De Stefan Zweig, traduit de l’allemand par Alzir Hella, illustré par André Miossec – L’écrivain viennois publie en 1938 la biographie d’un explorateur obnubilé par la recherche de la route de l’Ouest vers les « îles aux épices » (les Moluques). Des cinq caraques parties de Séville en 1519, une seule, la Victoria, bouclera le premier tour du monde de l’Histoire, sans Magellan, tué par une flèche empoisonnée aux Philippines. Ce chapitre relate la douloureuse traversée de l’océan Pacifique, après la désertion du San Antonio et la perte du Santiago dans les canaux de Patagonie.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

La première traversée de l’océan inconnu – « une mer si vaste que l’esprit humain peut à peine se la représenter », lit-on dans la relation de Maximilian Transilvanus – est une des prouesses les plus héroïques qu’ait connues l’humanité. Déjà la traversée de l’Atlantique par Christophe Colomb avait été considérée en son temps comme un exploit d’un courage incroyable et cependant elle ne peut être en rien comparée à la victoire que Magellan arracha aux éléments, au prix de privations sans nom. Le voyage de Christophe Colomb, entrepris avec trois navires entièrement neufs et bien approvisionnés, ne dura que trente-trois jours en tout, et déjà une semaine avant de toucher terre les herbes et les bois d’essence étrangère charriés par la mer et les oiseaux survolant les navires signalaient l’approche d’un continent. Ses hommes sont frais et dispos, ses navires si abondamment pourvus de vivres que, dans le pire des cas, il pourrait rebrousser chemin sans avoir rien fait. Ce n’est que devant lui qu’il a l’inconnu, et derrière lui il a la patrie, où il peut revenir en cas d’échec. Magellan, par contre, s’enfonce complètement dans l’inconnu, et il ne part pas d’un port européen familier, mais d’un pays étranger et inhospitalier, la Patagonie. Ses hommes sont épuisés. Ils ont déjà souffert de la faim et de toutes sortes de privations, ce sont les mêmes souffrances qui les accompagnent et qui les menacent. Leurs vêtements sont usés, usés chaque voile, chaque cordage. Depuis des semaines et des mois ils n’ont aperçu aucun visage humain, vu aucune femme, bu aucun vin, pris aucune nourriture fraîche, et en secret ils envient leurs camarades plus hardis qui ont déserté à temps et sont rentrés en Espagne au lieu d’être exposés comme eux aux dangers de cette immense mer. Et c’est ainsi que les trois navires voyagent pendant vingt, trente, quarante, cinquante, soixante jours, et toujours aucun pays en vue, aucun signe indiquant qu’ils s’approchent d’une terre. Plusieurs semaines se passent encore, et cela fait trois mois, trois fois le temps dans lequel Christophe Colomb a traversé l’océan Atlantique. Pendant des milliers d’heures la flotte de Magellan s’avance à l’aventure. Depuis le 28 novembre, le jour où le cap Désiré a disparu dans le lointain, leurs cartes et leurs mesures sont sans valeur. Toutes les distances calculées par Faleiro se sont montrées fausses. Depuis longtemps Magellan croit avoir dépassé Cipango, le Japon, et cependant il a à peine parcouru un tiers de l’océan mystérieux qu’à cause de l’absence totale de vents il appelle le Pacifique.

© André Miossec

Mais combien cruelle cette tranquillité, combien atroce ce calme absolu ! La mer est toujours aussi bleue et miroitante, le ciel aussi serein et brûlant, l’air aussi vide de sons, l’horizon aussi lointain. Toujours le même néant bleu autour des trois petits navires, seuls points mouvants dans cette horrible immobilité, toujours la même lumière cruelle le jour, et la nuit les mêmes étoiles froides et silencieuses, qu’ils interrogent en vain. Toujours les mêmes objets dans le carré des matelots, la même voile, le même mât, le même pont, la même ancre, les mêmes canons, les mêmes affûts. Toujours la même odeur de pourriture, montant des entrailles du navire. Toujours, matin, midi et soir, les mêmes visages figés dans un morne désespoir, avec cette seule différence que chaque jour ils s’allongent un peu plus. Les yeux s’enfoncent de plus en plus dans les orbites, leur éclat diminue de jour en jour, les joues ne cessent de se creuser, la démarche des matelots devient de plus en plus molle et vacillante. Ils ont des allures de spectres eux qui, quelques mois auparavant, jeunes hommes robustes, montaient et descendaient les échelles, manœuvrant rapidement au milieu de la tempête. À présent ils marchent en chancelant comme des malades ou gisent épuisés sur leurs paillasses. Les trois navires ne sont plus que des hôpitaux flottants.

