Nueva Tabarca : un île en hiver

Revue N°240

portrait photo grand mère
au début des années soixante-dix, l’île est à l’aube du modernisme. Le progrès, ici symbolisé par ce casier à bouteilles en plastique, est espéré par une population déclinante, qui se sent abandonnée et vit de manière très spartiate. © Jean-François Garry

Par Martine et Jean-François Garry – En 1971, trois jeunes Français prennent la mer à bord d’un petit cotre pour aller séjourner un hiver à Tabarca, une île au Sud d’Alicante, le temps de tourner un documentaire sur une communauté de pêcheurs vivant à l’écart du monde moderne. Il était temps, car ils observent déjà les premiers signes annonciateurs d’une ère nouvelle.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Devant la guérite installée sur le quai du port de Santa Pola, un gros catamaran à moteur, sans âme, de couleur violine, est amarré. Il promet une superbe vision sous-marine… Tabarca, nous revenons vers toi. Nous savons que le temps change les choses et les paysages. Ni elle ni nous ne serons les mêmes, nos regards seront différents, ils nous renverront, comme dans un miroir, les images d’autrefois, mais nous saurons, tant que tout cela dure, sauver le souvenir, c’est le secret de la maturité.

Dans notre plus bel espagnol, nous demandons deux passages pour cette île située à une dizaine de milles au Sud d’Alicante, face à Santa Pola :

« Y a-t-il un simple bateau qui ne fait que le passage ?

– Si vous ne voulez pas voir les poissons, restez sur le pont, rien ne vous y oblige ! »

Un peu honteux, nous embarquons. L’île jouit du label de première réserve marine espagnole depuis 1986, ses eaux transparentes sont protégées. Du pont, nous devinons peu à peu la silhouette allongée de l’île, encore baignée dans une légère nappe de brume. On dirait un alligator. À l’approche, le bateau ralentit et comme par miracle, des myriades de poissons, apprivoisés par tant de passages alimentaires, sautent autour du bateau et dévorent sauvagement les croûtes de pain qui amerrissent et disparaissent aussitôt de la surface de l’eau. Fin du repas. Nous reprenons notre route vers Tabarca, en douceur, et accostons. À quai, aucun bateau de pêche en vue. N’y a-t-il plus de pêcheurs ? Des navires de passage pour touristes encombrent le petit port en compagnie de la vedette de la Guardia Civil. Quelques embarcations se dandinent sur leur mouillage dans l’ouvert de l’anse.

Nous débarquons, hésitants, incognito, entraînés par le troupeau qui se presse à la découverte des lieux. Depuis la hauteur du quai nous marquons un arrêt pour contempler la mer, et préparer mentalement notre retour sur cette île. Nous prenons notre temps, devinant à nouveau cet horizon, le cœur battant, inquiets de ces retrouvailles.

À gauche, rien n’a changé. La campagne s’étire, intacte, pelée, déserte jusqu’à la pointe Est, vers le cimetière. À droite, les grosses pierres de la muraille enserrent le village fortifié, et la porte monumentale avale les visiteurs. Au milieu, la grève basse ferme le fond étroit de l’anse. La vision est douloureuse – qu’ont-ils fait à Tabarca ?Ê–, l’espace est occupé par des bars-restaurants, et que font là tous ces pédalos échoués sur le sable ? Sur le haut de la grève, l’antique magasin de la madrague, lieu de stockage du matériel et des ancres, a été entièrement rénové. Il abrite, c’est nouveau, un musée. À l’entrée, nous ne résistons pas à l’envie de mettre le guide dans la confidence. Nous murmurons comme à nous-mêmes que nous avons passé là, sur cette île alors abandonnée, tout un hiver, en 1971, et que nous sommes aujourd’hui étrangement émus. « Vous avez passé un hiver à Tabarca, il y a quarante ans ? Vous avez dû vous amuser ! »

