Par Gwendal Jaffry - Si l'offre de bateaux en kit pour constructeurs amateurs est aujourd'hui relativement importante, Canotage de France était* le seul chantier à proposer des coques à monter en bois massif. Voici un an, il a ainsi livré le premier kit du Seil à Michel Gué, qui a eu la bonne idée de tenir un journal tout au long de la construction. Au début des années quatre-vingt, à La Rochelle, Michel termine un Jurançon, dériveur lesté de 9,40 mètres de long sur plan Philippe Harlé, dont la coque en aluminium a été construite aux Sables-d'Olonne par le chantier Chavantié.11 réalise le barrotage en pin, le pont en contre-plaqué, les emménagements en merisier. Dix années durant, Lichen embarquera la famille Gué en croisière, dont une de trois années consécutives en Méditerranée. "Dès que je l'ai vendu, se souvient Michel, le manque de bateau s'est aussitôt fait sentir. Cela dit, je ne voulais plus d'un important croiseur qui grève trop le budget familial. Désormais domiciliés dans le Médoc, nous ne pourrions d'ailleurs plus en avoir un usage fréquent. Je me suis donc mis en quête d'un dériveur transportable, léger et vif, qui permette toutefois de naviguer confortablement, en famille et à la journée, sans craindre de se retrouver à l'eau à la moindre erreur..." Michel est bientôt attiré par le Seil, un canot voile-aviron dessiné en 1987 par l'architecte naval François Vivier pour la construction en contre-plaqué époxy. Depuis 1994, le chantier Canotage de France, de Rezé, en a produit plus d'une centaine d'exemplaires en polyester. "Mais je n'aime pas le plastique! J'ai donc demandé au chantier rezéen de me préparer un kit en bois massif." Cette requête insolite tombe bien, car depuis deux ans, le chantier a choisi de jouer la carte du bois massif, plus précisément du résineux d'altitude. "Le 25 février, après avoir assimilé la technique du rivetage chez Canotage de France, j'ai pris la direction du Médoc avec, en remorque, un Seil... qui n'était encore qu'un tas de planches de mélèze et de chêne!" Aussitôt dans ses terres, Michel retrousse ses manches et s'entoure des quelques outils électroportatifs indispensables à un tel chantier: rabot électrique, ponceuse orbitale, défonceuse et visseuse. Une fois construit le marbre en sapin, il y fixe le tableau arrière, la marotte et les quatre couples constitués des membrures et varangues, qu'il a assemblées. "J'ai vérifié plusieurs fois, écrit-il le 7 mars, et tout semble bien au millimètre à niveau dans les trois dimensions. Je ponce tout avant de fixer; ça m'évitera du sale boulot plus tard." Les journées suivantes sont consacrées au bordé. La sole en mélèze, qu'il a équerrée, est vissée inox au tableau, à la marotte et aux couples sur un lit de mastic polyuréthane. Le même traitement est réservé aux galbords et aux autres clins, qui doivent être ramollis à l'eau bouillante pour être mis en place à l'aide de cannaps et de serre-joints. "Le bois souffre et le fait entendre, mais, en allant doucement, ça passe." Les rivets en cuivre sont positionnés à mesure du montage des clins. Les têtes de vis sont masquées par des tapons de mélèze et, dès qu'un bordage est mis en place, il est coupé au ras du tableau et de la marotte. "Le travail avance vite et permet de découvrir bientôt les courbes très pures de cette longue prame, avec en prime une bonne odeur de résine." Michel parle souvent du plaisir que lui procure la construction, et il a hâte de retrouver ses outils sitôt qu'il doit sacrifier à son "vrai" travail dans la "vraie" vie il est infirmier. Mais il avoue tout de même quelques moments d'inquiétude, comme celui de l'équerrage des clins. "Une pièce cassée se colle, mais une pièce mal rabotée..." Le charpentier rencontre également certaines difficultés pour faire aboutir les clins au tableau et à la marotte. "Je passe beaucoup de temps à ajuster la superposition des clins aux extrémités, lesquels doivent se recouvrir jusqu'à finir en une surface uniforme. J'ai d'abord choisi de raboter les chants des deux clins en contact, mais ce n'était pas facile compte tenu de la courbure de celui déjà en place. J'ai donc décidé de ne travailler que sur l'équerrage du nouveau clin, ce qui est plus facile." Son journal est aussi une occasion pour Michel d'échanger avec le chantier Canotage de France. S'il demande parfois des conseils, il en donne également pour faciliter le travail de ceux qui lui succéderont sur un tel projet. Ainsi, concernant cette difficulté qu'il a rencontrée, il écrit: "Ne serait-!! pas plus facile pour un amateur peu habitué à cet exercice de tailler le tableau ou la marotte pour que les planches se positionnent naturellement en évitant une surépaisseur? C'est sûrement moins joli mais peut-être plus simple..."