Car les provisions diminuent d’une façon effrayante et la famine s’aggrave de jour en jour. Ce n’est d’ailleurs plus de la nourriture, mais des ordures, que le préposé aux vivres distribue aux hommes. Il y a longtemps que le vin, qui rafraîchissait encore les lèvres et ranimait le courage des matelots, est épuisé. L’eau du bord, cuite et recuite par le soleil implacable, dégage une odeur telle que les malheureux doivent se pincer les narines pendant qu’ils humectent leur gosier desséché avec la seule gorgée qu’on distribue chaque jour. Quant au biscuit, qui est, avec les poissons qu’ils prennent, leur seule nourriture, il s’est transformé depuis longtemps en une poudre grise et sale, où four-millent les vers, et, de plus, empestée par les excréments des rats, qui, affolés par la faim eux aussi, se sont précipités sur ce dernier reste de vivres. Si on leur fait désespérément la chasse, à ces bêtes répugnantes, ce n’est pas seulement pour s’en débarrasser, mais aussi pour les manger. Un demi-ducat d’or est le prix que l’on paye au chasseur habile qui a réussi à prendre un de ces rongeurs et gloutonnement l’heureux acheteur dévore l’ignoble rôti. Pour tromper la faim qui les tenaille, les hommes inventent des recettes de plus en plus dangereuses : on mélange de la sciure aux déchets de biscuit pour augmenter le volume de la maigre ration quotidienne. Enfin la famine devient telle que comme l’avait prévu Magellan ils en arrivent à dévorer le cuir des vergues. « Pour ne pas mourir de faim, écrit Pigafetta, nous finîmes par manger les morceaux de cuir dont est garnie la grande vergue afin de protéger les cordages contre le déchirement. Exposés depuis une année à la pluie, au soleil et au vent, ces morceaux de cuir étaient devenus si durs que nous dûmes les laisser pendre quatre à cinq jours dans l’eau pour les ramollir. Alors nous les passâmes sur le feu et nous les mangeâmes. »

© André Miossec

On comprend que même les plus résistants parmi ces hommes d’une dureté de fer et habitués à toutes les privations ne peuvent supporter un tel régime. Le scorbut fait son apparition. Les gencives commencent à enfler et à suppurer, les dents se déchaussent et tombent, des abcès se forment dans la bouche. Enfin le palais enfle d’une façon si douloureuse qu’ils ne peuvent- plus rien avaler et périssent misérablement. La faim enlève leurs dernières forces aux survivants. Les jambes purulentes ou à demi paralysées ils vont et viennent à petits pas, appuyés sur des bâtons, ou restent accroupis dans les coins. Dix-neuf matelots, soit environ un dixième des effectifs, meurent ainsi durant cette traversée au milieu des plus effroyables souffrances : l’un des premiers est le pauvre géant patagon, qu’ils ont baptisé Juan Gigante, et que peu de temps encore auparavant ils admiraient tant parce qu’il dévorait en un instant une demi-caisse de biscuits et avalait un seau d’eau comme on vide un gobelet. Chaque jour diminue le nombre des matelots encore valides, et Pigafetta note avec raison qu’avec des équipages aussi affaiblis jamais les navires n’auraient pu résister à une tempête. « Si Dieu, dit-il, et sa Mère bénie ne nous avaient pas accordé un si beau temps nous serions tous morts de faim dans cette mer immense. »

