressens comme au-dessus de mes forces l’idée d’avoir à affronter de nouveaux problèmes.” Le 27 janvier, après deux semaines d’escale, le navigateur lève l’ancre et part à la recherche des alizés qui le porteront sur l’autre rive de l’océan. “À mesure que passent les jours, j’organise ma vie à bord ainsi : le jour je reste à la barre et me nourris de plats froids, puis vers 20 heures, profitant de la fraîcheur de la nuit, je me prépare un dîner, chaud cette fois. […] Plus tard, je vais dormir, laissant le Legh continuer seul sa marche, me réveillant mécaniquement à minuit pour m’assurer que le bateau n’a pas dévié de son cap.”

Chaleur suffocante, lumière si aveuglante que Vito endeuille d’étoffe noire le bas de ses voiles. Le 8 m JI taille sa route et son patron nage dans le bonheur : “Je suis heureux : ma félicité se limite à bien peu, parfois à un simple biscuit de mer, ou à trois heures de sommeil”. Après trente-trois jours de mer, la côte brésilienne se profile à l’horizon. Le navigateur se réjouit d’atterrir “très précisément au point prévu”. Il met alors le cap au Sud-Ouest pour gagner son pays en longeant le continent. C’est alors que se produit le drame. S’étant endormi à la barre, Vito a laissé son voilier dériver vers la côte. Il talonne brutalement sur un banc de sable à 25 milles au Sud de Mostardas, dans la province brésilienne de Río Grande do Sul. Ne pouvant regagner le large, il décide de sauver son bateau en l’échouant sur la plage voisine. Des gauchos de passage iront donner l’alerte tandis que le marin passe la nuit à terre sous une tente de fortune. Ensuite, les autorités locales se mettent en quatre pour secourir le naufragé.

Quatre jours plus tard, le Legh tiré par un remorqueur flotte à nouveau et rejoint un chantier naval où il est remis en état. Le mât d’artimon, qui s’était brisé, est remplacé ainsi que les couples cassés, la coque est recalfatée et repeinte. Vito rallie alors Montevideo – “cette ville bénie où je resterai à jamais dans les mémoires”. Enfin il met le cap sur Buenos Aires, où il fait son entrée, le 13 avril, acclamé par une foule en délire. Du jour au lendemain, l’obscur nageur du Rio de la Plata est promu héros national. Mission accomplie ! Mais à quel prix ? Le marin à bout de forces déclare qu’il renonce à la navigation. “Avant d’abandonner mon bateau […], je lui fais mes adieux, sachant que je ne retournerai jamais plus en sa compagnie sillonner les eaux bleues des mers et me faire tremper avec lui sous les orages des tropiques.”

Vito Dumas se retire à la campagne. Il s’établit à Capitan Sarmiento, au Nord Ouest de Buenos Aires, où il exploite une petite ferme. Le récit de son voyage – Solo rumbo a la Cruz del Sur (Seul, cap sur la Croix du Sud) – paraît en 1933. Quant à son bateau, il l’a légué au musée de Luján. Affaire classée ? Pas si sûr, car le navigateur a pris soin d’en conserver le gréement et l’armement, au cas où le besoin de mer le reprendrait. Ce qui ne manque pas d’arriver. Mais le Legh II sera à l’opposé du premier du nom : une coque râblée, sans élancements, de bonne largeur, avec un arrière norvégien à la manière des pilotes de Colin Archer. Long de 9,55 mètres, large de 3,30 mètres, calant 1,70 mètre, ce voilier est construit en 1934 à Tigre par José Parodi. L’architecte naval Manuel Campos, qui possède lui-même un bateau de ce type, l’Irupe, supervise le chantier. La robuste coque est lancée en 1934 et gréée en ketch.

Vito Dumas se fait la main au cours de croisières côtières. Mais sa ferme périclite ; il vend son bateau pour acheter un tracteur. L’agriculture reprend ses droits quelques années encore, avant que ne s’impose un nouveau défi : le tour du monde d’Ouest en Est par les trois caps, comme au temps des clippers. Le paysan se défait d’une partie de son cheptel, mobilise ses aficionados. Le projet enthousiasme et l’argent nécessaire au rachat et au réarmement du bateau est bientôt réuni.

