Patrick Schnepp : chevalier des causes (é)perdues

Revue N°243

vue du pont d'un bateau en bois
Les yachts classiques et la frégate météo France i célèbrent la réunion des marins professionnels et des plaisanciers au sein du musée maritime de La Rochelle. © Odile Boyé-Carrée

Par Sandrine Pierrefeu – Depuis la fin des années soixante-dix, Patrick Schnepp bataille pour sauver navires, outils et savoirs maritimes. Avec pugnacité, culot et tendresse, le créateur du musée maritime de La Rochelle continue son combat de « Robin des Ports ».

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Les drapeaux flottent autour du bassin des Chalutiers de La Rochelle, où se trouve assemblée une flottille à la Prévert : une frégate météo désarmée, un ancien remorqueur, le chalutier pêche arrière Angoumois, un canot de sauvetage, le Joshua de Bernard Moitessier, une soixantaine de yachts classiques, dont quelques plans Fife. Dans le fond du bassin – « qui a failli être rebaptisé quand le port de pêche a été déplacé sur le site de La Pallice, en 1994 », tonne Patrick Schnepp–, au pied du chariot élévateur désaffecté, des charpentiers restaurent le Manuel Joël, un chalutier pêche latérale de 1954. De l’autre côté du quai, l’ancien harenguier Notre-Dame des Flots se remet de son énième tour du monde. À trois pas, dans un coin de l’Encan – l’ancienne criée, elle aussi sauvée in extremis, une trentaine de bénévoles des Amis du musée maritime poncent, polissent et réparent les annexes et autres embarcations offertes au musée, tandis qu’à l’étage, Serge Robigo met la main aux maquettes de la prochaine exposition et que des écoliers apprennent le « grand métier » par le menu en visitant l’Angoumois de pont en combles. À la barre de cette arche de Noé, depuis le tout début, en 1987 : Patrick Schnepp. Longue silhouette presque élastique, un bonnet siglé « Dockers de Brest » vissé sur la tête, celui que beaucoup ici surnomment « l’Amiral » déambule, serre des mains, claque des bises, encourage, remercie ou salue avec chaleur, amitié et respect. Il les aime, ces gens de mer. Ces hommes et ces femmes « courage ». Tous. Les vieux marins et les anciens pêcheurs, qui viennent donner un coup de main ou aider les guides à peaufiner leur visite ; les apprentis recrutés par les deux chantiers bois dopés par le musée ; les employés du port, les marins, les copains. Tous. Sauf ceux que sa ténacité de brise-glace dérange ou agace. Et encore. Il s’en accommode ou s’en moque, selon les bâtons que les fâcheux lui mettent dans les roues, sans jamais cesser de rire et de croiser le fer. Gentleman éhonté, pirate toujours paré pour la fête, il louvoie, faisant avancer, vaille que vaille, équipages et projets.

«Fais toujours ce que ta conscience te dicte»

« Il y a deux choses importantes dans la vie, expliquait Patrick, voici quelques années, à sa fille de sept ans. Fais toujours ce que ta conscience te dicte. Et si ta conscience est en désaccord avec la loi, débrouille-toi pour ne pas te faire prendre. » Mélusine a grandi. Elle se souvient parfaitement de la leçon de désobéissance civile de son inclassable, indomptable père. « La transgression, c’est fondamental pour créer », affirme ce grand gamin de soixante-quatre ans, élevé entre Saint-Brieuc, Paris et Le Golfe-Juan dans la mythologie des gens de mer.

Portrait photo de Patrick Schnepp

Patrick Schnepp lors de l’opération Alors raconte, en 2011. © J-F. Combes

Très tôt Patrick comprend qu’il faudra sortir du rang pour survivre à un monde dont les valeurs – solidarité, humilité, savoir-faire et bonne chère – lui semblent grignotées par la frime et le fric. Pour conserver au monde sa poésie, son humour et… ses bateaux, il montre les dents, tape du poing et désobéit. « Un jour, un type m’a dit : “Dans la vie, soit on se soumet, soit on se démet”. Je lui ai répondu : “Non, il y a une troisième voie : on résiste !” » répète-t-il en tirant sur une fine cigarette de cardiaque non repenti.

