Par Gwendal Jaffry – Construit en 1943 pour un pêcheur de Camaret, ce caseyeur est acquis dix ans plus tard par Bernard Philippe, un médecin de Douarnenez. Depuis lors, le “Red ar Mor” n’a jamais quitté cette famille ni cessé d’explorer sa baie. Aujourd’hui, sous la houlette de Michel Philippe, les enfants de la quatrième génération découvrent les joies de la voile traditionnelle à bord du petit sloup à corne, aussi fringant qu’au temps de leur arrière-grand-père.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée n°121 (décembre 1998) bénéficie d’une iconographie enrichie.

Sans doute connaissez-vous ce petit sloup à corne, même si vous n’avez jamais eu l’occasion de le croiser en baie de Douarnenez : c’est la coqueluche des photographes, sa silhouette de caseyeur de l’Iroise s’étale dans les magazines et les présentoirs de cartes postales ! Avec ses lignes sobres, ses couleurs authentiques et son gréement bien balancé, il correspond parfaitement à l’image du bateau traditionnel breton. Mais au-delà de ce succès flatteur, le Red ar Mor c’est surtout une belle histoire de famille et de mer qui s’étale sur quatre générations.

Voiles brique, gaillard gris, coque noire liserée de jaune, matricule “à barbes” à l’ancienne (CM 2801) fièrement arboré à l’étrave, comment ne pas craquer au passage de ce joli canot naviguant au ras des cailloux ? Et cette marmaille à bord dont les piaillements couvriraient presque le fracas des vagues ! Pour la famille Philippe, le Red ar Mor est le bateau des premiers émois maritimes. C’est à son bord que Michel Philippe, son patron actuel, s’est initié à la navigation. Et il le doit à son père, un médecin passionné par la voile, que l’on ne disait pas alors “traditionnelle” car elle était encore le lot de nombreux bateaux de pêche et de caboteurs. En 1937, Bernard Philippe se plaît à photographier ces voiliers de travail, fasciné notamment par le spectacle grandiose des dundées langoustiers cinglant au largue sous leur foc ballon, dont la silhouette lui évoque celle de grands coureurs de mer. L’année suivante, alors qu’il croise une goélette de cabotage au milieu de la baie de Douarnenez, il note dans son journal de bord : “La vision magnifique de cette survivante s’estompe peu à peu dans la brume légère du beau temps. Les belles formes, la navigation pleine de noblesse et de force, tout le prestige extraordinaire et mérité de la marine à voile semblent s’enfoncer avec elle dans le lointain d’un âge révolu.”

La Luz

Bernard Philippe navigue alors à bord de la Luz, un canot à misaine qu’il a fait construire en 1937 pour la plaisance au chantier Le Gall de Douarnenez. A l’époque déjà, au fur et à mesure des naissances, toute la famille s’entasse sur les “bancs de jardin” du canot – qui seront une des gloires futures du Red ar Mor – pour vagabonder du côté de la pointe du Millier ou de celle de Trez-Bellec. Long de 7,30 mètres et large de 2,60 mètres, ce bateau, qui porte une misaine de 55 mètres carrés, s’autorise aussi quelques excursions au-delà du cap de la Chèvre, vers Camaret et la rade de Brest.

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Bernard Philippe (à droite) sur la Luz en 1938, avec Jos Guillou, patron de la Nicole (DZ 3142). © coll. Michel Philippe

Dans son journal de bord, Bernard Philippe décrit par le menu chacune de ces sorties, ce qui nous vaut une foule de renseignements sur le bateau lui-même et ses excursions dans l’Iroise. “Nous appareillons à la voile avec un ris, écrit-il par exemple le 3 avril 1938. Moteur au ralenti par prudence, nous doublons la pointe de l’Armorique. Le bateau s’enlève sous les rafales et file sous des gerbes d’écume. Mais il tient fort bien et ne nous inquiète à aucun moment, quoiqu’il nous serve de temps en temps de belles parties d’escarpolette. Peu mouillés, quoiqu’ayant endossé les cirés, nous gagnons facilement contre le vent, et nous rentrons en deux ou trois bords dans le 3e bassin du port de commerce de Brest.”