Nous sortions de mai 1968 avec l’espoir d’une vie meilleure

Nous n’étions pas venus pour nous amuser, mais pour observer, naïvement, avec l’enthousiasme de la jeunesse, un groupe humain isolé sur une île. Nous sortions de Mai 68, avec l’espoir d’une vie meilleure et plus fraternelle. Les tentatives communautaires fleurissaient partout en France et nous souhaitions en faire doublement l’expérience, en vivant nous-mêmes à cinq personnes à bord d’un petit voilier, et en approchant une communauté humaine, authentique celle-là. Celle de Nueva Tabarca nous intéressait doublement, par son identité insulaire et son histoire si singulière.

voilier à la manœuvre

Le Paloma, cotre de l’aventure. L’exiguïté de la cabine sous le pont à teugue et le mauvais temps auront raison du moral de l’équipage. Ils étaient cinq au départ de Pornic mais ne seront plus que trois à l’arrivée. © Jean-François Garry

À peine quelques mois furent nécessaires pour réunir l’équipage et trouver le bateau de nos rêves, un joli petit cotre en bois de 8,50 mètres, de soixante ans d’âge, ponté à teugue, un peu déglingué, mais d’un prix abordable. À Pornic, certains se souviendront encore peut-être de ces jeunes furieusement occupés à restaurer tant bien que mal ce voilier. Après quelques expéditions au quai de la Fosse à Nantes pour l’accastiller dignement, il avait fière allure ! Comme prévu, il prit la mer. Mais malgré tous nos soins, le Paloma faisait beaucoup d’eau au près, les coutures crachaient leur étoupe et le retour de galbord s’ouvrait sous l’effort. Never mind!

Notre communauté n’avait pas survécu à l’étroitesse du carré

Nous étions cinq amis à bord au départ de Pornic, deux filles et trois garçons, les cales étaient pleines après un copieux avitaillement, de quoi faire front à la disette : soupes en sachets, légumes déshydratés, lait en poudre et en boîtes, biscuits BN – un généreux donateur nantais nous en avait offert une caisse entière !

Après plusieurs mois de navigation, il ne restait que quelques biscuits et seulement trois équipiers, dont les deux filles. Notre expérience de vie communautaire n’avait pas survécu à l’étroitesse du carré, aux coups de mer furieux et soudains de la Méditerranée, à l’eau qui montait jusqu’aux planchers. Nous avions échoué, il faut bien l’avouer. Découragés d’abord, nous avons vite retrouvé le sens de notre équipée. Dans nos coffres, deux caméras 16 millimètres, des bobines de film, des pellicules photo, un magnétophone, et notre jeunesse, soixante-dix ans à peine à nous trois, un vrai pactole pour se lancer dans l’aventure !

Par une matinée d’hiver de l’année 1971, le Paloma fait son entrée dans le petit port de Tabarca et vient s’amarrer entre deux bateaux de pêche, une ancre filée par l’étrave, une amarre à quai sur l’arrière. Notre arrivée ne suscite aucun étonnement apparent. Dès les premiers jours, le paysage nous avale, nous devenons invisibles, anonymes, ignorés peut-être. Un drôle de bonhomme, sur le quai, nous sourit d’emblée, s’adressant à nous en valencien. Il semble réciter des litanies incompréhensibles. Il se nomme Pepe.

Longuement, nous nous contentons de découvrir l’île et ses habitants. Comme l’œil du peintre, notre regard analyse l’ensemble et cherche les détails. Nous allons et venons sur cet étroit territoire, 1 800 mètres de long et 300 de large. Notre présence ici, hors saison, ne semble intriguer ni déranger personne… Il faut du temps pour comprendre ce qui se passe en sourdine, dans l’apparente immobilité des choses. Au fil des jours, la réserve distante fait place au questionnement, chez les femmes d’abord. Étions-nous des touristes comme ces étrangers qui viennent en été ? Sous prétexte de nous aider à mieux amarrer le bateau dans ce port de bien faible protection contre les vents d’hiver, les hommes ont engagé la conversation : d’où venions-nous ? que faisions-nous ?

