Par Jacques Perret – En route de Barfleur aux Sorlingues par fort vent de Suet, le Matam file bon train vent arrière, tape-cul serre’, sous tourmentin et grand voile à deux ris. A bord, Jacques Perret et André Collot jouent à merveille leur rôle de plaisance une manière d’aller sur la mer sans se prendre au sérieux, en accomplissant chaque geste en marin. Naviguer est alors affaire de goût : le moteur encombrant et nauséabond a été déposé sur le quai, et l’on peut louvoyer pendant des heures de conserve avec le casino de Trouville sans perdre sa belle humeur. L’unité de temps est le laps et l’amitié a ses usages les bouchons sautent dans la fraternité, un café chaud et une pipe allumée accueillent celui qui prend la barre… Publié en 1957, Rôle de plaisance est devenu un classique de la littérature maritime. Amoureux des mots — traités avec négligence, ils vous conduisent de l’impropriété du terme au cafouillage – Jacques Perret nous fait partager son quart de nuit. Nous sommes dans le cockpit du Matam. Collot dort, confiant, accompagné dans sa couchette par la rumeur de la Manche qui court contre le bordé.

Le vent arrière, c’est l’allure des connaisseurs. N’importe qui peut apprécier les merveilles du près, en s’épatant d’y réussir aussi bien. Le roi de la mer est au plus près tribord amure, nous sommes d’accord, c’est la noblesse et la gloire de la voile que s’élever dans le vent. Il y a là une apparence de défi que le génie de l’homme a su relever avec bonheur et, par le jeu des symboles, nous n’avons plus que dédain pour l’arriviste éhonté qui ne cherche le vent que pour aller avec. Méfions-nous des images et n’acceptons pas le figuré sans avoir un peu tâté du propre. Je me demande en effet si, au lieu de dire, parlant d’un homme toujours préoccupé de prendre le vent en poupe : Voici un méprisable individu ! nous ne ferions pas mieux de nous écrier : Voilà au moins un gaillard qui prend des risques.

Rrrrrrran… Clac ! ça y est, j’ai empanné, il fallait s’y attendre. La bôme et son train m’ont passé en trombe au-dessus de la tête avec le raclement sec sur la barre d’écoute. Quand on est au vent arrière, on ne lui ouvre pas impunément des parenthèses; il fait mine de s’installer dedans, de s’y prélasser avec rondeur et complaisance et, d’un seul coup, vous la ferme au nez comme une porte en colère. Après l’empannage, il faut virer, réempanner en douceur dans un double jeu de barre et d’écoute de telle sorte que la claque du vent, dans le passage critique, ne puisse prendre qu’un élan tout à fait réduit. Collot s’est réveillé :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Rien, rien. J’ai empanné, pas de bobo.

Pas de commentaire non plus. On ne peut même pas dire que le silence du matelot soit réprobateur et je comprends bien qu’il s’est déjà renfoncé dans le sommeil. Il n’y a plus de matelot. Il a donné un coup de périscope, tout va bien, rouvrez les ballasts, vingt tonnes de sommeil, plongée verticale, pas une tache d’huile en surface et le fond est de sable fin. Quand la consigne est de dormir, il ne faut pas s’embarrasser de la peine d’autrui. A moi en revanche, les hautes satisfactions de la veillée solitaire, l’honneur des initiatives sans conseil et les tracas du vent arrière.

Il faut bien dire que mon expérience de barreur, en l’occurrence au vent arrière, n’a pas atteint la renommée mondiale; c’est une expérience en cours depuis quelques années déjà, elle est prometteuse et si tout va bien j’aurai, à quatre-vingt-dix ans, le métier dans la main. J’en suis toujours à m’appliquer; si je m’abandonne à un automatisme encore jeune, il peut y avoir des ratés. Assurément, je ne réfléchis pas dix minutes sur les rapports du vent, de la voilure et du cap avant de mettre la barre dessus ou dessous, mais je ne puis encore me fier en toutes circonstances et à tous moments au réflexe immédiat et adéquat. En outre, on sait bien que le vent arrière exige beaucoup de l’œil : œil devant, œil derrière, œil circonspect et sagace, œil anticipant, œil impavide enfin.

