Le grand marin

Revue N°282

nicolas vidal grand marin
© Nicolas Vial

Catherine Poulain – Illustré par Nicolas VialPublié cette année et aussitôt couronné par un bouquet de lauriers, dont le prix Étonnants Voyageurs, le premier roman – autobiographique – de Catherine Poulain retrace l’aventure d’une femme libre partie à Kodiak se faire enrôler sur les palangriers traquant la morue noire et le flétan dans l’enfer du golfe d’Alaska.

Enfin nous pêchons… Le jour s’est levé avant cinq heures. Le jour : une aube grise, un ciel glauque et plombé sur nos têtes. La lueur d’un soleil peut-être fait une trouée pâle dans la brume. Autour de nous l’océan à perte de vue. Il fait froid. Simon a lancé la balise depuis le pont supérieur, puis la bouée. La ligne se déroule. On s’écarte. Dave lâche l’ancre. Les premières palangres s’en vont à l’eau dans le grondement du moteur qui s’emballe, un tournoiement de mouettes qui tentent- de saisir nos appâts avant qu’ils disparaissent dans les flots. J’apporte les baquets à Jude. Il noue l’extrémité des lignes les unes après les autres. Le vent siffle à nos oreilles. Il jette sur le pont les baquets vides d’un geste rapide et violent. Je les débarrasse aussitôt. Mon cœur bat terriblement. Les hommes hurlent dans un fracas de catastrophe. Jude se tient devant les flots bouillonnants, campé sur ses cuisses drues, reins bandés, le corps tout entier tendu vers l’urgence, la mâchoire dure, serrée, regard fixé sur la ligne qui se déroule, bête folle, monstre marin hérissé de milliers d’hameçons. Parfois l’un reste accroché à la gouttière. La ligne se tend dangereusement. En un instant il saisit la canne au bout de laquelle est fixé un couteau. Il crie encore : Écartez-vous ! et il coupe l’anpec qui liait l’hameçon à la ligne.

Dernière palangre ! il rugit pour prévenir le skipper. Qui toujours l’entend malgré le hurlement des choses et des hommes. L’orin nu se déroule encore, Dave lâche une ancre, la corde court jusqu’à la bouée finale et la balise. Le bateau ralentit. La tension qui nous raidissait retombe d’un coup. Un rire fuse. Je reprends mon souffle. Jude allume une cigarette. Il semble nous voir à nouveau. Il plaisante avec Dave qui se tourne vers moi :

– Ça va ?

– Oui, je murmure.

Je n’en suis pas revenue encore. Gorge nouée, je mets de l’ordre- dans les baquets. Je n’ai rien compris à rien. Les cris des hommes m’ont terrorisée. Jesús a un bon sourire.

– Ça viendra… il me dit.

Je passe un coup de jet sur le pont. Le skipper paraît.

– Et maintenant les gars, nous sommes en pêche. Allez prendre- un café, c’est parti !

le grand marin Catherine poulain Nicolas vidal

© Nicolas Vial

On m’a trouvé des bottes qui traînaient à bord. Des vraies celles-là. Elles sont très grandes et percées dans le pli de la cheville. Je prends l’eau. Il fait froid. On m’a aussi trouvé un ciré de pêche – la salopette et la veste – plus large et plus solide que mon ciré de clown. Je monte dans la timonerie avec mon café. Je croise Jesse, je me rabats contre le mur. Il me bouscule. Le grand gars maigre est adossé nonchalamment dans son fauteuil de capitaine.

– Ça se passe bien, le moineau ?

– Oui. C’est quand que je prendrai mes quarts comme les autres ?

– Faudra en parler à Jesse.

– Quand ?

– Dès que tu peux le coincer.