En 1940, la guerre met un terme provisoire aux joies de la plaisance. Bernard Philippe confie la Luz au patron Moallic de Douarnenez, qui l’arme pour la pêche, en échange d’une godaille. L’année suivante, ce marin pêcheur étant appelé sous les drapeaux, c’est le patron Fichoux qui lui succède. Refondu en 1942, avec un pont rabaissé de 30 cm, le bateau continue de travailler jusqu’à l’été 44, date à laquelle la pêche est interdite en baie. Début août, en plein combat pour la libération de Douarnenez, Bernard Philippe risque quelques sorties, qui prennent parfois un tour surréaliste. “Par fraîche brise de Nordet, raconte-t-il, sous petite misaine et tapecul, le bateau file vers Trez-Bellec. On y assiste au bombardement du Menez-Hom par gros calibre, ainsi que de Talagrip et Saint-Nic. Un gros obus tombe à deux cents mètres de nous. Nous virons de bord et revenons enfin au Grand port après quatre heures de sortie bienheureuse.”

En 1947, Bernard Philippe cède la Luz à un pêcheur du Loch, qui l’arme à la langouste en baie d’Audierne. Le canot change une nouvelle fois de mains en 1964, suite à la perte d’un homme d’équipage. Ensuite, la famille Philippe en perd la trace, jusqu’à ce jour de 1988 où Michel retrouve le bateau de son père au Croisic. Bien qu’il ait changé de nom et de gréement, un détail lui permet immédiatement de l’identifier. “Alfred Le Gall, le constructeur, n’avait pas fait la quille assez longue, précise-t-il, et il avait réalisé un talon en U avec la bande molle pour la prolonger. Cette particularité a suffi pour que je reconnaisse la Luz.

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La Luz échouée au Port-Rhu. Conçu pour la plaisance, ce canot à misaine, construit en 1937 au chantier Le Gall de Douarnenez, était doté de bancs de jardin qui équiperont plus tard le Red ar Mor. © coll. Michel Philippe

Sloup caseyeur de Camaret

Parce qu’il veut que ses enfants soient en âge de s’en occuper, Bernard Philippe attendra 1953 avant d’acquérir un nouveau bateau. Ce sera le Red ar Mor. “Lorsque mon père l’a acheté avec son ami le docteur Minet, se souvient Michel, j’avais 11 ans et ce fut le plus beau jour de ma vie. Au début, il cherchait plutôt un ancien coquillier de la rade de Brest, dont beaucoup étaient alors désarmés. Mais c’était un peu trop gros. Et puis, un jour, il y a eu une petite annonce dans un journal signalant un bateau à vendre à Camaret. Arrivés là-bas le 12 septembre 1953, pleins d’espoir, on s’est trouvé face à une baille munie à l’avant d’un de ces roufs disgracieux très à la mode à Camaret en ce temps-là. Déçus, on allait repartir quand, en quittant le sillon, au Styvel, on est passé devant un joli sloup blanc et vert muni d’un panneau « A vendre ». C’était le Red ar Mor.”

Ancien patron de grands sloups langoustiers, tous nommés Red ar Mor, M. Rolland avait fait construire cette unité plus modeste en 1943 au chantier Keraudren de Camaret, pour pratiquer la petite pêche en Iroise. Né pendant la guerre, le Red ar Mor témoigne des restrictions qui sévissaient en cette période. Bien qu’il soit équipé d’un 5/7 Couach, il est conçu comme un vrai voilier pour pallier la pénurie d’essence. La quille et les membrures sont en chêne de pays ; les bordages et les espars sont débités dans le mât et le gui en pitchpin du grand sloup désarmé du propriétaire. Une bonne largeur, un creux important, ainsi qu’une muraille verticale ménagent un vaste volume intérieur pour accueillir le maximum de casiers. Ce bateau très logeable mais de taille raisonnable correspond tout à fait à ce que recherche Bernard Philippe pour sa famille. En outre, son long bout-dehors permettant de gréer un petit foc promet un bateau équilibré, ardent et évolutif, gage de sécurité. Très vite, l’affaire est conclue avec M. Rolland,     que des ennuis de santé obligent à       se séparer du bateau. Acheté sans son moteur, le Red ar Mor rallie Douarnenez en remorque du Carpe Diem, le sardinier de Jean Poriel, en septembre 1953.

“Mon père l’a amené au chantier Le Gall, raconte Michel Philippe, pour y faire quelques aménagements, dont un demi-pontage qu’il avait dessiné lui-même en relevant les cotes du bateau, et qui venait bien en arrière du mât. Le soir même, il est arrivé à la maison en criant : « Alfred Le Gall a vu le bateau et il n’a rien dit ! » C’était formidable car, connaissant le bonhomme, il ne se serait pas gêné pour souligner le moindre défaut. Là, il avait tout simplement regardé le bateau du quai, avant de s’en retourner sans un mot.”

