Paul-Émile Pajot par lui-même

Revue N°281

Paul-émile pajot peintre pêcheurs
portrait commandé par Charles Rocheteau, patron de la barque Jeune Paulette, suite à une tempête essuyée le 9 mars 1927. Par chance, « elle put, sa grand-voile en lambeaux, rentrer au port dans une mer d’écume ». © musée de l’abbaye Saint-Croix, Les Sables-d’Olonne

par Xavier Mével

Avant d’être peintre, Paul-Émile Pajot (1873-1929) est pêcheur, comme son père – disparu en mer alors qu’il n’a que sept ans – et comme ses fils. S’il dessine des bateaux, c’est pour fausser compagnie à Dame Misère, ce dont témoigne son Journal récemment édité dans son intégralité par Alain Gérard. Cette chronique d’une vie besogneuse à la Chaume est le terreau où cet article puise sa sève.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Cest la vache enragée qui a fait de Pajot un artiste, ou plutôt un faiseur de « cadres ». À cet égard, la lecture de son Journal est édifiante. Voilà un homme qui aura passé sa vie à la gagner, en tirant parti de ses multiples talents. Il embarque à la pêche dès que l’occasion se présente, ratisse grèves et rochers quand il ne peut prendre la mer, essouffle son piano à bretelles dans les bals, peint les numéros d’immatriculation sur le pavois des chaloupes, noue des filets à la veillée, fait du porte-à-porte pour proposer aux marins maquettes ou portraits de leur bateau… « À chaque fois qu’il fait mauvais temps, écrit-il, le 4 mai 1900, je dessine chez nous et cela donne la main à élever mes petits garçons. Ils ne sauront jamais les veilles faites pour leur procurer tout ce dont ils ont besoin chaque jour. »

Paul-émile pajot peintre pêcheurs

Paul-Émile Pajot et son épouse devant la cour de leur maison, en 1929. Le peintre mourra quelques jours plus tard des suites d’une chute à cet endroit. © musée de l’abbaye Saint-Croix, Les Sables-d’Olonne

Au temps de son père déjà, la pêche nourrissait mal son homme. Paul Daniel Pierre Pajot, né en 1840 à la Chaume – le quartier des pêcheurs des Sables-d’Olonne –, est matelot sur la chaloupe Jeune Ernestine et fabrique des aiguilles à ramender pour compléter sa part de pêche. C’est qu’il doit assurer la pitance d’une nombreuse nichée. Marié à Victoire Ménaïde Pontoizeau en janvier 1873, il en aura cinq enfants. Léoni Paul Émile, né le 17 octobre 1873, est l’aîné de cette fratrie qui compte trois filles – Rosalina­, Ménaïde et Clara Zélica – et un garçon – Daniel –, petit dernier venu au monde en 1881, deux mois après que son père a péri en mer.

« Lorsque ma mère m’apprit que nous étions orphelins… »

Ce drame est le traumatisme fondateur de la personnalité de Paul-Émile Pajot – que ses proches appellent simplement Émile. Il y reviendra toute sa vie durant. Comment un enfant de sept ans sortirait-il indemne d’une telle tragédie ?

« Ils avaient été prévenus par les officiers du port, tous ces malheureux marins, raconte Pajot au début de son Journal. Il devait se déclarer une tempête du 27 au 29 janvier 1881. On était au 26. Les matelots disaient : “On aura peut-être le temps de donner un coup de drague, ou deux aussi, afin de soulager la famille”. Car il y avait une chaloupe […] qui avait fait une bonne vente, et ils voulaient tâcher de faire comme elle. Oh ! quelle nuit épouvantable…! Quelle horrible tempête…! Le vent était de la partie du Sud quand ils sortirent, et le temps était fort menaçant. La Jeune Ernestine était la première. Soixante ou quatre-vingts chaloupes les suivaient. […] Vers le milieu de la nuit, le vent souffla avec violence. Les dernières chaloupes sorties retournèrent au port, mais les premières étaient rendues loin. Beaucoup d’entre elles avaient jeté leur filet dehors. Oh ! combien devaient-ils, ces pauvres gens, en avoir du regret. […] Oh ! cette nuit, je ne l’oublierai jamais. Ma mère s’était levée de bonne heure et était descendue sur le quai avec des voisines, malgré la tempête.

