Un hiver sur la vague, trois surfeurs en Bretagne

Revue N°313

Depuis qu’il a dix ans, Aurel Jacob surfe 
en Bretagne, en toutes saisons. © Tony Hayère

par Tony Hayère – Que cherchent ces surfeurs qui vont à l’eau quelle que soit la météo, même en hiver ? Qu’ils en aient fait leur métier ou que ce sport reste un loisir, Aurel Jacob, Tony Pellen et Julie Poux partagent cette passion, chacun à leur manière. Ils nous racontent ce qu’ils cherchent et ce qui les motive, chaque jour, à retourner dans l’eau.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Quelques gouttes sur le pare-brise et c’est l’averse. La lumière revient derrière un nuage. Il est tôt, et le chauffage tourne à plein régime dans la voiture d’Aurel Jacob, qui déborde de planches, de combinaisons et de chaussons néoprènes. Il faut dire que ce surfeur professionnel y passe une bonne partie de son temps, parcourant la Bretagne pour dénicher le spot, le site de surf où il s’offrira sa dose de vagues quotidienne. Quand il ne sillonne pas la côte bretonne à l’affût des meilleures vagues, il voyage au loin avec deux amis, Ewen et Ronan, pour des sessions sur des spots qu’ils atteignent à dos d’âne, à vélo, en trimaran, ou à pied, filmant leurs sessions pour la série Lost in the Swell qu’ils ont créée en 2011.

Ce surfeur professionnel sillonne la côte à la recherche des meilleurs spots, sites propices avec de belles vagues, en privilégiant les moins fréquentés, souvent difficiles d’accès. © Tony Hayère

En ce jour de janvier, Aurel rentre tout juste de Patagonie, où les trois amis ont tourné une nouvelle saison. Sur la route des Côtes-d’Armor, tout en analysant sur son portable l’état des vagues et du vent, il contacte des amis pour connaître les conditions météorologiques des spots qui lui servent de référence afin d’estimer le fonctionnement de la plupart des autres. Pour affiner encore ses prédictions et s’assurer d’aller au bon endroit, au bon moment, Aurel suit en détail les horaires de marée. Il consulte également le site Internet du CANDHIS (Centre d’archivage de données de houle in situ) qui transmet en temps réel les données relatives à la houle, relevées par des bouées. Celle dont il suit les mesures est mouillée à l’Ouest du phare des Pierres-Noires, dans le Sud de l’île d’Ouessant. Ce matin, elle affiche une houle d’Ouest, avec une période – durée séparant deux pics de houle – de 10,4 secondes, une hauteur moyenne de houle de 2,50 mètres et une hauteur maximale de 3,60 mètres. Cette houle longue devrait générer, à la côte, des vagues hautes et puissantes. Avant même d’atteindre le rivage, Aurel sait déjà ce qu’il va y trouver…

Mais les chiffres ne suffisent pas : Aurel connaît aussi très bien la côte et chaque petite particularité des plages et des criques où il se rend depuis longtemps pour pratiquer. Depuis qu’il sillonne la Bretagne en voiture, il s’est ainsi créé une véritable carte mentale et temporelle du fonctionnement des spots. Ce qu’il recherche le plus, en Bretagne et ailleurs, ce sont des vagues de reef breaks, sites dont les fonds sont composés de coraux ou de roches, plans d’eau plus dangereux que les beach breaks – vagues sur les plages de sable ou de galets – étant donné la nature du fond, mais aussi la possibilité que le leash, cette laisse qui relie chaque surfeur à sa planche, s’accroche aux rochers. Les vagues de reef breaks peuvent être en outre parfois très creuses, mais leur forme dépend beaucoup de la hauteur d’eau.