Pâques sonne l'arrivée de la première coque de Seil en bois construite par un amateur

Le 28 mars, au terme de soixante heures de travail, Michel annonce fièrement qu'une coque de Seil est née; il s'agit de la seconde, le chantier procédant à cette époque aux essais de celle qu'il vient de terminer (CM 121). "Le retournement s'est fait sans problème. C'est un instant magique que de découvrir cette nouvelle coque que l'on vient de construire." Un problème subsiste pourtant: la préceinte n'atteint pas le haut du tableau... "Si je suis arrivé parfaitement sur la marotte, je suis 5 centimètres trop bas au tableau. C'est peut-être dû aux difficultés que j'ai rencontrées pour faire aboutir les clins aux extrémités; je ne sais pas..." Pour rattraper l'écart et parvenir à la bonne ligne de livet, Michel va rehausser la préceinte en rapportant depuis le maître-bau une planche de mélèze assemblée à mi-bois et collée à la PPU 100, une colle qu'il affectionne particulièrement pour l'avoir utilisée sur Lichen, "et qui tient toujours vingt-cinq ans plus tard". Après ponçage, le raccord est invisible. Michel peut alors commencer le matage des trois cents rivets. "Ce n'est pas ce qu'il y a de plus intéressant dans cette construction, mais quand c'est fini, c'est magnifique. Je me suis fait la main aux endroits qui seront cachés par les emménagements. Le geste vient vite et ce n'est pas difficile, à condition d'avoir une pince coupante adaptée: si elle coupe trop long, le rivetage est difficile et inesthétique; si elle coupe trop court, la coupelle se sauve dès le premier coup de marteau. Quant aux salissures du bois occasionnées par le marteau, je les nettoie à l'acétone." Pour rompre la monotonie du rivetage et détendre son bras gauche qui tient le tas de 5 kilos , Michel change régulièrement d'activité. "J'ai posé les trois dernières varangues en une heure, sans aide, écrit-il à François Lelièvre, patron de Canotage de France. Tu pourras conseiller aux futurs constructeurs de poser la coque sur sa remorque dès le retournement. Cela permet de la bouger longitudinalement sur les rouleaux pour travailler dessous. Et on peut également déplacer le chantier en fonction de la météo!" Le rivetage est terminé à la mi-avril. Michel a travaillé quatre-vingt-dix-huit heures depuis le début du chantier. "Je vais désormais m'attaquer à la pose des emménagements. C'est beaucoup plus tranquille que la construction de la coque. Cela dit, ça prend beaucoup de temps d'autant plus que je m'attache à fignoler les détails , au point que j'ai parfois l'impression, le soir venu, de n'avoir pas avancé." Le charpentier pose les bancs et leurs supports, le haut du tableau arrière, le pontage avant, un liston et une serre-bauquière en acajou qui se rejoignent pour couvrir le chant de la préceinte. La cloison qui supporte l'étambrai est vissée et collée au couple. Michel choisit de la renforcer par la pose d'un barrot en lamellé-collé de chêne. A la fin du mois de mai, Michel s'attaque à la réalisation des équipets latéraux et des volumes de flottabilité. "Je trouvais le coffrage suggéré trop massif. Aussi je l'ai fait en lattes de chêne et de mélèze. Cela renforce d'ailleurs l'impression de longueur du cockpit." Une fois les parois de ces volumes passées à la lasure pour les protéger de l'humidité, ils sont remplis de mousse, en cube et à la bombe. Les bancs sont alors définitivement fixés. "Je me suis aperçu que les bancs latéraux de l'avant ne tombaient pas bien, la forme de ma coque étant légèrement plus évasée. J'ai donc été obligé de les retailler d'un côté et de reporter la chute sur l'autre bord. Pour masquer cette réparation, j'ai rajouté un demi-rond en chêne sur les chants. C'est esthétique et cela servira de fargue." Michel s'adresse alors au chantier rezéen: "Il serait donc préférable de livrer les bancs tracés mais non découpés afin que le constructeur puisse les ajuster au mieux sur sa coque, qui ne ressemble probablement à aucune autre quand on est dans l'ordre du centimètre."

