Retour de Looe

Revue N°290

rassemblement traditionnel port
Grayhound et La Cancalaise peu avant le départ. © Philippe Saudreau

par Jacques van Geen – Tous les deux ans, les lougres de Cornouailles se retrouvent à Looe, au Sud-Ouest de l’Angleterre. Une fête informelle et chaleureuse motivée par le seul plaisir de naviguer ensemble et de partager une certaine vision de la vie à la mer.

Vous ne vous en êtes peut-être pas aperçu, car c’est sans doute la fête maritime la plus discrète de l’Ouest… Sans tambour ni trompette, sans annonce dans la presse ni sur Internet – hormis une mention de date erronée sur Facebook –, le rassemblement bisannuel des luggers (lougres­) de Cornouailles et de leurs amis s’est tenu dans le port de Looe, du 9 au 11 juin dernier. Un instant de grâce, trois jours de pur bonheur et de passion partagée.
Des vents d’Ouest assez forts ont pourtant contrarié la venue de certains invités, en particulier celle des plus petits bateaux non pontés, dont la flottille des luggers de Beer, aux confins du Devon et du Dorset. Ne voulant manquer la Looe Luggers Regatta à aucun prix, mais forcés de venir sans leurs bateaux, nombre de marins, comme ceux de Barnabas ou Reliance, sont venus renforcer les équipages amis.

rassemblement port traditionnel

À quai de gauche à droite, le lougre de 1904 Our Boys, à couple de Rose of Argyll, le skiff Loch Fyne, la réplique de lougre contrebandier Alert of Fowey, la réplique de langoustier camarétois Pettifox, le Manx nobby de 1901 Gladys à couple du lougre de 1907 Guiding Star, et le lougre de 1894 Ripple. © Jacques van Geen

En tout, une quinzaine de voiliers ont tout de même réussi à rejoindre Looe. Ils étaient venus de toute la Cornouailles, mais aussi d’outre-Manche comme La Cancalaise, Le Grand Léjon et Rose of Argyll. Trait d’union entre les deux Cornouaille(s) qu’il relie tout l’été avec des marchandises à fond de cale, et aussi breton que britannique depuis que ses propriétaires se sont établis dans le Cap-Sizun, Grayhound était aussi de la partie.
Toujours en raison du temps, la régate du samedi a été reportée au lendemain, au profit d’une belle journée de rencontres, de retrouvailles, de visites de bateaux, d’échanges de nouvelles et de projets. On s’est séché, on s’est réchauffé avec du thé ou avec de plus roboratifs breuvages, comme la vingtaine de personnes qui s’entassaient autour du poêle de Charlotte et Spike à bord du nobby (harenguier de l’île de Man) Gladys. On a arpenté les quais pour comparer la mine de tel ou tel lugger, les améliorations ou les soucis d’un autre, ou l’on a profité de la marée basse pour examiner et commenter les dessous des bateaux échoués à couple.
Le dimanche, on courait donc par deux fois, par classes de taille. Orgie de toile et de vent, de manœuvres bien envoyées, en particulier sur ceux qui, comme Alert of Fowey, Gladys ou Celeste – un jumbo de St. Ives (lougre de pêche à clins, d’environ 6 mètres, non ponté) – s’en tiennent au gréement traditionnel de dipping lug, (voiles au tiers) à gambeyer. Des vents d’une vingtaine de nœuds, forcissant dans l’après-midi, vont encore avantager les plus costauds au détriment des plus légers : Grayhound tient enfin sa revanche sur La Cancalaise ; elle était attendue depuis bien longtemps !

Rassemblement port traditionnel

Au premier plan, Gladys, suprême champion du jour. © Philippe Saudreau

Dans la classe A, celle des luggers de pêche de plus de 30 pieds (9,15 mètres), Gladys, magnifique, sidérant, vole au-devant de ses concurrents durant les deux manches, suivi par Guiding Star, plusieurs fois vainqueur lors des éditions précédentes, à présent regréé avec une grand-voile à corne.
Les courses se déroulent dans la bonne humeur et la joie de naviguer au mieux, interrompues par une pause déjeuner, durant laquelle les bateaux restent au mouillage devant le port. Les annexes, alors, vont et viennent ; on se rend visite et certains changent de bord pour l’après-midi, histoire de voir comment les copains s’y prennent sur leur bateau.
En raison du mauvais temps, la fête de clôture ne peut se tenir comme habituellement dans la criée. C’est au club de voile de Looe que se tiennent cette fois les agapes des équipages et la remise de leurs prix aux lauréats : Gladys, Grayhound et Rose of Argyll récompensée pour son élégance.

Avec l’appui des bénévoles et des pêcheurs

De l’aveu même de ses organisateurs, cette manifestation a été inspirée par les premières fêtes maritimes organisées en Bretagne et elle en a gardé la simplicité. À Looe, pas de péage ou de fouille au corps pour entrer sur le port, pas plus que de barnums attrape-touristes… D’ailleurs, il n’y a pas ici de public amassé sur les quais, pas de scène géante, pas d’enjeu financier, pas de bateaux affrétés et pas de passagers payants. Pour les armateurs de Grayhound et pour ceux qui, comme eux, vivent de leurs affrètements ou des contributions des personnes qu’ils embarquent, ce sont même les rares jours de « vacances » de la saison, les bateaux faisant le plein d’invités, amis, familles et voisins.

Cornouailles rassemblement traditionnel

Quatre paires de bras pour border la grand-voile de Grayhound. © Virginia Davis

À Looe, la fête est organisée par des bénévoles et soutenue par la communauté des pêcheurs locaux, hospitaliers, disponibles et profondément attachés aux luggers. Dans ce pur port de pêche, ces voiliers sont toujours bienvenus et les quais sont dégagés pour l’occasion. Les pêcheurs se souviennent que ces bateaux faisaient partie intégrante de la vie de leurs parents ; certains ont même fait leurs débuts à bord, comme Paul Greenwood, le grand ordonnateur de la fête.
Autre clef de la réussite de cette fête : les marins des luggers, également charpentiers pour nombre d’entre eux, forment une bande complice, soudée par les joies et les défis qui vont de pair avec leur passion partagée.

Rassemblement Cornouailles traditionnel

Malachi Pomeroy-Rowden, le mousse de Grayhound. © Virginia Davis

Une telle fête serait-elle pos­sible dans nos eaux ? Bien entendu ! Serait-elle souhaitable ? D’aucuns objecteraient qu’on s’y retrouverait trop « entre soi ». Reste que ce type de rendez-vous réunit, aux côtés d’habitués des grandes fêtes maritimes, ceux qui ne se retrouvent pas – ou plus – dans ce type de rassemblements.
Sans faire d’ombre à des événements plus retentissants et éventuellement plus rémunérateurs, y compris pour les armateurs de bateaux traditionnels, Looe nous invite à nous retrouver, à naviguer ensemble de façon informelle et sans tapage, fût-ce avant ou après la pleine saison, pour partager, échanger et se ressourcer autour d’une certaine vision de la vie à la mer, exigeante et intense.

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