Un nouveau moteur – un 8/10 Castelnau débarqué d’un coquillier après avoir également servi sur une annexe de Mauritanien – est alors installé. “C’est le copropriétaire qui en voulait un à tout prix, précise Michel. Comme il était chirurgien, il devait pouvoir répondre aux urgences quand il était en mer. Dans ce cas, une religieuse de la clinique du Clos agitait un drap par la fenêtre pour lui signaler qu’il fallait revenir. Mes frères et moi étions très intrigués par ce moteur, avec ses pompes excentriques qui giclaient de l’huile partout !”

Lors de son achat, le Red ar Mor avait deux petits pontages, à l’avant et à l’arrière. Le mât, simplement tenu par deux haubans en filin mixte, était alors facilement abattable. A bâbord arrière, une petite emplanture permettait aussi d’établir un tapecul pour stabiliser le bateau quand il pêchait au moteur. Le jeu de voiles, à l’état neuf, prouvait qu’il n’avait pas beaucoup servi, tout comme la bôme à rouleau impeccable. “Mais on n’arrivait pas à l’utiliser, se souvient Michel. On ne savait pas qu’il fallait seulement choquer la drisse de mât et pas celle de pic. Or on choquait les deux et ça ne marchait pas. Alors on prenait les ris au violon comme sur les bateaux de Douarnenez ! C’est bien plus tard, alors que le rouleau tout rouillé n’était plus en état de fonctionner, que j’ai appris l’art de cette manœuvre : il fallait amener le foc et se servir de sa drisse comme palan pour peser sur la chaîne du mécanisme.”

Croisière en rade de Brest

Bateau creux, le Red ar Mor navigue essentiellement en baie de Douarnenez et en Iroise. En dépit de sa petite taille et de ses emménagements sommaires, la famille Philippe ne s’interdit pas à l’occasion quelques croisières. Durant l’été 1954, elle explore ainsi la rade de Brest. Ils sont six à bord, les quatre frères dormant sous le cabanage, tandis que les parents investissent le poste avant – qui à l’époque était plus important qu’aujourd’hui. Pour les enfants, c’est bien sûr une grande aventure, l’occasion de découvrir la navigation, mais également tout ce qui fait la richesse de la vie maritime d’alors. Les yeux s’écarquillent devant les coques majestueuses des coquilliers désarmés à L’Auberlac’h, ou le chargement à la pelle des sabliers du Tinduff. “Mon père savait nous faire voir toute cette animation, se souvient Michel. Malheureusement, il a contracté une angine au cours de cette croisière et a dû rester alité. Avant qu’on ne soit tous rapatriés en taxi à Douarnenez, nos parents avaient trouvé refuge dans une espèce de galetas, mais un galetas propre si j’ose dire, qui servait aux équipages lorsqu’ils venaient en armement chez Tertu, ou quand ils draguaient la coquille en hiver. Nous, on était resté plusieurs jours à bord à regarder les bateaux. De temps en temps, les marins venaient nous voir et s’exclamaient en connaisseurs : « Ça c’est un joli canot ! »”

Bernard Philippe poursuit à bord du Red le journal de bord entamé au temps de la Luz. Il note tous les lieux fréquentés par le bateau, tous les abris naturels de la baie, choisis en fonction du vent et de l’état de la mer. Même si les ennuis mécaniques y occupent la moitié des pages, ce journal nous fournit de précieux renseignements sur le comportement sous voiles du petit sloup, notamment par grosse mer.

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Le Red ar Mor dans le chenal de Tréboul en 1965. Il vient alors d’être vendu aux « Cadets de la mer », mais la famille Philippe en conserve la jouissance© coll. Michel Philippe

“Un paquet de mer vient éclater en plein dans la grand voile et la mouille jusqu’à la corne, écrit le propriétaire lors d’une sortie en automne 1957. Le choc est tout de même rude, mais le bateau l’a bien étalé. Deux fois, la limite de sécurité semble atteinte : par forte mer de l’arrière, sous bonne voilure, le bateau s’affole et devient difficile à gouverner. Force est alors de venir au lof, près du vent. Deux fois donc, quoique j’aie choisi le moment pour le mieux, cette manœuvre s’avère très critique, et le bateau chaque fois se couche dangereusement sous la poussée de la lame qui le saisit par la hanche. Il se redresse aussitôt d’ailleurs, mais paraît avoir bien dépassé 45° de gîte sur la face de la vague. Il semblerait nécessaire d’amener les focs avant d’essayer de venir au lof. Et il semblerait prudent de ne jamais laisser le bateau fuir sous sa grand voile. Quand le temps commence à forcir, il faut amener la grand voile lorsque la mer est encore bien maniable, et ne pas rester en fuite autrement que sous les trinquettes jumelles. Pour venir au lof, établir une trinquette sur la corne amenée, en guise de voile de cape ; le bateau se montre alors tout à fait à son aise, même par grosse mer.”