Malheureusement, la nuit est noire et les lames qui poursuivent le Matam pour lui bourrer la croupe, le mettre en travers, ou me balancer un coup de rincette dans les jambes, je ne les vois pas venir. Et, en plus, la bagarre est commencée avec le sommeil grelottant des quarts de nuit. Je me débats dans la glu. Si j’essaye d’aiguiser mon regard dans l’obscurité pour y sur-apprendre l’arrivée des crêtes mousseuses, bientôt mes yeux dérivent, une marée de sommeil me tombe dessus, déferle et me roule dans une fulgurante hallucination, et la glissade est stoppée net comme si la raison claire, amarrée au dernier taquet de vigilance, me souquait d’un violent rappel de câblot. Voilà donc revenus les tourments oubliés de la sentinelle qui dort debout, les affres du guetteur aux paupières de plomb. Je me décide à modifier légèrement le cap en lofant un petit rien, de quoi éviter l’empannage et m’autoriser un coup de café. C’est bon, j’ai compris : à peine aurai-je tourné le dos que le mauvais coup va me tomber dessus.

Revenu à la barre, je lève machinalement les yeux vers le fanal durement secoué dans les haubans; sa lueur est tamisée par la grand voile que le vent parfois vient à plaquer sur la verrine, faisant éclore et bouger sur la toile un grand halo de lueur fauve, un reflet d’incendie, un signe avant-coureur, un nid à cauchemar, un météore hypnotique. A éviter. Veillons au cap. J’écarquille les yeux sur le compas qui repose au fond du coquepit. La mer à plusieurs reprises l’avait baladé d’un bord à l’autre, mais il est calé maintenant sur un paquet de filins. Son éclairage est fourni par la lampe-torche suspendue à la paroi de banquette. Nous ne tirons aucune fierté de notre système. La confiance qu’il peut inspirer, avec son air puéril et domestique, ne s’adresse pas au navigateur proprement dit. A voir le petit rond de lumière instable, on imagine même qu’à l’occasion une lampe Pigeon serait d’aussi bonne compagnie.

N’empêche que l’appareil remplit sa mission tant que la mer ne vient pas chahuter dans la baignoire. Le compas, lui, est de l’humble variété dite compas de doris. La référence est bonne; tout au fond du doris trop lourd qui tourne en rond dans le brouillard des bancs le petit compas gluant d’écailles vaut déjà bien plus cher que la tonne de poisson empilée dessus. Il contient un Nord sauvage, sans éducation scientifique, le Nord bourru qui est la providence des analphabètes. On dirait un presse-papier. Dans un socle de hêtre en forme de camembert est logée la cuvette où flotte la rose. Elle flotte sur un bain mystérieux qui peut être un mélange de tafia et d’huile de foie de morue. Mais la rose est toute simple, un peu vieillotte et fanée.

Il ne s’agit pas d’une pièce de musée. J’ai acheté ce compas comme neuf chez un artisan du Havre qui devait garder un vieux stock de roses lithographiques de l’époque 1880, un peu jaunies bien sûr, mais c’était une bonne époque pour les vents et le Nord nous était encore signifié par la fleur de lis, qui courait sur son erre depuis Louis XVIII. Nous avons depuis’ perdu ce Nord-là qui était le nôtre.

Avec son Nord royal, mon compas de doris doit souffrir d’une déviation supplémentaire, mais, dévié, aussi bien, je suis peu qualifié pour la percevoir. De toute manière, dans les conditions présentes, ce charmant grimoire n’est pas très lisible et je dois me pencher dessus, m’attarder quelques secondes pour déchiffrer ses indications, de quoi, évidemment, profite la mer pour me culbuter, durement contre l’histoire ou me faire dinguer dans le seau qui, soit dit en passant, ne devrait pas être là.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Rien, rien, ça va.

