Les villages perdus de Terre-Neuve

Revue N°281

village de terre-neuve
Comme le montre bien cette photographie, le village de Francois, niché au fond d’un fjord, n’est accessible que par la mer. Malgré les pressions du gouvernement provincial, soixante-quatorze irréductibles ont choisi d’y demeurer. © Thibaut Vergoz

par Thibaut Vergoz

La côte Sud de Terre-Neuve était autrefois constellée d’une multitude de villages aussi isolés que des îles. Par souci d’économie, la province a entrepris de les évacuer. Deux cent soixante communautés ont ainsi été rayées de la carte. Mais il reste une poignée d’irréductibles…

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Double vingt… douze… triple dix-huit ! Cent six points ! well done Brian ». Au beau milieu de la côte Sud de l’île de Terre-Neuve, blotti au fond d’un fjord escarpé, le petit village de Francois – ce toponyme s’écrit sans cédille, mais se prononce françouais – s’enfonce doucement dans l’hiver. Ce soir, comme beaucoup d’autres soirs, les parties de fléchettes s’enchaînent dans l’atelier de Perry Baggs. Entre la motoneige encore sous sa bâche, et le poêle crépitant de bois de sapin, Perry a cloué au sol une barrette délimitant la distance de tir réglementaire en face de la cible et d’un antique compteur de score mécanique. À Terre-Neuve, on ne plaisante pas avec les fléchettes, et ce soir Brian est en grande forme.

Aucune route ne va à Francois. Pas plus qu’aux quatre autres communautés qui survivent sur ce morceau de côte particulièrement hostile et isolé de la grande île canadienne, entre les gros bourgs de Burgeo et d’Hermitage. Des dizaines de villages de pêcheurs qui jalonnaient autrefois ces fjords, seules les communautés des îles Ramea, de Grey River, Francois, Mc Callum et Gaultois subsistent aujourd’hui. Et si Ramea compte encore cinq cents âmes grâce à la proximité de Burgeo, qu’une route relie en deux heures à Corner Brook, la petite communauté de Mc Callum, plus à l’Est, retient péniblement quarante-cinq personnes au creux de l’hiver. Péniblement car la plupart d’entre elles rêvent désormais de partir.

village de terre-neuve

Cette carte de 2013 – où ne figurent que les toponymes cités dans l’article – montre bien la vulnérabilité des villages inaccessibles par la voie terrestre. Les ferries pourvoient à leur approvisionnement, l’hélicoptère est sollicité pour les soins médicaux, mais tout cela coûte très cher à la province. © Chasse-Marée

Malgré la consonance française d’une grande partie de la toponymie locale, cela fait bien longtemps que les francophones ont déserté la côte Sud de Terre-Neuve. Au large de la grande île, l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon fait aujourd’hui figure d’enclave dans un monde anglophone. Ces noms français témoignent du passé colonial mouvementé de l’île, longtemps disputée, mais finalement cédée aux Anglais au début du XVIIIe siècle, la France conservant toutefois, durant près de deux siècles, un droit de pêche exclusif le long des côtes Nord puis Ouest de Terre-Neuve – le French Shore –, ainsi que la propriété de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon.

Terre-Neuve est devenue cana­dienne en 1949. À l’époque, une myriade de petites commu­nautés de pêcheurs parsème toute la côte de l’île, éparpillées dans tous les fjords et les baies. Depuis des décennies les terre-neuviers écument la région pour y remplir leurs cales de morue. La pêche ainsi que la production de morue séchée et salée font vivre la grande majorité des habitants de nombreux petits villages seulement accessibles par la mer.

Quand la morue tousse, les villages s’enrhument

C’est au milieu de cette effervescence que grandit le géographe Alvin Simms, à Gaultois, sur la côte Sud, où l’on connaît alors le plein-emploi et un trafic incessant de navires. Dans son bureau du département de géographie de l’université de St. John’s – Saint-Jean de Terre-Neuve, la capitale de la province –, il se souvient : « Mon père était capitaine de pêche, un parmi tant d’autres à l’époque. Gaultois, notre village, ressemblait alors tout à fait à un charmant petit port anglais. » Alvin quitte Gaultois à l’âge de dix-huit ans pour aller étudier à l’université. Tout au long de ses – brillantes – études, à St. John’s puis à Calgary où il soutiendra une thèse de géographie, il revient régulièrement visiter sa famille restée à Gaultois. « En quelques années, dit-il, le village de mon enfance s’est transformé ; à chacune de mes visites je le reconnaissais un peu moins. Le lieu, l’atmosphère, rien n’était plus pareil. »

Dans ces décennies qui suivent la Se­conde Guerre mondiale, la pêche à la morue est en pleine industrialisation. Le système basé sur de multiples petites unités éparpillées sur la côte, qui prévalait jusqu’alors, n’est plus adapté à la pêche moderne. Les bateaux grossissent, les rendements explosent, et le poisson est désormais découpé puis congelé à bord. « À Gaultois, précise Alvin, toute notre économie reposait sur la production de morue salée dans l’usine locale. Nous n’avions plus le choix, il fallait s’adapter. »