Pour seul bagage, un hamac et une planche

Aurel est né dans les Vosges en 1982, mais, dès ses six ans, sa famille rejoint La Réunion, où son père a été muté. Aurel est d’abord initié au skateboard par une bande de copains, puis il découvre le surf sur la plage des Roches Noires. Mais bientôt, la famille revient en métropole et c’est à Paimpol qu’elle pose ses valises à présent. Aurel a dix ans. Rude contraste, mais ni lui ni son frère Thomas n’abandonnent le surf pour autant, même si le spot le plus proche, le Trestraou, à Perros-Guirec (Côtes-d’Armor), est à 45 minutes en voiture. Nathalie, leur mère, les y conduit trois à quatre fois par semaine, filmant chacune de leurs sessions. Lors de ces périples, les deux garçons étudient l’estran à marée basse. En observant la manière dont les vagues déferlent selon les fonds marins et les horaires de marée, ils découvrent des vagues jamais surfées. Chaque sortie est aussi l’occasion d’apprendre par cœur le trait de côte et d’aiguiser leur sens marin. Le soir venu, les deux surfeurs regardent les images captées dans la journée pour analyser leur trajectoire et leur positionnement. Peu à peu, cette pratique finit par prendre une place prépondérante dans la vie d’Aurel : entraîné par Thierry Daniel, fondateur du club de Perros-Guirec, Aurel est bientôt surclassé en cadet pour les championnats de France. Il remportera plus tard les titres de champion de Bretagne junior et open.

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Aurel peut parfois marcher un bon moment pour atteindre un spot, le plus souvent seul, à travers champs, ou ici sur le parking inondé de la plage de Tréguennec. © Tony Hayère

Conforté dans la voie qu’il s’est choisie, il abandonne son autre point fort, la natation, pour s’investir pleinement dans le surf. Tandis que sa technique s’améliore, l’envie le gagne de découvrir et d’appréhender de nouvelles vagues. Son premier surf trip le conduit au Moule, en Guadeloupe. Sans argent, avec pour seul bagage un hamac et une planche, il s’installe sur la plage, passant ses journées à surfer. Il est heureux. « J’ai été un “clochard du surf”, ajoute-t-il. J’ai toujours sacrifié les choses, quitte à me retrouver devant une impasse. Je préférerais crever que de ne pas avoir la liberté d’aller surfer. » À l’époque, il vit du RSA (revenu de solidarité active) et de « saisons » à La Torche, où il enseigne à l’École de surf de Bretagne (ESB) depuis qu’il a obtenu son monitorat en 2002.

« Vivons heureux, vivons cachés ! »

Aurel arrête la voiture au sommet d’une falaise surplombant les vagues et sort. Il me « présente » deux vagues qui se jettent sur les rochers en contrebas. L’une d’elles, appelée « Croc », est « dure et dangereuse », précise-t-il. Ici, le surfeur risque tout simplement de finir sa course sur un rocher. S’il y a trop d’eau, la vague perd sa forme. S’il n’y en a pas assez, le rocher en sortie de vague émerge redoutablement.

La forme particulière de Croc pose encore une autre difficulté : le changement brutal de profondeur, entre les plus grands fonds et l’apparition des rochers plats sous la surface de l’eau, engendre une sorte de mur d’eau qui aspire l’eau devant lui, si bien que cette vague à la lèvre très épaisse déferle parfois sous le niveau de la mer ! Les surfeurs appellent ce type de vagues des slabs – terme géologique désignant des plaques tectoniques plongeantes. « Annaëlle », l’une des plus célèbres d’entre elles, déferle au large de Lampaul-Ploudalmézeau.

