Par Jean-Yves Béquignon (ancien commandant du bâtiment hydrographique et océanographique Beautemps-Beaupré). Il fait partie d’une catégorie de marins que l’on connaît peu, mais sans lui et ses collègues, les autres navigueraient à l’aveugle. Pierre Mouscardès a la passion de l’hydrographie et ses confidences invitent à regarder les cartes marines autrement, ne serait-ce qu’en mettant sur certaines un visage en filigrane.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Vous croyez vraiment que cela va intéresser quel-qu’un ? » Dubitatif, Pierre Mouscar-dès est pourtant intarissable sur sa vie d’ingénieur hydrographe : trente ans au Service hy-drographique et océanographi-que de la Marine (shom) et une dizaine en free lance.

Il est né à Toulon le 21 novembre 1951. Plutôt bon élève, il n’en subit pas moins sa scolarité et s’interroge sur son avenir. En 1965, son beau-père, chef de travaux à la Direction des constructions et armes navales (dcan) de Toulon, l’emmène visiter l’atelier des torpilles, au Mourillon. L’ambiance de l’arsenal lui plaît, il décide d’y entrer. À quinze ans, en fin de quatrième, il se présente au concours des apprentis et in-tègre la promotion Dupuy-de-Lôme pour devenir monteur câbleur électromécanicien.

Sorti en 1969 dans les quatorze premiers, il est admis ipso facto à l’école préparatoire des constructions navales. Bachelier en 1972, il réussit deux ans plus tard le concours- de l’école nationale supérieure des ingénieurs des études et techniques de l’armement (ensieta, aujourd’hui ensta) Bretagne.

La lecture d’un article de l’hydrographe Gilles Bessero – futur directeur du shom – sur sa profession et son travail en Nouvelle-Calédonie décide l’élève ingénieur à suivre cette voie. Deux places d’hydrographes sont réservées pour les quatre-vingts élèves de la promotion. Son rang de classement lui permet de choisir la seconde et il part à Brest suivre à l’ensieta la première année commune à toutes les spécialités. La secon-de année est celle du service militaire, dans la Marine nationale. À vingt-quatre ans, Pierre suit le cours des élèves-officiers de ré-serve chefs de quart et embarque sur les navires-écoles de l’épo-que, des dragueurs de mines. L’homme a du caractère et peine à plier l’échine. « J’ai quand même obtenu le certificat de chef de quart, de justesse : il fallait 12 de moyenne et j’ai eu 12,07. »

Affecté sur le bâtiment océanographique D’Entrecasteaux, il travaille sous les ordres de l’officier de manœuvre Félix Bonniou, ancien pilote de la Flotte qui sera son mentor. « J’ai découvert quelque chose qui me plaisait : l’esprit “hydro” et l’ambiance d’un bateau qui travaille. Je faisais le quart à la passerelle. Cela me servira par la suite, car j’ai compris à ce moment-là que l’on ne pouvait pas demander n’importe quoi à n’importe qui, d’autant plus que je n’étais pas un très bon chef de quart. »

À l’époque, on fait le point, on ne se conten-te pas de le lire sur un écran. Se positionner précisément est complexe. Pour les mis-sions courantes d’hydrographie au lar-ge, trois à cinq balises acoustiques sont mouil-lées à l’estime sur le fond et permettent d’évoluer dans un polygone de re-cherches. Le bateau navigue en remorquant un « poisson » qui interroge les balises. Le chef de quart et l’homme de barre essaient de suivre les profils tracés par le directeur de mission sur la table traçante en fonction des réponses des balises. Le directeur affine au fur et à mesure des passages la position géographi-que du champ de balises. Au bout du compte, les points sont précis à une dizaine de mètres près.

