Les pinasses de côte en Gascogne

Revue N°285

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L’équipage « passe » (charge) la senne à l’arrière de la pinasse René-Pierre, vraisemblablement après avoir tenté un premier coup de pêche. Ce bateau construit en 1934 à Gujan-Mestras était équipé d’un moteur Castelnau de 7 chevaux. Il a d’abord appartenu à Louis Boulbe de Vieux-Boucau puis à Jean Brocas. Ce dernier, également domicilié dans cette commune, prendra Capbreton pour port d’attache. Cette pinasse restera en activité jusque dans les années soixante. © Léo Dassé

par Philippe Urvois

Les pinasses de côte, qui pêchaient à la senne à l’aviron, ont bien failli disparaître. Il n’en restait plus qu’une en activité en 1990. Mais leur mémoire étant très ancrée dans la culture gasconne, cette tradition connaît aujourd’hui un renouveau grâce à quelques associations qui préservent ou reconstruisent ces bateaux.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

 

Peu de ports ou d’abris, mais une côte rectiligne bordée de dunes et constamment exposée à la houle puissante du golfe de Gascogne : la région des Landes ne se prête guère à la petite pêche côtière… C’est dans cet environnement inhospitalier que s’est pourtant développée une technique particulière : « la pêche à la seine [senne] à la grande côte » décrite en 1727 par François Le Masson du Parc, inspecteur général des pêches du poisson de mer. Seule méthode pouvant être utilisée selon lui en ces lieux, elle est pratiquée par des bateaux, eux aussi spécifiques : des « chaloupes nommées pinasses » auxquelles il donne parfois le nom de « tilloles » ou de « pinasses de côte ».

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© Chasse-Marée

Allant de village en village, Le Masson du Parc observe que « les pêcheurs qui s’occupent de cette pêche ont des cabanes au pied entre les dunes de sable, où ils se retirent et font sécher leurs filets ». Il note que « la seine à la mer se pratique en tous temps et en toutes saisons, au moyen que la mer soit calme et que les vents d’Ouest ne poussent point à côte, [car] en ce cas, il est impossible d’y aborder ».

Après avoir relaté en détail le déroulement de cette pêche (lire encadré ci-dessous), l’inspecteur relève toutes les embarcations de ce type en remontant la côte des Landes. Il en trouve cinq à Capbreton, une à Hossegor, une à Vieux-Boucau, deux à Moliets, une à Saint-Girons et une à Lit. Il découvrira ensuite près de deux cents bateaux aux formes très similaires dans le bassin d’Arcachon, pratiquant diverses techniques de pêche (CM 41).

Certaines de ces pinasses du bassin ne dépassent guère 7 mètres de long et ne sortent pas de cet espace protégé ; d’autres, d’une taille supérieure, s’aventurent en mer. Le Masson du Parc englobe dans cette dernière catégorie les embarcations qu’il a observées sur la côte et travaillant uniquement à la senne. « Comme elle se fait avec les pinasses, nous avons rangé cette pêche au nombre de celles qui se font dans le bassin », précise-t-il en effet. Mais l’aire de répartition de ces pinasses de mer correspond, en fait, à celle du parler gascon et s’étend quasiment de la Gironde à l’Adour, l’appellation « pinasse de côte landaise » étant en ce sens, déjà restrictive.

Un bateau à clin, entièrement chevillé

Les écrits de Le Masson du Parc, ainsi que les illustrations qui les accompagnent, permettent de se faire une idée de l’architecture de ces bateaux. Il décrit ainsi une pinasse arcachonnaise, sans préciser si elle va en mer. « Une pinasse de 20 à 22 pieds [6,48 m à 7,12 m] de l’étrave à l’étambot a dans le mi­lieu 5,5 pieds [1,78 m] de largeur et 2,5 pieds [0,81 m] de hauteur ou de bord dans le milieu. Elle a un fond plat et a vingt-deux varangues. Le fond a dans le milieu 2,5 pieds [0,81 m] de large. Elle n’a ni quille ni gouvernail : on fait manœuvre avec un aviron. Elle porte quelquefois un petit mât de 14 pieds [4,53 m] de haut et une voile de 12 pieds carrés [15 m2]. Les planches du bordage des pinasses sont placées à clin et, jointes avec des chevilles de bois, elles n’ont aucun clou ni ferrure []. Ces petites pinasses, nonobstant la faiblesse de leur construction, sont néanmoins solides et si légères que l’équipage les peut aisément porter sur ses épaules. » L’inspecteur représente ce type de bateau avec un équipage de six nageurs.