La seconde vague qu’Aurel me désigne du doigt déferle de la droite vers la gauche. Le surfeur et ses amis l’ont découverte adolescents, la baptisant la « Grosse Gauche ». Chassé par le flot, qui a fait mourir la vague, un surfeur nous rejoint. « Qu’est ce qui t’a amené ici ? », lui demande Aurel, intrigué. « Je fouille la côte, mais le bouche-à-oreille m’a bien aidé », lui répond le jeune surfeur, avec un sourire complice. Il ne donnera pas ses sources, comme il ne divulguera probablement jamais l’existence de cette vague peu connue, respectant ainsi une règle tacite du milieu. Les années 2000 ayant vu une augmentation importante du nombre d’amateurs, certaines vagues sont aujourd’hui saturées. Certains photographes retouchent même leurs photos, voire demandent à retarder leur publication de quelques années pour préserver un spot.

« Vivons heureux, vivons cachés ! », lance Tony Pellen, que j’ai rencontré peu après. Lui considère que « douze surfeurs au line up [là où les surfeurs attendent la vague, les uns derrière les autres, NDLR], c’est déjà trop ».

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Bottom turn, virage en bas de vague. En hiver, en Bretagne, dans une eau qui ne dépasse guère les 10 degrés, la combinaison intégrale, avec gants, chaussons et cagoule en néoprène est indispensable. © Tony Hayère

Né à Douarnenez, Tony surfe depuis ses dix-sept ans. Mais lui, c’est d’abord la pêche qui l’a amené vers l’eau, passion qu’il découvre à l’âge de huit ans. Peu intéressé par l’école, il redouble sa sixième avant d’abandonner le cursus général qui ne lui convient pas. L’été de ses quinze ans, il décide finalement d’embrasser le métier de marin pêcheur et embarque pour sa première marée. L’adolescent est malade pendant les quinze jours que dure la campagne, mais à la rentrée il intègre malgré tout l’école de pêche de Concarneau. Tout jeune, il s’est mis au skateboard, avec des amis. Il atteint rapidement un bon niveau. Tony sera même à l’origine de la Skate Association Douarnenez (SAD), très active dans la pratique du skateboard en Bretagne.

Au ras des cailloux, « un spot pour skateurs »

À l’été 1992, Tony et son groupe de skateurs, passés surfeurs, découvrent un spot isolé de la baie de Douarnenez. Dangereux, impressionnant, au ras des rochers, ce spot convient bien aux jeunes skateurs. « En skate, quand tu tombes il n’y a pas d’eau ! », plaisante Tony. La vague est un point break, type très convoité qui se forme toujours au même endroit et déferle régulièrement. Les jeunes débutants s’amusent à s’approcher toujours un peu plus des rochers pour être prioritaires au peak, cet endroit où la vague commence à déferler et où les surfeurs s’y engagent. Planches brisées, traumatismes crâniens, coccyx, bras et chevillés cassés n’ont pas raison de l’enthousiasme de ces adolescents.

À la sortie de l’école de pêche, Tony continue d’embarquer sur des chalutiers pour des marées de deux semaines. Mais tandis qu’il travaille sur le pont, au large de l’Irlande, le jeune homme se sent trop loin de sa vague. Lorsqu’il passe à portée du réseau GSM, le marin reçoit parfois des messages de ses amis qui partent surfer leur spot secret. Tony veut en être. C’est ainsi qu’en 2002 il abandonne le chalut et embarque à la bolinche, sur un navire qui appareille chaque jour vers 17 heures pour rentrer dans la nuit. Depuis, son emploi du temps est rythmé par la pêche et le surf : dès qu’il rentre de pêche, il dort un peu, puis il enfile sa combinaison.