« Vers le point du jour je me levai à mon tour, je m’habillai vivement et rassurai mes sœurs qui pleuraient de peur de l’orage. Je les réconfortai par de bonnes paroles, et finis par les consoler un peu. Puis je courus sur le quai à mon tour, quand elles eurent déjeuné. Oh ! quel horrible spectacle s’offrit à ma vue. Sur la plage, six chaloupes gisaient, échouées, brisées ! Où étaient leurs équipages ? Plus loin sur la côte se voyaient d’autres débris de toutes sortes : voiles en lambeaux, avirons, mâts, couvertures, bottes, vêtements cirés, cadavres. Tout était là pêle-mêle, dans un chaos indescriptible. Ah ! la main divine s’était par trop appesantie sur ces pauvres infortunés, morts en victimes du devoir, en héros du travail. Quel désespoir pour toutes ces pauvres femmes ! Quels cris déchirants, quand l’une reconnaissait son mari ; l’autre son père ; celle-là son frère. La plupart de ces martyrs étaient en lambeaux. La mer, dans sa violence, les avait si brutalement jetés sur les roches, qu’ils n’étaient plus reconnaissables. Quels sanglots s’échappèrent de ma poitrine lorsque ma mère, en me serrant contre elle, m’apprit que nous étions orphelins… »

Selon Alain Gérard, qui a établi l’édition intégrale du Journal de Pajot, cette nuit-là une soixantaine de chaloupes, sur les cent dix-huit que comptait alors le port des Sables, avaient pris la mer. Douze bateaux se perdront dans cette tempête, faisant cinquante-deux victimes – dont trente et un disparus, comme le père de Pajot dont le corps ne sera jamais retrouvé –, vingt-huit veuves et soixante-neuf orphelins. Perdue corps et biens, la Jeune Ernestine était armée par huit hommes.

Le martyre du mousse souffre-douleur des patrons

À vingt-huit ans, la mère d’Émile se retrouve seule avec quatre enfants en bas âge à élever, plus un cinquième à naître. « Nous tombâmes dans une profonde mi­sère, écrit Pajot, car ma mère tomba gravement malade. […] Nous faillîmes la perdre. Mais Dieu ne le voulut pas. Combien au­rions-nous été à plaindre ! Mais la bonté des voisines et les secours promptement organisés, nous permirent de vivre malgré ce malheur irréparable. »

À douze ans, Émile quitte l’école publique pour embarquer sur le canot sardinier Beauséjour. Il suivra néanmoins les cours du soir de son instituteur pour passer son certificat d’études. Son apprentissage maritime est un vrai chemin de croix : « Oh ! comme je souffrais du mal de mer. Je vomissais jusqu’au sang. […] Il y avait des moments où j’appelais la mort, pour me délivrer de mes souffrances. » À cela s’ajoute la violence ordinaire du bord.

Paul-émile pajot peintre pêcheurs

Quelques-uns des canots sardiniers à bord desquels Pajot a embarqué dans sa jeunesse. De gauche à droite : Jupiter, Jeune Théodule, Volonté de Dieu, Beauséjour et Espoir. © musée de l’abbaye Saint-Croix, Les Sables-d’Olonne

Le patron du bien mal nommé Beauséjour n’est pas un tendre. Le mousse se fait souvent morigéner et pleuvent alors les « coups immérités ». Il en a l’habitude, ses maîtres d’école aussi avaient la main lourde : coups de règle sur les doigts, humiliations en tout genre – comme « lécher la place [le sol] de l’école pendant cinq minutes » – sont le lot de tous les écoliers de l’époque. De là à passer ses nerfs sur le dos d’un mousse…

Un jour, au mouillage de l’île d’Yeu, Émile, resté seul à bord, mène le canot auprès des matelots qui l’ont hélé depuis le quai, ce qui oblige le patron à faire le tour du port à pied. En représailles, ce dernier lui lance une cruche d’eau qui se brise sur ses reins. « Je m’en suis ressenti longtemps, raconte Émile, et même aujourd’hui je ne peux rester longtemps baissé. » Une autre fois, alors que le mousse jette de la rogue pour attirer la sardine et que le filet s’engage, le patron, furibard, le brutalise encore : « Il m’empoigna par le côté et me lança sur le banc de la pompe du canot. Je frappai mon côté droit si rudement fort sur le banc que la respiration me manqua. Puis je ne m’aperçus plus de rien, car j’étais évanoui. Magnanime, Émile évoque dans son Journal un « homme qui avait pourtant bon cœur, mais qui était trop vif ».