Le tour du monde d’Ouest en Est par les trois caps

Le 27 juin 1942, en plein conflit mondial, Legh II quitte Buenos Aires. L’Argentine n’est certes pas en guerre, mais les sous-marins feront-ils la différence ? Toujours enclin au péan, Vito Dumas s’exclame : “La jeunesse avait besoin d’un exemple. Sans prétention, je pensais pouvoir incarner cet exemple.” Le 1er juillet, après une brève escale à Montevideo, le ketch, alourdi par un an de vivres, prend le large. Et le navigateur s’effondre : “En abandonnant derrière moi cette poignée d’amis liés à cette terre que je bénis au plus profond de mon âme, je pleure amèrement. J’avais besoin de pleurer. Pendant trop longtemps j’ai contenu ces larmes derrière un masque d’homme impavide. En cet instant, je ne suis plus qu’un enfant.”

Ça commence mal. Encore une voie d’eau. Un bordage fendu au niveau de la flottaison. Vito confectionne un emplâtre de toile de bois et de mastic. Mais en le clouant, il s’écrase les doigts avec son marteau. La blessure s’infecte, le bras enfle. La douleur est insoutenable. Prostré sur sa couchette avec 40 de fièvre, le malade délire. “Cette nuit sera la dernière avec un bras dans cet état. La terre ? Elle est trop éloignée. Si demain matin, le mal n’a pas évolué, je devrai amputer ce bras inutile, inerte, et qui déjà dégage une odeur de putréfaction. […] Avec un couteau de marin, il faudra intervenir à la hauteur du coude ou de l’épaule…” Nul ne saura jamais s’il est possible à un homme courageux de s’amputer lui-même à coups de couteau. Sainte Thérèse a entendu la supplique du martyr, qui s’est vidé de son pus durant son sommeil.

Le Legh II, à la sortie du port de Buenos Aires, entame son tour du monde par les trois caps. © Julien Carnot

L’Atlantique n’est pas tendre pour l’Argentin. Le 24 juillet, il enregistre des rafales de 140 kilomètres à l’heure et des vagues de plus de 16 mètres de haut. Le Legh II étale. Et le calme finit toujours par revenir. Le 13 août, Vito note dans son journal : “J’ai pris un bon petit déjeuner, bu une limonade ; je me suis soigné ; que puis-je espérer de plus de la vie ?” Deux semaines plus tard le Legh II fait son entrée au Cap. Il en repart après vingt jours d’escale, pour une traversée de plus de 7 000 milles à destination de la Nouvelle-Zélande. Et le bravache de bomber le torse : “J’aborde l’océan Indien sur la « route impossible ». Personne, jamais, ne s’est encore aventuré dans ces régions hostiles où je vais naviguer.” N’empêche, quelle épreuve ! Un jour, c’est un réservoir d’eau défoncé par la houle qui vomit son contenu dans la cale. Un autre c’est un commando de “trois tornades de front” qui passent à 500 mètres de Legh II. “La mort, cette fois, m’a frôlé de son aile.” Plus tard, c’est “un énorme cyclone” qui saccage le carré à coups d’armoire à pharmacie. “Une prière silencieuse à sainte Thérèse” aura évité le pire. “Ce fut un miracle”, conclut le pieux navigateur. Et quand les éléments s’apaisent, il faut réparer le bateau et le bonhomme, recoudre les voiles déchirées, vaincre le scorbut qui déchausse les dents et mettre un peu d’ordre dans un cerveau en capilotade : “Je dois faire un effort surhumain pour que mon équilibre mental ne sombre pas irrémédiablement”.

“J’avais supputé et mesuré tous les risques possibles”

Le 22 novembre, Legh II franchit l’antiméridien de Buenos Aires. Désormais, chaque mille parcouru rapprochera Vito de la mère patrie. Pour l’heure, il s’englue dans un calme plat de dix jours. L’eau douce tout près de l’épuisement, il doit faire la cuisine à l’eau de mer. Un mois plus tard, le cap Farewell sort de la brume, et le 27 décembre, après cent quatre jours de mer, le port de Wellington est atteint. Il en repart le 30 janvier 1943. Devant l’étrave : le Pérou, à 5 000 milles ! Et cela avec un bateau mutilé, car lors des manœuvres d’appareillage, le ketch s’est éclaté un bordage sur un pilier en béton. La brèche sera colmatée en mer.