Il lui en a fallu de l’endurance et du bagou pour en arriver à ce bouquet de miraculés des eaux. « La création du musée n’a pas été un chemin pavé de roses, euphémise-t-il. Quand cette histoire a commencé, il y a plus de vingt-cinq ans, personne ne donnait cher de notre idée de sauver des navires déclassés. À l’époque, on cassait tout : les vieux quais, les entrepôts, les cales. Et les bateaux ! À tour de bras. Déjà, au début des années soixante-dix, quand j’avais rejoint l’école des Glénans, à Penfret, on se chauffait avec les carcasses des anciens dundées thoniers. Je me disais qu’il y avait mieux à faire avec ces coques parfaites. Quand je suis arrivé à La Rochelle, quelques années plus tard, la curée continuait. La drague à vapeur de 1909 était encore en service. On aurait dit un navire sorti d’un roman de Jules Verne : elle “papillonnait” – travaillant sur six ancresÊ– dans le port, ses chaînes de godets crissant et geignant, sa trompe résonnant sur les remparts. Ils voulaient l’arrêter et l’envoyer mourir quelque part, cette merveille ! Du coup, à quelques-uns, nous avons créé deux associations : une pour sauver le train de drague TD6, l’autre pour fonder les bases d’un musée maritime à La Rochelle. »

Pour lancer le projet, Michel Crépeau, alors maire de la ville, propose à l’association la gestion de la tour Saint-Nicolas pour une année, ainsi que le versement de la moitié des droits d’entrée supplémentaires générés par cette nouvelle gérance. L’association promet d’y installer une exposition sur la lutte contre l’envasement dans les ports et chenaux rochelais. « Nous n’avons jamais eu vocation à être universels. Nous voulions ancrer le musée dans l’histoire particulière de la région. Nous nous intéressions à ce qui s’est passé ici en matière maritime : infrastructures, bateaux, construction navale, vie et culture portuaires. Nous voulions zoomer sur ce port, ses métiers, ses gens, ses gestes, ses chantiers, ses rythmes, ses bruits, ses saisons, son parler. Je suis persuadé que le particulier renseigne sur l’universel. »

«Tôt ou tard, le vent finit par tourner »

Restait à produire l’expo. « Je me suis dégotté des papiers bidons pour aller photographier les archives du Génie militaire à Vincennes : des plans très précis y montrent l’évolution des fortifications et des digues de La Rochelle. C’était la première fois qu’une exposition était dédiée à l’histoire maritime locale. Pourtant, La Rochelle est un très grand port ; il était même le second pour la traite, après Nantes, mais qui le savait ? »

mise à l'eau d'un bateau

Désarmée par l’Administration, la frégate météo France I fait son entrée à La Rochelle en 1988. © Ville de La Rochelle/cl Guy Gentil

L’exposition attire un monde fou. En un an, le nombre de visiteurs de la tour Saint-Nicolas passe de neuf mille à vingt-sept mille. Ce galop d’essai dote l’association d’un trésor de guerre et lui permet de se forger une réputation solide auprès des mécènes et des dirigeants de collectivités territoriales, ainsi qu’une notoriété de cœur auprès du public… qui espère une suite.

Quelques mois plus tard, la Ville se porte acquéreur de la frégate météo France I et en confie la restauration aux Amis du musée maritime. Patrick entend faire classer ce bâtiment ainsi que la drague Monuments historiques, afin d’assurer leur avenir et de lever des fonds pour les restaurer. « Pas simple d’intégrer des bateaux dans les sacro-saintes listes du ministère de la Culture à l’époque », se souvient-il. D’autant que ce président d’association atypique n’a ni les diplômes, ni le ton des conservateurs patentés des musées français. Il lui faut parfois mettre le pied dans la porte pour être pris au sérieux et faire entendre ses raisons. « Je me suis toujours inspiré de la voile pour avancer : tôt ou tard, le vent finit par tourner et par t’amener là où tu veux aller. En attendant, il faut se mettre à la cape jusqu’à ce que le grain passe, tirer des bords, jouer avec les vents con-traires, ou simplement prendre son mal en patience. Quand le temps devient favorable, tu envoies toute la toile et tu fonces. »