Comme le stipulait le contrat moral passé entre le père et ses enfants, ces derniers s’occupent de l’entretien courant du sloup. Red ar Mor reste ainsi en excellent état, le chantier n’intervenant que pour ces menues réparations qui sont le lot habituel de tous les bateaux en bois : refaire une béquille cassée, changer une bôme pourrie, remastiquer une couture ouverte… Pour le tanna-ge annuel des voiles, les frères Philippe profitent de la tannée où leur voisin plonge ses filets à maquereau. Quant à la pein–ture, un bon week-end et l’affaire est réglée. Les premières années, on se contente de raviver la livrée blanche et verte d’origine. Et puis, en 1957, la famille décide d’adopter la coque noire à liseré jaune. “C’était pour imiter les yachts anglais, se souvient Michel. A l’époque, le noir avait disparu sur les bateaux de travail, à tel point que l’un de mes oncles nous avait demandé pourquoi on faisait ça. On avait quelques décennies d’avance… ou de retard !”

Plus vite, plus grand

Les enfants ont grandi. Comme tous les jeunes fascinés par la récente victoire d’Eric Tabarly, ils rêvent de course au large. C’est alors (le 14 novembre 1964) que leur père acquiert le Saint-Bruno en copropriété avec Yves Paulet. Ce croiseur est le seul yacht construit par les chantiers de Cornouaille à Douarnenez. Dès lors, le Red ar Mor passe au second plan : en avril 1965, la famille Philippe, qui avait racheté la part du docteur Minet cinq ans auparavant, le revend à un groupe de “Cadets de la mer” dirigé à l’époque par l’abbé Guinchard. Pour les Philippe, c’est désormais l’apprentissage de la vraie croisière : la Bretagne Sud d’abord, puis la Bretagne Nord, les îles anglo-normandes et l’Angleterre. En 1967, après plusieurs courses comme les “100 milles de l’Iroise” où “Brest-Falmouth”, Bernard Philippe cède sa part du Saint-Bruno à Yves Paulet et achète le Kraonig, un cotre des Glénans avec lequel la famille fera notamment un “tro Breizh” par la mer et les canaux.

Pendant ce temps, le Red ar Mor continue de sillonner la baie de Douarnenez, sans pour autant que la famille Philippe ait complètement rompu les liens avec son ancien petit sloup. En effet, elle se charge toujours de son armement et de son désarmement, en échange de quoi elle est autorisée à l’utiliser en l’absence des Cadets, qui ne naviguent qu’un mois par an. Une occasion pour les frères Philippe de tester son nouveau jeu de voiles, une garde-robe orange en synthétique légèrement plus étriquée que la précédente.

Le Kraonig est vendu en 1975, à la mort de Bernard Philippe, disparition à laquelle son épouse ne survivra que quelques mois. Pour l’heure, le Red ar Mor n’est plus qu’une épave à demi coulée. Délaissé par les Cadets depuis 1968, il est resté  sans soins sept années durant au Port-Rhu. Les eaux de pluie y ont fait un tel ravage que tout le côté tribord de la coque, exposé au Nord, est pourri. A l’époque, Michel est médecin à Brive et ses frères ont suivi leurs propres chemins. Mais pour sauver ce bateau auquel tant de souvenirs sont attachés, ils décident de créer une association au sein de la famille. Le Red ar Mor n’a jamais appartenu qu’à lui-même et reste un patrimoine communautaire.