Le Pacifique réserve quelques surprises au navigateur. Comme ce jour où le ketch se retrouve coincé entre deux baleines endormies. Une belle frayeur ! Quand les conditions de vent lui sont favorables, Vito en profite pour tailler la route en gouvernant lui-même. Sinon, le yacht navigue seul, la barre amarrée à un angle très précis : “à deux pouces au vent de l’axe du bateau”. Le grand océan est ainsi avalé en deux mois et demi.

Dessin de Vito Dumas montrant le ketch échoué… entre deux baleine. © coll. famille Dumas

Le 11 avril, Vito Dumas touche Valparaiso. Une traversée sans drame, due à un entretien régulier du bateau en mer, mais aussi à une préparation rigoureuse : “J’avais supputé et mesuré tous les risques possibles. Aucune erreur n’aurait pu m’être attribuée. […] La coque avait été incroyablement renforcée, la voilure, confectionnée avec une toile rigoureusement sélectionnée, dessinée et taillée avec une extrême attention, le gréement enfin avait fait l’objet de tous les soins. Cela me permit d’affronter les moments les plus critiques avec une totale confiance.” L’escale péruvienne sera d’ailleurs l’occasion de tirer le ketch au sec pour un grand carénage : “Il fut entièrement révisé et les cordages remplacés”. L’occasion aussi pour le navigateur de se faire de nouveaux amis, comme le guitariste espagnol Andrés Segovia.

Le dimanche 30 mai, après avoir assisté à la messe – on n’est jamais trop prudent –, Vito quitte Valparaiso à destination de Buenos Aires. Pour être la plus courte – 3 000 milles –, cette ultime étape est à ses yeux la plus dangereuse, “la plus macabre” écrira-t-il dans un chapitre intitulé “La route de la mort”. Au point que des marins aussi confirmés que Slocum et Bernicot ont préféré contourner l’obstacle par le détroit de Magellan, le premier en 1896, le second en 1937. À l’époque, un seul navigateur solitaire a franchi le “cap dur” – d’Est en Ouest, en 1934 –, mais il n’en est jamais revenu ; c’est le Norvégien Al Hansen, dont le voilier a fait naufrage peu après sur la côte d’Ancud (île de Chiloé). Vito l’avait rencontré peu avant, et les deux marins avaient sympathisé. C’est donc en pleine conscience du danger encouru qu’il se jette dans la gueule du loup. Avec trois océans dans son sillage, il est devenu philosophe : “Après autant d’épreuves et de souffrances, je ne crains plus grand-chose”.

Comme un guerrier, il se prépare néanmoins au pire combat de sa carrière : “J’ai graissé les gants pour les protéger de l’eau de mer, j’ai fait de même avec mes vêtements, je me suis préparé une alimentation d’urgence à base de chocolat, conserves et biscuits de mer, au cas où une tempête […] ne me permettrait pas d’abandonner la barre pendant plusieurs jours. […] Pour résister au sommeil, j’ai du sulfate de benzédrine. Rien n’est laissé au hasard. Tout a été étudié, calculé, estimé.” Et le Horn tient ses promesses. Poussé par le courant et un vent du Nord soufflant en tempête, le Legh II franchit l’obstacle sans même que son patron puisse l’apercevoir. Calfeutré dans la cabine par un froid polaire, il s’est éclaté le nez contre un hublot.

Autre conséquence de ce temps pourri : le chronomètre s’est enrhumé. Il a pris 4 minutes de retard, si bien que la côte argentine surgit devant l’étrave plus tôt que prévu. Du coup Vito range ses instruments, s’allume un gros cigare et longe la côte à vue, “un pur bonheur”. Encalminé devant Mar del Plata, il se fait remorquer par un bateau de pêche. Le voici dans son pays. Les télégrammes de félicitations affluent, mais la boucle n’est pas tout à fait bouclée. Vito a promis à ses amis uruguayens de faire escale à Montevideo avant de rallier Buenos Aires.