Conseillé par l’amiral – le vrai– François Bellec et par Hervé Gloux, du musée de la Pêche de Concarneau, soutenu par Michel Crépeau, épaulé par un groupe d’entrepreneurs rochelais séduits par ses chimères, Patrick pousse ses pions. Quand les dossiers traînent, il peint, écrit : « Ce sont des pistes qui m’éclairent ou m’amusent quand je dois me mettre à la cape. En attendant les autorisations et les budgets, j’ai commencé à travailler sur France I. Tout seul, avec un marteau à piquer. Ça intriguait les gens de me voir bosser sur cette immense coque délabrée. Ils s’arrêtaient, me demandaient ce que je faisais et s’ils pouvaient m’aider. Je leur expliquais et leur montrais le tas de marteaux qui attendait des bras. » Patrick vient alors de quitter les parcs à huîtres de Fouras ; il s’était fait ostréiculteur après avoir été tour à tour dessinateur de mode, intermittent du spectacle, ouvrier, aventurier, commerçant… Il se consacre donc à temps plein au projet et obtient de la Direction départementale du travail l’autorisation d’embaucher quarante tuc (emplois aidés au titre des travaux d’utilité collective). La première entreprise de réinsertion rochelaise voit ainsi le jour et les quarante jeunes sont formés, chouchoutés et soutenus par la troupe entourant cet entêté de Schnepp.

Bientôt, la frégate reprend de l’allure. Après un passage en cale sèche, le 19 juin 1988, France i, fringante et pavoisée, revient dans le port de La Rochelle où elle devient le premier navire du musée et sa salle d’exposition. L’Aide enseignant Saint-Gilles, remorqueur portuaire et de haute mer construit en 1958, rejoint la collection en 1989, suivi, en 1991, de la drague à vapeur, qui échappe ainsi aux chalumeaux. Agacés de se voir barboter ces énormes marchés, les démolisseurs décident de toucher deux mots au trublion. Ils le convoquent dans l’ancienne base de sous-marins : « Un décor à la Indiana Jones, pour m’intimider », souligne l’intéressé. Patrick connaît ses classiques. Il a lu Kessel, Monfreid, Conrad, passé quelques années d’aventure en Afrique et « fait 68 » au plus vif des événements. L’affaire se règle donc entre hommes : bras de fer et match d’intimidation ; coup de charme et coup de gnole. Les ferrailleurs se laissent convaincre et deviennent copains, voire, complices du musée : « Tu vois cette balise, là ? Ce sont eux qui me l’ont offerte. »

Après le sauvetage de Joshua, le musée s’ouvre à la plaisance

Accoudé au bastingage de France i, Patrick s’interrompt pour admirer les bateaux sous le soleil. Les silhouettes se détachent des quais et s’alignent pour passer le sas du bassin et prendre la mer. « Regarde ça ! » murmure le conservateur. Joshua se présente, rouge vif, avec ses chaînes et sa delphinière peintes en noir. Quand Emmanuel de Toma, journaliste au magazine Voiles et Voiliers, découvre que le bateau de La Longue Route est à vendre aux États-Unis, en 1990, il appelle Patrick. « Le musée n’avait pas le budget pour l’acheter, mais les amis mécènes se sont cotisés : en quelques jours, ils ont levé assez de fonds pour l’acquérir, le faire venir en cargo, inviter Bernard à bord et offrir le ketch au musée. » Quelques mois plus tard, le port des Minimes plein à craquer fait silence pour accueillir le voilier mythique barré par son premier propriétaire. Un moment décisif dans l’histoire du musée, et un temps fort dans la vie de son fondateur, qui naviguera plusieurs fois, ensuite, à bord du voilier en compagnie de Bernard Moitessier.