Cette description peut être comparée à celle d’une pinasse de côte examinée par le juge de paix Boulart, à Linxe, le 26 messidor de l’an X (26 juin 1801) et citée par Jean-Jacques Taillentou dans l’ouvrage Pinasses du Marensin. Elle confirme que ces embarcations sont plus grandes que celle décrite plus haut par Le Masson du Parc – ce qui paraît logique car il faut embarquer l’équipage et une senne assez volumineuse – et manœuvrées par un équipage plus important. « Ce sont des bateaux plats, faits en manière de pirogues sauvages dont les planches qui servent ont 28 ou 30 pieds de longueur [9,10 m ou 9,95 m], relevés sur le devant en pointe de 7 pieds [2,27 m] et sur le derrière d’environ 4 pieds [1,30 m]. Il y a quatre rangs de rames, tout le corps du bateau est soutenu par une lisse faite d’un jeune pin d’environ 4 pouces de diamètre [0,11 m] refendu par le milieu et […] retenu chaque bout par une bande de fer qui est le seul [métal] qui y soit employé. Tout le reste est tenu par des chevilles de bois de saule très rapprochées. » Ce type de bateau semble­ donc avoisiner 10 mètres et peut mettre en œuvre une senne de plus de 250 mètres de long.

 

La pêche à la senne par Masson du Parc

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Dessin de l’inspecteur des pêches François Le Masson du Parc (1727) illustrant sa description de la pêche à la senne. Les rameurs nagent pour encercler le poisson après avoir laissé à terre l’un des deux bras du filet. © Le Masson du Parc

Les seines ont environ soixante et dix brasses de long ; elles ont au milieu trois brasses de profondeur et une brasse sur les bouts ou sur les bâtons que les pêcheurs nomment les bourdons de la seine. Les cordages avec lesquels ils la halent à terre quand elle est tendue se nomment quarenteniers […].
« Quand on veut jeter la seine, quatre ou cinq hommes se mettent dans une pinasse avec le filet qui y est lové avec les deux quarenteniers qui ont chacun soixante et dix brasses de long et qui sont frappés sur les bourdons de la seine ; la pinasse suit la côte à quelques brasses du rivage, le maître qui commande fait avec ceux qui sont à terre le même chemin que la pinasse ; ceux qui la montent et qui sont à terre observent un profond silence, et aussitôt que le maître a découvert qu’il y a du poisson à la côte […], il donne un coup de sifflet pour avertir qu’il faut tendre. Alors ceux qui sont dans la pinasse viennent à terre jeter le bout d’un des quarenteniers et poussent droit au large jusqu’à la longueur du cordage ; alors la pinasse traverse la côte à force de rames jusqu’à ce qu’un des hommes qui jette le filet à la mer l’ait entièrement tendu.
« Aussitôt que cette manœuvre est finie, ils s’en reviennent à terre ; un seul homme reste à la garde de la pinasse et tous ensemble ils halent les deux quarenteniers de la seine en sorte que les deux bouts atterrissent ordinairement ensemble ; on hale la seine le plus vite qu’il se peut en se rejoignant pour empêcher que les muges et autres poissons ne la franchissent pour se sauver comme il est arrivé très souvent. »

 

L’origine de ces pinasses reste assez mystérieuse et ce terme prête lui-même à confusion, car il a désigné, selon les époques, des bateaux différents. Tous n’étaient pas construits en pin, ce qui semble, par ailleurs, remettre en cause l’idée communément admise qu’ils aient pu tirer leur nom du matériau avec lequel ils étaient construits.