Le ketch appareille dans l’après-midi. Le vent est contraire, il faut louvoyer. Épuisé par trente heures de veille, Vito n’a plus les idées très claires. Alors qu’il tire un bord à terre, le Legh II talonne violemment sur un banc de sable. Pas d’autre solution que de se mettre au plain sur la plage voisine. Même scénario qu’en 1932. Les héros sont fatigués ! Il faudra un puissant remorqueur pour arracher le voilier à son piège de sable et le ramener à Mar del Plata pour réparer les avaries. Alors seulement le navigateur pourra rentrer à Buenos Aires. “Le 8 août 1943, à 10 heures du matin, je faisais mon entrée dans un port en liesse. […] J’avais fait le tour du monde par la route impossible.”

Dans ce monde en guerre, l’exploit n’a pourtant pas le rayonnement espéré. En Argentine, pays neutre, les partisans des deux camps se déchirent, d’autant qu’en cette année 1943 des putschistes favorables aux forces de l’Axe viennent de s’emparer du pouvoir. Dans ce contexte, le récit de Vito Dumas, Los Cuarenta bramadores (Les Quarantièmes rugissants) peine à rencontrer son public. “Vito Dumas a traversé une période très difficile au plan économique, précise son ami, le capitaine Rafael Simo. Il ne parvenait pas à placer son livre, si bien que j’en ai pris cent exemplaires pour les vendre à mon entourage.”

La paix revenue, le navigateur se sent à nouveau des fourmis dans les jambes. Le 1er septembre 1945, Legh II quitte Buenos Aires à destination de New York, cité mythique que Vito Dumas n’atteindra jamais. Ce troisième grand voyage, dont le récit paraîtra sous le titre La Crocera imprevista (La Croisière de l’imprévu), nous montre un marin à la merci des vents et des courants, véritable jouet des flots dont tous les projets sont contrecarrés par les éléments.

“Mon Dieu, que j’aime ce contact si intime, si charnel avec la nature !”

Après une escale forcée d’une semaine à Punta del Este en raison du mauvais temps, Vito reprend le large. Le 19 octobre, au terme de vingt-sept jours de mer, il mouille devant le yacht-club de Rio de Janeiro. Il y reste deux mois et demi, le temps de laisser passer la saison des cyclones. Le 6 janvier 1946, il met le cap sur la mer des Caraïbes. Sous ces latitudes, il affirme mener une vie de sybarite : “La nuit, le climat me permet de dormir, voluptueusement étendu sur le rouf, telle la Maja nue de Goya, mais en moins dévêtu. Avant de m’endormir, je savoure un havane […]. Pour toit s’offre un ciel serti d’étoiles diamantées, témoins de la munificence de mon royaume, tandis que le chuintement de l’eau […] me livre son chant ineffable et m’aide à trouver le sommeil… Mon Dieu, que j’aime ce contact si intime, si charnel avec la nature !”

Tout à une fin. Le 26 février, le ketch affronte un cyclone, avec “un vent qui, à certains moments, dépasse les 140 kilomètres à l’heure”. Il parvient à La Havane le 9 mars après soixante-deux jours de navigation depuis Rio. Vito y passe trois mois “dans une atmosphère des plus agréables et sans la plus petite ombre”. Le 2 juin, fasciné par “la ville des gratte-ciel”, il met le cap sur New York. Mais la Grosse Pomme lui réserve quelques tours à sa façon. D’abord, il y a ce bimoteur de l’US Army qui lui balance un gros colis à quelques mètres de l’étrave. Ensuite il y a cet abordage évité de justesse dans la brume : “Tout s’est joué à quelques centimètres près”. Et surtout, il y a tous ces Yankees qui se sont efforcés d’éviter tout contact avec le yacht argentin. Jusqu’à ce pilote hélé par le navigateur encalminé dans le chenal d’Ambrose, à deux pas de la mégalopole tant convoitée, qui lui a tourné le dos.

Les trois autres voyages de Vito Dumas. En rouge, la traversée du 8 m JI Legh (1931-1932) ; en vert, le tour de l’Atlantique de Legh II (1945-1947) ; en bleu, le voyage de Sirio à New York (1955).

