Morgad fait le tour de Noirmoutier

Revue N°270

Morgad, Noirmoutier
Morgad © Mélanie Joubert

Par Gwendal Jaffry – Le 6 juin dernier, nous avons embarqué à bord de Morgad, canot construit en 1969 au chantier Vandernotte à Nantes, pour faire le tour de Noirmoutier. L’occasion d’un modeste défi, d’une jolie balade, mais aussi d’une belle rencontre avec un voilier très performant et son propriétaire, Guillaume Laumonier, jeune charpentier de marine et régatier talentueux qui fait rimer harmonieusement patrimoine, voile classique, élégance et performances.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Sept heures et quart. C’est avec quinze minutes de retard que nous appareillons du mouillage de Fort Saint-Pierre. « Ça va, me lance Guillaume. Il y a de l’air ; on devrait bien marcher jusqu’au Gois, donc pas de soucis pour le franchir. » Ce matin, la mer est pleine à 7 h 31. Avec un coefficient de 85, elle va descendre de 4,03 mètres dans les six heures qui viennent.

Il n’aura fallu que quelques minutes pour préparer Morgad, soit le temps d’enlever le taud de mouillage – maintenu grâce à des pressions et des sandows le long de l’hiloire –, d’installer le gouvernail soigneusement protégé dans une housse, de gréer l’emmagasineur de foc, de préparer la grand-voile dont on pose la bôme dans la dame de godille articulée une fois récupérée la drisse qui fait office de ba­lan­cine… Le foc déployé, le mouillage est largué. En route au 100, nous nous dégageons des mouillages avant de serrer le vent pour établir la grand-voile. Puis nous laissons porter au 150 dans une mer agitée par 18 nœuds de vent, cap sur le port du Bec.

Guillaume Laumonier à la barre de Morgad, écoute et bras de spi à la main. © Mélanie Joubert

Sur ce bord de portant de 4 milles environ, le bas de ciré s’impose, une vague venant de temps à autre briser sur la muraille, nous arrosant de quelques embruns. À environ 5 nœuds surface, avec nos 12 mètres carrés de toile, nous arrivons vite par le travers de Barbâtre que nous atteignons après être passés sur les bouchots et les basses de la Chausse et de Riberge. Guillaume, pieds nus dans les sangles de rappel qu’il a confectionnées cet hiver, dirige autant son bateau avec la barre qu’avec le poids de son corps. Aussi, quand ce Normand d’origine m’évoque son passé de Lasériste, je ne suis guère surpris…

« J’avais six ans quand j’ai commencé à naviguer en club, à Trouville-Hennequeville, d’abord sur Optimist puis sur plusieurs modèles de catamarans de la gamme kl. Dans le même temps, je naviguais aussi sur les bateaux de mes parents. Ils ont d’abord eu un ketch de 6,50 mètres, La Mouette, dont je me souviens qu’il roulait beaucoup ! Ensuite, ils ont acheté un Contest 29 qui nous a permis de plus longues croisières, puis un First 345 avec lequel on a régaté un peu à Deauville ou au Havre tout en na­viguant désormais vers l’Angleterre, les Sorlingues. »

Morgad dans les années soixante-dix. Difficile de reconnaître le joli canot bien toilé qu’il est devenu aujourd’hui. © Guillaume Laumonier

À seize ans, en 2004, Guillaume commence à régater en Laser. « J’ai également fait une année d’habitable en First Class 8 et J 80, mais je préfère le dériveur en solitaire. Car c’est moins cher, et surtout parce que tu ne dépends de personne. Et puis, en solitaire, si tu n’avances pas, tu sais à qui t’en prendre ! » Guillaume va régater intensément en Laser jusqu’en 2013, à un niveau international. « C’est une grande famille, avec de solides amitiés, un vrai circuit. »

« C’est jouable de faire le tour de Noirmoutier dans la journée ? »

Quand, en 2012, j’ai rencontré Guillaume, cette facette du personnage est une de celles qui ont retenu mon attention. C’était à la fin du mois d’août, lors des Rendez-vous de l’Erdre. Tandis que la flotte, en route pour Sucé, se la jouait « petits chevaux » – certains aux avirons, d’autres en remorque, quelques courageux tentant de progresser à la voile –, la jolie coque verte surmontée d’un généreux plan de voilure que je voyais devant moi enchaîner les virements bascules à toucher les frondaisons ne pouvait laisser personne indifférent. Toute la journée, je croiserai ainsi son jeune équipage, tirant toujours le meilleur de son bateau, régate ou pas. Le soir, au ponton, je ferai enfin la connaissance de Guillaume et de son amie Anna-Lena. Je découvrirai ainsi le régatier de haut niveau, mais également le charpentier de marine à l’origine du renouveau de ce plan Vandernotte…