Il recherche néanmoins un autre embarquement et, après un an et demi sur le Beauséjour, il se fait enrôler sur l’Espoir, « un grand canot de 22 pieds » patronné par « un excellent homme ». Deux campagnes plus tard, il passe à bord du Nérée, « un joli petit bateau ponté, gréé en dundée », dont le patron, hélas ! est « méchant à l’excès ». Une nuit que le mousse, profondément endormi à bord, n’a pas entendu l’équipage l’appeler depuis la terre, il se fait tabasser par cet homme « d’une force herculéenne » : « Saisissant son sabot, il me cassa le nez, me mordit dans le cou et, à coups de pieds et de poings, il m’assomma. […] Le matelot Charrier ne pouvait réussir à étancher le sang qui me sortait par le nez et, comme le patron voulait encore me frapper, le matelot s’arma d’un montant de fer qui servait pour le treuil et, me faisant un rempart de son corps, il en menaça le patron, qui recula. La bête était domptée. »

De retour à la maison, ses vêtements ma­culés de sang, Émile en dit la cause à sa mère, qui veut dénoncer l’agresseur. Mais l’enfant l’en dissuade, craignant que son patron ne se venge sur son épouse, « la pauvre­ Antonia, une femme très bonne pour moi ». Outre la violence des patrons, le mousse endure aussi celle du bateau : « Un jour je fus blessé au côté gauche par la vergue du grand hunier, l’itague ayant cassé et l’écoute aussi, la vergue vint à pic et me coucha sur le pont ». Pajot persiste néanmoins, passant d’une chaloupe à l’autre au fil des campagnes : Jupiter, Jeune Théodule, Yvonne, Volonté de Dieu… Que pouvait-il faire d’autre ?

 

Paul-émile pajot peintre pêcheurs

« J’embarquai à bord du Nérée, un joli petit bateau ponté, gréé en dundée, commandé par […] un vaillant marin, mais qui était méchant à l’excès. » © musée de l’abbaye Saint-Croix, Les Sables-d’Olonne

« Voilà notre dundée,bien nommé Fleur du Jour »

Il a pourtant d’autres cordes à son arc. Vers dix-sept ans, il lui arrive de déclamer des poésies et de pousser la chansonnette à la demande de ses camarades. L’ayant ainsi entendu se produire à l’hôtel du Bosquet, le responsable d’une troupe de théâtre de passage aux Sables lui propose de le suivre en lui promettant de l’initier à l’art dramatique. Bien sûr, il décline l’invite, ne pouvant envisager de priver sa mère de son soutien. D’autant que la famille s’est encore agrandie, Ménaïde Pajot ayant donné naissance à trois enfants naturels : Georges, Étiennette­ Émilie – décédée du croup à quatorze mois – et Étiennette Rose.

À vingt ans, Émile renonce pourtant au sursis qui lui est accordé en tant que soutien de famille. Il s’engage dans « le métier de militaire, avec la ferme intention d’y rester ». Espoir vite déçu, car après six mois au dépôt des équipements de la flotte de Rochefort, le postulant se fait réformer en raison de sa vue défaillante. Retour à la pêche, notamment à bord de la chaloupe Jean Madeleine et du dundée Fleur du jour, unité qui lui inspire une charmante ritournelle : « Qu’il est coquet, quand la brise l’incline / S’élançant sur les flots, voguant avec amour / Conduit tout doucement par une main divine, / Voilà notre dundée, bien nommé Fleur du jour! »

Le 25 novembre 1896, Émile épouse Dalie Marie Angélina Merlen, une voisine qu’il fréquente de longue date. « C’était une forte et belle jeune fille. De grands yeux bleus, ombragés de cils noirs comme du jais, donnaient à sa figure un charmant contraste. Sa bouche, toujours rieuse, laissait voir trente-deux perles fines montées sur un écrin de velours rouge. » Bien que l’acte précise qu’il s’agit d’un « mariage entre indigents », la noce rassemble une nombreuse parentèle : « On s’amusa comme il faut, sans qu’il y ait une ombre de discorde ». Dès le lendemain, les mêmes convives assistent au mariage de Rosalina, la sœur d’Émile. « On fit la fête pendant huit jours sans discontinuer », conclut Pajot.