D’Isla Plana à Nueva Tabarca

Pourquoi avions-nous choisi Tabarca plutôt qu’une autre île ? Peut-être à cause de l’histoire singulière de son peuplement. Cette île battue par les vents, qui émerge à 3 milles de Santa Pola, était jadis appelée Isla Plana (« île plate »). Au XVIIIe siècle, les pirates barbaresques en avaient fait la base avancée de leurs incursions sur la côte espagnole. C’est pour lutter contre ce fléau que l’île sera fortifiée et peuplée, en 1770, avec des familles d’origine génoise. Elles ne viennent pas d’Italie, mais de l’autre Tabarka, une île au large des côtes tunisiennes, ancienne possession espagnole, puis génoise, avant que le bey de Tunis, Ali Pacha, ne s’en empare à son tour, en 1741, et ne réduise en esclavage sa population chrétienne. Quinze ans plus tard, après la prise de Tunis par les Algériens, les Tabarquins génois, qui vivaient essentiellement de la pêche du corail, sont déportés à Alger. En 1768 enfin, le très catholique Carlos III d’Espagne rachète leur liberté et les transfère l’année suivante sur l’Isla Plana, rebaptisée Nueva Tabarca.

enfants jouant à la ronde

La ronde des fillettes à l’heure de la récréation. La plupart d’entre elles iront chercher du travail sur le continent. © Jean-François Garry

C’est ainsi que trois cent quatre-vingt-cinq personnes, hommes, femmes et enfants appartenant à soixante-quinze familles, investissent le village spécialement bâti à leur intention à l’abri d’une puissante muraille. Les habitations bordent des ruelles tirées au cordeau, organisées autour d’une église majestueuse et d’une place d’armes où trône la maison du gouverneur. L’ensemble a été conçu par le comte d’Aranda dans l’esprit des Lumières, avec le double souci de la défense militaire des côtes et du bien-être des habitants.

Chaque famille se voit offrir l’usufruit d’une maison et d’un lopin de terre, mais aussi le mobilier indispensable, des outils et même un pécule. La population active est répartie entre cultivateurs, pêcheurs et artisans, un équilibre qui doit permettre une autonomie suffisante. Les Tabarquins obtiennent également le privilège d’être exemptés du service militaire et du paiement de l’impôt.

Hélas ! dès les premières années, de multiples difficultés apparaissent. Les maisons au toit en terrasse se révèlent trop hautes et sont endommagées par les tempêtes. Les terres arides s’avèrent incultivables. Plus grave, les eaux de pluie recueillies dans quatre citernes sont très insuffisantes pour les besoins de la population. La misère s’installe, qui donne lieu à de graves oppositions entre les Tabarquins et les autorités représentées par le gouverneur. Le peuplement de l’île ne se justifie plus que par la nécessité d’en écarter les pirates. Aussi, quand, au début du xixe siècle, cette menace disparaît, soldats et gouverneur quittent Tabarca, abandonnant la population à son sort.

Les Tabarquins survivent malgré tout. La communauté se maintient jusqu’en 1910. Ensuite, les supposés bienfaits de la civilisation incitent de plus en plus d’îliens à émigrer sur le continent. Dans les années soixante, Tabarca compte deux cent soixante-quatorze habitants. Beaucoup sont des vieux farouchement attachés à une terre à laquelle trop de souvenirs les retiennent. Quelques jeunes aussi, qui n’aiment pas moins leur île, mais qui partiront tôt ou tard vers le monde moderne.

Le bateau rappelle sur ses ancres, qui finissent par chasser

Le 18 janvier 1971, vers 5 heures du matin, le maestral, vent sec et violent de Nord-Ouest, souffle en bourrasque et malmène le Paloma. Le môle du port, protecteur des vents d’Est, est sans utilité. Le bateau rappelle durement sur ses ancres, qui finissent par chasser. Peu à peu le quai se rapproche. Trop de mer, trop de vent pour tenter une manœuvre. Impossible de débarquer. Nous craignons la rupture des amarres et d’être drossés contre le quai. Les vagues frappent le môle et rebondissent en se fracassant contre la coque. Dans la nuit, le vent a tant forci que le ressac semble vider le port.

bateau à quai port

Le port abrite une vingtaine de llaüts motorisés. Le seul mât de voilier que l’on voie ici est celui du cotre Paloma. © Jean-François Garry

L’aube se lève et avec elle l’espoir. Un homme apparaît en haut de la muraille. Il scrute le port, cherchant sa barque du regard, et comprend aussitôt notre détresse. Un peu plus tard, quatre pêcheurs surgissent sur la grève en portant une ancre de grande dimension, provenant sans doute de l’ancienne madrague. À force de rames, ils viennent la mouiller à distance du Paloma. Une touline atterrit à bord du cotre, et nos sauveteurs filent aussitôt se mettre à l’abri sous le vent de l’île. Nous remontons le câblot, le tournons au guindeau, le quai et le danger s’écartent, les hommes ont disparu.