“Mon frère Bernard est allé récupérer le bateau avec son copain Picou, raconte Michel. Ils ont traversé le Port-Rhu en balançant au fur et à mesure toutes les gueuses par-dessus bord pour ne pas couler et ils l’ont mis au sec avant qu’il ne soit ramené chez nous.” L’ancien caseyeur est alors complètement désossé, et Bernard commence à refaire le bordé. Mais la tâche s’avère trop longue pour lui, car il doit suivre parallèlement les cours de l’école de pêche. Le bateau est donc confié au chantier Tanguy, qui achève la restauration en refaisant tous les hauts. “Le résultat était impeccable, reconnaît Michel, même si le Red n’était peut-être plus tout à fait comme à l’origine, car Tanguy l’avait reconstruit selon son habitude, c’est-à-dire super costaud.”

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Les quatre frères Philippe, Jean-Pierre, Hervé, Daniel et Michel, à bord du Red ar Mor, le caseyeur de Camaret acheté par leur père en 1952. © Benoît Stichelbaut

Le sloup est remis à l’eau en juillet 1976. Reste à reconstituer le gréement, qui a totalement disparu. Bien qu’il soit un peu plus petit que celui d’origine, le jeu de voiles réalisé au temps des Cadets va permettre de déterminer la dimension des espars. En outre, les frères Philippe seront aidés par le hasard : en se promenant à Tréboul, au moment du comblement de l’anse pour la construction de la triste marina qui défigure ce port – le “lavoir”, comme l’appelle Michel –, ils reconnaissent la fusée de mât du Red ar Mor, encore équipée de toutes ses ferrures, dans les gravats du chantier de Cornouaille en cours de démolition.

Regréé de neuf, le petit sloup reprend la mer. “Dès 1976, se souvient Michel, on a recommencé à naviguer dans la baie, parfois jusqu’à Morgat et Camaret, et on était les seuls de notre espèce ! C’en était presque gênant, car on nous regardait comme une bête curieuse. En plus, il était devenu difficile de trouver des artisans compétents pour les travaux d’entretien, comme les réparations de voiles par exemple. On pensait vraiment que c’était fini ! Et puis, tout à coup, on s’est rendu compte qu’on n’était pas les seuls. D’autres passionnés commençaient à s’intéresser aux bateaux traditionnels ; Le Chasse-Marée publiait ses premiers numéros.” Au fil des étés, le Red ar Mor rencontre de plus en plus de compagnons de navigation. En 1982, il participe à la première fête de Pors-Beac’h, où il obtient le second prix d’authenticité. Autre événement moins agréable : cet été-là, la tête de mât se brise. Un espar à l’identique sera refait immédiatement.

Comme neuf

En 1983, Michel revient s’installer à Douarnenez et se sent tout désigné pour s’occuper du bateau familial. Armement, désarmement, les années se suivent et chaque saison le Red ar Mor accuse davantage son âge. Arrive le moment où son patron ne prend plus la mer sans appréhender une voie d’eau. La restauration précédente était certes irréprochable, mais les milles se sont accumulés et la charpente commence à travailler. En 1995, le sloup reprend donc le chemin du chantier pour une révision générale ; on en profite pour déposer le moteur “qui coûtait cher et ne marchait jamais”. Jean-Marie Tanguy remplace neuf varangues, barde les fonds de dix goujons pour resserrer l’ensemble de la membrure et refait un gouvernail plein, l’évidement de l’hélice étant devenu inutile.

La coque entièrement recalfatée, c’est un bateau parfaitement sain qui reprend la mer. Au fur et à mesure qu’elles rendent l’âme, les anciennes voiles sont remplacées par de nouvelles pièces de coton, coupées un peu plus grandes que leurs modèles afin de retrouver les dimensions d’origine, et confectionnées de façon traditionnelle. Michel retrouve ainsi les proportions de la première grand voile, dont il se souvient que le guindant permettait de recouvrir entièrement le bateau au cabanage. Et plus d’huile dans les fonds !

Avec le Red ar Mor, Michel Philippe perpétue aujourd’hui le type de navigation qu’affectionnait son père : les balades en baie de Douarnenez, les incursions en Iroise, les croisières côtières. En baie, son escale de prédilection reste l’Aber, où il mouille sous le vent de l’île, à moins que la marée ne lui permette de remonter la ria. Le Red ar Mor se plaît à jeter l’ancre dans cette multitude de criques foraines offertes aux petits bateaux qui béquillent sans problème, s’épargnant ainsi le désagrément des parcs à bateaux que sont devenus les grands ports de plaisance.