Cette appellation apparaît dès le XIIIe siècle­ en Espagne et au Pays basque du Nord et semble d’abord qualifier, d’après l’historien Auguste Jal, des navires de la taille d’une caravelle. Du XIVe au XVIe siècle, il s’applique parfois à des bateaux de pêche comme les pinazas des Basques, mais surtout à de petits navires marchands cabotant le long des côtes françaises et anglaises. Leur capacité et leur longueur auraient augmenté aux siècles suivants, ces bateaux atteignant 16 mètres. Dans son Encyclopédie de 1751, Diderot décrit ainsi la pinasse comme « un petit bateau de Biscaye qui a la poupe carrée. Il est long, étroit, léger, ce qui le rend propre à la course. Il porte trois mâts et va à la voile et à rames. »

Cette description ne correspond donc guère à ce qu’a pu observer Le Masson du Parc. Pour Michael Barkam, de l’université du Pays basque, l’appellation pinaza était un terme générique désignant de petites embarcations. Et c’est aussi ce que semble suggérer François Beaudouin dans Bateaux des côtes de France, relevant que « le mot pinasse possède des parents proches : en anglais pinace ; en hollandais pinck ; en français péniche, qui provient de la même racine, et qui, selon les lieux et les époques désigne des bateaux différents ».

François Beaudouin considère que les pinasses de côte font partie des bateaux primitifs de la région défavorisée des Landes et y voit la trace de diverses influences. « La coque, dans sa morphologie et dans son mode de construction à clin, témoigne de son origine germanique. La technologie de l’aviron, tolet traversant la lisse extérieure et tombant hors de la coque, erseau et aviron à contrepoids, est typiquement latine. La voile, avec son dispositif d’inclinaison latérale et longitudinale variable, est d’origine basque ou galicienne. » L’historien Jacques Bernard estime, lui, « qu’il n’est pas trop hasardeux de remonter jusqu’à la tillole médiévale de l’Adour, petite embarcation de pêche montée par deux hommes, et même jusqu’aux baleinières des harponneurs basques des XIIIe et XIVe siècles ».

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Débarque de deux pinasses de côte pratiquant la senne à Capbreton, vers 1900. Noter la présence des voiles, utilisées uniquement pour faire route. © coll. Duviella

Seules certitudes, la pêche à la senne avec ces pinasses de côte est très ancienne – on en trouve mention dans des écrits à Capbreton dès 1515 – et ce bateau peu coûteux est particulièrement bien adapté à son environnement. Sa proue et sa poupe bien défendues sont un atout pour franchir les vagues qui se brisent constamment sur ces côtes et son faible tirant d’eau permet de fréquenter sans risques les petits fonds et d’atterrir sur les plages. Sa légèreté, enfin, favorise sa manutention, souvent nécessaire en l’absence de port. Quand ils ne pouvaient mouiller dans l’embouchure d’un courant (petit fleuve côtier), ces bateaux étaient en effet halés en haut des plages.

Avant 1900, ces pinasses de côte sont construites localement, notamment à Vieux-Boucau et Capbreton. La plupart semblent­, à cette époque, appartenir à des notables, propriétaires forestiers ou commerçants aisés résidant dans les bourgades littorales. Ceux-ci financent l’entretien du bateau ainsi que l’achat des filets, mais ne participent pas à la pêche. Cette tâche incombe à des « volontaires » – résiniers pratiquant le gemmage des pins, employés ou métayers – qui forment un groupe dépassant facilement la vingtaine de personnes, si l’on comprend celles qui halent la senne depuis la terre. Le poisson capturé est ensuite partagé entre les propriétaires et ceux qui ont pris part à la pêche.

Cette activité n’est, à la base, pas considérée comme un métier à part entière, mais plutôt comme un travail annexe, permettant d’améliorer l’ordinaire. Cela peut s’expliquer par le fait que le poisson n’est à l’origine pas vendu et par la nature même de cette pêche qui se pratique en courtes séquences (une journée ou une nuit) et de manière sporadique. Les bateaux sortent en mer une vingtaine de fois par an jusqu’à leur motorisation, qui intervient au tout début du XXe siècle dans le bassin d’Arcachon et sans doute plus tardivement – vers 1930 – sur la côte landaise. Ensuite, certaines pinasses à moteur effectueront jusqu’à cinquante sorties par an.

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Les Capbretonnais pratiquaient parfois d’autres pêches que la senne – comme la ligne ou le filet –, car ils étaient marins à plein temps, ce qui n’était pas le cas de la plupart des autres équipages des pinasses de côte. Celle-ci part à la pêche à la langouste. © coll. Lapeyre

La motorisation transforme les bateaux

L’arrivée du moteur n’est pas sans incidence sur l’architecture de ces bateaux. Noël Gruet, dans son livre La Pinasse, mémoire du bassin, évoque même un « bouleversement » de leur mode de construction. « La pinasse, écrit-il, devient un navire à moteur doté d’une quille, d’un safran articulé ou non, construit à franc-bord dans les fonds et adoptant des quilles d’angle […]. Les clins se font de plus en plus discrets, une feuillure allant jusqu’à les rendre invisibles. » Certaines pinasses finiront même par être entièrement construites à franc-bord.

