Par Hubert Poilroux – Le Chasse-Marée s’efforce de faire découvrir ou redécouvrir à un public passionné les peintres et illustrateurs de Marine, en s’attachant à commenter sous le double aspect esthétique et technique des œuvres parfois oubliées ou méconnues. La même démarche doit être poursuivie avec les trop rares auteurs de bonne littérature maritime. Après le Bossu Bitor de Tristan Corbière, voici venue l’occasion de découvrir quelques vers de Louis Brauquier, en attendant d’admirer sa peinture dans un prochain article. Le poète, dont toute la vie s’est déroulée au contact des marins du commerce – il était commissaire de la Marine Marchande – s’est en effet doublé d’un excellent peintre naïf pendant la seconde partie de sa carrière.

Entre 1924 et 1960, Louis Brauquier va sillonner le monde. Commissaire embarqué sur les lignes d’Extrême-Orient, puis en poste à terre aux quatre coins du globe, il acquiert très tôt le goût de l’écriture, rapportant de toutes ces traites et de ces longues escales des poèmes superbes de vérité maritime. Ce souci du vrai et de la fidélité le suivra tout au long de sa vie et de son œuvre, en amour comme en amitié.

Fidélité à sa femme « Geotte » (Georgette Gauthier), de 1925 jusqu’à sa mort quelques années avant lui, et fidélité à ses amis littéraires et amis tout court. Bien qu’il ait eu conscience de porter en lui une œuvre, et peut-être justement à cause de cela, Louis Brauquier s’est toujours tenu résolument à l’écart des milieux littéraires parisiens, des modes, et plus tard quand il se mit à peindre, de la critique et des marchands.

Comme toujours dans ces cas-là, sa notoriété en a beaucoup souffert et en souffrira encore. Pourtant il ne changea, pas d’attitude, mais il en fit un de ses thèmes : « Je peins de cette peinture qui ne compte pas aux yeux des intellectuels, et cela empoisonnerait mon plaisir de peindre si je ne me foutais pas des intellectuels. »

Lorsque mon souvenir viendra dans vos paroles, Faites-lui bon accueil, Vous resterez toujours dans la dernière escale Au plus sûr de mon cœur.

Si quelqu’un ne sait pas mon nom, ne le lui dites, Gardez-le tendrement, S’il vous presse : « Quel est cet ami qui navigue ? »

– C’est un homme vivant.

C’est un homme vivant qui part et se déchire Comme un ciel sur les mâts,

L’homme le plus tenté par l’amour des navires Et la forme du Monde.

Louis Brauquier avait donc pensé à vous, lecteurs du Chasse-Marée, amis qui naviguez, tentés par l’amour des navires, et ce n’est pas un hasard si les citations qui vont suivre semblent illustrer des articles parus récemment dans notre revue.

Pour Laurent Damonte qui habite entre la voie ferrée et le petit port de l’Estaque :

Je n’ose pas me rappeler,
Pourquoi ce couchant sans histoire
S’arrête-t-il dans ma mémoire
Comme une Tartane échouée ?

Le soir du jour où les Caraques
Font leur fête au bord de la mer,
Le train bondé de rires clairs
Tourna un peu avant l’Estaque…

Pour François Beaudouin ancré à Conflans après avoir connu Marseille, Madagascar et la côte d’Afrique :

C’étaient les longs chalands sombres
Qui descendaient de Mannheim
Comme un troupeau de Géants
Marins, nés des marécages

Et qu’un remorqueur de Stinnes
Rageur, fumant et mouillé
Remontait vers la Hollande
Par le confluent du Main.

Pour les pilotes de Dunkerque évoqués dans l’article de Serge Lucas, et pour tous les pilotes :

Qu’il en a accosté des navires sans nombre,
D’innombrables matins, parmi les passagers
Dévêtus, qui sortaient en hâte des cabines,
Pour voir le premier homme émergé de la nuit,

Parfois mal accueilli de trop fiers capitaines,
Plus souvent fraternel aux marins inconnus,
Que de fois il a bu le café sur la carte
Fixée par le compas et par le rapporteur!…

Qu’il en a entré des tonnes de jauge brute
Quand tant d’autres en ont laissé sur les cailloux,
Finira-t-il sa vie avec cette allégresse ?
Montera-t-il tout droit vers le ciel des pilotes ?

Quand il retrace la course de la laine dans un long poème épique, il écrit :

Ce récit de voyage,
Sans aventures, sans naufrage, tendrement,
Pour mes amis des bords et pour ceux des agences,
Pour tous les serviteurs obscurs de l’armement.