Vexé d’être si indésiré, alors qu’il vient d’apercevoir la bouée rouge n° 4 du chenal, Vito Dumas renonce à New York et met le cap sur les Açores. Une traversée de 2 000 milles avec seulement “dix jours” de vivres ! Quand ceux-ci sont épuisés, le marin dit se rabattre sur le rhum et le sucre, à raison de “quatre morceaux par jour !” Il avoue plus loin “confectionner un semblant de pâte” avec de l’eau et de la farine. Exagération sans doute, car la croisière va durer tellement longtemps que le navigateur, qui ne semble pas avoir pêché, serait mort d’inanition bien avant de toucher terre. En effet, à l’approche des Açores, le vent étant contraire, Vito décide de rallier Madère. Même scénario à Madère, si bien qu’il se rabat sur les Canaries. Mais Vito rate aussi le port de La Luz, ayant confondu le feu du brise-lames avec celui d’un navire. Déjà cinquante-quatre jours de mer depuis La Havane. Torturé par les crampes d’estomac, le navigateur laisse les Canaries dans son sillage et trompe sa faim à coups de cigares. La rencontre d’un cargo 200 milles plus loin tient du miracle. Béni soit le capitaine du Servantes, qui lui offre un sac de nourriture. Hélas ! l’escale prévue aux îles du Cap-Vert se révèle impossible. Encalminé à proximité de l’archipel, le ketch en proie au courant voit défiler les îles une à une sans jamais parvenir à les atteindre.

“Aujourd’hui nous retournons à la vie ou alors nous y restons”

Il faut retraverser l’Atlantique, avec vingt biscuits de mer coupés en morceaux, comme les ronds de mortadelle, pour les faire durer plus longtemps. Un ordinaire dont la frugalité sera un temps agrémenté par les poissons volants atterris sur le pont. Parvenu à 30 milles de Natal (Brésil), la drisse de grand-voile cède. Il faut grimper au mât. Vito le tente, et renonce à un mètre de la poulie de drisse, vaincu par l’épuisement, les mains en sang. Le Legh II poursuit sa route sous artimon, foc et trinquette. Et son patron de lui confier : “Nous jouons notre dernière carte ; aujourd’hui, nous retournons à la vie ou alors nous y restons”. Un peu plus tard, des pêcheurs à bord de jangadas lui indiquent un mouillage. Vito laisse enfin filer son ancre dans le petit port de Macuripe, au terme d’un calvaire de cent six jours. Il a perdu vingt kilos et découvre sa nécrologie dans la presse.

Reste à regagner Buenos Aires, 3 000 milles dans le Sud. Le Legh II appareille du Nordeste brésilien le 5 novembre. Un mois plus tard, il commence à longer la côte de l’Uruguay. Il faut remonter au vent, un bord au large, un bord à terre. Vito connaît la musique. Mais une fois encore Morphée lui joue un vilain tour. Vaincu par la fatigue, il se retrouve échoué sur une plage. Jamais deux sans trois ! L’accident s’est produit à La Paloma, à quelque 120 milles de Montevideo, où le ketch sera finalement convoyé par la route. Il retrouve son élément le 18 janvier 1947 et Vito, accompagné cette fois de son fils, peut enfin rallier Buenos Aires. On comprend que le navigateur ait conclu le récit de ce voyage par cette citation prêtée à Claude Debussy : “La mer est l’unique chose, dans la nature, capable de nous faire ressentir, sans nous humilier, notre propre petitesse.”

La leçon que tire Vito Dumas de cette calamiteuse odyssée est qu’il ne naviguera plus sans moteur. C’est ainsi que le Legh II est bien vite motorisé, grâce aux subsides de la Fondation Eva Perón. Car le régime populiste s’est emparé du marin pour en faire une figure emblématique. Opportuniste, ce dernier se laisse choyer par la dictature. Il faut bien vivre ! Le navigateur s’est lancé dans la peinture, mais ses toiles ne trouvent guère d’acquéreurs. Il a même dû vendre son cher Legh II, acquis par la Marine en septembre 1947. Le voici promu lieutenant de vaisseau, et responsable d’une école de voile populaire. Le solitaire embarque ses stagiaires à bord d’une goélette Alden de 16 mètres baptisée Juan Perón. L’expérience s’achèvera, une fois encore, par un pitoyable échouement, sur la côte brésilienne.