Noël Gruet signale également que les couples­ sciés qui épousaient autrefois la forme du bordé cèdent la place à des membrures ployées et que clous, carvelles et rivets remplacent désormais les chevilles. Les virures qui enveloppaient l’étrave et l’étambot, de forme triangulaire, viennent aussi s’insérer dans une râblure.

Ces nouvelles pinasses vont se généraliser, même si l’usage des avirons et de la voile demeure, quelques rares bateaux ayant même adopté une dérive sabre ou sur pivot. Les lieux de construction changent eux aussi. Ils sont surtout situés à La Teste puis, à partir des années trente, à Gujan-Mestras.

Parallèlement à ces évolutions techniques, une autre forme d’organisation sociale de la pêche apparaît également : des « sociétés » ou des « groupements » se créent pour financer et exploiter les pinasses de côte, parfois de manière semi-professionnelle comme à Vieux-Boucau où le poisson est vendu. Les équipages sont composés d’actionnaires dont certains sont inscrits maritimes et le produit de la pêche est réparti à la part. Ce fonctionnement collectif et démocratique va sans doute contribuer à faire de ces pinasses de côte un élément distinctif de l’identité landaise, au même titre que la chasse à la palombe…

Dans Mémoires du Marensin, l’historien Michel Mazarico a répertorié cette flottille durant le XXe siècle, à partir du rôle des bateaux. Il en a compté six à Lit-et-Mixe, cinq à Vielle-Saint-Girons, cinq à Moliets-et-Maa et vingt et un à Vieux-Boucau où cette tradition semble la plus ancrée. Toutes ces pinasses n’ont cependant pas navigué simultanément, même s’il y en eut parfois plusieurs en même temps dans une localité.

Cette pêche va commencer à décliner au début des années soixante-dix, pour diverses raisons. La raréfaction du poisson liée à l’augmentation de l’effort de pêche et aux évolutions des techniques de capture – chalut et filet – est souvent évoquée. Mais les changements de mode de vie et d’organisation du travail semblent avoir joué ici un rôle déterminant. Il est devenu difficile de mobiliser au débotté une vingtaine de personnes… Une dernière pinasse de côte, La Boucalaise III, est construite à Gujan-Mestras pour Vieux-Boucau en 1967. Au début des années quatre-vingt-dix, il ne reste plus que quelques unités dont une seule en service : Anne-Marie lancée en 1948 par le chantier Lapeyre pour des pêcheurs amateurs du cap de l’Homy, à Lit-et-Mixe. Ces pinasses de côte auraient dû logiquement disparaître au XXIe siècle, mais leur souvenir étant encore très vivace dans la mémoire collective, elles trouvent aujourd’hui un second souffle grâce au dynamisme des associations…

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l’équipage de la pinasse boucalaise René-Pierre finit de Virer la senne, dont on ne voit ici qu’un côté. Dans l’eau, ses ailes sont maintenues verticalement grâce à une perche de bois, le «bourdon» – lo bordon en gascon –, ici au premier plan.© Léo Dassé

Vieux-Boucau, le fief des pinasses

À la fin du mois d’octobre 2016, nous avons rendez-vous à Vieux-Boucau avec l’une d’entre elles : La Pinasse boucalaise qui a lancé, en septembre 2013, La Sauvagine. Ce projet a germé trois ans plus tôt dans l’esprit d’un enfant du pays, Michel Laboille-Moresmeau, un entrepreneur aujourd’hui retraité. La Boucalaise III, le dernier bateau de la flottille de Vieux-Boucau, avait disparu au milieu des années soixante-dix, mais il rêvait de voir revenir en ces lieux un de ces bateaux emblématiques.