Vue d'une navigation à bord d'un bateau en bois

À bord du cotre Fife Viola, lui aussi basé au musée maritime de La Rochelle. © Odile Boyé-Carré

Avec Joshua, la plaisance entre au musée maritime. Elle y est bien installée aujourd’hui puisque près de deux cents yachts classiques sont agréés par le comité rochelais. « La plupart de ceux qui s’intéressaient aux bateaux traditionnels dans les années quatre-vingt se focalisaient sur la voile au travail. Les coques de fer, les “laborieux” à moteur étaient délaissés. Les yachts – chez nous on dit yak –, c’était encore pire. Ils étaient considérés comme des bateaux de riches, ils faisaient l’objet d’une sorte de discrimination et personne ne s’occupait de les sauver. Ça me rendait fou de voir se délabrer ces coques sublimes. Nous avons donc proposé aux propriétaires d’héberger leur bateau à tarif réduit. Ici, ils disposent des conditions pour les entretenir et les réparer. En échange, ils sont tenus de participer à au moins trois régates classiques par an. Si les bateaux naviguent, cela signifie qu’ils sont entretenus, que les savoirs se perpétuent, et c’est gagné. »

Le défilé continue. « Tiens, voilà Viola!» Silence émerveillé. Derrière, se glisse Bonnie Lass, un fileyeur écossais en bois de 1949. « Personne n’en voulait. Nous l’avons accueilli en lui demandant simplement d’être présent pour les régates organisées aujourd’hui par le Yacht-club classique. Une forme de troc. Tout le monde est content. Il a de l’allure, hein ? notre bateau comité. »

« Un port, ça vit. Un navire qui sort, c’est une victoire »

Patrick raconte l’histoire particulière de chaque unité tout en répondant à son téléphone, qui « corne » sans discontinuer. Corne de brume. Bruit de port. La frégate aussi donne de la voix chaque fois qu’un bateau sort de ce port-musée si particulier, dont les pièces de collection s’échappent à tout bout de champ pour aller tailler leur route d’écume. « Certains habitants du centre-ville râlent, mais nous ne lâchons pas : chaque fois qu’un bateau part en mer, France i le salue. C’est comme ça. Un port, ça vit. Un navire qui sort, c’est une victoire. »

Dans quelques heures, sur le pont de l’Angoumois, les comédiens du Théâtre du ballon rouge joueront Furie de temps. Ce spectacle conte la première marée d’un mousse à la pêche, dans les années cinquante. Le texte de la pièce a été écrit à partir des témoignages enregistrés, filmés et recueillis depuis des années dans le cadre de l’opération Alors raconte – dont on trouvera écho sur le site <www.histoiresmaritimesrochelaises.fr> –, orchestrée par Annie Massias. Celle que Patrick appelle son « second capitaine » a eu l’intelligence d’associer les anciens marins au musée. « Ils sont ici chez eux, explique le conservateur. Ils mettent beaucoup d’eux-mêmes dans le projet. En plus de témoigner et de nous aider à rester au plus près de la réalité de leurs métiers respectifs, ils ont rapporté les objets – même les plus bénins – de leur quotidien. »

Lits faits, vêtements sur les chaises, livres dans les cabines, menus dans les carrés, bruitages et odeurs dans les salles des machines ou les cuisines, instruments dans l’infirmerie, enregistrements radio en passerelle… Le voyage dans le temps opère dans les coursives de la frégate. À chaque sas on s’attend à croiser un gars en suroît, un mécano ou un officier météo qui donnerait le signal de l’appareillage.

Cette exposition sans bluff attire chaque année cinquante à soixante mille personnes. La sincérité paie. Le « bébé » de Patrick Schnepp est devenu l’un des premiers musées maritimes français. En 2015, si tout va bien, il changera d’échelle. Il se déploiera sur les 6 000 mètres carrés de l’Encan et inclura l’ancien élévateur à bateaux, remis en service, ainsi qu’un chantier naval visitable, les neuf bateaux à flot, les yachts, une librairie, etc. Ce grand œuvre sera la dernière bataille de Patrick Schnepp avant la retraite – la « relève », comme il l’appelle. Ce projet de cité de la mer donne autant de plaisir que de fil à retordre à l’infatigable conservateur, qui fut sacré en 2005 chevalier du Mérite maritime. L’ultime trait du chevalier « fervent »… avant sa prochaine farce.

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