Miroun, le dériveur de la famille Fleuriot

Revue N°298

Navigation golfe du Morbihan, dériveur bois, Locmariaquer
Les performances du dériveur ont changé avec sa nouvelle voile, surtout dans le petit temps, où il se montre plus véloce. Les ris ne se prennent plus au rouleau et le système d’écoute est désormais relié à une pantoire à l’arrière. Les espars, en pin, sont d’origine ; la corne et le mât plient par vent un peu frais, mais seront conservés tant qu’ils tiennent. © coll. Emmanuel Fleuriot 

par Emmanuel Fleuriot – Miroun, dériveur atypique de 4,10 mètres aux origines incertaines, fait la joie de sa famille. Emmanuel Fleuriot enfant a appris à naviguer dessus avec son père… qui avait aussi appris à naviguer dessus enfant ! Histoire d’une transmission réussie – moyennant une reconstruction  – dans les courants du golfe du Morbihan.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Au début des années soixante, mon grand-père avait offert à ses cinq enfants Miroun, un petit dériveur d’occasion acheté à un Nantais. La légende familiale veut qu’il ait été fabriqué dans un chantier des bords de l’Erdre, près de Nantes, mais nous n’en savons pas davantage sur ses origines. De construction classique, en acajou sur membrures ployées, il était gréé en catboat avec un mât plutôt court et une corne très élancée. Chaque été, il était mouillé dans la rivière de La Trinité-sur-Mer. Mon père, André Fleuriot, et ses frères et sœurs avaient appris à naviguer dessus et en gardaient de bons souvenirs.

Au début des années quatre-vingt-dix, ce petit « canote » pourrissait dans le jardin de mes grands-parents : il avait passé plus de quinze ans contre le garage, sans toucher l’eau salée, la coque abandonnée aux intempéries et au soleil. Tous les bordés baillaient, certains étaient cassés et je crois même que la coque avait fini par vriller un peu. Il faisait une parfaite planque pour les parties de cache-cache entre cousins que les toiles d’araignée et les cloportes n’effrayaient pas…

Mon père, souhaitant disposer d’un petit bateau, a demandé à Bernard Fournier, patron du chantier naval B&B de La Trinité-sur-Mer, qui est aussi un ami ayant navigué enfant sur le Miroun, s’il était possible de le refaire naviguer. Malheureusement, la coque était en trop mauvais état pour être réparée, mais elle pouvait servir de moule à condition de travailler sa surface extérieure et de dévriller la structure.

Finalement, le choix s’est porté sur une reconstruction en moulant une nouvelle coque sur celle d’origine avec la technique du lamellé-collé : trois plis d’acajou, de 3 millimètres chacun, disposés à 45 degrés les uns des autres, sont protégés à l’extérieur par un fin tissu de verre qui, une fois imprégné de résine époxy, laisse apparaître le bois. Bien plus léger que la construction traditionnelle, cet ensemble est encore rigidifié par les cloisons avant et arrière, le banc, le pont et son barrotage. Il n’y a ni lisse ni membrures. Après avoir appliqué une couche de résine époxy pour protéger et étanchéifier au maximum le bois, tout est vernis à l’exception des œuvres vives, des fonds et du pont.

Navigation golfe du Morbihan, dériveur bois, Locmariaquer

Miroun à La Trinité-sur-Mer en 1964 alors qu’il vient d’être acquis par le grand-père d’Emmanuel. Construit de manière classique – acajou sur membrures ployées –, il grée un mât court, une corne élancée et une voile en coton rouge, chère à André, le père d’Emmanuel, qui a appris à naviguer à son bord avec ses quatre frères et sœurs. © coll. Emmanuel Fleuriot

« Debout, debout tocard, le vent souffle de rage ! »

Les espars d’origine ayant étés stockés à l’abri, ils ont pu être conservés, après avoir été grattés et à nouveau vernis. La bitte d’amarrage devant le mât a aussi été replacée sur le nouveau bateau. Quant à la voile en coton rouge, conservée elle aussi, elle devait bien avoir une bonne trentaine d’années !

Après sa reconstruction, le Miroun a été mouillé à Locmariaquer, à la cale du Lézard, dans le golfe du Morbihan. Enfant, j’ai appris à naviguer dessus avec mon père. Il m’a fallu attendre le début de l’adolescence pour hisser la voile, car il faut manipuler et apiquer la corne contre le mât d’une main, de l’autre tenir la drisse et orienter le crochet du rocambeau pour le passer dans un œillet sur la corne. Il faut un minimum de poids et de force pour réussir cette manœuvre.

