Peychot, le minibac aquitain

Revue N°276

© Bertrand Warion/Emmanuel Buvat

Par Bernard Vigne. Bertrand Warion et Emmanuel Buvat, qui partagent le goût des petits bateaux  simples et véloces, ont conçu Peychot et l’ont construit dans le cadre des Chantiers Tramasset. Ce minibac à voiles est idéal pour la balade rapide à la journée  ou le week-end en père peinard. Une seconde unité vient d’ailleurs d’être lancée pour des personnes à mobilité réduite.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Vendredi 8 mai. Nous sommes sur les rives du lac de Cazaux, un joli plan d’eau en plein cœur de la forêt landaise. Dans le ciel, les nuages fi­lent, poussés par le vent d’Ouest. « Dix, quinze nœuds, on va se régaler ! » lance Manu. Le vent de l’Océan… sans l’Océan. Dans le petit port de Sanguinet, près de la cale de mise à l’eau, pas mal de monde s’affaire. C’est maintenant une tradition, cha­que année, lors du week-end du 8 mai, l’association des Chantiers Tramasset (CM 257) lance la saison de navigation sur le lac. Tous les adhérents qui ont participé à la restauration des bateaux ou à l’animation de l’association sont invités à naviguer. Certains ont des bateaux, d’autres­ non, mais il y a de la place pour tout le monde, et avec du choix s’il vous plaît : stand up paddle, Monotype d’Arcachon, canoë canadien, Youkou Lili, Seil, Petit Mousse et enfin l’objet de notre curiosité, Peychot.

Ce « petit poisson » – peychot, en gascon des Landes – a commencé à voir le jour autour d’un ou deux verres de bière (voire davantage). Autour de la table, Bertrand Warion et Emmanuel Buvat, « Manu » pour faire court, deux adhérents de l’association des Chantiers Tramasset, tous deux navigateurs confirmés et constructeurs amateurs de petits bateaux. Bertrand, la cinquantaine bien tassée, dentiste de son état, mais en congé par amour de la liberté, est un enfant du bassin d’Arcachon… né au Mali. Durant son enfance, les vacances se passent les pieds dans l’eau devant la maison de famille du Petit Piquey. Formé chez les scouts marins – « Ça te donne des bases », dit-il – ses premiers sous passent dans l’achat d’un Monotype d’Arcachon qu’il baptise Coulée Douce. Tout un programme.

« Pas besoin de gps, sauf pour connaître ma vitesse ! »

Adulte installé à Gujan-Mestras, il aménage son temps pour naviguer le plus souvent possible, avec une nette préférence pour les petits bateaux légers qui vont vite. Il a déjà construit un Sharpie 9 m2, un Dinghy Herbulot de 12 pieds, trois Moth, un canoë cousu-collé… Il a aussi restauré une Yole Olympique, et conçu un bac ostréicole de 7 mètres de long avec l’association Voiles d’antan de Gujan-Mestras. Autant de bateaux qui lui permettent d’é­cu­mer les lacs ou la Garonne, et surtout le bassin. « C’est mon jardin, précise-t-il. Pas besoin de gps, sauf pour connaître ma vitesse ! » Au fil du temps, Bertrand a ainsi réuni une somme de connais­sances et de documents, sur la navigation bien sûr, mais aussi sur l’architecture navale. Sans compter qu’en plus il dessine et il peint, des bateaux évidemment, mais aussi les paysages marins qu’il connaît depuis si longtemps.

Son ami Manu Buvat est quant à lui un joyeux mélange d’Auvergnat et de Bourguignon. Enfant, c’est aussi avec les scouts qu’il connaît sa première expérience nautique, mais à bord d’un radeau sur le canal de Bourgogne. De formation technique, les heures passées sur sa planche à dessin lui confèrent une bonne représentation dans l’espace et aiguisent­ son regard. Après un séjour linguistique d’un an en Angleterre, il s’installe à Concarneau où il travaille dans une pâtisserie industrielle. C’est là, sur les pontons, qu’il fait la connaissance d’un « papy voile » qui le fait naviguer. « Dès que j’ai mis les pieds à bord de son bateau, tout s’est passé exactement comme j’avais espéré que ce soit. » Ainsi fait-il son apprentissage maritime en eaux bretonnes, avant de partir comme coopérant à Madagascar. De retour en France, Manu s’installe à Bordeaux, où il travaille comme formateur en projets de développement autour de l’économie solidaire et de la coopération internationale. Aux Chantiers Tramasset, il fait, « par hasard », un stage consacré à la réalisation d’une demi-coque. Séduit, il s’ins­­talle tout près du Tourne et devient rapidement l’animateur de la commission navigation de l’association.