“L’après-midi, nous confie Michel, j’aime aller jusqu’à Kerandraon – sur la côte de Beuzec – ou Pors-Lanvillio – au fond de la baie ; je suis d’ailleurs très surpris que ces anses ne soient pas plus courues par les gens du coin. Lorsque j’ai toute la journée, j’en profite pour aller à Caméros ou au contraire du côté de Pors-Lanvers, où on peut se faire de belles émotions en passant dans les récifs. Sinon, l’espace d’un week-end, on va vers les grottes de Morgat, l’anse Saint-Nicolas et les Tas-de-Pois, où l’on trouve aussi de belles criques foraines pour passer la nuit quand on fait route sur Camaret.”

Michel s’est également offert le plaisir de deux petites croisières, comme au temps de son père. A bord de ce bateau creux, c’est une vie à ciel ouvert. L’ancien caseyeur prend même parfois des allures de “boat-people”, lorsqu’au premier rayon de soleil toutes les affaires sont mises à sécher. Ici, pas de frigo ni de four pour les petits plats, et si le vent vient à manquer, l’équipage cultive comme il peut les vertus de la patience – quoi de meilleur qu’un saucisson-pain-beurre arrosé de corbières en dame-jeanne ? Le barreur peut confortablement s’installer sur le vaste coffre arrière, tandis que les équipiers ont le choix entre le spacieux plancher de cale – qui permet un accès aisé aux fonds – et le pontage avant – qui abrite la “caisse cuisine”, la “caisse couchage” et la “caisse pêche”.

La première fois, avec son fils Jean, Michel s’est rendu en rade de Brest, dont  il a exploré tous les abris : Moulin-Mer, Landévennec, Trégarvan, Rosnoën, L’Auberlac’h, Lanvéoc, Le Fret… Dans ce dernier port, il se fera une petite frayeur à l’occasion, pourtant, d’une bien belle manœuvre. “Je voyais qu’il y avait juste un peu d’eau au bord du quai, alors je me suis dit qu’on s’arrêterait dans la vase à quelques mètres du mur en mouillant derrière. On s’est lancé à pleines voiles et on a eu de la chance, car il y avait plus d’eau que prévu : on s’est arrêté avec le bout-dehors à 20 centimètres du quai !”

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À bord du Red ar Mor, Michel Philippe, son frère aîné Jean-Pierre (en casquette blanche), sa fille Marie-Luz et son petit-fils Vincent (en casquette jaune). © Benoît Stichelbaut

Une autre fois, c’est le Sud-Finistère que Michel est allé explorer, en compagnie de son neveu Bertrand. “Nous étions à Camaret, et j’avais envie d’aller à Merrien. On est allé virer la Basse-Royale, avant de dormir à Brézellec, le mouillage d’attente du raz de Sein. On est reparti le lendemain matin, le temps était beau et le Red a passé pour la première fois le Raz. Vers 22 heures, on était par le travers du phare d’Eckmühl. Puis on a passé toute la nuit pour bien virer Cap-Caval et on est arrivé aux Moutons au petit matin. C’était superbe !” Parvenu à pied d’œuvre, le Red ar Mor butine pendant une semaine le long de la côte, entre La Forêt-Fouesnant et Merrien. Ensuite, l’odyssée du petit sloup s’interrompt brutalement : au retour d’une virée aux Glénan, au moment de prendre un ris dans un grain orageux, le mât se casse au niveau du portage de l’encornat ; le bois était pourri sous la protection de zinc.

Le bateau transporté par camion jusqu’à Douarnenez, Michel commande un mât collé chez Tanguy. Il en profite pour raccourcir la fusée de 15 cm et rehausser de 10 cm le capelage des quatre haubans et de l’étai, cela afin que l’espar soit mieux tenu quand le bateau arbore toute sa toile, avec flèche et grand foc en tête. Dans la foulée, il remplace les ridoirs par des caps-de-mouton, un dispositif plus authentique sur un sloup de cette taille, plus esthétique aussi et surtout mieux adapté au gréement car, contrairement aux ridoirs, le système à moques interdit une tension excessive des haubans. Néanmoins, Michel devra payer son impatience à essayer son nouvel espar. “Yves Tanguy m’avait bien dit d’attendre un peu avant de le gréer, pour que la colle soit parfaitement sèche, avoue-t-il. Mais c’était début août et toute la famille était là. Bref, j’ai voulu sortir sur-le-champ. Et soudain, alors que je ridais l’étai, j’ai entendu un grand « crac ». Le mât s’était décollé ! Alors on a fait des surliures et on est sorti comme ça. On a fini la réparation plus tard. C’est pour ça qu’il y a des colliers autour du mât !”