Lorsqu’ils reviennent plus tard, le vent s’est calmé. Ils apportent un câble de sauvegarde qu’ils tendent entre notre étrave et l’extrémité du môle, barrant la route aux bateaux de pêche désireux d’accéder au quai. Tout au long de notre séjour hivernal, à chaque entrée et sortie en mer, matin et soir, il faudra mollir ce câble puis le retendre pour leur laisser le passage. Une manœuvre qui ne nécessite pas de mots, et que les pêcheurs exécutent le plus souvent eux-mêmes. Une difficulté qu’ils voudront ignorer malgré nos protestations. Solidarité oblige : sécuriser le bateau d’abord. Le fait que nous soyons des étrangers ne semble pas compter, comme s’il suffisait d’être parmi eux, à Tabarca, pour y avoir notre place.

Cette aventure nocturne nous vaut d’être considérés à l’égal d’eux-mêmes, comme des marins, avec le même monde en partage, les mêmes tourments.

Isabel, la femme de Tomás, l’un des pêcheurs, est descendue jusqu’au port. Elle nous offre de venir dormir à terre lorsque le vent sera mauvais. Notre bateau ne risque plus rien. Le soir même nous nous installons chez elle, petite femme menue et trottinant, aux allures de souris, toujours étonnée et admirative à chaque mot prononcé par son mari. Lui, Tomás, dit « le Grand », trouve immédiatement dans ma taille et ma maigreur un point commun. Tomás et Isabel – on devine pour chacun d’eux à peine la soixantaineÊ– vivent dans leur maison avec Rafael, leur fils, et sa femme Petrola.

On nous offre une chambre toute simple, qui ne tangue ni ne roule

La maison, ils l’ont construite de leurs propres mains, en famille. Fierté légitime. Rafael et Petrola, jeunes mariés, demeurent à l’étage. Ils nous font l’honneur d’une revue en détail des armoires et tiroirs. Isabel, très enthousiaste, précède le groupe et ouvre tout sur son passage. On nous offre une chambre toute simple blanchie à la chaux, qui ne tangue ni ne roule. Un havre de paix, un refuge. Nous y dormirons autant de fois que le Paloma sera trop chahuté dans le port.

curé en preche

Pepe, le « ravi » du village, qui joue au curé avec l’affectueuse complicité de ses ouailles. © Jean-François Garry

Tomás et Isabel vivent modestement, comme tous les Tabarquins, mais n’hésitent pas à partager avec nous le repas du soir, à la lumière d’une lampe à pétrole. Ils nous racontent l’île, les naufrages, la pêche, parlent peu de leurs difficultés et ne connaissent que vaguement l’histoire de leurs origines génoises, que seuls rappellent les noms de famille aux consonances italiennes des îliens.

Depuis peu un bruit court, et c’est l’effervescence. Le nouveau conseiller municipal d’Alicante est venu sur l’île, porteur d’un plan datant d’un siècle, et annonce que toute construction qui ne figure pas sur ce document devra être démolie… Inquiétude. Quels sont les droits des Tabarquins si la menace se précise ? Personne ne possède d’acte de propriété. Les maisons les plus anciennes avaient été offertes en usufruit à leurs ancêtres ; les autres ont été bâties sans autorisation. Depuis des générations on construit sans permis à Tabarca. Invoquer le droit coutumier bien sûr, mais face à l’Administration, quelle valeur cela aurait-il ? Isabel et Tomás nous interrogent. Nous n’avons pas de réponse, mais savons qu’ils feront front, tous ensemble, sans s’en laisser conter. Il y a deux ans déjà, on avait proposé aux Tabarquins de quitter l’île pour y créer un complexe touristique. Ils devaient être relogés dans des immeubles neufs sur le continent. Mais comment accepter d’abandonner la terre de leurs parents, ces maisons où ils sont nés et tous les biens, si infimes soient-ils, qui font leur vie ? Les jours passent et les nouvelles changent. Plus question de déplacer les habitants. Tabarca, c’est leur île.