Les mois suivants, nous nous reverrons fréquemment, notamment au chantier des Ileaux où Guillaume travaille. Très vite, l’idée de lui consacrer un article fait son chemin, car l’homme et son bateau mé­ritent d’être connus. Mais dans quel contexte­ ? Depuis qu’en septembre 2013, Didier Cariou nous a fait découvrir le mythique phare d’Armen en Ilur au départ d’Audierne (CM 256), depuis l’organisation l’an dernier d’un raid de 100 milles dans les Pertuis pour promouvoir la navigation « légère » (CM 262), cette idée du « défi nautique » me travaille. Non pas comme performance sportive, à laquelle je ne trouve guère d’intérêt, mais plutôt dans le fait d’engager un voilier modeste sur un parcours de nature à montrer l’étendue de ses capacités… et qui illustre à merveille que rien ne sert d’être gros pour faire grand.

« À ton avis Guillaume, c’est jouable de faire le tour de Noirmoutier dans la journée sur un petit sloup en bois classique de 4 mètres ? – Il y a pas mal de conditions à réunir. Déjà, il faut le bon timing par rapport à la marée pour passer le Gois, ce qui n’est possible qu’environ six heures par jour. Ensuite, il faut du vent, mais pas trop. Il y a également le plateau des Bœufs à négocier, soit en le contournant, ce qui représente un paquet de milles si on a le vent dans le nez, soit en le traversant… à condition d’avoir un temps de curé. Enfin, il faut mettre tous ces éléments dans un shaker pour déterminer dans quel sens on tourne pour parcourir ces quelque 30 milles. Mais, a priori c’est jouable ! »

Un jour d’avril dernier, la date tombe. « Le 6 juin s’annonce pas mal, avec de fortes probabilités saisonnières pour de bonnes conditions météo. » Bingo ! Le vendredi 5 juin, Meteo Consult annonce pour le lendemain un vent de Nord-Ouest basculant au Nord-Nord-Est, force 4 le matin fai­blissant à 3 l’après-midi, et se renforçant à 4 le soir. Et du soleil en prime ! Il faut parfois savoir compter sur la chance…

Un homme qui sait ce que naviguer à la voile veut dire

Bientôt, les balises à hune du Gois apparaissent. Le courant nous happe et c’est à environ 6 nœuds fond que l’on survole la chaussée submersible. À la pointe de la Casie, le spi rose de 10 mètres carrés monte en tête, mât « bastaqué » à fond, avec un peu de hale-bas de bôme pour éviter qu’elle ne mâte. Le courant nous dépalant vers le pont, cap est mis sur la Noue. L’eau est boueuse. Un bateau à passagers appareille pour Yeu. Tant mieux, nous n’aurons pas à le croiser. Subitement, la dérive métallique hoquette violemment dans le puits. Depuis l’avant du cockpit, Guillaume saute sur la retenue de safran pour libérer la pelle puis remonte la dérive pour faire passer le tirant d’eau de 85 à 18 centimètres en une fraction de seconde. Nous virons aussitôt lof pour lof, traumatisant encore palourdes, coques et bigorneaux sur quelques mètres avant de retrouver du fond. À force de se faire aspirer par le Sud, je ne m’étais pas aperçu qu’on était si proche de la terre…

Lasériste confirmé, Guillaume Laumoniera adopté sur son canot à clins la technique des adeptes du catboat : il dirige autant son bateau avec le poids de son corps qu’avec la barre. © Mélanie Joubert

9 heures. Nous descendons désormais en droite ligne vers le milieu du pont. À une encablure de l’ouvrage d’art, le foc est déroulé et le spi amené. « L’emmagasineur de foc est assez onéreux, mais c’est indispensable quand on navigue seul, notamment sous spi. » Sitôt franchie l’ombre portée du tablier, cap est mis sur la pointe de la Loire au près bon plein. Rapidement, une prise de ris dans la grand-voile s’impose, Morgad enchaînant les départs au lof malgré nos 160 kilos au vent. Un peu de mou dans la drisse de mât, passer le nouveau point d’amure dans le crochet du vît-de-mulet, reprendre la bordure et la tourner au taquet sur la bôme. Moins de 30 se­condes après le début de la manœuvre, le plan Vandernotte est à nouveau en route au maximum de ses capacités. Un petit contre-bord­ pour passer au vent des roches de la Fosse, et c’est reparti pour environ 6 milles en droite ligne sur une mer désormais très plate.