Les premières années, j’allais naviguer avec mon père toute la journée. Ça commençait par un réveil tonitruant, quand il clamait d’un air martial : « Debout, debout tocard, le vent souffle de rage, le diable est passé par l’écubier, debout, debout tocard, tocard fais ta prière ! » Impossible d’y couper, il fallait y aller… Nous faisions des allers et retours en rivière d’Auray entre Fort-Espagnol et Port-Navalo. Quand le vent et le courant étaient favorables, nous tirions même des bords dans les courants à l’entrée du Golfe ou entre l’île Longue et Port-Navalo. Le bateau étant beaucoup plus léger que l’ancien, il gîtait rapidement et il n’était pas rare d’avoir le pont dans l’eau jusqu’à l’hiloire. Le clapot nous chahutait et mon père disait avec un grand sourire : « On drope le Djebel ! »

Il était rare que nous nous aventurions au-delà de l’Armor-Baden et de l’île de Berder du fait des courants. Une fois, nous avons été jusqu’à Arradon en passant par le Sud de l’île aux Moines et j’ai le souvenir d’une balade magnifique. Si nous sortions du Golfe, nous allions jusqu’à Méaban en passant au-dessus des Buissons, une autre promenade splendide quand l’eau est claire et par temps calme.

Tributaire des marées… et des mouettes

À cette époque, nous ne portions pas de gilets de sauvetage ; les rares fois où j’en passais un, c’était pour me réchauffer, car le Miroun mouille pas mal. La place de l’équipier n’est pas la plus confortable : il prend toute la mer levée contre le bordé, tandis que le barreur, bien protégé, reste au sec ! Aujourd’hui, le gilet est obligatoire. Le déclic s’est fait la première fois que j’ai amené mon épouse sur le Miroun. Ne la sentant pas très à l’aise, je lui ai demandé quel était son niveau en natation. « Eh ! bien, là, si le bateau se retourne et que je n’ai pas pied, je coule et je me noie ! » J’ai choqué un peu l’écoute pour cette sortie et le lendemain elle avait son gilet… et moi aussi, puisqu’il faut montrer l’exemple.

Le Golfe était un terrain de jeu fantastique, mais nous y étions tributaires des marées et… des mouettes qui, de nuit, confondaient le Miroun avec un dortoir. Il faut savoir être hospitalier avec la faune locale, certes, mais les mouettes, à chaque envol, satisfont un besoin naturel, et le matin, le Miroun était couvert de fientes qu’il fallait nettoyer à l’eau et à la brosse. Après avoir tout essayé pour les décourager, nous avons fini par mettre le bateau l’été au port de La Trinité-sur-Mer, ce qui nous permettait de naviguer dans la rivière sans souci des horaires de marée. La rivière de La Trinité et la baie de Quiberon sont des plans d’eau magnifiques et protégés, parfaits pour un petit dériveur comme le nôtre. La descente de la rivière est toujours un régal ; nous allions jusqu’au Petit-Trého à la sortie du chenal, puis jusqu’au Rat et à la Souris, deux bouées qui n’existent plus.

Je garde un souvenir assez humide de ces navigations en baie de Quiberon, toujours à cause du bateau qui mouille beaucoup. Le retour était plus agréable, car nous revenions bien souvent porté par un clapot qui ressemblait à de la houle vu la taille du bateau. De son passage à La Trinité-sur-Mer, le Miroun a gardé sa dame de nage actuelle, achetée chez l’Écuyer, l’accastilleur qui a lui aussi disparu ; celle d’origine était trop ouverte et je n’arrivais pas à garder l’aviron dedans. Il est indispensable de godiller sur ce bateau, car c’est le seul moyen de propulsion si le vent tombe ou lors de certaines manœuvres.