Du fond de sa couchette, Collot a lâché cette bulle d’inquiétude, mais les fonds limoneux du sommeil ne sont pas troublés. L’alerte a frissonné à la surface du rêve, les périls rôdeurs s’amortissent dans le duvet et le dormeur licite a débranché son dispositif de sécurité. Moi, cependant, je veille sur mon prochain. C’est quelque chose. A terre, je ne vois pas toujours clairement où il est ce fameux prochain; ou bien il est trop nombreux et il en perd l’existence, ou bien il se fait mal reconnaître, ou bien c’est moi qui ne veux pas le savoir.

Tout le monde n’est pas le prochain, du moins le mien, et je ne vais pas comme d’aucuns embrasser de mon fauteuil ou de ma tribune la proximité de l’univers ou courir après tous les prochains en puissance pour rater le vrai, l’actuel qui est à ma porte et qui, avouons-le, prendrait facilement le visage avenant du facteur des mandats; or, m’a-t-on dit, le vrai prochain est celui qu’on a plutôt envie de flanquer à la porte. Le signe est à retenir, mais, là encore, on ne peut se fier aveuglément au préjugé qui ne donne pour vrai que le difficile.

Quoi qu’il en soit, ici,• à bord du Matam, pas moyen de se tromper; Collot est mon prochain et je n’ai pas envie de le balancer dehors. Je savoure au contraire, dans la paix de mon âme, l’ineffable orgueil de veiller sur mon prochain. C’est le privilège du Matam que toutes les questions et les valeurs qui s’embrouillent et se déguisent à terre s’y dépouillent et s’y révèlent dans l’éclat de leur simplicité première. Ainsi, à la barre où me voici dans la nuit peu sûre, j’ai bien le sentiment d’assumer une responsabilité à l’état brut : je gouverne, c’est un gouvernement sans phrase et le ronflement qui ronronne dans la cabine est un hommage plus viril et pur que l’ovation frénétique d’un troupeau d’électeurs apparemment éveillés.

— Rien, rien, ça va.

André Collot (sac sur l’épaule) et Jacques Perret sur le quai à Honfleur avant l’appareillage. © coll. J. Perret

Même si vous pensez que ça ne va pas tellement bien, vous prononcez hardiment ces paroles magiques, d’une voix claire et tranquille, qui va restaurer l’insouciance et la paix dans le sommeil du matelot. J’ignore si le pouvoir sédatif de mon accent pourrait en imposer aux agitations de la mer et du vent, je n’ai pas encore essayé sérieusement, mais je conçois mieux aujourd’hui le verbe apaisant la fureur des flots; c’est une affaire d’intonation.

Finalement, pour lutter contre le sommeil, j’en suis réduit à concentrer mes derniers efforts sur l’ouverture des yeux. C’est la défense instinctive qui traite le mal dans le symptôme. Si je ferme les yeux, ça y est, je coule, je fonds, je m’écroule, je m’abîme. Tout homme a eu dans sa vie des occasions plus ou moins dramatiques d’éprouver sa résistance au sommeil, dans la conférence qui traîne en longueur ou dans le silence d’une embuscade et vous avez constaté sans doute que c’est bien dans les yeux tout bonnement que se livrent les derniers combats.

L’ultime sursaut du veilleur acculé se traduit par l’écarquillement. Mobilisation désespérée de tous les muscles orbitaires. Etarqués à bloc jusqu’à la racine des cheveux, les sourcils halent mes paupières que le sommeil veut affaler. De l’œil nu, exténué, jaillira peut-être une féérie culbtante, mais la paupière, un instant larguée, se révèle aussitôt pour annoncer que la lutte reprend. Toute la puissance du sommeil s’est concentrée dans le cristallin et je dépense une force inouïe et dérisoire pour accommoder sur le compas, mais la petite lumière est encore un piège à sommeil et du cœur de la rose éclate un rêve torrentueux.