Manu fait naviguer la filadière Amynata, entreprend avec Isa, sa compagne, la cons­truc­tion d’une Yvette, petit canot voile-aviron gréé au tiers. Toujours avec Isa, il retape un Brick Herbulot, croiseur de 7,95 mètres de long avec lequel le couple va explorer les côtes italiennes lors d’une année sabbatique. « C’était aussi pour voir si nous étions capables de nous supporter l’un l’autre pendant un an dans 3 mètres carrés », avoue Manu en rigolant. Test concluant : depuis lors, Manu et Isa se sont ma­riés et ont eu une petite fille.

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les formes du Peychot ne permettent pas de le border longitudinalement en contre-plaqué depuis le tableau jusqu’à l’étrave. À l’avant, les virures deviennent donc transversales. © Bertrand Warion/Emmanuel Buvat

Ils rédigent une sorte de cahier des charges sur un coin de table

Bertrand et Manu se sont rencontrés lors de navigations sur la Garonne et le bassin. Ils se sont tout de suite bien entendus. Partageant le goût des petits bateaux ra­pides – « sans peur de se mouiller le cul » –, ils pas­sent des heures à discuter des qualités et dé­fauts des unités alentour, Monotypes d’Arcachon, pinasses, bacs et filadières. Et, de fil en aiguille, un projet commence à prendre forme.

Bertrand souhaite réaliser un bateau à fond plat de déplacement léger inspiré des bacs à voiles. Manu cherche quant à lui un bateau original qui puisse servir au cam­ping côtier tout en offrant les plaisirs de la voile rapide. S’étant mis d’accord sur les atouts du bac, ils rédigent une sorte de cahier des charges sur un coin de table. Le bateau devra bien marcher, s’échouer facilement, grâ­ce à un tirant d’eau très faible, tout en ayant une réelle capacité à remonter au vent. Il devra être stable et peu gîtard, et avoir un accès direct à la mer par l’arrière. Voilier, il devra aussi pouvoir être propulsé efficacement à l’aviron, à la godille, ou avec un hors-bord. Une personne seule devra pouvoir assu­rer sa mise à l’eau et son gréement. Les emménagements comprendront une petite cabine de rangement, deux ou trois person­nes devant pouvoir cabaner pour la nuit. Cette merveille devra tenir sur une remorque de moins de 750 kilos et être homologuée pour la navigation dans les eaux intérieu­res, voire la zone des 6 milles… Enfin, sa fabrication sera simple, économique et susceptible de générer des débouchés commerciaux pour les Chantiers Tramasset (stage de construction, vente en kit ou barre en main). Bref, le merle blanc !

La semaine suivante, Bertrand revient avec un dessin et une maquette. Si nos deux compères tombent d’accord sur le plan de voilure – une grand-voile au tiers bômée à bordure libre et un petit foc –, les avis sont beaucoup plus partagés pour la coque. Bertrand a conçu une sorte de bac à marotte aux lignes angulaires, avec le traditionnel pavois qui court jusqu’à l’arrière et une toute petite cabine à l’avant. Manu trouve cet avant-projet aux for­mes simplissimes un peu trop « spartia­te ».

Il voudrait que cela ressemble un peu plus à un bateau.

Bertrand propose bientôt une deuxième esquisse, un canot aux formes plus rondes, avec une jolie tonture, une cabine plus gran­de et dotée d’un petit hublot, somme toute plutôt classique. Du premier projet, Bertrand a conservé la dérive pivotante et le gouvernail articulé en un seul point, com­me un aviron sur sa dame de nage, le système traditionnel des bacs. Puis vient une troisième version, proche de la précédente, sauf pour la cabine dont la taille a été réduite, ce qui permet de positionner l’étambrai juste devant le rouf. L’étrave est un peu plus verticale mais le brion reste très doux.