À l’issue de cet embarquement, Pierre re-vient à Brest achever sa formation. Il passe ainsi deux ans à l’Établissement principal du service hydrographique de la Marine (epshom). Sa scolarité achevée en 1978, il est affecté à la Mission océanographique de l’Atlantique (moa). Le voici à nouveau à bord du D’Entrecasteaux. Mais son chef de mission se méfie de cet ingénieur frais émoulu d’une nouvelle filière créée voici seulement quatre ans : « À vous de vous insérer dans le dispositif et de me montrer de quoi vous êtes capable. » « C’était une époque charnière, un peu compliquée, reconnaît Pierre. Mais on a eu la chance de tomber sur des directeurs du shom qui étaient vraiment des types bien. »

Pierre Mouscardès, Pierre Mouscardès hydrographe, cartes marines,
En 1979, en Martinique, vue de l’intérieur d’une vedette hydrographique de 9 mètres. Cette unité est équipée d’un sondeur Atlas Deso 10, d’une radio TRPP13, d’un récepteur Toran P10 et d’un Linax pour compter les hyperboles Toran. © Yves Eozinou/coll. Pierre Mouscardès

Mission en Martinique à bord du D’Entrecasteaux

1978 est aussi l’année de naissance de sa première fille, Jennifer. Marié depuis 1976 avec Jacqueline, il n’a pas envie de laisser sa famille seule à Brest alors que le D’Entrecasteaux appareille pour une mission de six mois en Martinique. Épouse et enfant rejoignent « l’Île aux Fleurs ».

« On a effectué le levé côtier depuis la presqu’île de la Caravelle jusqu’au phare de l’îlet Cabri, soit le Sud de la côte Est, et du rocher du Diamant jusqu’à l’anse Noire, au Nord du cap Salomon. On a transpiré ! » Sur les petits fonds interdits au tirant d’eau du D’Entrecasteaux, Pierre hydrographie la côte en utilisant des vedettes qui sondent dans la bande de zéro à 50 mètres. « Le levé côtier de la Martinique datait de 1800, il était temps de le rafraîchir. Les anciens n’hydrographiaient que ce qui était directement utile pour la navigation de guerre ou de com-merce. Il fallait tout refaire. »

Les levés se font en mixant un radiogui-dage par relèvements directs sur les vedettes avec des théodolites, et un système Toran de radiolocalisation hyperbolique. L’espacement des profils est fonction de l’échelle de la minute sur laquelle seront portées à la main les données. La règle est que les profils soient espacés d’un centimètre sur la minute de rédaction, qui est le document cartographique primaire à l’échelle la plus grande fournie par le chef de mission qui a effectué le levé. En conséquence, si on sonde les anses d’Arlet au 1/5 000, les profils sont espacés de 50 mètres. Au 1/10 000, les profils sont espacés de 100 mètres, etc. Pour les ports on travaille au 1/500, les profils étant espacés de 5 mètres. C’est à partir de ces mi-nutes que le cartographe élabo-rera les cartes marines. Elles contiennent un choix « hydrographique » de toutes les sondes- relevées.

Les sondeurs de l’époque sont monofaisceau. La sonde est continue à l’aplomb du navire mais entre deux traces on ne sait pas ce qu’il y a. En cas de doute, les profils sont ponctuellement resserrés.

« La mission précédente s’était aperçue d’erreurs dans la géodésie [la forme et les dimensions de la Terre]. La première chose qu’on a faite a été de la vérifier en mesurant des triangles avec des relèvements directs et des relèvements inverses et en calculant des points [CM 168, article « Beautemps-Beaupré, la naissance de l’hydrographie moderne »]. Notre premier triangle était : le rocher du Diamant, la montagne du Vauclin et le piton du Crève-Cœur. La mesure d’un angle prenait une nuit avec deux hom-mes munis de phares postés sur chaque point visé. Une fois obtenus des points de base sûrs, on a positionné des points se-con-daires où l’on stationnait armés de théodolites afin d’effectuer le radioguidage des ve-dettes et leur positionnement par trois relèvements directs simultanés. On guidait ainsi le pilote de la vedette. Pour un levé côtier à l’échelle 1/10 000 il fallait un top toutes les 30 secondes. Cela mobilisait six personnes à terre, soit deux sur chaque point (un observateur et un secrétaire), et trois au-tres dans la vedette (un barreur, un hydrographe, un secrétaire).