Chaque matin, Pepe, le curé imaginaire, nous attend sur le quai

Surprise. Au bout de l’île, dans un recoin de la muraille, au creux d’une voûte, nous avons rencontré un homme vêtu d’une soutane. Gesticulant, vociférant, roulant les yeux, il semble célébrer une sorte de messe profane et clame quelque sermon passionné et incompréhensible. Nous avons reconnu Pepe. Cet homme n’a pas toute sa raison, mais la population de l’île le protège. Il nous offre sa compagnie inoffensive et joyeuse. Avec lui nous parcourons l’île, la campagne pelée jusqu’à la ferme abandonnée. Chaque matin il nous attendra sur le quai, impatient de nous voir débarquer. Dans sa tête se bousculent mille prophéties baroques. Il pense être curé. Nulle part ailleurs, dans l’Espagne très catholique des années soixante-dix, pareille liberté, pour ne pas dire blasphème, ne serait tolérée. À Tabarca, les habitants sourient de sa douce folie et ne s’en offusquent pas. Mieux, c’est l’ancien curé de l’île qui lui a offert une vieille soutane, et quand les deux gardes civils le rencontrent pendant son pseudo-office, au creux de la muraille, ils se découvrent respectueusement.

Pepe sera le fil conducteur de notre film, le personnage emblématique de cette communauté unie pétrie d’humanité. « Tabarca, les figuiers de Barbarie, le vent qui souffle, qui fait mal à la tête… et San Pablo, et San Pere qui nous regardent… » Pepe fait des sermons en valencien, qui mêlent San Pedro, le Coca-Cola et les filles en bikini… Celles qu’il voit, l’été, s’exhiber sans se soucier du regard des autochtones. Difficile de savoir si Pepe trouve le spectacle indécent. Il voue surtout un culte aux deux saints patrons du village, saint Pierre et saint Paul censés protéger l’île. Mais Tabarca n’en demeure pas moins abandonnée à elle-même, sans eau courante, sans électricité, sans curé, sans grandes ressources. Les Tabarquins vivent en marge de la société espagnole.

Depuis l’arrêt de la madrague, nombre de pêcheurs ont quitté l’île

Nous suivons chaque jour l’avancement d’une barque en construction et observons les gestes de trois charpentiers qui œuvrent en plein air, à l’abri des remparts. Peu d’outils : marteau, maillet, herminette, scie et pince. Rien d’autre, si ce n’est un cordage que l’on tend au tourniquet pour régler l’écartement des membrures. Tout le travail se fait au coup d’œil. Aucun plan bien sûr. La tradition, la mémoire des gestes guident à elles seules les constructeurs.

peche au thon

Scène finale de madrague en Andalousie. Prisonniers de la « chambre de la mort », les thons sont gaffés et balancés à bord des barques. Les Tabarquins ont abandonné cette pêche dans les années soixante. En 1971, seules subsistaient de cette activité les quatre-vingt-quinze ancres servant à caler les filets de cette immense pêcherie. © Jean-François Garry

Utilisé pour la pêche et les échanges avec le continent, le bateau est l’élément crucial de la vie des îliens ; leur survie en dépend. Le llaüt est le plus populaire à Tabarca, avec son petit frère le bussa. C’est en 1920 que la flotte locale a été la plus nombreuse, générant du travail pour les charpentiers, qui œuvraient même parfois pour les ports voisins.

Tomás aimerait bien se faire construire une barque plus petite, mais bien à lui. Après tant d’années passées en mer, tant d’embarquements lointains, ce n’est qu’un rêve inaccessible. Il nous dit cela sans songer à se plaindre de son dénuement. C’est simplement la réalité.