Trois cents heures de travail pour que copeaux deviennent embruns

Le 8 juillet, c'est avec anxiété que Michel ouvre la fente du puits de dérive dans la sole. Le chantier l'avait prévenu qu'une fissure pourrait apparaître avec la libération de tensions, ce qui arrive. "Mais la fissure n'a pas dépassé la varangue du devant, que j'avais vissée et surtout collée au mastic polyuréthane." Le puits de dérive est terminé quelques jours plus tard. "J'ai fabriqué le puits avec sa dérive à l'intérieur afin d'éviter ultérieurement tout réglage acrobatique sous le bateau. Les parois sont stratifiées époxy. J'ai réalisé le câble dans une filière gainée de croiseur, ce qui évite toute surépaisseur au niveau du point d'ancrage, et donc tout risque de blocage en butée." Un aileron est rapporté sur l'arrière de la sole, laquelle est doublée au niveau du puits. Certaines gerces apparues sur l'arrière d'un galbord sont bouchées au mastic polyuréthane. Le 22 juillet, après avoir fabriqué les planchers, Michel procède à une première mise à l'eau... dans le bassin de ses carpes. Le but est de tester l'étanchéité et de tracer la flottaison. Une gerce et quelques nœuds laissent entrer un peu d'eau, mais tout rentrera dans l'ordre après peinture des œuvres vives et gonflage du bois. Les œuvres mortes et les emménagements sont passés à la lasure couleur buis, une teinte claire qui permet de conserver les nuances des différentes essences, le rouge profond de la serre en acajou contrastant avec la blondeur des clins de mélèze. Les cale-pieds de nage sont enfin installés, ainsi que deux bandes d'échouage de part et d'autre du puits de dérive, et une autre sous l'aileron arrière. Skafaki ("petit bateau" en grec) est baptisé et mis à l'eau le 15 août 2005 à Longarisse, sur le lac de Lacanau, à l'issue de trois cents heures de travail. "Il était superbe. J'ai aussitôt repensé au jour où j'ai quitté le chantier Canotage de France avec un tas de planches. Mais j'y croyais dur comme bois!" La coque sera-t-elle dans ses lignes? Est-ce que ce "beau meuble" sera aussi un bon bateau? Les quelques inquiétudes de Michel sont bientôt dissipées dans le sillage de son Seil. Après un arrosage de la coque au vin pétillant, Skafaki parcourt ses premières encablures à l'aviron. "Il glissait tout seul! Puis nous avons établi la voile au tiers. Il s'est alors montré équilibré au portant et au grand largue et suffisamment ardent au près serré pour que je le sente vivre." Les quinze personnes présentes pour l'occasion auront chacune le droit à leur baptême de Seil en bois massif... et au sourire de contentement de son constructeur ravi de voir l'eau verte caresser le liston en acajou. "Si une belle histoire s'est alors terminée, une autre a commencé le même jour, cette fois-ci faite de navigation. Je compte partir à la découverte du maximum de sites en été. Hors saison, je navigue sur le magnifique lac d'Hourtin-Carcans, un plan d'eau de dix kilomètres orienté plein Nord et parcouru d'une brise d'Ouest qui souffle de l'océan tout proche! D'ailleurs, c'est ici que je vais organiser le Plein-Seils 2006 rassemblement annuel de la série du 6 au 8 mai prochain." Comme quoi, qu'il s'agisse de construire ou de naviguer, le Seil, c'est toujours le bonheur! * Le chantier Canotage de France ayant cessé récemment son activité, on peut s'adresser à l'Association des propriétaires et copropriétaires de Seil: <http://asseils.free.fr>. Toute personne désireuse d'obtenir des renseignements sur la construction du Seil en bois peut contacter Michel Gué par courriel à l'adresse: <[email protected]>.