Pour présenter cette idée, une réunion publique est donc organisée en mars 2011. Elle regroupe une trentaine de personnes ainsi que la municipalité, qui se montre très réceptive à un projet parfaitement inscrit dans l’histoire locale. Ce petit coin des Landes fut, en effet, l’avant-port de Bayonne lorsque l’Adour venait s’y jeter à la mer, entre 1310 et 1578. Et la commune de Vieux-Boucau, qui était initialement un quartier du bourg de Messanges, fut elle-même créée en 1631 par Louis XIII après lui avoir fourni une trentaine de pinasses lors du siège de l’île de Ré et de La Rochelle. La commune ayant conservé jusqu’au XXe siècle­ une petite activité de pêche avec les pinasses de côte, l’idée de valoriser tout ce passé maritime au travers de l’histoire des pinasses n’était donc pas dénuée de sens.

Peu après cette réunion, les statuts de l’association sont déposés et Michel Laboille-Moresmeau en devient le président. « Nous avions alors deux difficultés à résoudre, explique-t-il, la rareté des plans pour ces bateaux construits sur gabarits et la réalisation du bateau. Fallait-il la confier à un chantier ou nous lancer dans cette construction ? » Les membres de l’association optent pour la seconde solution. En revanche, aucun d’eux n’ayant de compétences en la matière, il est décidé de solliciter Philippe Saint-Arroman, charpentier du chantier associatif Escumayres-Talasta, à Lahonce.

Ensemble, ils se mettent immédiatement à la recherche du bois de construction. Un forestier de Linxe leur donne des pins de quatre-vingts ans, auxquels s’ajoutent d’autres arbres vénérables, abattus dans la forêt domaniale d’Anglet. Pour la charpente, la mairie de Téthieu leur offre aussi plusieurs billes de chêne, sélectionnées par Philippe Saint-Arroman. Sous son contrôle, tout ce bois est scié et mis à sécher en mars 2011, pour plusieurs mois…

Pendant ce temps, le charpentier définit les formes du bateau en se basant sur le plan d’Anne-Marie réalisé en 1950 par le constructeur Jacques Lapeyre – qu’il rencontre – et sur les dimensions de La Boucalaise iii. Le futur bateau mesurera ainsi 9,70 mètres de long pour 2,50 mètres de large. « L’association souhaitant le motoriser, j’ai donné du V dans les fonds et prévu un talon de quille », précise ici Philippe Saint-Arroman. Le système à crémaillère, qui permettait sur beaucoup de pinasses de remonter l’hélice et de conserver un fond plat, n’est pas retenu, car jugé trop fragile. L’augmentation du tirant d’eau induite par ce choix n’est alors pas jugée pénalisante : beaucoup pensent que le bateau n’obtiendra pas d’autorisation de pêche à la senne et qu’il n’aura donc pas besoin de venir sur les plages. « Le projet a été lancé très rapidement et le bateau résulte de cette réflexion », résume aujourd’hui Philippe Saint-Arroman. La possibilité d’une voile sur la pinasse ne sera envisagée qu’un peu plus tard…

De son côté, Michel Laboille-Moresmeau peut se consacrer entièrement au financement du bateau. Sur un budget d’environ 35 000 euros, il recueille ainsi plus de 25 000 euros auprès des collectivités locales et territoriales et de l’Europe. Le maire de la commune, Pierre Froustey, se charge par ailleurs de réunir les fonds pour construire un abri pour la pinasse, dans lequel il souhaite créer un espace muséographique.

Ce bâtiment, baptisé Chiouleben (« Siffle le vent » en gascon), sera idéalement situé sur la rive Nord du courant de Soustons, où la future pinasse pourra aussi être mouillée. Elle se trouvera ainsi à une centaine de mètres de l’océan, dans l’embouchure protégée d’un cours d’eau alimenté par le lac de Soustons, distant de quelques ki­lo­mètres, et par un autre plan d’eau artificiel. Un « lac marin » doté d’un seuil a, en effet, été créé dans les années quatre-vingt juste derrière la passe, sur une zone humide autrefois soumise aux marées…

Un chantier participatif piloté par Philippe Saint-Arroman

Le bardage en bois du hangar est bientôt posé avec l’aide des membres de l’association et, en décembre 2012, le chantier de la pinasse y est transféré. Il avait commencé quelques semaines auparavant dans l’atelier d’un artisan de Soustons par le traçage des pièces de charpente sur du contre-plaqué. La quille droite, épaisse de 80 mm, avait ensuite été débitée à la scie à ruban dans un plateau de chêne ainsi que l’étrave et l’étambot. Philippe avait aussi réalisé le massif d’étambot, dans lequel passe la ligne d’arbre du moteur. Cette pièce en chêne de 140 mm de large par 350 mm de haut a été conçue en deux parties, leurs faces en contact comportant une gorge correspondant au passage du tube d’étambot…