Les petites communautés isolées sont peu à peu mises à l’écart alors que l’activité se concentre de plus en plus dans des « pôles » desservis par le réseau routier. Mais pour les habitants de Gaultois et des autres villages isolés, le plus dur reste à venir. Bien que les eaux de Terre-Neuve soient alors parmi les plus poissonneuses du monde, leur stock de morues ne peut supporter indéfiniment les tonnages astronomiques prélevés par les pêcheries industrielles durant la seconde moitié du xxe siècle. « En 1992, reprend Alvin Simms, un moratoire international a été déclaré. Pêcher la morue était devenu illégal ! » Après environ cinq cents ans de pêche, plus aucun bateau ne pourra désormais prélever une morue dans les eaux de Terre-Neuve. Et ce, jusqu’à nouvel ordre.

Toute l’économie de l’île s’effondre. Pour les communautés isolées de la côte Sud, comme celle de Francois où vit Perry Baggs, c’est le coup de grâce. Le village, trop petit et trop difficilement accessible pour épouser l’évolution technique des pêcheries, avait déjà basculé dans une spirale de chômage et de vieillissement de sa population. Le mora­toire sur la morue – toujours en vigueur dans une version assouplie imposant de sévères quotas – éteint les derniers espoirs des habitants. Ceux qui sont encore en âge de travailler alternent désormais contrats courts et périodes de chômage. Perry Baggs possède un petit bateau avec lequel il pêche, notamment le homard. « Mais la saison du homard ne dure plus que neuf semaines dans l’année, déplore-t-il. Il n’est plus possible de vivre de la pêche à Francois. Alors je travaille à bord du ferry, trois semaines de travail, trois semai­nes de repos. »

« Nous avons une qualité de vie extraordinaire »

Que l’on ne s’y trompe pas, il en faut plus pour abattre les Terre-Neuviens, rompus depuis des générations à l’âpreté de la vie en autarcie. Le quotidien n’est pas triste sur la côte Sud de Terre-Neuve, en particulier à Francois. Maire de la communauté depuis neuf ans, Austin Fudge est aussi pêcheur, comme la majorité des actifs du village. « Je pêche depuis plus de trente-cinq ans, dit-il. J’ai fait six ans d’études à St. John’s, où j’ai rencontré ma femme, mais nous sommes revenus vivre à Francois ; j’y tenais. » Maire bénévole, il habite une grande et confor­table maison tout en haut du village. En remplissant un grand mug de café brûlant, à la canadienne, il reprend : « Nous avons une qualité de vie extraordinaire ici. L’eau de la rivière coule directement de nos robinets, sans traitement… Tout le monde se connaît et veille sur les autres. Si l’un de nous rentre en retard de la pêche, ou de la chasse, tout le village s’inquiète. C’est cette solidarité qui fait que notre communauté survit. »

Toutefois, Francois ne compte plus aujour­d’hui que soixante-quatorze habitants, contre cent vingt il y a six ans à peine. En débarquant du Marine Voyager, le petit ferry qui effectue la liaison quotidienne avec Burgeo, on peut être surpris par l’étendue du village. En réalité, la plupart des maisons restent éteintes la nuit.

village de terre-neuve

A bord du Marine Voyager, le ferry reliant Burgeo aux villages isolés de Ramea, Grey River et Francois. © Thibaut Vergoz

Vivre dans une petite communauté isolée sur la côte Sud de Terre-Neuve, c’est aussi composer avec les contraintes du quotidien. Il y a cinq ans, Didi et Marion ont quitté l’Allemagne avec leur voilier pour venir s’installer à Mc Callum, 40 kilomètres à l’Est de Francois. « En venant ici, raconte Marion, nous savions qu’il serait im­pos­sible de trouver du travail, alors nous avons créé les nôtres. Didi, ancien garagiste, a monté un petit atelier pour réparer les quads, les motoneiges et les moteurs hors-bord. Quant à moi, je suis la première boulangère de Mc Callum. » Toutefois, l’un comme l’autre ne croulent pas sous les commandes… Au grand dam de Marion, les Canadiens restent très friands de pain de mie industriel, et alors que la densité de quads et motoneiges atteint ici des sommets, Didi peine à travailler plus de quelques dizaines d’heures par mois.

« Ici, mieux vaut être un bon chasseur et un bon pêcheur »

« On vivote, avoue Marion. Mais le plus dur ici, ça reste la mauvaise qualité de la nourriture. » Chaîne du froid rompue, absence quasi totale de vivres frais et prix prohibitifs sont le lot quotidien des qua­rante-cinq clients de l’unique épicerie de Mc Callum. « Jusque dans les années quatre-vingt­, il y avait deux grocery stores, mais il n’y en a plus qu’un seul aujourd’hui, le nôtre », constate Brenda Nash, qui tient la boutique avec son mari. « Ici, mieux vaut être un bon chasseur et un bon pêcheur, ce qui n’est malheureusement pas notre cas », regrette Marion, l’Allemande de Mc Callum. Son congélateur est probablement le seul de la côte Sud à ne pas être rempli de viande d’orignal et de morue.