De cette union naîtront sept enfants dont une seule fille. C’est pour assumer son rôle de pater familias que le pêcheur se met à dessiner des portraits de bateaux. La première mention de cette activité annexe dans son Journal est datée du 4 mai 1900 : « J’ai dessiné ce tantôt le bateau à Oscar Viaud, la Marguerite, recevant un énorme coup de mer qui la fait chavirer. Cela fait un beau tableau que j’ai vendu 8 francs. » À l’époque, cette somme correspond à peu près à quatre­ jours de salaire d’un ouvrier agricole.

Assommé par l’itague de grand-voile dans le golfe de Gascogne

Quand il en a le loisir, Pajot se plaît aussi à trousser des vers inspirés par l’actualité maritime. C’est ainsi qu’après le naufrage du vapeur Daniel Fricaud, le 29 septembre 1898, dont les dix passagers et les quatre hommes d’équipage seront secourus par les marins de l’Amiral Jacquinot, Émile publie une longue complainte dans le Journal des Sables. Ce quotidien le présente comme « un brave père de famille », et regrette que ce « chansonnier chaumois n’ait pu suivre sa vocation ». Car en dépit de ses talents artistiques, c’est encore de la pêche qu’il tire l’essentiel de ses revenus… à ses risques et périls.

Le 7 avril 1898, à bord de la petite chaloupe Flore, il croit sa dernière heure arrivée : « Un épouvantable coup de mer faillit­ nous perdre dans le pertuis d’Antioche­. Nous venions au grand largue et le matelot de barre ne faisait pas attention. La mer était grosse et se creusait davantage, par suite du jusant. On reçut le coup de mer par la hanche, bâbord arrière. Le matelot larguant la barre, la chaloupe vint du lof et finalement chavira. Les voiles étaient à plat sur l’eau, le petit canot était dans la misaine, le train dehors, et la chaloupe remplissait. […] Mais quand le lest vint à manquer, brisant les traverses, les glacières, les barriques et les cabanes, ce fut pire. Je pensai en deux secondes à tous mes amis, mes parents, et à ceux que je laissais à la maison. Mais l’heure n’était pas encore venue. Dans un renvoi, la chaloupe se redressa. »

Deux ans plus tard, le 13 août 1900, lors d’une campagne de thon dans le golfe de Gascogne à bord de la Parthénaute, Émile est à nouveau victime d’un accident : « Je me trouvais à couvrir le thon d’une toile, quand l’itague de grand-voile, se rompant, vint s’abattre sur moi. Je sentis que ma tête était écrasée. Je tombai sans jeter un cri. » Le visage en sang, le genou abîmé, les deux épaules luxées, le blessé perd connaissance et se réveille en invoquant sa mère… oubliant ses femme et enfants. Comme le vent est insuffisant pour faire route terre, Émile est alité dans la cale, la fièvre ne rendant les armes qu’au bout d’une semaine.

À ce régime-là, la santé du pêcheur ne tarde pas à se dégrader. Sa vue baisse tant qu’il doit bientôt chausser des « conserves » – qu’il appelle aussi ses « loupes » – et ne peut plus guère pêcher la nuit, ce qui réduit ses opportunités d’embarquement. Il se rabat peu à peu sur les petites pêches de jour. Quand les enrôlements se raréfient, il prend son propre canot pour poser des lignes de fond et traquer le congre ou l’anguille. À l’occasion, il emprunte aussi des filets pour pêcher la sardine. Il arpente également l’estran en quête de sa provende, glanant les fruits de mer, mais aussi les os de seiche et les bouts de liège pour la revente.

« Je faisais danser les jeunes gens au bal des Oiseaux »

Parallèlement, il développe ses activités artistiques. « Un beau jour, je descendis sur le quai de la Chaume. Je vis un beau navire entrer au port. Je fis route sur le bassin et je parlai au capitaine, lui demandant s’il voulait que je lui reproduise son navire sur un tableau. Il me dit oui et, au lieu d’en faire un, il m’en fit faire six, ce qui contenta bien ma femme car ma famille avait augmenté. » Vercingétorix, le quatrième fils du peintre, est né en 1904. Pajot tire également profit de son talent d’accordéoniste : « Tous les dimanches, je faisais danser les jeunes gens au bal des Oiseaux […] sur le quai de la Chaume. Beaucoup de monde y venait car j’amusais bien la jeunesse. »