Il écrit même tout spécialement, à la mémoire de l’un d’eux, un vieil Irlandais qui travaillait sous ses ordres, Hugh M. Bradley, Wharfinger :

Il était un de ces hommes
Grâce à qui la terre tourne,
Les navires vont et viennent
Aux horaires respectés.

Il était de ceux qui savent
Qu’il est aisé de détruire
Mais qu’il faut de longues peines
Pour maintenir ce qui est.

Il était de ceux par qui
Les décisions s’accomplissaient
Prises par des chefs lointains
Qui négligent le détail.

Avec le même regard tendre, la même amitié paisible, Louis Brauquier a réussi à croquer en quelques traits saisissants ou en quelques coups de pinceaux, la plupart des professions du commerce, de l’armateur au docker. Familier des avant et des arrière-ports, il a su trouver de la poésie dans les grues, les entrepôts et l’eau noirâtre où d’aucuns ne voient que laideur. Il a aussi décrit les fameux cafés de Marseille et les quartiers chauds, mais le plus mauvais service que lui rendent certains de ses amis, c’est de l’étiqueter comme le « poète de Marseille: ‘ Il est vrai que sa ville natale, son « port d’attache:’ revient comme un leitmotiv dans bon nombre de ses poèmes, et à cela se raccrochent ceux – et ils sont nombreux – qui ne quitteraient pour rien au monde cette ville si particulière.

Plus encore que les ports, les navires, la fraternité des hommes de mer, le thème majeur de l’œuvre de Louis Brauquier, qui lui donne son caractère universel et en fait une grande œuvre, c’est l’appel du large et la nostalgie du retour, toujours mêlés, c’est l’ambivalence de l’homme à la recherche de son âme. Gabriel Audisio a recherché ses paternités et parentés littéraires et il cite Emile Sicard (poète du Vieux-Port), Blaise Cendrars, Péguy (pour les litanies à Notre-Dame de la Garde). Il évoque les grands romanciers maritimes, Stevenson, Conrad, ou voyageurs comme Larbaud. Personnellement, l’évocation des obscurs, des sans-grade, et tout particulièrement le « ciel des pilotes » me font penser irrésistiblement à Georges Brassens, plus jeune que Louis Brauquier, mort peu après, et dont j’ignore totalement s’il a connu son œuvre. Il me semble que le même tourment chez ces deux hommes très dissemblables débouche finalement sur le même humanisme.

Mais pour ceux qui trouveraient réductrice cette comparaison d’un poète-peintre et d’un chanteur-poète qui doivent tous deux passer par le « purgatoire » des artistes, il ne reste qu’à se référer aux plus grands, Baudelaire et Rimbaud, en citant des extraits de liberté des mers :

I

Je sais comment vivent les hommes
De l’autre côté de la terre,
Je connais des formes de villes
Et des intérieurs de maisons…

II

Je connais des îles lointaines
Je connais des rades foraines
Et des passes non balisées…

III

Ce n’est pas tout de savoir
Qu’on a des touques de pétrole
Pour le trimestre et du whisky
Pour quinze jours, et des conserves
Pour jusqu’au navire d’après ;

Il faut encore sauver son âme
Pour qui le climat ne vaut rien.

Et enfin, avant de quitter le poète pour un temps, mais avec l’intention d’y revenir bien plus à fond pour tous ceux qu’aura touché la joie de la découverte,

…J’en ai assez, je voudrais aller vivre
Dans un pays où les gens sont heureux ;
L’ai-je rêvé, l’ai-je lu dans les livrés,
L’ai-je connu au temps sacré des dieux ?

Mais quelle main tracera sur la carte
L’itinéraire, et quel sextant secret
Mesurera les pures hauteurs d’astres
Pour cette nef où voguent les parfaits ?

Quel capitaine aura le noir courage
De s’enfoncer dans le glauque miroir?
Sur quel comptoir paierons-nous les passages
Et dans quelles monnaies de désespoir ?

Il règne une grande activité sous le pont transbordeur du Vieux Port de Marseille en ces années 1920. Bateaux de servitudes, yachts, courriers pour la Corse. Sur la rive gauche, les quais sont encombrés par le fret : muids de vin, bois, ou caisses d’oranges comme celles que l’on charge sur le Paillebot (goélette maillorquine) du premier plan.