Le plan définitif est très proche de ce troisième projet. Seul changement visible, l’é­trave est davantage rectiligne, une forme moins élégante mais imposée par le matériau de construction retenu : du contre-pla­qué. Le « minibac » mesure 5,50 mètres de long pour 1,80 mètre de large. Sa surface de voilure totalise 19 mètres carrés, dont 16 mètres carrés pour la voile au tiers bômée et 3 mè­tres carrés pour le foc. Des logiciels de concep­tion permettent de vérifier et d’affiner le trait, en plus de fournir des cotes d’une gran­de précision. Bertrand s’attaque alors au plan de char­pente, puis le bois est acheté tandis que les Chantiers Tramasset dégagent un espace pour accueillir la construction.

Aux beaux jours, on pose les outils pour naviguer

Fin 2011, Bertrand trace le plan à l’é­chelle 1. Puis le chantier est fabriqué en vue d’une construction coque à l’envers. À l’exception de l’étrave, taillée dans un plateau d’iroko de 5 centimètres d’épaisseur, toutes les autres pièces de charpente – jambettes, quille, lisses et renforts – sont façonnées dans des tasseaux et planches de pin des Landes. Le bordé est en contre-plaqué Marine de 9 millimètres d’épaisseur, comme les sept couples que l’on commence par fixer au chantier entre la contre-étrave et le tableau arrière. Une fois les couples lissés, on y encastre la quille, une pièce de 15 centimètres de large dans laquelle on a découpé la fente du puits de dérive. Ces couples sont ensuite renforcés sur tout leur périmètre par des tasseaux de 30 par 30 millimètres de section, dans lesquels seront vissés le bordé et le pont. Les lisses de bouchain et les quatre lisses de fond, de section 25 par 25 millimètres, sont ensuite encastrées dans les couples puis vissées et collées à l’époxy. Après quoi les couples, désormais bien rigides, sont ajourés à la scie cloche.

Les fonds sont posés longitudinalement depuis le tableau. À l’avant, les formes étant pincées, il faut border transversalement fau­te de pouvoir cintrer le contre-plaqué dans trois dimensions. Les deux virures latérales sont ensuite vissées et collées aux lisses de bouchain et aux lisses de plat-bord que l’on vient de mettre en place. La coque est alors stra­tifiée avec un tissu, avant d’être retournée.

Les jambettes, planchettes en pin de 14 cen­timètres de large et 2,5 centimètres d’épaisseur, sont fixées aux couples. Puis on élève le puits de dérive en contre-plaqué et en pin. Les fonds sont alors soigneusement recouverts d’une bonne couche de peinture et chaque maille remplie de polystyrène avant la pose du pont en contre-plaqué Marine de 5 millimètres d’épaisseur sur un réseau de lisses longitudinales encastrées dans les couples. Le pont sera également stratifié avec un tissu.

L’activité du chantier ralentit sérieusement à partir du mois de mai : c’est le début de la saison navigante, pas question pour nos amis de manquer un week-end de sortie sur un lac ou sur la Garonne ! Les travaux reprennent à la fin de l’été. Les hauts pavois sont présentés sur les jambettes puis le pontage avant et le rouf sont construits. Dessiné à l’œil, le rouf en contre-plaqué Marine de 5 millimètres est mis en forme sur de robustes épontilles fixées le long du puits de dérive. Enfin, on pose les lisses de pavois, particulièrement larges pour être confor­tables. Les finitions occuperont tout l’hiver : usinage du gouvernail, mise en peinture… Pour le choix des couleurs, on fait confiance­ au talent artistique de Ber­trand : la coque sera bleu clair, comme le toit du rouf, le pont, l’intérieur, les hiloires et les lisses seront ivoire. Chantal Pivert, des Voiles du bassin, spécialiste des Monotypes d’Arcachon, confectionne la garde-robe.

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Le Peychot se caractérise par sa grand-voile au tiers, une petite cabine, un cockpit spacieux et accueillant… et une grande originalité. Remarquez le safran articulé en un seul point. © Bertrand Warion/Emmanuel Buvat

Non seulement leur rêve s’est concrétisé, mais ils ont vu juste

En avril 2013, le bateau rejoint le jardin de Bertrand, qui s’occupe de son gréement et de son accastillage, l’idée étant là aussi de faire simple, pratique et efficace. Le mât – tenu par deux haubans et un étai –, la bôme et la vergue sont en pin verni. Les drisses passent par de simples réas en tête de mât. Les poulies sont en Céloron, Bertrand en possédant tout un stock.