En 1900, son goût de l’écriture et du dessin le conduit à rédiger un Journal illustré. L’ensemble sera constitué de cinq grands cahiers conservés dans une boîte gainée de cuir. Après y avoir résumé son enfance, le diariste écrit au jour le jour tous les détails de sa vie quotidienne : le temps qu’il fait, les soucis de santé, les événements familiaux, les tableaux vendus, les campagnes de pêche…

Durant l’hiver 1911, il embarque pour la première fois sur un bateau à moteur de Saint-Gilles, le Vainqueur des Jaloux : « Ne gagnant pas grand-chose dans mon canot, j’y fus, mais j’eus du regret par la suite de m’être aventuré là-dedans. Nous pêchions à peu près, et nous ne fournissions pas à pêcher pour payer l’huile et tout le fourbi qu’il fallait pour le moteur. » Pajot dé­couvre à cette occasion les dangers de ce mode de propulsion : « Un jour […] passant trop près de la bouée des Chardonnières, notre hélice engagea dans un orin de casier à homard, et fit faire trente-six tours autour du moyeu. Le moteur s’arrêta, et nous étions à toucher les brisants. On mouilla l’ancre. […] On resta là jusqu’au lendemain matin et, le jour venu, on fut à la Cotinière pour dégager l’arbre de couche. »

« La France éclairant le monde d’un sublime flambeau »

Le Journal relate aussi les événements maritimes, les mouvements des navires, les naufrages… Enfin Pajot commente l’actualité nationale et internationale. Ses jugements à l’emporte-pièce reflètent généralement l’opinion véhiculée par la presse populaire de son temps, comme Le Petit Journal, quotidien volontiers na­tio­na­liste et belliciste. Ainsi, en 1907, au début de la « pacification » du Maroc, Pajot approuve-t-il le bombardement de Casablanca – au moins mille cinq cents victimes – suite au lynchage de neuf Européens par « les hordes de ces tribus barbares ».

Paul-émile pajot peintre pêcheurs

Deux pages extraites du premier cahier de Pajot. Le diariste y relate la noyade de son ancien mousse, le matelot Pontoizeau : « Il a fallu qu’il se noie là sous les yeux des spectateurs épouvantés, à toucher la côte, près des Pois, sous le sémaphore de la Chaume. » Il raconte aussi avoir pris dans son filet une matte de taires (raies pastenague). Enfin, il évoque le personnage de Garibaldi à l’occasion de l’inauguration de sa statue par le président Fallières, le 13 juillet 1907. © musée de l’abbaye Saint-Croix, Les Sables-d’Olonne

À la veille de la Grande Guerre, il cite Mme de Thèbes, célèbre voyante dont il a lu les prophéties dans son Petit Journal : « C’est l’année des espoirs grandioses, c’est l’unanime élan d’un peuple vers les cimes, c’est la marche en avant d’une race immortelle qui s’est recueillie dans le doute et le désespoir, comme Job sur son fumier, et qui voit enfin luire au ciel de sa destinée, l’heure magnifique de sa délivrance. […] La France est marquée pour un rôle glorieux et sublime. Si elle doit tirer son glaive hors du fourreau, […] elle verra les victoires, qui naguère lui furent fidèles, se grouper de nouveau dans les plis des drapeaux tri­co­lores. »

Pajot vivra toute la guerre par procuration, exaltant l’héroïsme des poilus, stigmatisant l’ennemi : « J’ai l’espoir de voir un jour, à mon grand contentement ainsi qu’à celui de l’humanité tout entière, les Boches maudits, vaincus par les alliés de la justice et du droit, demander à Dieu pardon de leurs forfaits, de leurs crimes hideux, de toutes leurs actions infâmes, […] pendant que la France, champion de la liberté, grandira dans l’estime des peuples en éclairant le monde d’un sublime flambeau. » En bon « soldat de l’arrière », Pajot salue l’incorporation des jeunes conscrits, galvanisant « ces fils aimants et dévoués qui s’offrent à faire un rempart de leurs poitrines d’adolescents ». À coups de vers vengeurs, il fustige les défaitistes : « Taisez-vous tous, les corbeaux de l’arrière / Qui, pour distraire un peu les ennuis du repos / Croassez, en tournant autour de la carrière / Où les aigles du front se battent en héros… » Ses dessins célèbrent pareillement les poilus : plus de la moitié des illustrations du Journal concerne la guerre 14.