Le ciel est opaque. La brume nous enrobe. Les hommes ont déployé les stabilisateurs de roulis de chaque côté du bateau, comme deux ailes de fer dont il ne resterait que l’ossature. Le Rebel balance étrangement, un oiseau trop lourd qui ne parvient pas à prendre son envol, rasant les flots. Des vagues lourdes font rempart, le bateau qui veut les franchir reste un instant en suspens sur la crête avant de redescendre dans des creux ver-dâtres. Une pluie fine et serrée tombe en rideaux obliques. Nous ressortons dans le froid. En silence nous enfilons cirés et gants de caoutchouc, nous bouclons nos ceintures. Ian est tendu, Dave ne sourit plus, Jesús et Luis semblent gris sous leur teint hâlé. Jesse aiguise sa lame. Je croise des regards qui ne me voient pas. Simon se cramponne aux montants des casiers, prêt à bondir au premier cri des hommes. Dans ses yeux la même angoisse qui me noue le ventre.

Le skipper s’est placé dans le renfoncement du château, contre le pavois. Les mains sur les leviers des commandes extérieures, il augmente la vitesse quand il aperçoit la bouée, le bateau vire, il ralentit, cherche le meilleur cap par rapport à la dérive. Jude a brandi une perche, attrape la balise qu’il hisse à bord.

– Tirez !

Et tous de s’accrocher à l’orin. La tension est extrême. Ian réduit la vitesse encore, avance légèrement, se place au-devant de la palangre, la ligne se détend. Dave la hisse dans la gorge de la poulie du vireur. Les hommes hurlent. Le skipper crie : Dénouez la balise et la bouée ! Vite ! Le moteur hydraulique se met en route. On reprend son souffle. Le corps de ligne remonte régulièrement. Ian accélère l’allure. Jude love. Je lui fais passer un baquet vide lorsqu’une palangre est toute remontée à bord. Vite je la dénoue de la suivante. Je range le baquet dans le violent roulis. Il est très lourd, gorgé d’eau et de vieux appâts. Jesús et Luis découpent les calamars à l’arrière. Le roulement des moteurs et celui de la houle sont assourdissants. Le vent bourdonne à nos oreilles. Les hommes se taisent. Ian se rembrunit. Les hameçons qui nous reviennent vides pendent tristement. De loin en loin, une petite morue noire tressaille au bout de l’un d’eux et glisse sur la table de découpe. Jesse lui ouvre le ventre de son couteau superbement affûté. Il l’éviscère avec colère et la lance au bout de la table, dans l’orifice qui rejoint la cale. Plusieurs heures ainsi. Quand la balise paraît enfin, le skipper jette ses gants furieusement, retire sa combinaison, quitte le pont sans nous adresser un mot.

On donne un coup de jet. On remet tout en place. Le bateau a repris de la vitesse dans un sursaut de fureur. Jude allume une cigarette. Dave me sourit.

– Pas terrible, hein ?

Nous recommençons à appâter longtemps, très longtemps, jusqu’à rejeter les palangres à la mer, appâter encore jusqu’à les ramener à bord, et ainsi, sans fin.

Et puis il n’y a plus de jours ni de nuits, mais des heures qui s’égrènent, le ciel qui s’assombrit, l’obscurité qui recouvre l’océan, il faut alors rallumer les lumières du pont. Dormir… Quelquefois- on mange. Un petit déjeuner à quatre heures de l’après-midi, un déjeuner à onze heures du soir. Je dévore. Les saucisses qui baignent dans leur huile, les haricots rouges trop sucrés, le riz collant, je pense que chaque bouchée va me sauver la vie. Les hommes rient.

– Mais qu’est-ce qu’elle avale !

On tombe sur le banc de morues noires la troisième nuit. La mer ne s’est pas calmée. Simon et moi continuons de perdre l’équilibre, au gros de l’effort, et d’aller nous écraser contre les angles des casiers sous le regard excédé des hommes. On se relève sans un mot, comme pris en faute. Mais ce soir-là on n’en aura pas le temps. La première palangre arrive à bord et c’est une déferlante de poissons qui jaillit à nous en un flot presque ininterrompu. Les hommes hurlent de joie.

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© Nicolas Vial

– Regarde, Lili, des dollars, tout ça c’est du dollar ! crie Jesse en m’attrapant l’épaule.

Mais non, pas des dollars… des poissons bien vivants… des créatures très belles qui happent l’air de leur bouche stupéfaite, qui tournoient follement sur l’éclair blanc de l’aluminium, aveuglées par le néon, se cognent encore et encore à cet univers cru où tout contour est tranchant, toute sensation blessante. Non, des dollars, pas encore.