Navigation golfe du Morbihan, dériveur bois, Locmariaquer

En 1991, André Fleuriot confie la reconstruction à l’identique de Miroun à son ami Bernard Fournier, patron du chantier naval B&B de La Trinité-sur-Mer. La nouvelle coque en lamellé-collé a été moulée sur l’ancienne, gagnant en légèreté et en solidité. © coll. Emmanuel Fleuriot

Dacron blanc contre coton rouge

Au début des années deux mille, nous avions commandé une nouvelle voile chez Tonnerre à Lorient ; nous la voulions en coton rouge, comme l’originale, bien entendu. Le maître voilier a tout fait pour nous dissuader, car il n’existe pas vraiment de toile adaptée aux dériveurs de cette taille. Finalement, il a coupé une belle voile dans du tissu utilisé pour les tendelets de terrasse. Le voilier avait certainement prévu son allongement et elle était donc un peu plus petite, ce qui n’était pas très joli ni très performant, car l’éventail des réglages était très limité. En 2015, je l’ai remplacée par une voile en Dacron blanc. Le plus compliqué a été de l’expliquer à mon père pour qui la voile en coton rouge faisait partie intégrante de l’identité du Miroun

J’avais envie d’un profil digne de ce nom, d’une bordure libre et de pouvoir ajouter un cunningham. Consulté, Bernard Fournier s’est félicité de voir disparaître « cette vieille bâche » et a conseillé la voilerie All Purpose de La Trinité-sur-Mer, qui taille notamment les garde-robes des Guépard ou des Gazelle. Les ris qui se prenaient par des tours de rouleau autour de la bôme ont laissé place à un système de prise habituel avec une seule bande de ris. Le système d’écoute qui n’était pas pratique, les réglages se faisant sur le pont à l’arrière avec deux coinceurs de part et d’autre de la barre, a aussi été revu. Une petite tourelle a été rapportée sur le puits de dérive, ainsi qu’une pantoire à l’arrière.

Les espars étant tous d’origine en pin, de section relativement faible et truffés de nœuds, la voile en Dacron, beaucoup plus puissante, ne risquait-elle pas de les casser avec un peu de brise ? Bernard m’avait dit en regardant la corne : « Ton fagot, il risque de se plier ». À sa demande, nous sommes sortis un jour avec une vingtaine de nœuds de vent pour prendre un ris et observer le comportement de la corne : elle a tenu, mais elle a ployé, comme le mât ! Un jour, on passera peut-être à une corne en carbone, mais tant qu’elle résiste, on la garde.

Les performances du Miroun ont bien changé, en particulier dans le petit temps où il est bien plus véloce et plus agréable à régler. En revanche, il faut anticiper pour prendre un ris et il vaut mieux être au corps-mort ou s’abriter sous le vent d’une île. Ferler la voile prend aussi plus de temps. Il y a encore des choses à améliorer, c’est certain, et c’est aussi ce qui m’intéresse avec le Miroun. Je voudrais ajouter des sangles de rappel pour retarder la prise de ris, redessiner un nouveau safran avec un profil plus performant et le compenser aussi, car l’actuel est une tôle d’aluminium basique sans profil. La dérive également mériterait que je m’y attarde ; c’est une tôle en acier galvanisé sans chanfreins, qui se met à vibrer aux allures débridées avec un bruit surprenant. J’aimerais aussi faire fabriquer par un charpentier de marine un bel aviron de godille plus long et plus souple. Il n’y a pas de hale-bas, car le mât est très en avant et la bôme est basse, mais il faut trouver un système pour éviter qu’elle ne monte trop au vent arrière. Bref, il y a encore de quoi faire !

Navigation golfe du Morbihan, dériveur bois, Locmariaquer

© coll. Emmanuel Fleuriot

Impossible de passer la Jument à contre-courant

Ce que j’aime plus que tout avec ce petit dériveur dans le Golfe, c’est le côté aléatoire des sorties qui dépendent des marées et du vent. Un de mes meilleurs souvenirs remonte à août 2006 lorsque j’ai invité un cousin, qui n’était jamais monté sur un voilier, à sortir une heure ou deux en fin d’après-midi. Après avoir quitté le corps mort au Lézard, je l’ai l’amené à l’entrée du Golfe. La mer montait et on ne risquait pas de se faire sortir. Une fois parvenu à la hauteur de Notre-Dame de Kerdro, à la pointe de Kerpenhir, j’ai voulu aller vers le Faucheur pour contourner l’île du Petit Veizit. Par excès de confiance, je suis resté un peu trop dans la veine de courant qui porte vers la Jument et, au moment de lofer pour laisser le Faucheur sous le vent, la barre n’a pas répondu : il devait y avoir autant de vent que de courant, les deux dans la même direction. On a vu défiler le paysage pendant une ou deux minutes sans rien pouvoir faire puis, embarqué entre Berder et la Jument, on est presque arrivé au banc de Creizig. Impossible de passer la Jument à contre-courant : nous étions bloqués.