À la Chaume, la vie tourne au ralenti. « La misère commence à se faire sentir, écrit le diariste. Nous ne faisons souvent qu’un repas par jour. […] Il ne reste bientôt plus d’hommes valides au pays. […] Presque tous les bateaux sont désarmés. Ceux qui na­viguent sont armés par des vieux de cinquante ans et plus, et des mousses. » Émile n’a que quarante ans, mais sa mauvaise condition physique et surtout sa vue défaillante lui valent d’obtenir sa « retraite proportionnelle », après vingt-quatre ans de navigation. L’année suivante, son épouse accouche d’un septième enfant, sixième garçon baptisé Garibaldi.

« Quelle race maudite ! Quand donc la verrai-je anéantie ? »

Aux dangers de la mer s’ajoutent désormais ceux de la guerre. Pajot tient la chronique des navires coulés et s’indigne de la rouerie des Allemands dont les mines imitent les bouées : « Quelle race maudite ! Quand donc la verrai-je anéantie jusqu’au dernier rejeton ? » La famille du peintre n’est pas épargnée. Son frère Georges, matelot à bord de la Boudeuse, meurt en Italie des suites d’une « pneumonie imputable au service ». Son neveu Albert décède à bord du vapeur charbonnier Longwy, coulé par une torpille. Son fils aîné, Paul-André, est mobilisé. Ses trois autres garçons en âge de travailler – Théodore, Léoni et Vercingétorix – sont embarqués à la pêche.

« Nous sommes à présent à la ration de pain, 300 gram–mes par personne, écrit Pajot le 6 avril 1918. C’est peu. Nous crevons littéralement de faim. » Le 9 juillet, la famille se réjouit que sa « pauvre chèvre Cocotte » ait mis bas deux chevreaux, un mâle et une femelle. Le 25 août, le petit bouc est sacrifié et le lendemain soir, il figure au menu d’un dîner familial réunissant vingt per­sonnes.

Paul-émile pajot peintre pêcheurs

La moitié des illustrations du Journal de Pajot a trait à la Première Guerre mondiale. Il s’intéresse particulièrement aux événements maritimes et aux drames occasionnés par les sous-marins allemands. © musée de l’abbaye Saint-Croix, Les Sables-d’Olonne

L’armistice signé, la Chaume respire, même s’il faut encore subir les séquelles du conflit… « Avant-hier, écrit Pajot le 23 février 1919, une mine dérivante est venue exploser près de la plage des Sables-d’Olonne. J’étais à faire un tableau dans le moment. L’explosion fut si forte que toute la maison en a tremblé. »

Tandis que s’apaisent les foudres de Mars, c’est Neptune qui se fâche : « Un immense malheur vient encore de fondre sur ma famille. Mes deux beaux-frères […] sont perdus en mer avec tout l’équipage [de la chaloupe Aigue-Marine]. Voilà mes deux sœurs [Rosalina et Zélica], comme ma mère, veuves de marins perdus en mer. […] Et rien, pas la moindre épave ! Comment cela est-il arrivé ? Nul à la Chaume ne le sait ! » Peu après, Pajot révèle que la chaloupe a été abordée par la Marianne, une goélette de La Rochelle, qui a fui après l’accident, ce qui vaudra à ses capitaine et armateur d’être poursuivis en justice et condamnés.

La vie reprend son cours. Le 16 avril 1919, sa queue ayant été « coupée en deux par une hélice de navire », une baleine de 20 mètres et 70 tonnes s’échoue à La Barre-de-Monts. « Elle a été vendue 5 000 francs à la maison Archimbaud, de La Rochelle, pour être traitée industriellement, précise le diariste. Plus de quinze mille personnes sont venues voir le cétacé. » Le 26 septembre de la même année, une tortue géante est pêchée par une barque chaumoise. « Elle pèse 400 kilos et mesure près de 2,50 mètres. Elle a été exposée au jardin public. J’ai été la voir avec Léoni. »