« Pendant ce temps, le D’Entrecasteaux effectuait le sondage du large, s’approchant de terre jusqu’au moment où il lui fallait virer et repartir jusqu’à 12 milles environ de la côte. Pour le suivre en visée, il fallait trouver des points assez hauts d’où on pouvait le voir de loin. Afin de faciliter le pointage, le D’Entrecasteaux était équipé d’une “couronne hydrographique” : deux grosses lampes positionnées dans la mâture. Les tops avaient lieu toutes les 10 minutes. Trois personnes étaient nécessaires pour ce suivi. On avait donc des équipes au ras de l’eau et d’autres sur les sommets, avec toute la logistique qui s’ensuit et qui était lourde. »

« Nos épouses nous donnaient un coup de main »

Responsable de cette organisation, l’ingénieur hydrographe ne cesse de courir d’une équipe à l’autre et rejoint le D’Entrecasteaux occasionnellement par hélicoptère pour rendre compte au directeur de mission. Le travail commence à 6 heures du matin. Les points géodésiques sont ralliés en voiture, puis à pied quand la route n’est plus carrossable. Une partie de l’équipe à terre campe sous la tente sur la côte Est, au Vauclin, l’autre bivouaque au Marin dans au hangar équipé de lits Picot. L’aventure !

Une fois les données bathymétriques ac-quises, il faut les corriger de la hauteur de marée observée à partir des marégraphes de type ott implantés par la mission et relevés hebdomadairement. « Nous manquions de personnel, aussi, quand elles étaient disponibles, nos épouses nous donnaient un coup de main… »

Il faut aussi étalonner le sondeur des ve-dettes, au moins matin et soir, car il dérive dans le temps. Les corrections peuvent- atteindre 15 centimètres. Une fois la position des vedettes obtenue et la sonde corrigée pour chaque point, les routes suivies- sont construites en considérant qu’elles ont été rectilignes entre deux tops. On estime en fin d’opération que la position est juste à 50 centimètres près et la sonde à 10 centimètres près.

Après la Martinique, Pierre effectue une mission du même type en Guadeloupe, dans le Petit Cul-de-Sac Marin. Il s’agit cette fois de lever la zone comprise entre la pointe des Châteaux, Pointe-à-Pitre, Basse-Terre, les Saintes et Marie-Galante. En septembre 1980, il met sac à terre et est affecté à la section « géodésie-géophysique » de l’epshom. Son travail consiste alors à réceptionner tous les levés envoyés par les missions et à répondre au cour-rier. L’ambiance, plus feu-trée, est propice à la réflexion.

« C’est là que je me suis rendu compte de l’importance de ce qui avait été fait dans le passé. On ne pouvait pas faire de l’hy-dro-gra-phie actuelle sans avoir une bon-ne con-nais-sance de l’hy-dro-gra-phie passée. J’en ai ac-quis la con-vic-tion suite à un courrier de la Direction départementale de l’équipement (dde) de Guyane qui nous informait qu’elle venait de refaire le bali-sage du Maroni et que toutes les bouées portées sur la carte ma-rine en vigueur tombaient dans la forêt. Cela tenait à la différence entre deux systèmes géodésiques. D’un côté, on avait une carte établie en 1937 d’après les travaux de Yayer, dans un système géodésique local réa-lisé de toutes pièces avec un remorqueur, quelques ba-gnards et une cha-loupe, la nuit au milieu des moustiques. De l’autre, un sys-tème géodésique mis en place en 1967 par l’ign (Institut national de l’information géo-graphique et forestière) pour la base de Kourou. De là venait ce décalage qui allait de 700 à 1 000 mètres en fonction des endroits.

« J’ai ainsi pris conscience que les cartes marines n’étaient pas irréprochables. En reprenant tout le dossier de la Guyane, j’ai relevé d’autres imperfections. Cela tenait au fait que plusieurs systèmes géodésiques locaux coexistaient et que le cartographe qui avait établi la carte générale n’avait pu que rassembler le tout comme un patchwork, faute d’avoir un système géodésique plus général. »

Pierre Mouscardès, Pierre Mouscardès hydrographe, cartes marines,
En 1984, dans la forêt de Basse-Terre, en Guadeloupe, l’ingénieur Frachon – futur directeur du shom –, ouvre à la machette la voie de la 504 Dangel. © Yves Eozinou/coll. Pierre Mouscardès