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Mars 2013, les gabarits, les quilles d’angle et les galbords sont posés. La charpente
a été accorée sur les poutres de la toiture. © ass. La Pinasse Boucalaise

Dans l’abri neuf, ces différentes pièces de charpente sont d’abord assemblées avec des écarts à redan et boulonnées. Puis cet ensemble est calé sur un chantier et réglé, la pinasse devant être construite avec la ligne de flottaison à l’horizontale. Onze gabarits en pin, espacés d’environ 90 cm, sont ensuite vissés sur cette charpente, car il s’agit d’une construction en bordé premier. L’ensemble est étrésillonné avec des liteaux fixés sur la charpente du bâtiment à la fin 2012.

Après une pause hivernale, le chantier redémarre par la fabrication des quilles d’angle­ qui font la liaison entre la muraille et les fonds. « Ce sont des pièces très complexes, à deux râblures, précise Philippe Saint-Arroman. Et leur forme évolue car l’angle du bouchain n’est pas constant. » Ces quilles d’angle sont débitées dans du chêne, en deux parties. Mesurant, au plus fort, 75 mm de haut pour 55 mm d’épaisseur, elles sont vissées définitivement dans les râblures d’étrave et d’étambot et provisoirement sur les gabarits, dans des encoches prévues à cet effet.

Vient alors fabrication et la pose des traverses (varangues) en chêne, de 40 mm d’épaisseur pour celles qui supportent le plancher et de 75 mm pour celles qui soutiennent le moteur, avec un espacement d’environ 90 cm. Les quatre­ virures du fond sont réalisées chacune en deux pièces dans du pin de 20 mm et mises en place, puis c’est au tour de la muraille. Composée de cinq virures en pin d’une vingtaine de centimètres de largeur, elle est montée à partir de la préceinte, mais la fermure (clore) n’est pas posée afin de pouvoir passer les serre-joints qui vont servir à accoster les membrures. On compte cinquante-trois couples, la maille étant de 18 cm. Débitées dans du robinier, les membrures d’une section de 35 mm par 25 mm sont bouillies et rivetées à chaud, pour éviter d’éclater le bois. Les gabarits peuvent alors être enlevés.

La cingle, qui ceinture le bateau à l’extérieur au niveau du livet, peut alors être préparée. Cette pièce en pin de 45 mm de haut par 75 mm de large joue un rôle structurel en l’absence de serre-bauquière. Elle est conçue en deux parties qui sont ployées et boulonnées sur la coque. Il reste alors à poser la fermure, à ajuster les serres de bancs et les bancs pour bien rigidifier l’ensemble. Puis la coque est calfatée au coton et peinte.

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Juin, pose de la cingle, liston ceinturant la coque au niveau du livet. © ass. La Pinasse Boucalaise

Prochaine étape, la réalisation des emménagements : le plancher, en pin de 20 mm, et les coffres avant et arrière (escapuchot et couqueroun), également en pin. Il ne reste plus qu’à mettre en place le moteur Nanni diesel de 11 chevaux acheté d’occasion et à préparer le safran. Cette pièce de chêne en forme de goutte d’eau est dotée d’un fémelot dans sa partie basse et d’un aiguillot dans sa partie supérieure et comporte un tenon dans lequel vient s’emboîter la barre.

Le chantier, qui représente environ mille heures de travail, se termine en septembre 2013 par la fabrication des avirons à tête carrée, toujours dans du pin. Six avirons mesurent 3,70 mètres, tandis que celui de l’ancrey – l’homme situé bâbord avant qui aide le patron à faire virer la pinasse – aura 4,20 mètres de long et la gouverne (aviron de queue) 5,30 mètres.

Tout ce travail s’est déroulé sans anicroches et a régulièrement mobilisé une dizaine d’adhérents. Mieux, il a attiré une foule de visiteurs et réveillé la mémoire locale. André Dubedout, qui a pratiqué la senne sur la pinasse Marie-José pendant près de trente ans (lire encadré page 50) est même venu tous les jours suivre le chantier et dispenser de précieux conseils. « Il m’a, par exemple, indiqué que le plancher était posé en travers et qu’il s’interrompait pour pouvoir écoper », se souvient Philippe Saint-Arroman.