Adossé à la muraille, face au port, un vieil homme scrute l’horizon. Il est là chaque matin, de longues heures durant. Il a connu la pêche à l’époque de la voile et de la grande madrague, la dernière en activité sur cette côte. Une pêche de combat collectif qui a perduré à Tabarca jusque dans les années soixante, une pêche où les hommes luttaient au coude à coude pour sortir du piège immense les énormes thons rendus furieux, qui pouvaient atteindre 300Êkilos. La madrague était calée avec ses quatre-vingt-quinze lourdes ancres à un mille de l’île en direction du Sud-Est. Trente marins y travaillaient, tous originaires de l’île. Les filets étaient fabriqués sur place par une quinzaine de femmes. De février à octobre, la madrague opérait de manière continue avec de bonnes captures, mais la surexploitation de la ressource et les modifications des habitudes migratoires des thons ont eu raison de cette tradition.

Depuis l’abandon de la madrague, bon nombre de pêcheurs ont quitté l’île, avec déchirement, pour mieux gagner leur vie ailleurs. Les autres pratiquent une pêche côtière de subsistance. Une vingtaine de llaüts motorisés, de 8 mètres de long environ, arment ainsi à différents métiers. La palangre, la plus pratiquée, est mouillée dans la zone des 2 milles, pour la capture de daurades, de mérous, de dentés ou de sargues. Le tramail est calé du printemps à l’automne, et surtout en été, à proximité de la côte pour piéger le rouget. Les Tabarquins arment enfin aux nasses et à la potera (turlutte), une ligne plombée garnie d’hameçons fourrés de fils de différentes couleurs. La potera se pratique à un mille au large par 20 brasses de fond pour piéger le calmar.

Les femmes vont au port faire leur vaisselle à l’eau de mer

La vie du port est rythmée par les entrées et sorties de la flotte de pêche et par la préparation des engins : nettoyage des fîlets, lovage des lignes dans leurs mannes, garniture des leurres, fabrication des nasses… Avant la nuit, on allume, pour les retardataires, une lampe tempête qui se balance à la tête d’un mâtereau en bout de môle. Quand vient le moment de caréner les barques, les hommes unissent leurs forces pour haler chaque bateau à terre. Le cordage, raidi par tant de bras, court dans une énorme caliorne tandis que les voix règlent la cadence de l’effort.

Le matin, à partir de 8 heures, les femmes vont puiser l’eau de la journée au réservoir communal. Autour des seaux et des jarres, c’est « radio citerne », un moment de convivialité mis à profit par toutes, jeunes ou vieilles, pour commenter les nouvelles. Ensuite, leur bonbonne d’eau bien calée sur la hanche, elles regagnent leur maison. Chez elles, elles cuisinent le poisson avec du riz, la base des repas, et des chants s’échappent par les fenêtres. Elles entonnent encore parfois des refrains dans une langue qu’elles ne comprennent plus, des chansons transmises de génération en génération. Derniers souvenirs de leur lointaine origine génoise. Pour économiser l’eau douce, elles iront laver leur vaisselle à la mer, agenouillées sur la margelle d’un petit lavoir naturel, dans un recoin de roche du port.

Les femmes participent également à l’armement des bateaux. Le ramendage n’a pas de secret pour elles, et nombreuses sont aussi celles qui confectionnent des filets neufs. À soixante-dix-huit ans, Maria fabrique un kilo de filet en deux jours et vend sa production à Santa Pola 24 pesetas le kilo… Un métier peu lucratif que les plus jeunes ne veulent plus faire.

Les enfants s’égaillent sur la place du village à l’heure de la récréation et en fin d’après-midi, à la sortie de l’école. Une classe unique dans un tout petit bâtiment. Ils font la ronde, jouent, crient et rient. Que vont devenir ces gamins ? Les filles iront sans doute chercher du travail sur le continent. Les garçons s’embarqueront à la grande pêche aux Canaries. Huit mois sans toucher terre, à remplir de tonnes de calmars le ventre frigorifique d’un palangrier. Au retour, ils se reposeront un mois ou deux et repartiront. Car il faut de l’argent pour construire sur le continent, le rêve de la plupart de ces jeunes. Nombre d’îliens ont en effet le sentiment d’être délaissés, oubliés du reste du monde, de vivre trop durement une existence précaire plus difficile qu’ailleurs. Le village ressasse ainsi, comme un symbole de sa déréliction le drame de cette femme en couches décédée en pleine tempête dans la barque qui la conduisait à la maternité. Seule solution ici : se serrer les coudes.