Pour mettre les cartes à jour on grattait les matrices en cuivre

Les années soixante-dix et quatre-vingt voient évoluer la facture des cartes marines. Elles passent progressivement en couleurs et adoptent un graphisme standard. Le portefeuille du shom en contient plus de trois mille, que l’on ne peut évidemment refaire d’un coup, d’autant que la plupart des ma-trices sont encore en cuivre. « Pour mettre à jour les cartes, précise Pierre, il fallait effacer localement l’information par grattage, d’où un léger creusement qui était “replané” par martelage du cuivre, puis reprendre la gravure. À la longue, de nombreuses car-tes perdaient leur forme. C’était le cas de la fameuse 5316, “De l’île d’Ouessant à la poin-te de Penmarc’h”, qui avait subi tellement de corrections à force de martèlements que les méridiens et les pa-rallèles avaient fini par se déformer. »

Par la suite, Pierre est muté à la section cartographie. Il y réalise la 6933, « De l’île Ouen à l’île des Pins », en Nouvelle-Calédonie. Deux personnes étaient alors nécessaires pour ce travail : un préparateur et un dessinateur. « J’ai joué le rôle du préparateur, qui consiste à prendre les minutes – pour cette carte, une quarantaine – et à trans-crire les informations pertinentes à une échelle telle qu’elles auront leur taille réelle une fois réduites à l’échelle de la carte finale. Une fois ces préparations effectuées, elles étaient amenées sur le banc photo et réduites. Ces réductions compilées constituaient la maquette de la carte et le dessinateur prenait le relais, avec des ou-tils cartographiques qui, à l’épo-que, étaient tous manuels. »

Après ce travail, Pierre rejoint la Mission hydrographique de circonstance de l’océan Indien (mhci) et part faire des levés aux îles Glorieuses, à la Réunion, aux îles Éparses, à Mayotte et dans l’archipel mauricien d’Aga-léga. En 1985, il est nommé di-rec-teur de l’enseignement de l’éco-le des hydrographes. Deux ans plus tard, il est muté à Papeete pour diriger l’éche-lon po-lynésien de la Mission océa-no-graphi-que du Pacifique (mop). Il part avec femme et enfants – ils ont main-tenant trois filles. Pendant ses deux an-nées d’affectation, sa mission principa-le est de reprendre l’hydrographie des Tuamotu et des Marquises. « C’est le dé-but des spatio-préparations. Le premier sa-tellite pour l’observation de la Terre (spot-1) a été lancé en 1986 : on voit bien les atolls et on voit bien dans l’eau. Surprise ! On s’aper-çoit que la forme des atolls représentés sur les cartes ne corres-pond pas aux images spot. »

Le shom demande donc de reprendre tous ses documents. Avec spot, il peut enfin en-visager d’élaborer des cartes marines à partir d’images satellite. « On m’envoyait par la poste une image monochrome de 1 mè-tre sur 1 mètre et là-dessus il fallait identifier des points remarquables sur la photo et sur le terrain de manière à géo-référencer l’ima-ge. On faisait ainsi le tour de l’atoll avec un théodolite. » Les mesures d’azimuts astronomiques sont toujours en vigueur…

« Mon collègue faisait la même chose en Nouvelle-Calédonie. La première carte issue d’une spatio-préparation a été celle d’Ouvéa. Cela a été une grande première. » Ces spatio-préparations vont être améliorées grâce à une coopération avec l’antenne de l’Ifremer à Papeete. « Les images en couleurs ont rendu l’identification plus aisée, mais avec le temps on s’aperçoit que ce qu’on a fait n’était pas encore très précis. On avait des pixels de 20 mètres sur 20 mètres alors qu’aujour-d’hui ils peuvent être de 0,3 mètre de côté, pour les images civiles. »

À la fin de son affectation, en décembre 1988, Pierre reçoit son premier récepteur gps. Fin d’une époque. Cet appareil va sonner le glas de tous les systèmes géodésiques des hydrographes. Une des nouvelles missions de ces derniers en Polynésie sera de rattacher dans un système géodésique commun tous les levés effectués antérieurement. « Il y a quand même eu des trous dans la raquette, avoue Pierre. Ainsi, en 2014, un patrouilleur de la Douane s’est échoué à Tikei, dans les Tuamotu, en partie parce que cet atoll était décalé de 1 500 mètres dans le Nord par rapport à sa position sur la carte. »