La vague de son adolescence a sans doute contribué à ancrer chez Tony le goût du risque et la volonté du « toujours plus gros », qui l’entraîne, pendant ses congés, dans des voyages souvent lointains. « La sensation est aussi puissante que le risque est grand. C’est un aimant », ajoute-t-il. Même l’une de ses plus violentes chutes, en 2012, à Asu, sur l’île de Sumatra en Indonésie, n’est pas suffisamment traumatisante pour l’écœurer. Ce jour-là, Tony se lève avec un infime temps de retard sur cette vague de 3 mètres qui émerge soudainement, glissant sur une dalle. Lourde, rapide et puissante, elle forme d’énormes tubes. Emporté par la lèvre très épaisse, Tony atterrit à pieds joints sur le corail découvert, avant d’être traîné sur quelques mètres. Quand il parvient à se relever, sa peau est incrustée de corail… Le jour suivant pourtant, bien qu’assommé par les antibiotiques, il repart surfer. Cette fois, il manque de se noyer. « Faut accepter de se faire malmener, d’être “dans le dur”, assure-t-il. Ça fait partie des paliers de l’apprentissage, de se faire défoncer. C’est comme ça que ça vient, il n’y a pas d’autre chemin. Le plaisir en dépend. »

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Marin pêcheur douarneniste, Tony Pellen part surfer le matin, après avoir passé une partie de sa nuit en mer. © Tony Hayère

Une semaine d’observation et une heure de nage pour cinq vagues

Parfois, lorsqu’il surfe des vagues de 3 mètres, vers Audierne, à une vingtaine de kilomètres de chez lui, Tony aperçoit de jeunes surfeurs, dont il se doute qu’ils ont brûlé quelques étapes à leur façon de ramer, à leur regard et à leur attitude. Son rôle d’aîné le pousse à les surveiller du coin de l’œil, mais lui qui aime les vagues de taille ne leur recommandera jamais de retourner à terre.

Un peu comme Aurel, Tony sait aussi observer, attendre et analyser. « Quand je ne connais pas l’endroit, je suis patient. J’observe comment les autres prennent des vagues », souligne-t-il. À Madère, il reste ainsi une semaine à observer le spot de Ponta Pequena, à l’Ouest de l’île, pour comprendre son fonctionnement et dénicher l’accès au peak. « La vague était parfaite : 3 mètres de haut, déroulant proprement… Mais personne à l’eau et le Storm Rider [nom d’une série de guides des spots du monde entier, ndlr] n’en disait rien… »

Comme à son habitude, il part à la rencontre des « locaux », les surfeurs habitués du coin, finissant ainsi par découvrir l’accès au peak. À trois, ils vont ainsi s’engager, se mettant à l’eau dans un petit port situé en amont de la vague. Au terme d’une demi-heure de nage, ils parviennent au line up, très au large. « Sur cette session j’ai pris cinq vagues en deux heures, conclut Tony. »

En vingt-sept ans de surf, une cinquantaine de planches sont passées sous ses pieds. L’évolution et la casse ont fait le tri au fur et à mesure de sa pratique, mais depuis ses débuts, il n’utilise que des shortboards – planches de dimensions réduites – dotées de trois ailerons, appelées thrusters ou tri-fins. Cela va sans dire, le choix de la planche, ou board, et de ses mesures dépend du niveau du surfeur, du type de vagues, de son style, des sensations qu’il recherche. S’il surfe des vagues molles et petites, il a besoin de flottabilité, pour compenser le manque de vitesse de la vague et la faiblesse de sa pente. La planche sera donc plus épaisse et plus longue, tandis que son avant, ou nose, sera plutôt rond. Avec un nose pointu, au contraire, le surfeur pourra effectuer un départ plus franc. Lorsque Tony surfe des vagues puissantes et hautes, il recherche la légèreté, la vitesse et la réactivité. Afin de pouvoir effectuer des manœuvres serrées, il opte donc pour une planche plus petite, plus profilée. La forme du pont est également déterminante : l’avant relevé d’un pont « en rocker », à tonture marquée, permet au surfeur de descendre une vague abrupte sans que sa planche ne se plante dans l’eau. Un arrière en épingle, dit pin tail, est préférable si le surfeur s’engage sur de grosses vagues, un round tail – arrière arrondi – favorise de longs virages, un squash tail – arrière droit – permet de manœuvrer dans les petites vagues… D’où la quantité de planches qui se bousculent dans la voiture d’Aurel !