Ce vrai professionnel qui chantait
« La joie des beaux itinéraires
Fixés par les besoins du fret » ne nous en voudra pas de retracer d’abord à grands traits sa carrière comme les états de service d’un officier. Cela permet déjà de le situer et de comprendre le tourment du départ et de l’exil qui sont à la base de son inspiration et le rendront tout de suite proche de tous ceux qui naviguent.

1900, naissance à Marseille ;
1918, commis en douane chez un transitaire ;
1921, service militaire en Rhénanie ;
1922, publication de son premier recueil de poèmes : Et l’au delà de Suez (expression au contenu juridique précis employée à l’agence du Caire pour désigner le trafic autre que la Méditerranée);

1923, licence en Droit ;
1924, reçu au Commissariat de la Marine Marchande, il entre aux Messageries Maritimes (M.M.) dans lesquelles il fera toute sa carrière, et part une première fois sur les lignes d’Extrême-Orient, jusqu’à Haïphong. En son absence paraît son deuxième recueil Bar d’Escale ;

1926, il passe du cadre navigant au cadre des agences extérieures. Trois ans à Sydney;

1930, pour son congé en France, il rentre par Tahiti et Panama et publie Eau douce pour Navires chez Gallimard. Il repart en poste à Nouméa et fait l’expérience du cabotage dans les îles (une tournée de 19 jours avec 84 mouillages
assortis d’un échouage et d’un cyclone);
1933, congé en France ;

1934, Alexandrie. Publication du Pilote;
1937, deux mois d’intérim à Djibouti ;
1939, mobilisé, caporal dans le Génie à Toul, puis
interprète auprès de l’armée anglaise ;
1940, démobilisé à l’Armistice ;
1941, départ pour la Chine par l’Atlantique, Le Cap et l’Océan Indien ;
1941-1947, six ans à Shangaï, dont quatre sous l’occupation japonaise dans des conditions difficiles. Publication d’Ecrits à Shangaï;
1948-1951, Madagascar;
1951, Saïgon, rencontre de Jules Roy;
1952-1953,. Colombo, il commence à peindre ;
1954-1955, Sydney, Agent Général des M.M.
pour l’Australie-Océanie ;
1956, Alexandrie, Agent Général des M.M. pour l’Orient. Mis en résidence surveillée et expulsé au moment de l’affaire de Suez ;
1957-1960, Australie-Nouvelle Calédonie, il prendra sa retraite à Marseille et dans une maison familiale à Saint-Mitre-les-Remparts, et mourra brutalement en 1976 d’une hémorragie cérébrale alors qu’il rendait visite à Paris à son ami Gabriel Audisio.

Ses peintures et les poèmes conçus pour les accompagner seront publiés en 1982 sous forme d’un album présenté notamment par Jules Roy, Gabriel Audisio et Edmonde Charles-Roux chez Michel Schefer à Marseille, puis sa correspondance avec Gabriel Audisio, annotée par Roger Duchène et préfacée par André Roussin également chez Michel Schefer et avec la collaboration de Mademoiselle Eugénie Brauquier, sa sœur.

Voyage commercial

Chaque année en Australie quand recommencent les ventes de laine, les Compagnies de Navigation concurrentes mettent en service leurs navires les plus rapides pour transporter la marchandise qui est attendue dans les centres manufacturiers d’Europe. La course qui résulte de cette compétition est connue dans les milieux maritimes sous le nom de « Derby de la laine. »

Le pilote est à bord, l’agent vient de descendre,
Les remorqueurs crochent l’aussière pour virer,
Et la nuit d’Australie pleine d’étoiles dures
Enveloppe le quai noir de Wooloomooloo.

L’agent vient jusqu’au bout du wharf pour lui voir prendre
La ligne droite dans la rade désencombrée,
Puis, crevé de fatigue après quatre nuits blanches,
Saute dans sa voiture et cherche sa maison;

Dans un avant-sommeil il entend les sirènes
Et croit qu’il reconnaît celle de son bateau ;
Il s’endort rassemblant les premiers mots du câble :
« L’Aldébaran est parti direct pour Dunkerque’.’

***

Une à une épuisant les lumières du port
Qu’il interprète et qu’il rejette en arrière,
Le cargo fait sa route et ressort de la rade,
Le pilote honteux l’abandonne dehors.

C’est le ciel vaste et c’est l’Océan Pacifique
Qui partagent maintenant sa destinée,
La terre est une masse obscure sur la droite
Dont il n’attend plus que des phares et des caps.