Trois fois par semaine, le Maria Dolores, le courrier de l’île, assure le passage jusqu’à Santa Pola. Les Tabarquins y embarquent gratuitement. Au retour, le bateau est chargé de passagers, mais aussi de bonbonnes de gaz, de casiers de bouteilles et de paniers de victuailles, fruits, légumes, et autres vivres qu’il faut bien aller acheter sur le continent. Le samedi est le grand jour. Le port est alors en pleine activité. C’est la relève des gardes civils. Leurs capes gonflées par le vent, les arrivants gagnent leur cantonnement de la tour San José, qui trône au milieu de l’île dans un champ de figuiers de Barbarie.

L’arrivée tant espérée de la fée électricité

Depuis peu, un nouveau bruit court d’un bout à l’autre de l’île. La Ville d’Alicante va offrir à Tabarca un puissant groupe électrogène pour éclairer toutes les maisons et les ruelles. La lumière électrique sur l’île ! Les Tabarquins sont aux anges à la seule idée que l’on ait pensé à eux, enfin ! Une délégation cravatée attend sur le port le conseiller municipal d’Alicante : le garde civil, le maire, l’infirmier, l’instituteur… Que mijotent-ils ? Nous apprenons que deux moteurs arriveront vendredi. Plus tard, des cabines de bain seront installées sur la plage, qui va être remodelée, aplanie. On parle déjà d’aménager un terrain de camping dans la foulée. Ça y est, la machine est lancée ! L’île sera nettoyée de fond en comble, un agent sera chargé de veiller à la propreté des rues. Un pêcheur nous dit que l’on va faire de l’île un « petit Monte-Carlo ». Un afflux d’estivants pour revigorer cette petite communauté humaine abandonnée ? Sans ce ballon d’oxygène l’île pourrait-elle vivre encore ? A-t-on seulement imaginé d’autres solutions pour sauver Tabarca ?

Un matin de cet hiver 1971, un chaland accoste à Tabarca, porteur d’un grand générateur et de sa dynamo. Entrée triomphale. Déchargement à la force de dizaines de bras, chacun voulant participer à la manœuvre. Discours officiel. Applaudissements. C’est une belle journée. L’événement est important. Un bulldozer et un tracteur sont aussi du voyage ; ils doivent nettoyer la grève et la plage où dorment d’inutiles épaves encore gréées de leur mâture… Les derniers témoins de l’histoire maritime locale vont disparaître à coups rageurs de pelle mécanique. Il faut valoriser l’île, la rendre plus « propre », plus attrayante, pour accueillir les étrangers. Qui oserait s’en plaindre ? Nous assistons, le cœur serré, à la destruction de vieilles barques latines. La machine les dévore, les broie et les repousse en bout de plage. Un grand tas auquel il faudra mettre le feu. Le hasard a voulu que nous soyons présents à ce moment crucial. Le moment où le monde moderne a décidé de faire main basse sur Tabarca. Une île, le paradis du tourisme ! « Quelle chance pour la population ! » trompettent les officiels. Nous sommes abasourdis.

une femme fabrique un filet

Les filets, sont fabriqués sur place par les pêcheurs eux-mêmes ou par les femmes du village. Ces dernières peuvent aussi écouler leur production sur le continent. Mais cette activité monotone et peu lucrative ne tente plus guère les jeunes en 1971. © Jean-François Garry

Les pêcheurs poursuivent leurs travaux comme si de rien n’était, mais chacun espère un changement, une vie meilleure, plus facile. Tomás continue de ralinguer des filets, son activité principale en hiver ; lorsqu’il travaille bien, il en monte un par jour. En avril, s’embarquera-t-il encore, comme il en a l’habitude, pour une campagne de pêche au Maroc ? Quatre mois de mer pour gagner de quoi passer l’hiver.

Une fois l‘installation achevée, l’excitation retombe. La vie semble reprendre son cours ordinaire. Seules les lumières dans la nuit marquent les prémices de la mutation à venir. Le bruit du générateur aussi, qui couvre celui du vent. Et puis, Tomás, nommé gardien du monstre… Il faudra du temps pour que l’avenir de Tabarca se dessine. Nous espérons, sans trop y croire, que la fièvre du modernisme épargnera ces habitants si attachants. Que la reconversion de l’île sera respectueuse envers cette population qui attend un miracle. L’équilibre est si fragile.