L’art du théodolite en Tunisie – Le gps différentiel aux Kerguelen

De retour en métropole, Pierre est détaché pour trois ans au ministère des Affaires étrangères. En septembre 1990, il part en famille en Tunisie pour y expertiser le ser-vice hydrographique, créer une école d’hydrographes et assurer, avec Hervé Desmares, la formation des élèves. « Je devais leur apprendre la visée au théodolite, mais comme je n’avais pas trop le droit de viser des points à l’extérieur de l’enceinte militaire, je plantais des piquets dans la cour de l’école. »

Sitôt rentré en France, il part en mission aux Kerguelen pour déterminer un chenal sécurisé entre Port-Jeanne-d’Arc et Port-aux-Français, un navire s’étant fait peur en détectant un haut-fond. « Parti pour trois mois, je suis arrivé aux Kerguelen avec l’Albatros et en repartirai avec le Marion Dufresne, premier du nom. J’étais accompagné de deux officiers mariniers hydrographes et de deux matelots. On s’est heurté à une météo d’enfer ! Une fois, à l’ouvert de la Passe Royale, on a mis trois heures pour virer de bord avec La Curieuse. On avait des vagues aussi hautes que notre vedette était longue. » La mission sera néanmoins faci-litée par la présence d’une algue particulière. « C’est la Macrocystis pyrifera, une laminaire qui mesure plusieurs mètres de long et ne pousse qu’entre zéro et 5 mètres de fond. Donc, quand on en voit, cela signifie qu’il y a un haut-fond de moins de 5 mètres. »

Aux Kerguelen, l’équipe expérimente un nouveau matériel : une station gps différentiel mobile qui donne une position précise à moins d’un mètre alors que le gps standard de l’époque avait une marge d’erreur de 10 mètres. « C’était la première fois que je sondais avec un système qui permettait de se passer de personnel à terre pour localiser l’embarcation. » On est en 1993 et la mise en œuvre de cette station reste lourde. « Je disposais d’une éolienne pour l’alimenter, d’une petite cabane pour l’abriter et de batteries. Il fallait aussi dresser l’antenne dans un endroit dégagé. J’avais trouvé une borne géodésique sur la pointe Suzanne et je l’ai postée là. Cela fonctionnait bien, mais au bout d’une nuit, la station s’est mise en alarme à cause d’une carte défectueuse. Après réparation, j’ai mis l’antenne sur le campanile de l’église de Notre-Dame-du-Vent et la station au pied de la statue de la Vierge, dans l’égli-se. Elle ne s’est plus jamais arrêtée ! Malgré cela, je n’ai jamais trouvé le haut-fond supposé être à quelques milles à l’Ouest de l’îlot Buchanan. Il n’existait pas. »

Pierre Mouscardès, Pierre Mouscardès hydrographe, cartes marines,
La Curieuse devant Port-aux-Français, archipel des Kerguelen. Propriété des Terres australes et antarctiques françaises, ce bâtiment a été conçu pour assurer un soutien aux opérations scientifiques dans les taaf. © Yves Gladu

Un nouveau chenal d’accès au Maroni

À peine revenu en métropole, Pierre repart en Guyane avec deux « hydros », leur objectif étant de trouver un nouveau chenal d’accès au Maroni à travers le Banc Français. « Le balisage existait bien sûr, mais avec le courant, les bouées ancrées dans la vase tournaient sur elles-mêmes, si bien que le dormant s’enroulait comme une cordelière, devenait de moins en moins dormant et faisait ressort. La bouée soulevait alors légèrement son crapaud et déradait d’un mètre ou deux. Le crapaud touchait à nouveau le fond et le cycle reprenait. Il en était ainsi pour toutes les bouées du chenal. À force, on était loin des positions initiales. Ma mission consistait à retrouver le chenal, voire à en découvrir un meilleur.