Chargé jusqu’au franc-bord des ventes de septembre :
Douze mille balles de laine dans les hauts,
Et sept cents tonnes de minerai pour ballast,
L’Aldébaran est parti direct pour Dunkerque.

***

Il sait, les ouvriers bâillent dans les peignages,
Inactifs, lorsque recommence la saison ;
Il sait, ce même jour des ports de l’hémisphère
D’autres navires sont jetés sur l’horizon.

Les Allemands têtus qui ont une flotte neuve,
Les Anglais orgueilleux des chantiers de la Clyde,
Les Norvégiens que rien n’attache et qui piratent
Le fret qui paye avec leurs brûleurs de mazout.

Il sait, le Magdebourg a quitté Port-Pirie,
Le Meriones desservait la vente à Melbourne,
De Fremantle à l’ouest le Bullaren s’échappe,
L’Aldébaran est parti direct pour Dunkerque.

***

Il ne sait où ils sont, devant ou bien derrière,
Ni la route qu’ils se sont tracée vers Suez ;
Chacun a ses courants favorables qu’il cherche;
Ils ont vingt et un jours de mer pour s’attraper.

Sur le livre de loch où il porte ses ordres,
Le capitaine écrit : « Surtout me réveiller
Pour tout navire en vue:’ Et de la passerelle
Il scrute dans la nuit les nationalités.

Il redoute l’Aller qui est parti de Brisbane
Par le nord, via Torrès; mais craint encore plus
De voir dans l’Océan Indien où il remonte
La cheminée trop haute et bleue du Blue Funnel.

Il ne s’occupe pas de ceux dont les lumières
S’étagent sur trois ponts chargés de passagers,
Tous les Rotterdam Lloyd et toutes les Empress
Peuvent venir sur lui sans le faire jurer.

Il n’a peur que des quatre feux réglementaires
Qui passeraient sans bruit à cinq milles au large,
Sans qu’il sache si c’est un navire de laines
Ou un British India qui ne vient que du Cap.

***

Sydney est loin, de l’autre côté de la terre,
L’équateur est présent sous ses vêtements blancs;
Le commandant voudrait être à quai à Dunkerque
Dans un petit matin de brumes et de pluie.

Dans sa cabine close, à l’heure de la sieste,
Seul, il maudit d’abord le chef-mécanicien.
« Lieutenant, allez voir ce que fait la machine’.’
L’officier qui revient : « Le chef était en bas,

Il dit que tout va bien, on fait soixante et quinze,
Le Kembla brûle clair sans encrasser les grilles’.’
Mais il garde pour lui ce que le chef ajoute :
« Dites au vieux de pas m’emmerder jusqu’ici,

S’il a perdu deux noeuds de courant, c’est sa faute;
Je vais pas m’occuper moi de sa passerelle,
Et j’ai trois noirs déjà tombés de la chaleur’.’
Le lieutenant s’en va, la porte se referme,

Alors le commandant maudit les armateurs,
Tous ces types des bureaux qui ont le cul sur leur chaise
Et vous disent : « il faut arriver les premiers’.’
Puis tranquilles s’en vont coucher avec leurs femmes.

***

Pourtant confusément il se souvient de choses,
Le chef en bas comme le dernier des soutiers,
L’agent à Sydney tête nue au bout du môle
Dans la lointaine nuit au moment qu’il partait,

Pour le secret honneur de la Flotte Marchande,
Pour la conquête et le contrôle des marchés,
Pour le simple blason d’un pavillon de firme
Qui roule au même instant sur les six autres mers.

Il comprend, l’homme en qui le navire s’incarne,
L’homme qui dit : « Je pars… j’arrive:’ l’homme qui
Si le bâtiment sombre et coule – Que Dieu garde –
Sombre et coule avec lui.

Il sait qu’il ne sera au mieux que le troisième,
Mais il fera l’effort et son bateau répond
Qui vibre et durement écarte de l’étrave
L’eau lourde du Tropique ému de la mousson.

A mesure qu’il sent sa volonté qui pèse
Sur la vitesse et sur la route du cargo,
Il lui vient du mépris pour les autres navires
Qui doivent observer les horaires postaux,

Et pour les autres commandants qui, sur la Chine,
Descendent en béhic le soir pour le dîner,
Tandis que monte en lui l’orgueil de la marine
Qui couvrait autrefois de toile les voiliers.

Ainsi il va, changeant à chaque nuit d’étoiles
Dans une solitude à saisir à deux mains.
Parfois un pétrolier, son tuyau sur l’arrière,
Paraît puis disparaît sur la ligne du ciel.

