par Giovanni Panella – Né à Venise en 1948, le peintre Luigi Divari a connu la lagune des années cinquante et soixante, aux derniers temps de la voile au travail. Ses dessins de bateaux traditionnels aussi précis que ses planches zoologiques font le bonheur des esthètes autant que des ethnologues.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Luigi Divari s’est fait connaître des défenseurs du patrimoine maritime transalpin en signant plusieurs livres remarquables sur les pêches et les bateaux traditionnels de la haute Adriatique. Il est notamment l’auteur de Barche della laguna veneta et de Barche del golfo di Venezia, ouvrages consacrés aux bateaux traditionnels de Venise et de sa lagune. On lui doit aussi une monographie sur le trabaccolo (La Perfezione del trabaccolo) et une autre sur le topo (Il Battello chioggioto detto anche topo). Enfin, nous prendrons garde d’oublier Belpesse, pesci pesca e cucina ittica nelle lagune venete, qui exalte l’art de pêcher et de cuisiner les poissons de la lagune. Tous ces livres ont ceci d’original qu’ils sont illustrés par les dessins de leur auteur.

Luigi Divari venise dessins bateaux
Luigi Divar au travail. © coll. Luigi Divari

Car Luigi Divari est aussi, et peut-être sur­tout, un dessinateur de haut vol. La qualité ethnographique de ses portraits de bateaux est telle que ses dessins figurent sur les panneaux du Museo delle imbarcazioni tradizionali (Musée des bateaux traditionnels) inauguré en 2015 à Forte Marghera, près de Venise. Sa renommée a même franchi les frontières italiennes puisqu’en juillet dernier, il exposait ses œuvres à Stralsund – ville allemande du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale sise au bord de la mer Baltique – et qu’il les présentera l’an prochain à Hambourg.

Posé, discret jusqu’à la réserve, cet artiste de soixante-huit ans n’est pas du genre à se mettre en avant. D’autant qu’il avoue devenir de plus en plus casanier. « Parvenu à un certain âge, aime-t-il à dire, surtout quand il pleut et que le vent est fort, on hésite à sortir et à embarquer comme je le faisais si volontiers avant. Mais le lien avec la mer et les poissons peut-être maintenu de façon agréable avec un simple crayon. »

L’œuvre de Divari nous est précieuse non seulement pour l’élégance de son trait et la minutie avec laquelle il reproduit dans leurs moindres détails les bateaux, poissons et crustacés qui posent devant sa planche à dessin, mais aussi parce que, dans sa jeunesse, il a connu les derniers temps de la voile au travail. Ainsi, l’ensemble de ses portraits de bateaux et scènes de pêche, outre leur valeur esthétique, constitue une documentation de première importance pour qui s’intéresse au patrimoine maritime vénitien des années cinquante et soixante.

Le témoignage de ce temps révolu concerne les techniques de pêche et les bateaux tra­di­tionnels, mais aussi leur environnement « im­matériel ». Car les dessins de Divari sont souvent agrémentés de touffus commentaires. À la mine de plomb, de son écriture cursive minuscule, il grise les blancs du papier pour expliquer telle ou telle scène de pêche, telle ou telle ma­nœuvre. Un souci didactique qui montre sa volonté de transmettre des connaissances en danger d’être oubliées plus que celle de laisser une trace dans l’histoire de l’art. Il se revendique d’ailleurs davantage comme un artisan que comme un artiste. La peinture, c’est d’abord pour lui une technique que l’on maîtrise à force de l’exercer.

«À Venise la vraie mer n’existe pas »

Luigi Divari est né à Venise dans une maison les pieds dans l’eau et le spectacle quotidien de cet environnement aquatique l’aura conditionné pour le restant de ses jours. « Dès l’enfance, la mer me fascinait, même si je n’en voyais qu’une manifestation dénaturée, une surface d’eau plate et pas très propre formée par les deux canaux qui entouraient notre maison. Cette eau montait quotidiennement dans la lagune avec le flot, se chargeant à chaque marée d’un supplément de matières organiques. À Venise, la vraie mer, celle avec des vagues qui déferlent sur le rivage, elle n’existe pas. Pour la voir de loin, il faut monter en haut du campanile de la place Saint-Marc, et pour la voir de près, vous devez prendre un bateau afin de vous rendre au Lido. »