En mer

Aujourd’hui, le Red ar Mor est parfaitement équilibré. Avant sa dernière restauration et la suppression du moteur, c’était un bateau lourd, peu véloce, trop ardent, bridé par la barre toujours trop au vent, surtout dans les bords de près par bonne brise. Aujourd’hui, sans la cage d’hélice, le centre de dérive a reculé et le bateau est juste assez ardent pour offrir de bonnes sensations à son équipage. Il vire également bien mieux, ce qui lui permet de belles manœuvres de port, notamment lorsqu’il s’agit de tirer des bords très courts pour sortir du chenal de Tréboul, ou de prendre son coffre dans l’anse de l’île Tristan, sous la maison de maître, à seulement deux longueurs des cailloux. Et par petit temps, le cul bien dégagé lui donne une jolie vitesse qu’on ne lui connaissait pas. Le palan à quatre brins de l’écoute de grand voile est fixé sur le tableau arrière, juste au-dessus du passage de la barre. Les drisses de pic et de mât se tournent sur des cabillots fichés dans le banc d’étambrai, comme celles des voiles d’avant, dont les écoutes reviennent sur des taquets latéraux à l’intérieur du bateau, celles de foc passant dans des pontets de plat-bord. Etabli systématiquement par petit temps, le flèche est amené à partir de la force 4 ou 5, en fonction de l’équipage du jour. Il suffit d’en larguer la drisse et de récupérer la voile sous le vent de la grand voile en brassant l’amure – si le flèche est au vent, en appui sur la drisse de pic, un virement de bord s’impose. Alors que beaucoup d’équipages peinent à établir cette voile – comme les néophytes aux prises avec le spinnaker d’un bateau moderne –, la manœuvre ne pose aucun problème à bord du petit caseyeur. Cela tient à l’expérience et au fait que, de la vergue à l’amure en passant par l’écoute, tout est juste à la bonne longueur, de sorte que rien ne vient plus se coincer dans le reste du gréement.

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L’intérieur large et profond de l’ancien caseyeur offre un espace important à l’équipage. Celui-ci peut même s’abriter du vent et des embruns en s’asseyant à même le plancher, adossé au bordé au vent. © Benoît Stichelbaut

La grand voile est dotée de deux bandes de ris. Mais il est rare que Michel prenne le premier ris, si ce n’est par sécurité, quand il promène ses petits-enfants et veut éviter que la bôme ne heurte une tête. En revanche, le second ris est bien utile dans la piaule. Avec l’ancienne grand voile, qui n’avait qu’une bande de ris, la réduction était insuffisante et il fallait envoyer une trinquette à la place de la grand voile ; mais alors, le sloup ne pouvait plus remonter au vent. A force de naviguer à bord du Red ar Mor, Michel a appris peu à peu les gestes des marins pêcheurs qui jadis armaient ce type de bateaux, ceux-là mêmes que son père avait découverts près de quarante ans avant lui.

L’expérience lui enseigne ainsi qu’avant d’entamer un réglage ou un changement de voile, il est bien commode de prendre la cape avec la trinquette à contre, l’équipage ayant alors tout le temps de manœuvrer tranquillement. Il se range aussi à l’avis autorisé de M. Rolland qui, en 1953, avait prévenu son père que “ce bateau ne faisait rien sans sa trinquette”. “Dans la famille, ajoute Michel, tout le monde n’en est pas convaincu et certains ont tendance à garder le foc et à amener la trinquette. Mais c’est une erreur. Quand il y a du vent, j’établis toujours le tourmentin, la trinquette entière ou avec un ris et la grand voile à deux ris. Et là, je fais ce que je veux, y compris gagner au vent.”

Jusqu’à force 6, le Red ar Mor navigue parfaitement. A partir de force 7, il étale encore mais ne parvient plus à faire un bon cap. Depuis le temps qu’il aligne les milles, Michel a eu maintes fois l’occasion d’affronter du gros temps. Il se souvient notamment de certains bords débridés dans la brise, où le sloup atteignait des vitesses impressionnantes, parfaitement calé sur son bouchain. Cela s’est toujours bien passé, mais il reste toutefois vigilant et ne se laisse pas griser par ce sentiment de puissance. Le caseyeur demeure un bateau creux, toujours à la merci d’une lame traîtresse de l’arrière, même si son maître-bau avancé et son étrave bien défendue lui font aisément passer la houle.