Un lancement en fanfare

Le 7 septembre 2013, La Sauvagine est lancée « à l’ancienne » sur le lac marin. Près de deux mille personnes et une trentaine d’embarcations venues du Pays basque ou d’Arcachon ainsi que la pinasse de Contis participent à la fête. Une consécration pour la jeune association qui compte alors deux cent soixante-dix adhérents – ils sont cent trente aujourd’hui.

Plus de trois ans après, Chiouleben sert toujours de repaire convivial à un « noyau dur » d’une trentaine de personnes. Ce local a été aménagé avec soin, même s’il n’est pas encore devenu un véritable centre d’interprétation du patrimoine, et abrite un vieux tracteur Porsche qui sert à manutentionner La Sauvagine. Celle-ci n’est plus remisée dans l’abri, car elle avait tendance à s’y dessécher ; elle prend désormais ses quartiers d’hiver sur le lac marin et retourne dans le courant de Soustons en été.

À son bord, les membres de l’association participent régulièrement à des rassemblements de bateaux traditionnels – ils étaient l’été dernier aux fêtes de Douarnenez. En dehors de ces occasions, la pinasse n’est pas souvent utilisée. Son tirant d’eau de 80 centimètres ne permet que des sorties à mi-marée et par coefficient supérieur à 60. Une difficulté aujourd’hui accentuée par l’ensablement du courant consécutif à l’aménagement d’un seuil sur le lac marin et par l’enrochement de la partie Sud de la passe, celui-ci ayant renforcé la puissance des rouleaux qui la barrent. L’équipage de La Sauvagine ne peut donc sortir à sa guise.

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La Sauvaigne, le 26 mai 2015, lors de la remontée de la Nivelle jusqu’à Ascain. © J-C Broca

Pierre Marmajou, un des pilotes (patrons) de la pinasse – il a traversé l’Atlantique et navigué sur l’Adour et les lacs landais – souhaite cependant intensifier les entraînements et surtout, pratiquer la pêche. Car contre toute attente, l’association a obtenu une dérogation pour utiliser une senne quelques jours par an. L’engin a été commandé à un fabricant de filet et vient tout juste d’être livré à La Pinasse boucalaise.

D’autres adhérents s’attachent également à retracer l’histoire de ces bateaux et, de son côté, Michel Laboille-Moresmeau réfléchit aux moyens d’entretenir la dynamique de l’association et de maintenir, conformément aux souhaits du maire, une petite activité navale dans l’abri. L’idée d’un rassemblement bisannuel d’embarcations voile-aviron sur le lac marin lui trotte aussi dans la tête. Mais il tient, avant tout, à développer les liens avec les autres associations armant des pinasses de côte.

Créée en 1997, La Pinasse de Contis est, avec Les Pélicans litois – qui font naviguer Anne-Marie à Lit-et-Mixe –, l’une de celles qui œuvrent au plus près de la tradition. L’association dispose d’un bateau inscrit à l’inventaire des Monuments historiques : Estelle de la Ma II, ex-Xavier-Christine, une unité construite en 1953 par le chantier Pradère. Récupérée en 1986 par Vincent Froustey alors qu’elle allait disparaître, cette pinasse est depuis la propriété de l’association qui l’a entièrement restaurée en 2011, au chantier Raba de La Teste-de-Buch. Longue de 10 mètres pour 2,40 mètres de large et 0,30 mètre de tirant d’eau, elle possède une muraille à clins avec feuillures et une sole à franc-bord très légèrement évasée. Estelle de la Ma ii est uniquement propulsée à l’aviron et compte cinq bancs de nage.