La mer baigne pourtant l’enfance de l’artiste. Malgré l’insalubrité de l’eau, il ne se prive d’aucuns des plaisirs communs à tous les enfants de la côte. « Dans les années cinquante, durant les mois d’été, nous savions tirer de cette eau de vaisselle les crabes et le menu fretin à l’aide d’outils rudimentaires façonnés par nos soins ; nous ne manquions pas non plus d’y plonger et nager. Il nous arrivait également d’emprunter des embarcations, à l’insu de leurs propriétaires, pour explorer les canaux, barattant l’eau avec de vieilles planches en guise de rames. Bien sûr, toutes ces activités étaient interdites. »

Très tôt, Luigi Divari est fasciné par les bateaux traditionnels vénitiens. Il est vrai que pour satisfaire aux besoins de la Sérénissime, on n’en compte pas moins d’une soixantaine de types, regroupés en cinq grandes familles – peàte, battelle, caòrline, sandoli et topi – qui comprennent chacune plusieurs unités de différentes tailles. Cette diversité s’explique par la multiplicité des métiers auxquels sont voués ces bateaux, qu’ils soient armés à la pêche ou au transport.

Les jours de pluie, les pêcheurs s’abritent sous les ponts

« J’ai toujours été attiré par le spectacle des bateaux de pêche qui sortaient à longueur d’année, par tous les temps, rapporte Luigi Divari. Beaucoup d’entre eux venaient de Chioggia, une ville du Sud de la lagune, où la pêche a été pendant plusieurs siècles, la principale source de subsistance de la population. »

Les grandes unités d’environ 13 mètres de longueur arment au chalut le long de la côte, entre Caorle et Venise. Pour débarquer leur poisson, faute de pouvoir abattre leur mâture, elles doivent s’amarrer avant les ponts. Les bateaux moins imposants, de 7 à 8 mè­tres de long, pêchent plutôt aux filets maillants ou aux palangres. Quant aux pêcheurs de Burano, ils arment des sandoli pour aller dans les petits fonds de la lagune cueillir des poissons à la foëne ou à la main.

Luigi Divari venise dessins bateaux
Un parangàli, palangrier de Chioggia. Le pêcheur de bâbord boette les hameçons avec des sardines, celui de tribord file une ligne. Chaque palangre est lestée de pierres et garnie à ses extrémités de courges en guise de flotteurs. © coll. Luigi Divari

« À Chioggia, poursuit Luigi Divari, nul ne s’étonnait que les pêcheurs puissent vivre plusieurs semaines à bord de leurs bateaux. Pourtant, ceux-ci avaient des dimensions si réduites et des emménagements si sommaires qu’aujourd’hui personne n’imaginerait pouvoir y faire dormir deux ou trois hommes. Certains équipages ne disposaient même pas d’un taud sous lequel s’abriter des intempéries ; ils se contentaient de poser une rame entre la proue à la poupe et d’y étendre une grande natte de paille. Dans les années soixante, les jours de pluie, on voyait ainsi les pêcheurs des petits bateaux s’amarrer sous les ponts pour y cuisiner leur polenta quotidienne accompagnée de poisson. Je pouvais rester des heures à regarder ces gens, à écouter leurs conversations. C’est ainsi que j’ai pu recueillir des précisions sur leurs techniques de pêche. »

Ces gestes que l’on ne peut observer qu’à bord des bateaux lorsqu’ils sont au travail loin de la côte, Luigi Divari regrette de ne pas les avoir vus, car ils ont aujourd’hui disparu. « J’enviais le sort des fils de pêcheurs, avoue-t-il, des enfants de mon âge qui naviguaient à longueur de temps alors que moi, j’étais forcé d’aller à l’école… Mon père travaillait pour une grande compagnie d’assurances et il n’envisageait certainement pas de me voir embrasser le métier de pêcheur. Malgré tout, pendant toutes ces années j’ai fréquenté des garçons qui avaient cette même passion que moi pour les bateaux. Je m’appliquais aussi à observer depuis le quai le travail des hommes qui ramendaient leurs filets, cousaient leurs voiles ou lovaient leurs palangres. J’ai ainsi mémorisé leurs gestes, si bien que des années plus tard, je suis parvenu à les dessiner et aquareller avec la même précision, la même patience, la même persévérance dont ils avaient fait preuve. »