L’année 1920 commence mal. Le 11 janvier, le paquebot Afrique fait naufrage sur le plateau de Rochebonne. « Léoni vient d’arriver à la maison, rapporte Pajot. Il est rentré hier au soir, pendant que j’étais à la pêche. Il avait à son bord le cadavre d’un missionnaire. […] Cela fait peur à voir. La côte vendéenne est couverte de cadavres. Bon nombre de bateaux en ont rapporté. »

Les enfants sont à la pêche ou sous les drapeaux. Le père tire le diable par la queue. Le pain, quand il y en a, « n’est même pas bon pour les bêtes ». Et le petit cheptel caprin et aviaire élevé par les Pajot se réduit en peau de chagrin : « Nous avons encore eu le malheur de perdre notre beau petit bouc Bibi. On l’a trouvé étranglé dans un champ où il était à paître. Quelqu’un ou bien un chien lui aura fait peur, sans doute. Nous n’avons vraiment pas de chance, depuis quelque temps. Dans un mois, nous [avons perdu] six oies, six poulets, deux chats et notre bouc. Il y a sûrement quelqu’un qui nous en veut, mais qui ? »

Quand il n’arpente pas les grèves à la recherche de tout ce qui se mange ou se monnaye, Pajot dessine à tire-larigot. En deux mois (mars et avril 1920), il a fait trente-six portraits de bateaux, dont plusieurs séries : « Il y a quinze jours, écrit-il le 25 mars 1921, j’ai fait six fois le Providence d’Étel, et cinq fois le Suisse, d’Étel aussi ». Alors qu’à l’époque il touche 399 francs d’Invalides, il vend quatre tableaux 110 francs et une maquette – celle du croiseur Primauguet – 275 francs.

Paul-émile pajot peintre pêcheurs

Cette œuvre d’une qualité esthétique exceptionnelle, représentant un dundée thonier grésillon roulé par une déferlante, fut exposée à Paris en 1925 et acquise par un particulier qui n’était autre que le conservateur du musée des Beaux-Arts d’Anvers. © musée de l’abbaye Saint-Croix, Les Sables-d’Olonne

Perçu à Paris comme le Douanier Rousseau vendéen

Le 22 octobre 1922, son fils aîné, Paul-André, épouse une poissonnière des Sables : « On fit une belle petite noce. Nous étions quarante-quatre personnes, ce qui était déjà bien beau pour des pauvres gens. » Après ces agapes, le peintre se remet au travail, car il doit aider sa femme à confectionner « des chaluts pour Les Sables » et surtout, il a « huit tableaux de commandés pour Paris ». Deux ans plus tôt, il a fait la connaissance d’Albert Marquet (1875-1947), en villégiature aux Sables. Et le peintre postimpressionniste l’a présenté à quelques amis, dont le critique d’art Charles Fegdal. Pajot reproduit dans son Journal l’article que ce dernier lui a consacré dans la Revue Contemporaine : « Il est grand, presque chauve, ses oreilles sont ornées de petits anneaux d’or, son regard est vif derrière ses verres de lunettes. […] Nous entrons dans la demeure de Pajot : terre battue, poêle à demi rouillé dans une large cheminée, plafond à poutres apparentes, murs à la chaux où des filets sont accrochés, une vieille commode sur laquelle, entre une Vierge et un accordéon, auprès de photos et de tasses en grosse porcelaine, se trouvent comme en cale sèche de magnifiques bateaux minuscules… »

Paul-émile pajot peintre pêcheurs

En novembre 1913, le diariste conclut par ce dessin en pleine page la première partie de son journal. © musée de l’abbaye Saint-Croix, Les Sables-d’Olonne

Pajot, qui ne s’est jamais considéré que comme un fabricant de « cadres », est bientôt tenu à Paris pour une sorte de Douanier Rousseau vendéen. « Il ne peint pas de bateaux pour les gens qui aiment la peinture, mais il est un peintre pour gens qui aiment les bateaux », écrit Jean Cocteau dans le catalogue consacré à son exposition à la galerie Lœb, en 1925. Le Chaumois ne jouira pas longtemps de cette tardive notoriété. Il décède deux ans plus tard, le 22 janvier 1929, des suites d’une chute dans sa cour. Il avait cinquante-cinq ans. 

Bibliographie : Mes aventures, journal inédit de Paul-Émile Pajot (1873-1929), marin pêcheur et peintre de bateaux, établi et présenté par Alain Gérard, éd. du Centre vendéen de recherches historiques.

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