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Sur ce spot où Tony se rend la plupart du temps, les surfeurs passent très, très près des rochers… Pour Tony, ancien skateur, cet aspect dangereux fait partie de la pratique. © Tony Hayère

La vision irréelle de deux spéléologues dans l’écume

Après quelques heures au volant, Aurel nous a amenés dans un village côtier de Bretagne Nord, où cafés et restaurants sont fermés en cette saison. Près de son camion, sur le parking, un homme nous observe. Le spot où nous nous rendons n’est référencé nulle part, il s’agit ici de ne pas révéler l’existence du site en sortant les planches trop tôt. Mais nous sommes vite rassurés : l’homme enfile sa combinaison puis nous lance : « Je n’aime pas aller surfer là-bas tout seul. » La marée est basse : l’horaire et les conditions sont idéaux pour ce spot. Aurel marche un quart d’heure, enjambant des clôtures et traversant des champs sans croiser personne. Puis c’est sur des blocs de granit glissants qu’il doit progresser, avant de pouvoir entrer dans l’eau. Il attend un moment puis se lance et nage sur 200 mètres, jusqu’au line up. Il est 12 h 30, la période est montée à 11,70 secondes, la hauteur moyenne de cette houle d’Ouest à 3,40 mètres et la hauteur maximale à 4,80 mètres. Situation rare : seuls trois surfeurs se partagent le spot où des vagues de plus de 2 mètres déferlent régulièrement.

Solitude et exclusivité sont deux des buts qui poussent Aurel à chercher de nouveaux spots, mais ce plaisir, devenu un luxe, se gagne au prix d’un certain engagement physique. En revenant du spot, il m’évoque ses sessions de surf de nuit, lors desquelles il pousse à l’extrême son besoin d’exclusivité et de sensations. Je l’ai accompagné sur l’un de ses spots secrets, et je l’ai vu, avec son ami Mathieu, s’équiper d’un système d’éclairage spécifique, développé par le fabricant Black Swan. Tous deux se jettent dans l’eau noire. Le faisceau restreint de la lampe n’éclaire alors qu’un morceau du décor, et les séries de vagues invisibles se font entendre lorsqu’elles déferlent sur les rochers. Aurel et Mathieu surfent, offrant la vision irréelle de deux spéléologues dans l’écume…

Sans même enlever sa combinaison encore trempée, Aurel démarre et nous repartons pour un nouveau spot. Sur la route, nous croisons des voitures à vive allure. « Les surfeurs ont la dalle ! » commente Aurel. Comme le CANDHIS l’annonçait, la houle ne cesse de croître et les surfeurs se sont mutuellement informés sur l’état des différents spots. Alors qu’elle semblait en hibernation, la côte Nord se remplit en quelques minutes. Nous croisons l’une des connaissances d’Aurel, à qui celui-ci propose d’aller à Poul Rodou. Il refuse, considérant que le niveau de l’eau est encore trop bas. Mais Aurel est sûr de lui, et le spot en question, bien abrité du vent, lui offre une heure de surf, avant de repartir pour une autre vague, la marée continuant de monter.

Si la puissance et la direction de la houle sont des facteurs importants, les horaires de marée déterminent également le bon fonctionnement d’un spot. Certaines vagues ne sont accessibles et praticables qu’à marée basse, d’autres à mi-marée… Les vagues de reef break, par exemple, perdent beaucoup de puissance à mesure que la marée monte, jusqu’à ne plus déferler parfois. Une hauteur d’eau trop importante peut également faire fuir les surfeurs, à cause du backwash : les vagues, poussées contre une dune ou une digue, y rebondissent avant de revenir vers le large. Parmi les surfeurs, coefficients et marée constituent ainsi un sujet de discussion intarissable : ce spot n’est-il vraiment pas praticable à marée haute ? En vives-eaux ? En mortes-eaux ? En chemin, Aurel me raconte comment Gaspard Larsonneur, champion de France en titre, s’est essayé à surfer, le premier, en période de mortes-eaux et à l’étale, telle vague que la rumeur disait praticable en pleine marée de vives-eaux. « Il est allé plus au large et il a réussi », ajoute Aurel. Tenter de surfer une vague à un moment où personne n’a encore jamais pensé ou osé le faire, cela fait partie intégrante du jeu.