Quelle heure est-il donc ? Personne ne va piquer le quart sur la dunette du Matam, il faut bien qu’une seconde au moins je passe la tête dans la cabine pour consulter la montre. Je viens donc un peu dans le vent, j’assure la barre dans son raban et, jugeant à de vagues symptômes que nul coup de vache ne se prépare sur mes derrières, je me penche à l’intérieur du rouf pour jeter un coup de torche sur la grosse tocante pendue à bâbord et plaquée sous un élastique. Elle est vraiment difficile à lire avec ses heures incrustées de fioritures milnœucent et ses aiguilles brouillées dans le reflet des guillochures. Collot avait raison, c’est une montre de terrien; et même une belle montre de terrassier qu’il faudrait sortir de la ceinture rouge, d’un geste un peu solennel pour lui demander tranquillement si c’est l’heure du casse-croûte.

Mauvaise surprise : j’en suis à peine à la moitié de mon quart, même pas moyen de boire un coup de café ou de bourrer une pipe, la barre me rappelle en vitesse pour calmer les écarts du Matam qui se conduit en gourgandine hauturière, chaloupeuse et trop complaisante aux bourrades qui lui soulèvent le croupion. Oui, mauvaise surprise. Mon horloge intérieure, le sablier secret qui me coule des temps réglés sur des astronomies intimes, n’est pas d’accord avec le régulateur du marché aux puces. Au cours de mes plongées fulgurantes dans le sommeil, j’avais parcouru des immensités que ce foutu oignon de cambrousse m’a comptées en secondes. Où est la vérité ? Si la vie est un songe, pourquoi les horloges n’ont-elles pas sommeil ? Réponse différée à cause des ennuis du vent arrière; mais aux allures du près, vous verrez mieux à quel point les heures de quart sont propices à l’exploration de certains lieux communs dont les mystérieux dessous n’ont pas fini de tracasser nos veilles.

Difficile de dire pourquoi l’envie de dormir, contre laquelle je bataillais depuis une heure et sans espoir de vaincre, s’est dissipée tout d’un coup. Ai-je fait un geste, au hasard de la lutte, ou pris une position qui aurait, à mon insu, comme une botte secrète, obligé le sommeil à lâcher prise ? Pourtant, s’il existait une conjoncture musculaire, une attitude clef pour désarmer le dragon morphique, cela se saurait depuis le temps que les hommes de quart, factionnaires et veilleurs de nuit se pincent en vain les fesses pour s’empêcher de dormir. Mais peut-être a-t-il surgi, du remous des images qui basculaient dans le rêve, une petite séquence heureuse avec réactions en chaîne, balayage des nuées et raccord spontané aux contingences ? Ou alors avais-je assez concédé à la torpeur et au demi-sommeil pour apaiser le monstre et me relancer dans la vigilance avec un semblant de fraîcheur ? Les alternances de veille et de sommeil sont probablement réglées en fonction de cette mécanique ondulatoire qui, jusqu’à nouvel ordre, prête à l’univers un équilibre si harmonieux.

Enfin, brusquement, me voilà sorti du piège, la paupière délurée, l’œil agile et la cervelle fringante. Echappées au gluau, les idées s’ébrouent, se décollent les plumes et voltigent sans effort dans le présent retrouvé. Quelques frissons encore me poissent aux entournures et, sans trop quitter la barre, je me dérouille de bon coeur en assurant l’amarrage de la bôme de tape-cul qui, jusqu’alors, avait bringuebalé sans réussir à m’émouvoir et, une fois debout, je m’évertue à y rester, à déjouer les croupades avec des postures de clown-écuyer tout en redressant le Matam dans ses écarts de cheval ombrageux.