Même les cadavres rallient leur sépulture en bateau

À l’époque, la lagune est également sillonnée par une foule de barcari (bateliers). La contribution de ces embarcations de charge, souvent propulsées à la rame, est indispensable à la vie quotidienne des cent trente mille habitants de Venise, une cité entourée d’eau et dénuée de terres cultivables. Ici, tout se fait, tout se transporte en bateau. Avant 1894, date du raccordement de la ville au réseau de distribution d’eau, on importait même l’eau potable à l’aide de bateaux-citernes. Aujourd’hui encore, les cadavres rallient leur sépulture à bord de corbillards flottants. Tout transite par les canaux. Une noria d’allèges fait la navette entre cargos et entrepôts, transportant notamment les fameux verres de Murano, production phare des exportations vénitiennes. Bateaux de police, bateaux-pompiers, bateaux-ambulances, bateaux maraîchers se fraient un sillage parmi l’armada des gondoles où se pavanent les touristes du monde entier.

« Je me rappelle tous ces bateaux de charge, raconte le peintre. Ils transportaient du sable, du vin, du bois de chauffage… Les fruits et légumes venant des îles de l’estuaire arrivaient aussi par bateaux jusqu’aux étals du Rialto. Ce marché où l’on vendait encore du gibier et où j’ai rencontré les derniers professionnels de la chasse au canard. »

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Un sandolo da schioppo (sandolo à fusil), embarcation utilisée pour la chasse au canard dans la lagune. © coll. Luigi Divari

Nul ne s’étonnera qu’après cette enfance au plus près de la vie maritime, le jeune Luigi ait rejoint l’Istituto nautico, l’école de la marine marchande, qui se trouve d’ailleurs à quelques pas de chez lui. Son diplôme en poche, il bourlingue plusieurs années durant sur toutes les mers du globe. Mais, plus le temps passe, plus il se rend compte que les vraquiers ou les pétroliers sur lesquels il navigue n’ont qu’un lointain rapport avec les modestes bateaux traditionnels de la lagune qu’il affectionne. « Entre ces deux mondes tellement différents, explique-t-il, j’étais incapable de trouver un quelconque lien historique ou logique. Heureusement, à bord de chaque navire, il y avait toujours un vieux marin, proche de la retraite, qui dans sa jeunesse avait navigué à la voile sur les petits caboteurs ou sur les bateaux de pêche de mon enfance. Aussi je passais souvent mes quarts à recueillir leurs souvenirs. »

N’ayant pas trouvé en mer son nirvana, Luigi met sac à terre dès l’âge de vingt-sept ans. Il accepte, sans grand enthousiasme, un emploi de bureau à Venise dans la compagnie d’assurances qui avait employé son père. Persuadé qu’il ne tiendrait pas plus de six mois derrière une machine à écrire et un téléphone, il finit pourtant par s’habituer à cette vie sédentaire, sans doute parce qu’elle lui permet de retrouver la lagune et ses bateaux. « Le jour, raconte-t-il, j’étais employé de bureau, mais le soir je pratiquais la pêche de loisir pour nourrir ma famille. Et je consacrais les week-ends à la navigation. » Car le jeune homme ne se contente plus de regarder les bateaux depuis le quai. Il s’est acheté son premier bateau à vingt-deux ans, un petit bragozzo de 9 mètres, bientôt remplacé par un topo de 7,40 mètres qu’il va conserver pendant quarante et un ans. Enfin, il arme aussi deux sandoli dont il se sert pour aller à la pêche.