Cette prise de ris, comme les manœuvres du spi témoignent d’un bateau qui est parfaitement au point, pensé et conçu par un homme qui sait ce que naviguer à la voile veut dire. À bord, aucun bout n’est inutile ou trop long. Chaque poulie, chaque taquet, chaque renvoi est parfaitement positionné et judicieusement choisi. Morgad inspire l’émotion de l’histoire, avec le charme de l’ancien et l’ergonomie d’un coureur de haut niveau. « C’est Gerd Löhmann (CM 170), que j’ai rencontré à Brest quand je travaillais au chantier du Guip, qui a conçu le plan de voi­lure », précise Guillaume. 

« Au sortir de l’adolescence, je voulais être skipper. Mais mes parents n’avaient pas le même projet. » Guillaume va suivre les traces de son père, menuisier, avant de s’o­rienter vers le naval une fois son cap en poche. Formé à Equeurdreville, il travaille trois semaines chez Alain Jézéquel, puis au Guip à Brest. « J’y suis resté deux ans. Ça m’a plu car il y a beaucoup de bateaux, beaucoup de passage. » Il y œuvre sur le 12 m JI Wings – pose de la clore, lissage à la tarlatane –, participe à la fabrication de deux mâts de 36 centimètres de diamètre pour une goélette basée au Yémen, intervient également sur le cotre-pilote Marie-Fernand, le plan sergent Éloise, les emménagements du yacht Morwenna… « Puis je suis parti aux Ileaux, à Noirmoutier, après que Yann Mauffret m’a dit qu’il était très formateur d’aller voir ailleurs. » Là, suite à quelques interventions sur de petites unités, Guillaume participe à la restauration du baliseur à voiles Martroger. « J’aime les petits bateaux car on peut travailler seul ou juste à deux, et on voit les choses avancer. Cela dit, tout m’intéresse car j’apprécie de multiplier les expé­riences bien que ma spécialité reste le bois classique et les petits emménagements. »

Chaque soir, il se gare près d’une coque abandonnée

11 heures. Parvenus à la cardinale Sud du Moine, nous faisons une pause de vingt bonnes minutes, le temps de vider les fonds de l’eau verte embarquée depuis ce matin puis de sortir un en-cas. Une fois la grand-voile à nouveau haute, nous laissons légèrement porter pour mettre le cap sur la balise rouge qui jouxte la verte des Trois Noures. Quand cette dernière arrive par notre travers, nous virons vent devant, première d’une longue série de manœuvres qui va nous mener jusqu’à la pointe de l’Herbaudière… en saluant nombre de cailloux ! « La plupart du temps, commente Guillaume, il faut contourner le plateau des Bœufs. Mais aujourd’hui les dieux vendéens sont avec nous ! » À quatre yeux, nous scrutons le plan d’eau pour repérer les têtes de roche affleurantes ou de simples changements de couleur d’eau qui nous indiquent quand virer et où passer.

Morgad et l’Albatros d’Antoine Bugeon bord à bord. Bien que plus petit, le premier
est un peu plus rapide sur ce bord de portant par environ 15 nœuds de vent.
L’Albatros a été construit en 1954 à Noirmoutier chez Gendron pour M. Fusco.
Ce cotre de 4,80 mètres de long a été restauré en 2009 par Antoine Bugeon et Dominique Billon dans l’atelier de l’association La Chaloupe. © Mélanie Joubert

C’est au Guip que Guillaume a découvert la navigation sur les bateaux du patrimoine. Avec le charpentier Stéphane Lainez, propriétaire d’un Cormoran, il arpente la rade de Brest. Quand Stéphane met à l’eau le plan Sergent Bim Bam qu’il a restauré, Guillaume pose son sac à bord pour quelques croisières… « Cela dit, c’est l’époque où j’étais à fond dans mes régates de Laser. Quand je suis arrivé à Noirmoutier, j’ai navigué sur Marie Do, un Fradet (CM 198). Peu à peu, je découvrais que ces petits bateaux en bois classique pouvaient marcher fort. Eh non ! il n’y avait pas que les plans modernes en plastique ! »