À Contis, une équipe très soudée tire joyeusement sur le bois mort

À Contis, une équipe très soudée s’est formée parmi la centaine d’adhérents que compte l’association et tire joyeusement sur le bois mort tous les samedis, de Pâques à octobre. L’entraînement a lieu dans le courant de Contis ou en mer, la pinasse pouvant y accéder par la passe ou par la plage, que le bateau rejoint sur remorque. « La coordination est importante, explique Paul Harismendy, un des équipiers, surtout en pêche quand la pinasse présente le flanc à la vague. »

La pêche reste essentielle pour l’association, même si elle n’a le droit de la pratiquer que cinq jours par an. Le principe reste le même qu’à Vieux-Boucau, avec quelques variantes. Les pinasses appartenaient ici à des propriétaires qui ne participaient pas à la pêche et les captures étaient réparties de manière différente. La part du pilote et du propriétaire, deux fois plus élevée que celle des autres, était d’abord prélevée, puis le reste du poisson était réparti en tas égaux sur des plateaux. Les participants à la pêche déposaient ensuite un objet personnel dans un sac dans lequel un enfant les piochait un par un au hasard, avant de les déposer devant les lots. Chacun se voyait ainsi attribuer sa part de pêche.

L’expérience de cette équipe de Contis, au sein de laquelle on compte quelques femmes, devrait bientôt bénéficier à celle de La Sauvagine. Plusieurs membres de La Pinasse boucalaise sont en effet venus participer à des pêches à bord de l’Estelle de la Ma II et les associations commencent à nouer des relations régulières. Mieux encore, ce réseau vient de s’élargir avec le lancement, le 6 décembre dernier, d’une nouvelle pinasse de côte à Capbreton pour une jeune association qui s’est créée en 2015 en s’inspirant de la démarche de Vieux-Boucau. Ce chantier, qui a impliqué les membres de l’association, a été mûrement réfléchi et a bénéficié de l’appui des historiens locaux Alain et Marie-Claire Duviella, qui ont veillé à ce que le projet présente un réel intérêt patrimonial.

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Inscrite à l’inventaire des Monuments historiques, la pinasse Estelle de la Ma II prend ses quartiers d’hiver dans un local intégré à l’église Sainte-Madeleine, à Contis. À la belle saison, une équipe très soudée s’entraîne régulièrement à la navigation et à la pêche à la senne. Elle participe aussi à diverses manifestations nautiques, ici à Brest en 2016. © Mélanie Joubert

Une fois de plus, Philippe Saint-Arroman était à la manœuvre pour réaliser ce bateau de 10,55 mètres de long pour 2,50 mètres de large et 0,30 mètre de tirant d’eau. Il s’inspire fortement des formes de la Georgette, une pinasse à voile de 1905 construite à La Teste, aujourd’hui conservée dans un musée privé, à Lit-et-Mixe. Bien défendu à l’avant, avec des entrées d’eau fines et une jolie tonture, le nouveau bateau est d’une conception très différente de celle de La Sauvagine. Ainsi, sa structure axiale est plate – en chêne de 55 mm d’épaisseur – et comporte un puits de dérive. Des traverses y sont fixées tous les 25 cm et reçoivent la partie basse – encastrée et boulonnée – de quarante-deux couples de chêne sciés de 30 mm, épousant la forme des clins. Si les fonds sont à franc-bord, classiquement constitués de quatre virures en deux parties en pin de 20 mm, le bordé de la muraille, au-dessus de la quille d’angle, est à clin et riveté. Il comporte, lui aussi, quatre virures de pin.

Cette pinasse devrait, enfin, être gréée d’un mât implanté au premier tiers avant du bateau, portant une voile au tiers de 25 mètres carrés. « On a fait ce choix car d’anciennes photographies de Capbreton montraient des pinasses à voile, explique Jacques Darrieux, le président de La Pinasse de Capbreton. Ces bateaux construits localement utilisaient la senne mais capturaient aussi le merlu à la ligne, le chien de mer, la liche et l’ange de mer au filet. Ils ont quasiment disparu au début du xxe siècle après l’aménagement du port et avec la motorisation. » Certaines de ces pinasses ont bien subsisté, mais sous une forme dégradée : les « pinasses sabots » qui pêchaient à la senne. Plus petites et plus rustiques que les pinasses de côte, elles avaient perdu toute tonture et étaient parfois prises en remorque par des chaloupes à moteur pour se rendre sur leurs lieux de pêche.

« Avec La Capbretonnaise, notre nouvelle pinasse, nous voulons faire revivre tout ce passé de pêche à Capbreton, reprend Jacques Darrieux, car la plupart des gens d’ici ont un membre de leur famille qui a connu ou travaillé sur ces pinasses. C’était le moment ou jamais de créer une dynamique autour de ce patrimoine qui allait disparaître. » Ce pari est aujourd’hui en passe d’être gagné grâce à ces associations.

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