Pendant des semaines et des mois la caravane solitaire avance ainsi dans le désert sans fin de l’océan, supportant toutes les souffrances imaginables. Et la plus cruelle ne lui est pas épargnée : celle de l’espoir déçu. De même que les hommes perdus dans le Sahara croient apercevoir soudain devant eux une oasis, avec ses palmiers dont le feuillage se balance au vent, avec ses ombres qui s’étendent, fraîches et bleues, au milieu de la lumière crue, avec ses sources bruissantes, mais dès qu’ils s’apprêtent à jouir de toutes ces belles choses les voient aussitôt disparaître et la mer de sable s’étendre de nouveau autour d’eux plus hostile encore qu’auparavant ; de même les gens de Magellan tombent victimes eux aussi de mirages cruels. Un matin un cri enroué tombe de la hune : le guetteur a aperçu une terre. Comme des fous les matelots se précipitent sur le pont, même les malades, qui gisent à terre, flasques comme du linge mouillé, se traînent d’un pas chancelant. Vraiment c’est une île ! Et l’on met rapidement les canots à la mer. Déjà ils rêvent d’eau douce et de repos à l’ombre des arbres, déjà ils brûlent de sentir la terre ferme sous leurs pieds. Mais – ô cruelle déception ! – comme ils s’en approchent, cette île, et plus tard une autre, auxquelles ils donneront le nom de « Islas Desaventuradas », les îles du Malheur, s’avèrent comme n’étant faites que de rochers dénudés, inhabitées et inhabitables. À quoi bon débarquer ? Ce serait une perte de temps inutile. Et le voyage se poursuit péniblement et tristement à travers le désert bleu, plus loin, toujours plus loin.

© André Miossec

Enfin, le 6 mars 1521 – près de cent jours se sont écoulés depuis que la flotte, au sortir du détroit de Magellan, s’est lancée en pleine mer – retentit de nouveau le cri : « Terre ! Terre ! » Il était temps. Deux jours, trois jours encore, et il est probable que la postérité n’aurait retrouvé aucune trace de cet exploit héroïque. Devenus des cimetières ambulants, les navires eussent erré de-ci de-là, sans but et sans direction, pour disparaître finalement dans une tempête ou se briser en mille morceaux sur une côte quelconque. Cette terre, Dieu soit loué ! est habitée. On y trouvera de l’eau pour les hommes à demi morts de soif. À peine la flotte s’approche-t-elle de la baie, et avant même qu’on ait amené les voiles et jeté l’ancre, que déjà filent dans sa direction, rapides comme des flèches, de petits canots peints, dont les voiles sont faites de feuilles de palmiers cousues. Agiles comme des singes les indigènes complètement nus grimpent à bord, et telle est leur ignorance des conventions morales qu’ils s’emparent aussitôt de tout ce qui leur tombe sous la main. En l’espace d’un instant toutes sortes d’objets disparaissent comme par enchantement, jusqu’au canot du Trinidad, que l’on a coupé de ses amarres. Sans penser qu’ils aient pu commettre quoi que ce fût de mal, et riant de s’être procuré aussi facilement des choses qu’ils n’ont pas encore vues, ils s’en retournent- à terre avec leur butin. Car il leur est tout aussi naturel – ceux qui vont nus n’ont pas de poches – d’emporter quelques objets brillants dans leur chevelure qu’aux Espagnols, au pape et à l’empereur de proclamer toutes ces îles inconnues, avec leurs habitants, hommes et bêtes, propriété légale du roi très chrétien.

Stefan Zweig (1881-1942). Issu d’une famille juive établie à Vienne, ce pacifiste, ami de Romain Rolland, émigre à Londres en 1934 en raison de la montée du nazisme. Nouvelliste à succès (Amok, La Confusion des sentiments), traducteur de poésie, il est aussi un biographe prolifique. C’est en 1936, au cours d’un voyage au Brésil, qu’il entame la rédaction de son Magellan. Quatre ans plus tard, fuyant une Europe à feu et à sang, il retourne s’établir dans ce pays, où il va écrire son chef-d’œuvre, Le Monde d’hier, mémoires d’un humaniste dont tous les idéaux se sont écroulés. Désespéré, il s’empoisonne au Véronal en compagnie de sa seconde épouse qui ne voulait pas lui survivre.

André Miossec est né en 1940 à Plouédern, en terre léonarde. Après « une adolescence turbulente qui trouva son épanouissement dans une boîte à bachot sur les rives de la Loire », il s’oriente vers un métier paramédical, puis trouve sa voie dans une formation de Compagnon peintre-doreur et restaurateur d’objets d’art. Ce talent lui vaudra notamment de dessiner et réaliser la décoration de La Recouvrance. Retraité depuis quinze ans au bord de la rivière de Landerneau, il se voue désormais à la peinture, à la gravure et au modélisme naval.