À l’époque, Guillaume loge dans son camion, le même qui lui permet chaque week-end de vivre sa passion du Laser. Tous les soirs, il se gare près d’une coque abandonnée. Un jour, il en perce même le fond pour évacuer l’eau douce qui y stagne… avant de se mettre en quête de son propriétaire. « Le bateau me plaisait et j’étais à la recherche d’occupations. Il se trouve qu’il avait été donné à l’association La Chaloupe, mais celle-ci n’avait pas le temps de s’en occuper. C’est ainsi que je me suis attelé à la restauration de Morgad, le jour même où la tempête Xynthia frappait notre littoral. »

D’emblée, Guillaume sait que la restauration sera importante, d’autant que la confi­gu­ra­tion du canot ne correspond pas à ce qu’il veut en faire. Construit en 1969 pour un Noirmoutrin, Morgad passe dès l’année suivante aux mains de Jean Gaud, un Morlaisien propriétaire d’une résidence secondaire sur l’île. Adepte de plongée, ce dernier supprime la voile et la dérive pour installer un moteur hors-bord. En 1982, Anne, la sœur de Jean, décédé, prend la barre à son tour, utilisant Morgad pour poser filets et casiers. En 1996, c’est Sandra, sa fille, qui arme le canot après que le char­pentier de marine Henry Gendron l’a doté d’une quille et d’un gréement. Dix ans plus tard, le bateau est définitivement désarmé.

Au final, Guillaume va quasiment re­cons­truire Morgad. Une fois la structure axiale remplacée ainsi que le tableau arrière, il change les galbords et les ribords de même que toutes les membrures en acacia. La moitié des clins environ doit être renouvelée, puis la coque est rivetée cuivre et les varangues sont remplacées. Le barrotage, réalisé en chêne, reçoit bientôt un pont en contre-plaqué et des hiloires en acajou. Un puits est construit, tandis que la dérive est façonnée dans un appendice récupéré dans le cimetière de bateaux local. Le gouvernail aussi est neuf, comme les emménagements, le plancher en pin Douglas, les espars, le gréement… Le 9 avril 2011, Morgad retrouve enfin son élément.

« Morgad reste le parfait outil pour une balade comme celle-ci »

Passé les Bœufs, et une fois le port de Morin dans notre tableau, ce sont désormais les roches du Devin qui voient passer notre dérive de près… trop près même. À jouer avec le fond, il est fréquent de finir par toucher à mesure qu’on gagne en assu­rance. Au même moment, nous découvrons dans notre Est un petit cotre qui appareille depuis la plage de Luzéronde. Ce matin, à 7 heures, nous avons croisé l’Albatros du dessinateur Antoine Bugeon qui sortait de Noirmoutier. C’est donc ici qu’il est venu passer la journée et se reposer d’une longue quinzaine de fouilles sous-marines en mer Égée.

Quand son spi est établi, Morgad double presque sa surface de voilure. Le petit canot Vandernotte se sent alors pousser des ailes. © Mélanie Joubert

Il est 13 heures et nous allons désormais faire route avec lui, collé-serré même puisque nous nous amusons un temps avec Guillaume à attraper la pointe de son bout-dehors alors que les deux bateaux naviguent à plus de 5 nœuds. Une fois franchies la pointe de l’Herbaudière puis la basse du Martroger, Antoine abat tout droit dans le 130 tandis que Guillaume préfère tirer des bords de portant pour exploiter le meilleur de son spi asymétrique. À 5,5 nœuds de moyenne, avec une pointe à plus 6 nœuds, Morgad fonce vers le fort Saint-Pierre où nous venons nous échouer sur la plage, le temps de ranger le bord avant de remettre le canot à son mouillage. « Sauf coup de vent d’Est prévu pour durer, je le laisse ici. À 100 de coefficient, il se pose mais en douceur car la mer s’aplatit quand il ne reste plus beaucoup d’eau. »

Guillaume, qui a pourtant déjà mené Morgad au Croisic et à l’île d’Yeu n’en revient toujours pas d’avoir effectué le tour de l’île aussi vite. Désormais, il sait que ce périple est abordable pour son petit bateau. « C’est le type même de canot dont on imagine ne jamais se séparer. Ses caractéristiques – 4 mètres de longueur de coque, 1,36 mètre de largeur et 260 kilos de déplacement – le rendent facile à déplacer sur remorque. En cas de pétole, on peut armer une paire d’avirons qui se dé­montent en trois pour être rangés sous l’hiloire, comme le banc amovible et le cale-pied. Alors oui, de temps en temps, j’imagine avoir un jour un yacht en bois d’une douzaine de mètres pour partir en croisière hauturière et régater. Mais Morgad reste le parfait outil pour une balade comme celle d’aujourd’hui. »

Remerciements : à Frédéric Chevalier et Clément Bouldoires.

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