Le bateau des enfants

Le temps d’une sortie en baie, par un bon force 4 établi et une mer bien creusée, résidu d’un coup de vent, nous avons pu vérifier toutes les qualités prêtées au Red ar Mor par ses propriétaires. Ce jour-là, l’équipage est composé de Michel, de son frère aîné Jean-Pierre, de sa fille Marie-Luz et de son petit-fils Vincent. A bord, les jeunes ne se font pas prier pour peser de tout leur poids sur les drisses, avant que les deux “anciens” ne s’affairent aux derniers réglages. Sitôt quitté le chenal de Tréboul, chacun trouve sa place. Juchés sur le pontage avant, Marie-Luz et Vincent s’émerveillent au spectacle de la lourde coque labourant les vagues. Comme le vent mollit, le ris de la grand voile est largué et le flèche établi. Le Red ar Mor accélère aussitôt, la vague d’étrave révélant les formes girondes de ses épaules….

Le petit sloup à corne est un voilier rassurant. Quand les voiles sont bien réglées, il taille sa route tout seul, sans personne à la barre, entre le bon plein et le grand largue. Il a un comportement d’une grande douceur et son creux généreux offre aux enfants un espace de jeu bien protégé. Jeanne, la petite-fille du patron a embarqué pour la première fois à l’âge de un mois, calée dans une caisse de marée ! “J’ai toujours considéré que c’était un bateau pour les enfants et les jeunes de la famille, nous confie Michel. Nous, les adultes, on est juste là pour leur donner le goût de la mer. Le Red ar Mor n’est pas fait pour gagner des régates. Ce qu’on aime, c’est musarder, se baigner, prendre un canot et aller dans les grottes de Morgat, béquiller à Camaret ou au Conquet…” Bateau de plaisir, le Red ar Mor est aussi un voilier serein, parce que marin, fiable et évolutif. “Une fois, raconte Michel, j’ai perdu une femme à la mer et je l’ai récupérée dans les vingt secondes qui ont suivi. Depuis la dépose du moteur, c’est un bateau hyper maniable.” Et le patron est plutôt du genre prévoyant. “La première manœuvre que j’apprends aux gens que j’embarque, dit-il, c’est à mouiller l’ancre, qui est toujours à poste sur l’avant. Comme ça, si je tombe à l’eau, ils sauront toujours balancer l’ancre et après ils se débrouilleront pour affaler.”

Red ar Mor, Douarnenez, sloup, Michel Philippe
Chez les Philippe, trois générations d’enfants ont appris la mer à bord du petit sloup Red ar Mor. © Benoît Stichelbaut

Ainsi le Red ar Mor se transmet-il de génération en génération, comme le témoin d’une lignée de coureurs des mers dont il serait le ciment. “Je suis content, avoue Michel, car mes neveux demandent tous à embarquer, voire à « prendre » le bateau. Même s’ils restaurent actuellement un Requin parce qu’ils aiment aussi régater, ils ont tout un vécu sur le Red ar Mor.  A quoi tient cet attachement ? Aux qualités du voilier bien sûr, mais aussi à celles de son patron.

Car Michel est un hôte chaleureux, toujours disposé à partager son plaisir de naviguer, y compris avec les “éléphants”. Pour les imprudents qui embarquent en short et tee-shirt, il garde toujours en réserve dans un sac moult pulls et cirés. De la même façon, à bord du Red ar Mor, on ne ratera pour rien au monde le “quatre heures”, extirpé comme par enchantement de la besace du patron. Naviguer en compagnie de Michel, c’est aussi apprendre mille et un tours de main. L’ancien président de Treizour – et grand connaisseur de la chaloupe Telenn Mor – est un pédagogue hors pair qui fourmille d’anecdotes sur la vie maritime douarneniste et, bien sûr, sur la légende du Red. Avec lui, on ne risque pas de s’ennuyer, il y a toujours un guindant à raidir, un palan d’étarquage à frapper, une manœuvre à régler. Sous sa conduite, le Red ar Mor est en permanence au sommet de ses capacités. Il est si bien mené, si amoureusement entretenu, que les enfants de M. Rolland, qui l’ont vu un jour en escale à Camaret, se sont pris à regretter que leur père se soit séparé de son petit caseyeur. La remarque, on s’en doute, est allée droit au cœur de Michel. Grâce à lui, à ses frères, à son père, le Red ar Mor est aussi fringant qu’à son neuvage. Aujourd’hui encore, il témoigne fidèlement de ce qu’étaient autrefois les sloups de l‘Iroise.