A Suez, où l’on trie les vaisseaux qui sont dignes
D’entrer l’un après l’autre en Méditerranée,
Il mouille au large, inquiet de retrouver la terre,
Et ne demande rien quand l’agent monte à bord.

Il franchit le Canal où le Yangtsé se gare
Pour le laisser passer, et les deux équipages,
L’un qui vient d’Australie, l’autre qui va vers l’Est,
Echangent dans la nuit leur amour de Marseille.

Les pilotes s’en vont suspendus à l’échelle,
Et voici de nouveau l’espace de la mer.
Sur l’horizon hanté de paquebots de luxe
L’ Aldébaran dresse sa coque fatiguée,

Sa coque qui fut noire et que la Mer Australe
A rudement touchée au tournant du Lewin,
Sa coque qui a reçu le baiser blanc des astres

Et connu la course secrète du soleil.

Ainsi sale et poussant sa forme plébéienne
Dans la flotte des derniers nés de l’armement,
Comme un chauffeur entré au salon des premières,
Il suit sa route bleue imperturbablement.

Si les beaux Italiens chargés d’Alexandrines
Le regardent du haut de leurs ponts encombrés,
Il leur offre un dédain bien calé sur ses prises
Sur ses balles de laine et sur son minerai.

Il déplore en passant la forme de l’Espagne,
Liège, huiles et vins sur la carte du fret,
Et résiste au désir massif de l’équipage
Qui rêve sourdement vers les bars marseillais.

Dernier détroit, encor la terre, et l’Atlantique.
Le long-courrier se mêle aux petits caboteurs.
Des albatros du Cap tournoient et s’en retournent
Dire à ceux de Bass Straits qu’ils l’ont vu dans le Nord.

Et quand auréolé par ses six mois d’absence
Il accoste au matin sous la pluie de Dunkerque
Le commandant descend à terre et s’en va lire
Dans les journaux du soir qu’il est bien arrivé.

***

Ah dans la nuit du port où le cargo s’arrête,
C’est bon de s’appuyer sur un quai résistant,
Et laisser refroidir lentement ses chaudières
Après avoir fait corps contre trois océans.

Après quarante jours avec les cales pleines,
C’est bon de se laisser vider jusqu’au paillol.
L’eau sale des bassins est douce aux tôles lasses,
L’eau familière prise au piège des jetées,

L’eau qui roulait jadis la longue vague australe,
L’eau des brisants, l’eau maîtresse des hautes mers,
L’eau qui passait au loin des routes commerciales,
L’eau vierge traversée par les luisants dauphins,

Et qui se frotte maintenant contre les coques
Des grands cargos ouverts sous les fanaux du port,
Roulant leurs détritus et tâchée de pétrole;
O lourde et avilie, comme tu prends le cœur

De l’homme qui s’arrête un soir au bout du môle
Et se souvient de t’avoir vue sous d’autres cieux;
De l’homme qui descend d’une échelle et respire
L’air marin plein d’appels infinis et d’odeurs,

Et puis va se mêler dans les bars aux lumières
Sans comprendre pourquoi il ne peut exprimer
Cette douceur dont les espaces portuaires
Revêtent chaque soir l’orgueil négociant.

***

C’est pour lui que je fais ce récit de voyage
Sans aventure, sans naufrage,. tendrement,
Pour mes amis des bords et pour ceux des agences,
Pour tous les serviteurs obscurs de l’armement.

C’est un Marseillais qui s’assied à table.
Et dit ce qu’il sait et ce qu’il a vu.
Quand il a fini, il boit à Marseille,
Reprend son silence où il le laissa,

Rallume sa pipe et pense plus loin.

Louis Brauquier

Bibliographie des œuvres de louis Brauquier : Et l’au-delà de Suez, Editions de la Revue le Feu, Aix 1922 (repris dans
la collection poésie des Cahiers du Sud). Le bar d’escale, 1926, même éditeur. Eau douce pour navires, NRF Gallimard, 1931. Pythéas, Editions des Cahiers du Sud, 1932. Liberté des mers, Charlot, Alger, 1941. Liberté des mers, suivi d’Ecrits à Shange NRF Gallimard, 1950. Feux d’épaves, NRF Gallimard, 1970. Hivernage, Collection Sud, Marseille 1978. Peintre, chez Michel Schefer, Marseille, 1982. Courrier, lettres à Gabriel Audisio, 1920-1960, chez Michel Schefer, Marseille, 1982.

Crédit photographique : Roger Viollet