Fin avril, Peychot tire ses premiers bords sur la Garonne. Et ses concepteurs sont en­thou­siastes. Non seulement leur rêve s’est concrétisé, mais ils semblent en plus qu’ils aient vu juste ! Le jour de l’Ascension, le pe­tit bac à peine étrenné est au Grau-du-Roi. Ce jour-là, les conditions sont un peu musclées dans le golfe d’Aigues-Mortes, avec un mistral de 15 à 20 nœuds qui lève un clapot court. La grand-voile arisée, cinq hommes à bord, dont Bertrand à la barre, Peychot dé­bouque le canal dans des gerbes d’écume. Le test est concluant. Bien qu’ima­giné pour les plans d’eau fermés et les fleu­ves, le minibac se comporte parfaitement dans ces conditions, gîtant modérément et témoignant d’une gran­de stabilité. La co­que ne tape pas et, au vire­ment, la relance est rapide.

Pour ma part, c’est sur la Garonne que je l’ai découvert, lors des fameuses Rencontres­ des bateaux en bois et autres instruments à vent organisées par les Chantiers Tramasset. Ce jour-là, la navigation est tranquille et fa­miliale. Peychot se révèle un bateau plaisant, sympathique et confor­table. Quatre ou cinq équipiers à bord ne se gênent pas. Ce bateau-là invite au farniente : pour se baigner, grâce au tableau arrière surbaissé, il suffit de se laisser glisser dans l’eau. On peut même naviguer les pieds au frais comme au bord d’une piscine, tout en rasant les ar­bres… On comprend mieux pourquoi Noémie, la fille de Bertrand, a sorti à son père : « Papa, tu vieillis ! »

À Sanguinet, c’est un tout autre genre de navigation qui m’attend. Tandis que Peychot est encore sur sa remorque, Bertrand et Manu gréent le mât, désormais monté sur jumelles, un système bien plus commode que l’étambrai initial où il fallait planter le pieu. La bôme, jugée trop souple, a elle aussi été remplacée par un espar plus rigide grâce à sa section en T.

Une fois Peychot dans son élément, et quand on a trouvé de l’eau à courir, je retrouve les mêmes sensations que sur un dériveur léger, la gîte en moins. Le bateau file, réagissant à la moindre sollicitation de Bertrand. Ce dernier barre le plus souvent debout, le timon entre les mollets, ce qui lui permet de régler facilement l’écoute, ou de se rouler une cigarette. « J’aime naviguer mou, précise-t-il, comme ça je garde de la puissance. »

Nous enchaînons les virements et le bateau se relance très bien dans cette brise bien établie. Il navigue à plat et l’équipage reste toujours au sec – plus tard dans la soirée, Bertrand m’invitera à naviguer sur Coulée Douce, son Monotype, et je serai trempé dès la première minute. Rien de tel à bord du minibac. Quand, le patron de Peychot me confie la barre, je la trouve à la fois dou­ce et vive. Ce voilier surprend par son équilibre ; avec 15 nœuds de vent, à la vitesse surface de 6 nœuds, la coque reste obstinément à plat et pourtant on sent la puissance de sa carène…

Depuis ses premiers bords, Peychot a été testé dans toutes les conditions et a montré que son cahier des charges a bien été respecté. Les amis qui ont suivi le projet n’ont guère de critiques à formuler. Seul Marc Shumacher, un copain qui a travaillé sur des voiliers de course au large comme le 60 pieds imoca Safran, trouve que le bateau « pousse » un peu d’eau. Ce à quoi Manu a répondu : « C’est un prototype, pas un violon. »

Un prototype plébiscité, car la famille s’agrandit. Un second exemplaire vient en effet d’être construit à Bordeaux dans le cadre d’un projet de l’association arpejeh et de l’école d’ergothérapie du chu visant à faire naviguer des personnes à mobilité réduite. Stable et spacieux – moyennant quelques aménagements –, Peychot est le voilier idéal pour ces dernières. Quant à Bertrand, il envisage aujourd’hui de construire­ un nouveau bac à marotte en contre-plaqué de coffrage collé au mastic… « Rira bien qui rira le dernier ! » Surtout, en juillet prochain, au Tourne, ne manquez pas les Rencontres des bateaux en bois et autres instruments à vent. Il devrait y avoir du nouveau sur la Garonne… 

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