« J’avais toujours la même station gps différentiel qu’aux Kerguelen. J’ai pu fixer l’antenne en haut d’un pylône de 80 mètres, toute l’embouchure du Maroni et de la Mana était ainsi couverte. En lisant les Annales hydrographiques et les documents de Yayer, j’ai retrouvé le chenal initial. Comme j’avais un peu de temps, je me suis penché sur un seuil que mon ancien collègue avait contour-né. Et je me suis aperçu que ce seuil n’était pas si moche que cela : le courant y était moins fort et on était en relèvement constant sur le pylône télécoms de la poin-te du Galibi. Je suis allé voir le commandant de la Marine, un ancien officier de manœuvre du D’Entrecasteaux, et on a testé avec succès ce chenal alternatif avec une grosse vedette. »

L’escapade guyanaise dure trois mois. Ensuite, Pierre rallie Brest où il prend la direction de la Mission hydrographique de l’Atlantique (mha). « C’était en 1995, j’étais pour la première fois directeur d’une grosse mission. Je m’y suis tellement investi que j’ai failli divorcer ! Je disposais de trois bateaux : L’Espérance, le Borda et le La Pérouse. »

L’Espérance est le premier bâtiment du shom à être doté d’un sondeur multifaisceaux grands fonds. « La géographie du fond se révélait à vous en direct. C’était la première fois que je voyais des volcans sous-marins. » Le Borda est, lui, équipé du premier sondeur multifaisceaux petits fonds du shom. Et le La Pérouse met en œuvre un sonar d’exploration hydrographique marine (sehm) dérivé des sonars de chasse aux mi-nes, pour la recherche d’épaves.

Pierre emploie en tandem le Borda et le La Pérouse. Le premier pour cartographier les chenaux, le second pour la recherche d’épaves. L’ensemble des côtes françaises sera ainsi traité car les progrès techniques ont rendu caducs tous les levés antérieurs à 1950. Les chantiers principaux de Pierre sont les zones évolutives des rails du pas de Calais et les chenaux d’accès à Saint-Malo. « Les voies étaient connues, mais les pilotes malouins se plaignaient d’incohérences. On a bien travaillé avec eux et je peux dire qu’en 1996 les cartes de Saint-Malo sont devenues modernes. »

La gestation du Beautemps-Beaupré

À l’issue de ces deux années très intenses, Pierre doit, comme c’est l’usage, céder sa place de directeur. Il choisit alors de re-joindre l’état-major du shom, à Paris, et prend en main le dossier du futur Beautemps-Beaupré (CM 164) navire hydrographique encore à l’état embryonnaire.

Il est temps, en effet, de penser au remplacement du D’Entrecasteaux et de L’Es-pérance qui ont déjà vingt-cinq ans de service actif. L’affaire n’est pas simple, car ce nouveau bâtiment hydrographique et océanographique (bho) doit être un outil révolutionnaire tant en ce qui concerne l’armement que la politique d’emploi et l’installation des capteurs de données. En outre, la volonté de rapprochement avec l’Ifremer conduit à monter une joint-venture. Il est ainsi décidé de remplacer le D’Entrecasteaux, L’Espérance et le Nadir par le Beautemps-Beaupré et un second navire – qui sera le Pourquoi Pas ?. Le 17 juillet 2000, un protocole d’accord est signé entre le ministère de la Recherche et celui de la Défense. La Marine finance le Beautemps-Beaupré à 95 % et l’Ifremer à 5 %, ce qui lui donne un droit d’utilisation de dix jours par an. Le Pourquoi-pas ?, armé sous statut civil, sera quant à lui financé à 55 % par l’Ifremer et à 45 % par la Marine, qui bénéficiera de cent cinquante jours de mer par an.

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En 2005, Pierre Mouscardès (en chemisette bleue), lors d’un carottage à bord du Beautemps-Beaupré. © Pierre Mouscardès

Une gondole sous la coque pour abriter les capteurs

Pierre travaille en tandem avec le capitaine de frégate Bernard Musset, officier de Marine chargé du programme bho. Après moult débats, le choix se porte sur un bateau extrapolé de la Thalassa de l’Ifremer, qui sera construit en cotraitance par le chantier Alstom-Leroux Naval et les Chantiers de l’Atlantique. « Avec Jean-François Gachet, l’ingénieur d’affaires responsable du bho, on a décidé d’agrandir la Thalassa de 5 mètres, mais dans les batailles budgétaires on a per-du l’hélicoptère dont nous disposions sur le D’Entrecasteaux. » Une fois les crédits dégagés, Pierre est muté à l’antenne programme de Lorient- pour suivre la construction du bho et de ses vedettes.