Pour nous, il était temps alors de lever l’ancre. Nous n’étions pas certains que les images enregistrées seraient suffisantes et assez explicites pour montrer tout ce que nous avions vu et ressenti de cette île hors du temps. Mais ce qui allait se passer ici, nous ne voulions pas le connaître dans l’immédiat.

Ils étaient sur le quai lorsque nous avons hissé les voiles. Isabel nous a embrassés. Nous avons promis de revenir bientôt. C’était un mensonge…

«Que sont mes amis devenus que j’avais de si près tenus…»

Automne 2011. Nous avons cheminé toute la journée d’un bout à l’autre de l’île, visité le musée consacré à l’histoire de Tabarca et à sa nouvelle vocation de réserve naturelle. Dans cet établissement fort bien conçu, nous avons découvert des trésors, des photos de la madrague en activité, des documents sur la pêche à la voile, d’émouvants portraits de Tabarquins des années soixante, de très belles séquences filmées à cette même époque. Une réalisation qui nous réconforte.

Le soir même, nous quittons Tabarca. Ce bref passage aura permis de lever les incertitudes et les dernières illusions. L’île a peu changé dans sa configuration. Les remparts et leurs portes monumentales ont été très bien restaurés, l’église et la tour San José également. Nous avons reconnu chaque ruelle, chaque maison, les citernes, l’emplacement de la « chapelle » de Pepe. Une femme nous a dit que Tomás et Isabel étaient décédés et que leur fils Rafael avait été patron de pêche à Santa Pola. Selon elle, rien n’est plus comme avant. Un autre monde est arrivé à Tabarca. L’eau courante, l’électricité, le téléphone et le tourisme ont modelé une nouvelle île. Les filets de pêche ont été raccrochés définitivement. Nombreux sont ceux qui sont partis travailler sur le continent. Il reste moins de cinquante habitants en hiver. L’été, c’est la foule, plus de quatre mille visiteurs chaque jour, des fiestas dans les bars !

« Que sont mes amis devenus / Que j’avais de si près tenus / Et tant aimés ? / Ils ont été trop clairsemés… » Ce poème de Rutebeuf que Léo Ferré chantait dans les années soixante nous revient en mémoire. Et leurs enfants ? Où sont les bateaux de pêche ? La communauté des Tabarquins a bel et bien disparu, disséminée ; elle n’existe plus qu’en noir et blanc dans nos souvenirs et sur les photos. Quelle incroyable odyssée que la leur !

dessin de l’île

Sur l’autoroute du retour, nous écoutons les informations diffusées en cascade : la crise économique qui frappe l’Europe, les promesses électorales, et puis un horrible fait divers : la mort de Yue Yue, une petite Chinoise renversée par une camionnette en pleine ville et qu’aucun passant n’a secourue. Suffit-il de s’indigner ? Nous pensons à Isabel et Tomás, à leur générosité, à leur humanité, à la vie communautaire qui soudait les habitants de Tabarca et dont ils dépendaient autant que d’eux-mêmes. Longtemps nous restons muets, la gorge nouée, perdus dans nos souvenirs. Nous changeons de fréquence pour écouter de la musique en montant très fort le son.

Des années après notre hiver à Tabarca et suite à de nombreux déménagements, le film original en 16Êmillimètres que nous avions tourné sur l’île en 1971 et dont nous avions assuré le montage, a été égaré. Aucune copie n’avait été faite. Une grande bobine dans une boîte métallique. Peut-être a-t-elle échoué quelque part, dans un grenier du côté de Dinan, de Saint-Nazaire, de Douarnenez, ou ailleurs, dans une brocante… Si le hasard met ce film entre des mains amies, nous serions les plus heureux du monde ! Il nous reste heureusement quelques rushes, de longues séquences non montées, et les photos prises à cette époque, que le conservateur du musée de Tabarca intégrera à ses collections. Un point final à cette aventure de jeunesse.

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