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Aurel pousse la recherche de nouvelles sensations et d’exclusivité jusqu’à organiser des sessions de nuit, grâce à un système d’éclairage développé par l’entreprise bretonne Black Swan. © Tony Hayère

dépasser l’échec vécu à l’école en s’accrochant à son surf

Certains surfeurs, tout aussi mordus et pratiquants, se soucient moins des considérations météorologiques et ne poussent pas l’observation si loin. « Les autres me demandent si c’est plutôt Nord-Ouest ou Sud-Ouest, moi je n’y comprends rien ! », lance Julie Poux en riant. « Quand les flèches de vent et de houle de l’application météo semblent dans le bon sens, j’y vais ! » Bien qu’à trente-six ans, elle ait acquis une bonne maîtrise en surf, et qu’elle pratique ce sport avec passion, trois à quatre fois par semaine, toute l’année, Julie ne se targue pas d’en avoir une réelle connaissance technique. Éducatrice spécialisée dans un foyer de la protection de l’enfance à Quimper, elle jongle avec ses horaires et les prévisions météorologiques reçues sur son portable pour organiser ses sessions. Parfois, lorsqu’elle assure une garde de nuit, elle part surfer sitôt ses heures finies.

Il faut dire qu’elle n’est pas en quête de la plus belle ou de la plus haute des vagues. Petite, elle rêvait bien des grandes vagues connues, « Teahuppo » à Tahiti ou « Pipeline », à Hawaï, sans pour autant avoir essayé de monter sur une planche. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle s’est lancée, et ce sport lui a permis, entre autres, de prendre confiance en elle. « Ma scolarité a été compliquée, entre conseils de discipline et école buissonnière, confie-t-elle. Puis j’ai quitté définitivement le lycée. » Avec pour seul diplôme un 50 mètres en natation, son CV peine à convaincre les agences d’intérim et elle va de refus en refus. Elle finit par s’engager dans la Marine, embarque comme manœuvrière sur la frégate anti-sous-marine Montcalm et part naviguer en Afrique et en Inde. Incapable de dire aujourd’hui quelle était la mission du second navire sur lequel elle embarque, Floréal, Julie laisse tomber l’armée à vingt-sept ans, inquiète à l’idée de piquer la rouille jusqu’à la fin de sa vie. Elle passe alors des concours puis décroche un emploi comme éducatrice spécialisée à Angoulême.

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Julie Poux s’est installée en Bretagne pour pouvoir surfer toute l’année.  © Tony Hayère

À l’occasion de vacances dans le Finistère, elle commence le surf lors d’un stage à l’ESB. Sur la plage, elle fulmine pendant les exercices de take-off – « décollage », moment où le surfeur se redresse sur la vague –, d’abord pratiqués au sol. Enfin à l’eau, elle rame de toutes ses forces mais n’avance pas. Dans le froid, pourtant, elle s’accroche. « Je ne sais pas pourquoi mais j’ai réussi à dépasser ce sentiment d’échec avec le surf, alors que je ne n’y suis pas parvenue avec l’école, lâche-t-elle. Très vite, j’ai commencé à annuler des week-ends pour aller surfer, me levant à 4 heures du matin pour être sur le spot à 6 heures. J’ai commencé à y penser tout le temps, à m’isoler un peu. J’ai même refusé des CDI pour pouvoir habiter en bord de mer. Un jour, lors d’un entretien d’embauche, j’annonce la couleur : j’ai des billets d’avion pour un surf trip, alors si pour le patron c’est non, c’est au revoir direct. »