C’est à l’occasion d’une réunion sur l’implantation du sondeur multifaisceaux que naît le concept d’une gondole où abriter les capteurs. « Nous devons cette idée à Hervé Bisquay, qui nous a présenté un remorqueur équipé d’un sondeur déporté dans une na-celle suspendue sous la coque. Ce dispositif était vraiment judicieux pour le bho, car la coque conserverait son intégrité et à l’occasion de l’inévitable modernisation à mi-vie, on pourrait tout remplacer sans avoir des trous inutiles, comme sur les bâtiments hy-drographiques traditionnels. En outre les capteurs ainsi dégagés de la coque fonctionneraient dans de meilleures conditions. Enfin, cet-te gondole réglait une par-tie des contraintes de bruits générés par l’écoulement de l’eau sur la coque. Les essais réali-sés au bassin des carè-nes allaient d’ailleurs être concluants. »

Il est donc décidé de sus-pen-dre une gondole de 30 ton-nes sous la coque. Cet-te évolution majeure a depuis été largement copiée. Seul bémol, le tirant d’eau du bho est de 7 mè-tres et la présence de cet ap-pendice interdit de talonner. Mais finalement, cette con-trainte ne se révélera pénalisante que pour le choix des escales, car les vedettes embarquées sont performantes et suppléent le bho là où il ne peut pas sonder.

Après la construction, Pierre suit les essais en mer du Beautemps-Beaupré et embarque aussitôt sur le navire qu’il a porté sur les fonts baptismaux. Promu au grade d’ingénieur en chef de 1re classe, il vient d’être nommé à la direction de la moa. « On s’est immédiatement rendu compte de la puissance de travail de cet outil, on avait encore gravi un échelon sur l’échelle du progrès. »

Armé par deux équipages, le Beautemps-Beaupré effectue dès sa première année d’exploitation deux cent quatre-vingt-dix-huit jours hors de son port d’attache, dont deux cent dix jours de sondages divers à la mer. Du jamais vu au shom. La moisson de données est telle que Pierre doit acheter des disques- durs supplémentaires de plusieurs téraoctets pour les stocker. Plus d’une fois, des minutes sont réalisées à bord en quel-ques heures avec des données recueillies par les vedettes pour permettre au commandant du bâtiment de s’aventurer dans des zones jusqu’alors imparfaitement hydrographiées.

Pierre Mouscardès (à droite) à bord du La Pérouse, en 1996. Il est alors directeur de la Mission hydrographique de l’Atlantique (mha). On reconnaît, de gauche à droite, le commandant Laccours et les ingénieurs Meyrat, Frachon et Tonchia. © Pierre Mouscardès

De l’imagerie spatiale à la cartographie numérique

Le 21 novembre 2005, à l’âge de cinquan-te-quatre ans et après trente années de service, Pierre quitte le shom. Jeune retraité, il se retire dans le Massif central. Mais l’hydrographie ne tarde pas à lui manquer. Aussi accepte-t-il de bon cœur, deux ans plus tard, la proposition de Jean Laporte, son ancien directeur de mission en Polynésie, de travailler en free lance sur un projet de cartes par satellite. « Il s’agissait de montrer ce que l’on peut faire avec de l’ima-gerie spatiale appliquée à la bathymétrie sur l’ar-chipel des Maldives. »

On peut aujourd’hui, à partir d’images satellite, identifier avec certitude les hauts-fonds jusqu’à 25 mètres si les eaux sont clai-res. Cela suffit pour clarifier les ap-proches maritimes de zones jusqu’alors imparfaitement hydrographiées et dresser les cartes marines correspondantes en indiquant leur degré de fiabilité. Le besoin est immense, en particulier pour les pays dont l’hydrographie remonte à l’époque coloniale et se limite aux accès aux grands ports. Les navigateurs en sont de plus en plus conscients-, qui ont pris l’habitude de superposer sur la cartogra-phie numérique maintenant usuelle l’ima-ge « Google Earth » des zones qu’ils traver-sent. Sage précaution si l’on en juge par quelques accidents récents.