Il faut faire vite, la table en est déjà couverte. On me tend un couteau. Simon s’insère entre John et moi. Jesse revient en courant, brandissant le couteau qu’il aiguisait, pointe en avant dans les sursauts du bateau. Je croise le regard de Jude : une lueur de colère froide s’allume un instant à la vue du petit homme insensé, un imperceptible haussement de sourcils. Le sang jaillit, les corps noirs frémissent et se tordent.

La nuit est avancée. Notre lassitude a disparu dans l’excitation de l’urgence. Jude et Vick tranchent les têtes des morues encore vivantes puis les éventrent. Nous les vidons Simon et moi. Elles sursautent, elles se débattent quand nous raclons l’intérieur des ventres avec une cuillère. Cela fait un son rauque. Je le ressens jusque dans ma moelle. Les poissons sont lancés dans la cale à un rythme qui ne faiblit pas. Jesse sourit sauvagement. Dollars, dollars… murmure-t-il toujours comme un imbécile. John est absent, vaguement dégoûté. Jude travaille mâchoire serrée, le front résolument baissé, il ignore le monologue de Jesse. Il est le plus rapide. Ses mains puissantes tranchent-, pourfendent, arrachent. Cela me fait peur. Mes yeux glissent, furtifs, depuis ses mains lourdes jusqu’au visage massif, imperturbable. J’ai moins peur. Mes muscles sont gourds, mes épaules en feu. Puis je ne les sens plus.

Le skipper hurle, je sursaute, mes yeux courent des uns aux autres, on me crie quelque chose que je ne comprends pas. Simon prend les devants et retire précipitamment le baquet plein, en tend un vide à Dave qui love les palangres.

– Il faut que tu aies des yeux derrière la tête !

Je retiens mes larmes. Le lion a levé vers moi un regard courroucé, ce regard perçant qui me paralyse. Simon reprend le travail à mes côtés. Je le sens secrètement fier. Il plonge sa cuillère dans le ventre béant et racle, hagard, une espèce de rage semble- l’habiter. Un sourire mécanique déforme ses traits. Mais de quoi se venge-t-il, de qui ? Je veille à changer les baquets à temps. Simon guette. Je le devance et le bouscule s’il se met sur mon passage, lui arrache son fardeau quand il est plus rapide. C’est mon travail, ma tâche à moi. Je dois me défendre si je veux conserver ma place à bord. 

 

Catherine Poulain est née en 1960 à Barr, en Alsace. Fille de pasteur, elle abandonne ses études après le bac pour travailler de ses mains. À vingt ans, elle suit son compagnon saltimbanque jusqu’à Hong Kong, où, plaquée, elle se fait embaucher comme barmaid. De là elle rallie le Sri Lanka, l’Inde et le Népal. Le récit que lui inspirent ces pérégrinations ne séduit aucun éditeur. À vingt-sept ans, elle se rend au Canada comme saisonnière agricole. En 1993 elle quitte à nouveau Manosque pour aller pêcher en Alaska, métier qu’elle exerce sans visa pendant dix ans, jusqu’à son expulsion par les agents de l’immigration. Revenue en France, elle se partage entre une bergerie de Haute-Provence et un vignoble du Médoc quand les éditions de l’Olivier lui commandent Le Grand Marin, récit romancé de son rude apprentissage sur les palangriers de Kodiak.

Nicolas Vial naît à Paris en 1955 et passe ses étés à Kerlouan (Nord Finistère) où l’univers marin sculpte son imaginaire. Diplômé de l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art puis de l’École nationale supérieure des beaux-arts, il se fait connaître par ses dessins de presse, publiés notamment dans Le Monde, auquel il collabore pendant trente ans, et, depuis 2014, dans Le Figaro Magazine. Affichiste et illustrateur, il publie une vingtaine de livres, dont plusieurs albums pour la jeunesse et signe une quinzaine de timbres pour La Poste. Peintre enfin, son talent est révélé en 2002 par une exposition au musée national de la Marine, et consacré six ans plus tard par son admission dans le corps des peintres officiels de la Marine. Le musée lui confie en 2014 la réalisation d’une fresque pour habiller les murs de son ancien appartement de fonction.

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