Souhaitant transmettre cette passion et parce qu’elle pense que le surf lui a permis de mettre de l’ordre dans sa vie, Julie a créé, avec l’un des moniteurs de l’Easy Surf School de Saint-Jean-Trolimon, dans le Finistère, une activité surf avec les enfants dont elle a la charge. Cinq ateliers ont déjà été menés et le bilan est positif. « Avoir la sensation de dompter l’élément, c’est une réussite incomparable pour un jeune qui a pu être mis en situation d’échec, assure-t-elle. Ça m’a tellement aidé que je leur souhaite à tous de s’accrocher à ça. ».

Le « localisme », tabou mais bien réel

S’intégrer dans la communauté des surfeurs n’a pourtant pas été pas chose facile. Lors de ses débuts, dans le Sud-Ouest de la France, Julie a ainsi fait les frais d’un certain « localisme », une problématique un peu taboue parmi les surfeurs mais bien réelle, trouvant parfois sa voiture déplacée, ou se voyant écarter par les autres du line up. Lorsque des surfeurs locaux refusent l’accès au peak à des « étrangers », ils peuvent même parfois se montrer violents. « Quand j’ai commencé à surfer ici, en Bretagne, l’accueil était plus chaleureux, mais j’ai tout de même dû montrer patte blanche, raconte-t-elle. J’ai observé le comportement de chacun dans l’eau, laissé les meilleures vagues aux “locaux”. Une certaine confiance s’est créée progressivement. »

Afin d’éviter des débordements, mais aussi pour permettre aux surfeurs de « protéger » leurs vagues, des règles ont été établies, variant selon les spots et les régions. Laisser la priorité au surfeur plus proche du peak, saluer les autres au line up ne sont que deux usages parmi d’autres. Sur certains spots, si un nouveau venu s’affranchit de ces principes, s’il se comporte mal, grille la priorité et chute à plusieurs reprises au take-off, il se verra rapidement refuser l’accès au peak.

Avant de reprendre la voiture, Aurel laisse un message sur la boîte vocale de Gaspard Larsonneur afin de lui résumer l’état des vagues : « Je suis passé à l’île Grande, j’étais un peu tard pour la Grosse Gauche, la houle était trop Ouest, donc ça passait trop au large. C’était trop bien axé pour la Croquette et donc ça saturait, trop gros. J’ai vu quelques souffles, mais quelques rebondissements dans la crique aussi… Là je repars. Tu peux me rappeler, si tu veux un report [compte rendu des conditions sur le spot à un instant donné, NDLR] d’ici une heure environ.

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Julie a une prédilection pour les beach breaks, vagues brisant sur des fonds de sable ou de galets. © Tony Hayère

Très utilisé dans les années 1990, le report par les surfeurs reste toujours bien utile et important à l’ère d’Internet : « Je me suis déjà brouillé avec des amis parce que j’avais oublié de leur faire un report, confie Aurel. Il faut dire que certains n’hésitent pas à poser un congé et à venir jusque dans les Côtes-d’Armor depuis Brest, alors ils comptent sur toi pour ne pas se casser le nez sur un spot qui ne marche pas… »

Il est 16 heures et nous stoppons la voiture sur le parking de Pors Ar Villiec, en Locquirec. Aurel consulte les données du CANDHIS : la période est de 13,7 secondes, la hauteur moyenne de houle de 3,90 mètres, la hauteur maximale de 8,40 mètres, et la direction à 290. Sur le parking, quelques surfeurs commentent les évolutions de ceux qui sont à l’eau, criant lorsque l’un d’eux réalise une belle trajectoire, riant lorsqu’un autre chute sous des monstres d’eau. Eux ne vont pas à l’eau : « Trop gros ! ». Au large, quatre ou cinq surfeurs rament vers des murs de plus de 3 mètres. Aurel les rejoint. 

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