« On voit ainsi que les cailloux ont tendance à pousser et ne sont pas toujours à leur place », ironise Pierre. En outre, les méthodes hydrographiques traditionnelles par sondage ne permettent pas de satisfaire suffisamment vite les besoins en cartes marines dans les zones jusqu’alors délaissées. L’objectif est de produire vite une cartographie marine compatible avec la précision des moyens actuels de navigation.

La présence d’un hydrographe sur le terrain reste cependant indispensable en hy-drographie portuaire ou fluviale. Mais aujourd’hui, les sondeurs sont suffisamment miniaturisés et mobiles pour équiper occasionnellement une embarcation de servitude positionnée au mètre près et armée par un seul hydrographe. C’est ainsi qu’en 2012 Pierre est parti, tel un explorateur du xixe siècle, mais en quatre-quatre et sans porteurs, effectuer une reconnaissance bathymétrique en Ouganda sur le Nil Victoria, de Murchinson Falls au lac Albert. L’opération s’est effectuée sous la bannière de l’ign France International, l’objectif étant de déterminer si la navigation d’une barge sismique y était possible.

« L’imagerie satellite m’a permis de faire mon fond de carte et de définir mes profils. J’ai loué une embarcation motorisée avec un hors-bord de 40 chevaux sur laquelle j’ai gréé la perche portant l’antenne du gps différentiel et le capteur du sondeur. J’avais deux ordinateurs dont un « durci » [conçu pour un environnement hostile]. Le pilote suivait les profils et je recueillais les données, tout cela sous la protection d’un ranger du Parc national et au milieu des hippopotames. J’ai passé dix jours sur le terrain et huit autres à rédiger mon rapport. Mes copains “hydros” m’ont dit que j’étais fou et que ce n’était plus de mon âge ! »

Pas de quoi décourager Pierre. Aux dernières nouvelles il rentrait de Côte-d’Ivoire où il venait de boucler, en coopération avec le shom, l’hydrographie des 500 kilomètres de côtes de ce pays. Pierre a encore du grain à moudre : l’Orga-nisation hydrographique internationale (ohi) estime que plus de la moitié des eaux côtières mondiales n’ont pas encore été hydrographiées.

On ne sonde plus, on analyse une image
Pierre Mouscardès, Pierre Mouscardès hydrographe, cartes marines,
Un hydrographe observe le cours maritime du fleuve Congo qui se dessine en direct sur l’écran grâce aux données recueillies par un sondeur multifaisceaux. © Pierre Mouscardès

Le satellite prend une image multispectrale et panchromatique qui va du bleu au proche infrarouge, soit une bande bleue, une verte, une rouge et une proche infrarouge – ou nir (near infrared) – plus une bande panchromatique. Le bleu a la longueur d’onde la plus faible et pénètre bien dans l’eau. L’infrarouge possède une longueur d’onde élevée et ne pénètre pas dans l’eau. Donc avec le proche infrarouge et le rouge on ne voit que les terres émergées et on obtient le trait de côte. En faisant une combinaison linéaire du bleu du vert et du rouge, on associe à la radiométrie des pixels bleus, verts et rouges une profondeur observée. Telle est la méthode empirique préconisée par le physicien Lyzenga dès 1978, qui combine les différentes réflectances, lesquelles subissent grosso modo une atténuation logarithmique en fonction de la profondeur.
Cette méthode a été utilisée par le shom pendant plus de vingt ans. Mais il faut quand même se rendre sur le terrain pour caler le modèle en sondant un profil géolocalisé puis associer la radiométrie des pixels de l’image satellite à la profondeur.
Maintenant, on fait mieux : on arrive à modéliser les différents paramètres qui contribuent au transfert de rayonnement à travers l’atmosphère, la surface de la mer, la colonne d’eau et la nature du fond. C’est cette mé­thode basée sur la physique environnementale que Pierre est en train d’évaluer actuellement en différents points du globe. »