Reprise en main et fin des mirages. L’intérieur de la cabine qui, tout à l’heure, m’apparaissait comme le décor fantastique et flamboyant d’une crèche inaccessible est maintenant baigné dans sa lueur familière, pauvre et sentimentale, qui prête aux objets les sages reflets d’une vie domestique invulnérable. La loupiote a beau s’agiter, elle éclaire un cagibi de quiétude, un gourbi de célibataire exerçant un métier bizarre dans un mélange de routine et de désordre. Tout au fond, dans la pagaille des litières, je distingue en raccourci la masse heureuse du dormeur qui se laisse gentiment buter contre sa planche à roulis et naïvement bercer par les grincements du pic. J’ai l’impression que la brise a encore fraîchi. La mer, plus musclée, se gonfle et sort le grand jeu du vent arrière; la haute, puissante et rapide poussée qui fait tourner le cul, l’embardée où frise l’empannage, la barre molle et le coup de succion qui happe la coque, la retient et l’attire comme si la grande murène en chasse dans le sillage voulait ravaler son paquet de bave et la coquille avec.

Par deux fois une grosse lame est venue bouillonner au ras du tableau crachant une seillée d’écume sur la plage arrière et dans mes bottes. Ce n’est pas bien grave encore mais allez donc savoir les intentions de la mer. Bientôt peut-être, amener la grand voile, mettre en fuite et filer l’aussière. Collot ne va pas hériter une situation de tout repos. Si, ayant assuré le mauvais, je laisse le pire, qu’y puis-je ? On s’en frotterait honteusement les mains si le pire en empirant ne dût vous rappeler au turf. C’est la fortune des vents et des heures. Tout cela m’empêche de savourer la détente exquise du quart qui s’achève et l’approche du repos plus délicieuse que le repos. On arrive au seuil de la récompense, tout chargé de mérite, plein d’estime pour soi, assez fort et généreux pour jouer les prodigues et se taper en grand seigneur un petit rabiot de vigilance.

— Ho ! Collot, c’est l’heure !

Ma voix est douce, attendrie par ma bonté infinie qui vient d’accorder au copain dix minutes de grâce largement payées par la pensée du fardeau que je peux désormais lui refiler sans scrupule et qui déjà ne pèse plus guère. Il y a là des instants de mansuétude auxquels nous aurions bien tort de reprocher un petit rien d’hypocrisie.

L’homme réveillé, lui, est rarement disposé, comme ça, au pied levé, à exprimer sa gratitude au veinard qui va se couler dans le duvet avec sa bonne conscience arrosée de café chaud.

— Ho ! Collot, debout !

La suavité de ma voix se corrige d’un accent de fermeté, car je devine que le matelot est en train de resquiller en toute bonne foi un petit roupillon à la sauvette. Il se lève enfin pour trébucher aussitôt et ricocher d’un bord à l’autre, après quoi le difficile capelage du ciré s’effectue dans un style de bagarre mythique. Le ressuscité renaudeur, épaissi par le ténébreux séjour et tout surpris d’un monde aussi remuant, s’évertue à renfiler sa peau de mortel.

— La mer ne s’arrange pas, hein ?

— Non.

— Même vent, même cap ?

— Oui. Faudra peut-être amener la grand voile, vous m’appellerez.

Il prend un coup de café, enfonce son bonnet jusqu’aux mâchoires, met un pied sur le coffre, enjambe le seuil et vient bouler dans le coquepit où je lui passe la barre. Il a encore sa gangue de sommeil, mais la chaleur du gîte s’est dissipée au premier vent. Hibou de basse voile tombé du nid.

— Fait pas chaud, hein ? dit-il en se tortillant les épaules avec le sourire un peu confus du visiteur frileux.

— Hé ! attention, c’est le vent arrière, n’oubliez pas.

— Eh bien oui, je sais.

Rrrrran… clac ! empannage, la bôme me passe au ras du pompon, Collot s’emmêle les pieds dans l’écoute et je l’aide à changer l’amure. L’ennemi, depuis toujours, guette les instants critiques de la relève. Collot n’est pas content :

— Mais le cap ? Où est-il enfin ? Et qu’est-ce que c’est que ce vent-là, voyons !