« Les bateaux et les marins que j’avais connus avaient disparu »

Son plaisir de naviguer à bord d’un bateau traditionnel vénitien est toutefois terni par le fait qu’il ne reconnaît plus les hommes ni le décor qui avaient enchanté son enfance. « Malheureusement, précise-t-il, pendant mes embarquements au commerce, la lagune avait changé. Les bateaux et les marins que j’avais connus avaient disparu. Je devais désormais poursuivre mes recherches dans les archives. C’est ainsi que j’ai découvert la marine vénitienne des XVIIIe et XIXe siècles, tout comme les magnifiques planches zoologiques du siècle des Lumières dont j’allais désormais m’inspirer.

Car en bon Vénitien, Luigi Divari s’intéresse à l’écosystème de la lagune et à son évolution. C’est sans doute la zone géographique de l’Italie qui a fait l’objet de la plus grande quantité de publications, tant dans le domaine historique que scientifique. Les maux dont souffre la Sérénissime et leurs remèdes ont suscité quantité d’études. À commencer par sa maladie chronique, l’acqua alta, inondation provoquée lors des grandes marées par le relèvement du niveau de la mer et par l’enfoncement de la cité bâtie sur pilotis dans la vase.

La lagune s’étend aujourd’hui sur environ 55 000 hectares, ce qui en fait la plus grande zone humide du bassin Méditerranéen. La mer y entre et en sort au gré des marées par les trois bocche (bouches) du lido : San Nicolò, Malamocco et Chioggia. Côté continent, au moins une vingtaine de cours d’eau s’y déver­sent. Ayant drainé aupa­ravant plus de 200 000 hectares de terre, leur pureté laisse à désirer. Sans compter les eaux usées issues de l’industrie et de l’urbanisation des îles de Venise et de Chioggia qui accueillent chaque année près de trente millions de touristes.

Des poissons observés à la loupe avec une attention d’entomologiste

Au plan halieutique, une lagune comme celle de Venise constitue un écosystème particulier. À la fin de l’hiver, sous l’effet du soleil, l’eau y monte en température plus rapidement que la mer. Les alevins de nombreuses espèces de poissons y viennent donc en nombre. Ils y grandissent grâce à la nourriture abondante grouillant dans les herbiers de zostère marine qui recouvrent une grande partie des fonds. Les grands canaux, dont certains sont profonds de plus de 20 mè­tres, permettent le renouvellement de l’eau à chaque marée. Fin novembre, quand la température de l’eau redescend sous les 14 degrés, la plupart des poissons regagnent la mer. Ne restent plus alors dans la lagune que les coquillages, les crustacés et quelques anguilles.

Luigi Divari venise dessins bateaux
Différentes espèces de mulets : mulet lippu (Chelon labrosus) appelé bòsega, mulet cabot (Mugil cephalus) appelé volpina, mulet sauteur (Liza saliens) appelé santena, mulet porc (Liza ramada) appelé caustello et mulet doré (Liza aurata) appelé tragàn. © coll. Luigi Divari

Fasciné par la richesse de ce véritable bouillon de culture que constitue la lagune Vénitienne, le peintre consacre une partie de son travail à réaliser des planches animalières. Congres, bars, maquereaux, langoustes, crevettes, araignées défilent sur sa table, qu’il observe à la loupe avec une attention d’entomologiste. Ainsi peut-il en brosser des portraits irréprochables au plan scientifique et pourtant d’une saisissante expressivité. Du grand art !

« J’ai toujours dessiné des bateaux et des poissons, nous confie Luigi Divari. Alors que j’avais trois ans, je me souviens que ma grand-mère avait fait encadrer une de mes premières “œuvres” – entre guillemets – qui représentait deux poissons qui se faisaient un baiser ! La pratique du dessin m’a permis de mieux appréhender mes sujets de recherches. C’est d’ailleurs pour illustrer mes articles sur les bateaux traditionnels que, voici une douzaine d’années, je me suis remis à dessiner au crayon. Je dessine d’après ce que je vois, dans les archives, depuis le quai ou à bord des bateaux. Quant aux poissons, je les représente tels qu’ils sont à la débarque. Ma méthode de travail est lente, le résultat pas toujours parfait, mais je pense que si j’ai bien appris à ramender, il n’y a pas de raison que je ne parvienne pas à un résultat décent au pinceau ! » Aucun doute à ce sujet !