À cinquante-cinq ans, Vito Dumas est toujours “de ceux qui pensent que la vie doit être vécue pleinement”. Raison pour laquelle il demande à Manuel Campos de lui dessiner un nouveau voilier, un petit sloup de 7 mètres de long. Une dimension dictée par des raisons économiques et patriotiques, car “un bateau de taille modeste, mais sûr, pouvant affronter la haute mer inciterait sans doute mieux les jeunes à se lancer à leur tour”. Son projet : rallier New York d’une traite. Le chantier doit faire fissa, car le départ est prévu dans moins de trois mois. Le 18 avril, soixante-seize jours après la pose de la quille, la coque est mise à l’eau et baptisée Sirio, comme les deux derniers chiens du navigateur. Elle porte 18,60 mètres carrés de voilure, mais est aussi dotée d’un moteur de 6 chevaux.

Antispasmodiques, antiseptiques, antibiotiques, toute la pharmacie y passe

Sirio quitte Buenos Aires le 23 avril 1955. Il rencontre sa première tempête huit jours plus tard et le sloup se comporte à merveille, dans des creux de 10 mètres, sous tourmentin, barre amarrée par des lanières de caoutchouc. En l’occurrence, le voilier se révèle plus solide que son patron, qui confesse ses faiblesses, tant physiques que mentales, dans Le Voyage du « Sirio ». Un jour, ayant jeté par-dessus bord une boîte de conserve vide, il “la sen[t] désemparée, à l’instar d’un chien fidèle” qu’il aurait abandonné. Une autre fois, il se surprend à pleurer sur un oreiller confectionné par sa mère, remarquant son “incapacité à maîtriser [ses] sentiments”. Après avoir passé l’équateur, c’est son corps qui le tourmente : névralgies, rages de dents, pieds enflés, urines sanguinolentes… Antispasmodiques, antiseptiques, antibiotiques, toute la pharmacie y passe avant que le malade ne se prescrive une diète complète. Autant de misères que font oublier les moments de grâce. Quand il suffit de se laisser porter par les alizés en observant le ballet des dorades, des poissons dont Vito loue l’intelligence car ils ont achevé son carénage en nettoyant la partie de la coque qu’il n’avait pu atteindre avec son grattoir.

Sa réserve d’eau étant épuisée, Vito choisit de relâcher aux Bermudes. Sage décision, mais dangereuse, car le Sirio talonne sur un pâté de corail et s’égare dans le dédale du récif. Il faudra toute la connaissance d’un pratique pour le sortir de ce labyrinthe. Parvenu au port de Hamilton, le marin, déshydraté, est hospitalisé. Le 10 septembre, il reprend la mer après le passage d’un coup de vent, espérant se faufiler entre deux dépressions pour atteindre la côte américaine, à 700 milles de là. Peu avant l’arrivée, Sirio fera cependant la connaissance d’un cyclone baptisé Ione. La rencontre sera virile, mais le sloup “impavide” étalera. Vito reverra donc, après neuf ans de rage, la bouée rouge n° 4, à l’entrée du chenal d’Ambrose. Cette fois les gardes-côtes ne lui refuseront pas une remorque.

Tombé malade à New York – “des calculs biliaires aggravés par une cirrhose” –, Vito vend son voilier et embarque, le 13 février 1956, sur un cargo qui le ramène à Buenos Aires. Entre-temps, Perón a été renversé. Compromis par l’ancienne dictature, le navigateur tombe en disgrâce dans son pays. La reconnaissance viendra finalement de l’extérieur. En 1957, il reçoit le premier Prix Slocum et en 1959 la Blue Water Medal. Cette année-là, il cède quelques lopins de terre pour faire construire son ultime voilier, le Sirio II, un plan Campos de 9,90 mètres. Mais à bord de ce robuste sloup, il se contente de naviguer en famille près des côtes. Fini l’aventure ! Le 28 mars 1965, ce marin qui se rêvait en surhomme nietzschéen, mais qui était tellement “humain, trop humain”, tire sa révérence.

 

Bibliographie : Les éditions Les Pages du gabier ont publié en juin dernier le troisième et dernier tome des récits de Vito Dumas, textes intégraux nouvellement traduits par Ghislaine Mathelon et adaptés par Florent Founès. Tome I : Seul, cap vers la Croix du Sud. Tome II : Par les quarantièmes rugissants. Tome III : La Croisière de l’imprévu et Le Voyage du « Sirio ». <www.pagesdugabier.com>

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