Je lui explique les choses mais j’ai déjà observé que le matelot, si prompt à s’endormir, a le réveil progressif. Au risque d’offenser la dignité de mon grade, il m’arrive parfois de laisser entendre, à mots couverts , qu’en certains cas, rares il est vrai, l’expérience du matelot passe le savoir du capitaine, mais c’est un fait qu’au réveil son expérience est pénible à dégommer. Il ne rentre pas tout de suite en possession de ses réflexes, il court sur son erre de rêve. Je lui ai même entendu tenir, en telles circonstances, des propos qui sentaient fort la queue de cauchemar et commenter la situation dans un langage de sinistré lunaire.

— On n’y voit rien sur votre fichu compas, dit-il en se mettant à genoux pour déchiffrer la rose tandis que, la main dans le dos, il tâte la barre sans intention claire. Le matelot, en effet, a toujours marqué de la dérision à l’égard de mon petit compas de doris, sous prétexte que le sien est un compas de thonier. Comme si les thons se montraient plus regardants que les morues sur la question du Nord. A sa demande je lui passe ses lunettes, il les chausse à quatre pattes, les ôte pour les nettoyer à son pantalon gras, les remet en oubliant qu’il y manque une branche, bouscule le compas, dérange la lampe, s’indigne de ne pouvoir retrouver la ligne de foi que je remets dans l’axe en rectifiant le faisceau de la torche. Pendant la mise en place de ce dispositif de pilotage rationnel, j’ai un peu perdu, moi aussi, le fil de la manœuvre.

— Eh oui, grogne-t-il, Nord-Nord-Ouest, eh bien, on n’y est pas du tout.

Rrrrran… clac ! empannage, la bôme encore, traînant sa chevelure de filins, me siffle aux oreilles tandis que le compas batifole dans une quadrille de caps.

— Non. Il n’y a pas moyen. Passez-moi mon compas, s’il vous plaît.

Rrrrran… clac ! la grande écoute est presque neuve, mais je commence à imaginer le bruit de sa rupture dont les navigateurs disent qu’il ressemble à l’éclatement d’une bombe. Sans me vexer, je vais lui chercher son compas qui, effectivement, à première vue, inspire plus de confiance; mais son cadran nage dans un liquide opalescent pour ne pas dire opaque, de telle sorte que les vertus scientifiques de l’appareil sont, à mes yeux du moins, inutilisables. Je ne sais pas ce que le matelot a fait ingurgiter à son compas, il parle d’alcool à 90°, mais l’apparence laiteuse évoque plutôt le pastis et l’anisette. Non, certes, je ne suis pas hostile à la bonne humeur des points cardinaux et je comprends qu’on y veille, mais s’il faut corriger la déviation légale par un coefficient de mufflée, les Sorlingues ne sont pas pour demain. Enfin, comme on dit, à sa boussole on connaît le matelot.

— Jamais vu un vent aussi tordu, bougonne Collot après que la bôme eût encore exécuté un double va-et-vient emphatique et rageur : envoyez voir un coup de torche dans le pennon, s’il vous plaît, qu’on en finisse avec ce vent.

Comme il fallait s’y attendre, le pennon propose une direction de vent sensiblement différente de celle qui souffle aux oreilles, mais les pennons de nuit sont trompeurs autant que les vents arrières sont duplices. L’empannage spontané étant considéré par la plupart des yachteurs comme une faute grave, ceux qui me lisent ont déjà ricané de nos exercices :

— On s’en doutait bien, disent-ils, mais cette fois la preuve est faite, ce sont des éléphants.

On appelle éléphant un yaquemane maladroit; en général, ce sont les débutants, mais certains, qui s’en fichent, vieillissent éléphants et on connaît des sacrés éléphants que la mer a fini par tolérer. Je conçois que nous passions pour éléphants, mais si on veut bien considérer les petits côtés paléontologiques de notre affaire, c’est mammouth qu’il faut dire. Pour ce qui est de l’incident banal incriminé, j’ai à dire, moi, qu’un plaisancier qui a un peu roulé sa bosse de plaisance ne s’avise pas de naviguer sur un yacht d’étagère, mâté dé porcelaine et gréé de verre filé, mais sur une baille de choc pouvant étaler par jolie brise une demi-douzaine d’empannages consécutifs sans faire sauter une manille.