Il devait être plus de 19 heures et j’estimais la renverse autour de 21 heures. Après avoir essayé de passer par la pointe Sud de la Jument, où le courant était aussi trop fort, j’ai décidé de ne pas passer entre Larmor-Baden et Berder, car ça aurait été pareil. Je me suis résigné à demander à un hors-bord de nous faire passer la Jument en remorque et de nous laisser sous le vent de Gavrinis. En quelques minutes, nous étions de retour de l’autre côté. Alors que le vent molissait, nous avons rallié tant bien que mal Larmor-Baden vers 20 heures ; mais, là, rebelote, impossible d’aller plus loin, la renverse n’ayant pas encore eu lieu ! J’ai à nouveau fait signe à un semi-rigide qui nous a remorqué sous le vent de l’île Longue. Le courant toujours dans le nez et trop fort, j’ai passé la pointe Nord de l’île à pied, de l’eau jusqu’au torse dans les cailloux, en halant le Miroun avec mon cousin à bord. La scène devait prêter à sourire…

Nous avons eu ensuite un peu de vent pour passer entre l’île Longue et l’île Reno à la nuit tombée. Je pensais être au mouillage une heure après, mais cette fois la marée descendait et le vent était tombé ! Vers 23 heures, j’ai finalement décidé de mouiller Miroun dans le port de Locmariaquer pour la nuit. Portés par le courant au-dessus des parcs à huîtres, slalomant entre les piquets, nous étions presque arrivés lorsqu’un feu d’artifice a débuté : j’avais complètement oublié que c’était le 15 août ! Nous étions à moins de 50 mètres de la barge d’où il était tiré et j’ai vraiment cru que le Miroun allait brûler… Chaque sortie se transforme finalement en bon souvenir et permet de passer du temps avec les membres de ma famille. J’ai hâte de pouvoir naviguer avec ma fille, qui a deux ans, et de lui transmettre, si possible, le virus de la voile. Mes petits neveux, un peu plus âgés, commencent déjà à vouloir faire des ronds dans l’eau… c’est bon signe !

Il est trop petit, trop volage, mais il est magnifique

J’aimerais beaucoup connaître le chantier dans lequel Miroun a été construit, comme son histoire avant qu’il ne soit adopté par notre famille. Quand je regarde des photos anciennes, prises lors de régates de houari nantais, il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre leur gréement et celui du Miroun. Même si sa grand-voile n’est pas aussi démesurée que celle des houaris, ils ont en commun leur corne assez longue et très apiquée contre le mât, peut-être typique des voiliers de plaisance de cette région à l’époque.

J’ai trouvé des cartes postales des années quarante ou cinquante prises à Sucé-sur-Erdre qui montrent des catboats ressemblant au Miroun. Ce type de canot et de gréement était répandu sur l’Erdre jusqu’au début des années cinquante ou soixante et certainement entre les deux guerres. Mais quand exactement sont-ils apparus ? En reste-t-il d’autres au fond des garages ? Le Miroun serait-il le dernier représentant de cette famille de bateaux ? Même si sa construction est contemporaine, ses formes, ses emménagements et son gréement sont les mêmes qu’à l’époque. Et puis l’Erdre est un des berceaux de la plaisance française, comme en témoignent les célèbres Vézon (1887) et Vétille (1893) qui ont conservé leur coque d’origine en tôle. J’ai relevé les plans et modélisé Miroun ; même si on voit bien que les formes générales ne sont pas des plus modernes, les entrées d’eau sont très fines et pincées. Était-ce la norme à cette époque ? Quoi qu’il en soit, le Miroun est un dériveur atypique, unique, son pédigree est inconnu et certainement inexistant. Il est trop petit, trop volage, trop fragile, mais il est magnifique et ne laisse personne indifférent. À chaque sortie, les équipages des autres bateaux lui adressent des compliments. Comme beaucoup, il est ancré dans une histoire familiale et amicale et sa raison d’être est de naviguer. Après des recherches étymologiques, Miroun signifie « minauderie » en provençal. Ça lui va plutôt bien !

Navigation golfe du Morbihan, dériveur bois, Locmariaquer

Emmanuel Fleuriot se fait plaisir à bord de Miroun, le petit dériveur familial, habitué du golfe du Morbihan, qui navigue ici devant Locmariaquer, à Kérivaud, côté rivière d’Auray. © coll. Emmanuel Fleuriot

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