J’ajouterais que si l’empannage est une faute, la demi-douzaine en série devient une attraction et qu’enfin, après tout, il n’est pas défendu à Borée gonflant ses joues de souffler alternativement et coup sur coup d’un bord et de l’autre, par esprit de farce ou croyant bien faire. Et j’en parle en connaissance de cause, ayant déjà reçu, à bord du seul Matam, en pleine poire et de plein fouet, quatre coups de bôme dont paraît-il les effets n’ont pas fini de se faire sentir.

— Allez ! dit Collot, cette fois je le tiens. Vous ne voulez pas me bourrer une pipe avant de vous coucher ?

C’est une tradition de l’équipage, on se passe la barre et le cap avec une pipe allumée. Peut-être un geste ancestral venu des nomades transocéaniques attentifs au feu qu’ils avaient embarqué sur le radeau familial. Une dizaine de pipes traînent à bord et c’est une chance de tomber sur celle qui n’est pas bouchée ni mouillée. Avec sollicitude, je lui bourre et allume un de ces ignobles brûle-gueule de merisier confits dans leur jus de pipe et gargouillant comme une serinette. Collot aime ça. Je tire deux bouffées pour la mise en train et lui présente le calumet de quart, brasillant à la brise, ardent symbole de la vigilance et chaud témoin du relais fraternel.

Assis sur mon coffre, immobile et gourd dans le ciré jaune, je me laisse envahir par le calme et la tiédeur du rouf. Collot me dit quelque chose, mais je ne comprends pas. Les rumeurs du dehors et les résonances de la cabine font sourdine sur le seuil. Le matelot répète en forçant la voix :

— Si ça reste comme ça, on pourra continuer.

— N’hésitez pas à me réveiller.

Cela va de soi, mais déjà l’idée de retourner sur le pont est très désagréable, autant dire inadmissible. En se levant, Collot avait décroché la verrine qui cognait trop fort au plafond et je branche la petite ampoule de vélo sur la douillette qui pendouille sous le maître-barrot. Nos vieilles piles ont gardé je ne sais comment un soupçon d’électricité du temps qu’elles étaient sèches. Elles fournissent un maigre jus, de quoi émouvoir une petite bulle de lumière rose, comme une lampe témoin. Elle n’éclaire donc pas, mais si peu qu’elle scintille, elle m’empêche de distinguer la silhouette de Collot; je ne vois qu’un trou noir béant sur les remous soyeux des vents et des flots, mais je sais qu’à tout moment je peux y reconnaître une voix. L’espace infime et précaire où nous avons choisi de cultiver la plaisance sauvage a révélé tous les trésors de la voix, les inflexions nuancées de l’inquiétude et de la sérénité, les gammes de l’allégresse et de la rogne; qui n’est pas bavard a l’oreille sagace et nous ne gaspillons ni le discours ni l’apostrophe.

— Ça va ?

— Ça va.

Réponse honnête, accent loyal; j’entends bien que le message n’évoque pas la petite brise bien établie au plus près bon plein sous le firmament étoilé; c’est un « ça-va » un peu volontaire qui veut dire que cela ne va pas tout seul, mais qu’on le fera aller, Dieu aidant. Des « ça-va » comme ça, je vous en souhaite pour vous coucher dessus tous les soirs, y compris le dernier. Si la voix laisse deviner que les dents sont un peu serrées, ce n’est pas grave, c’est le tuyau de pipe.

L’auteur, à Honfleur, occupé à refaire la peinture sous-marine du Matam. © coll. J. Perret

Remerciements : Cet extrait est publié grâce à l’aimable autorisation des éditions Gallimard. Rôle de Plaisance, Jacques Peret, éditions Gallimard, Paris 1957. Les dessins sont de André Collot (Les Cahiers du Yachting nu 51, 57, 62 – 1956).