Alors que les jours raccourcissent à l’approche de Noël, les ruelles en bois sur pilotis de Mc Callum – calibrées pour les quads – se font encore plus désertes. En l’absence de tout lieu « social » où se rassembler, les habitants restent calfeutrés dans leurs confortables maisons soigneusement décorées pour les fêtes. Et ce ne sont certainement pas les cris des enfants qui viendront perturber ce pesant silence… Seulement cinq gamins sont inscrits cette année à l’école du village, dont les trois salles de classe semblent désormais largement surdimensionnées. Dans le local informatique, une quinzaine d’ordinateurs flambant neufs prennent la poussière.

Cameron, dix-sept ans, partira l’an prochain étudier la physique à l’université de St. John’s. « On peut rester dans la communauté jusqu’au lycée, dit-il ; un système de cours en ligne a été mis en place à Terre-Neuve pour cela. Le professeur donne son cours à une vingtaine d’élèves éparpillés dans diverses communautés. » En effet, il est impossible de constituer la moindre classe localement, même à Francois qui compte treize enfants de la maternelle au lycée, car aucun d’entre eux n’a le même âge. « L’enseignement en ligne nous permet tout de même d’avoir des cours d’un niveau comparable à celui des écoles des villes tout en restant dans notre village », remarque Cameron.

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Mc Callum ne compte plus que quarante-cinq habitants, mais 75 pour cent d’entre eux ont voté en faveur d’une relocalisation. Quand les quelques personnes âgées qui résistent auront disparu, le seuil requis de 90 pour cent sera atteint et la communauté sera dispersée. © Thibaut Vergoz

Toutefois, le lycéen angoisse lorsqu’il pense à la prochaine rentrée : « Je n’ai jamais quitté Mc Callum. Je ne sais pas si je vais pouvoir m’intégrer facilement et me faire des amis. Je n’ai jamais eu à le faire avant ! La vie en ville est tellement différente. » Mais sa mère est encore plus inquiète : « Je connais St. John’s, j’y vais de temps en temps pour faire du shopping. À Mc Callum les enfants grandissent dans une bulle à l’abri de tout danger, là-bas c’est la grande ville et tout ce qui va avec. D’un autre côté, le quotidien est aussi infiniment plus riche qu’ici et, comme la plupart des habitants de Mc Callum, nous voudrions quitter cet endroit trop isolé pour nous installer dans une ville plus grande. Alors pourquoi pas à St. John’s, auprès de Cameron ? » L’an prochain, à l’école de Mc Callum, il n’y aura plus que quatre élèves. Il y a cinq ans, quelques baies plus à l’Ouest, le village de Grand Bruit a été abandonné par ses habitants lorsque l’école du village a fermé, faute d’élèves.

Vingt-sept mille habitants déplacés en vingt ans

Et Grand Bruit n’est que le cas le plus récent d’une longue série amorcée dès la fin de la Seconde Guerre mondiale sous l’impulsion des resettlement programs, programmes de relocalisation de la population. En 1950, les 29 000 kilomètres de côtes de la toute nouvelle province canadienne de Terre-Neuve-et-Labrador sont parsemés de plus de mille deux cents communautés de pêcheurs dont la plupart sont inaccessibles par la route et privées d’accès à l’eau courante, aux soins médicaux, voire à l’électricité. L’administration de cette constellation représente un gouffre financier pour le gouvernement de Joey Smallwood, premier ministre de la province entre 1949 et 1972. En outre, pour inscrire Terre-Neuve dans la dynamique de la pêche industrielle, il importe de rassembler au plus vite toutes ces populations dans un nombre restreint d’agglomérations reliées au réseau routier et bénéficiant des services publics.

La majeure partie des relocalisations orchestrées par le gouvernement ont lieu entre 1954 et 1975. Durant cette période, deux cent soixante villages sont abandonnés et vingt-sept mille habitants déplacés vers des « pôles de croissance ». Doris Doors avait dix-huit ans lorsqu’elle a quitté Parson’s Harbour, le petit port de pêche où elle est née. « Georges était un pêcheur de Francois, se souvient-elle. Il venait souvent à Parson’s Harbour. Nous sommes tombés amoureux et nous nous sommes mariés, puis je suis allée vivre chez lui, en 1969. Nos deux villages étaient séparés par un profond fjord, la baie des Chaleurs. Ça a été dur au début, j’étais encore très jeune et je laissais tout ce que je connaissais ! Tous mes repères et ma famille… même si c’était pour aller vivre à quelques encablures.

« La vie était très rude à Parson’s Harbour. Nous n’avions ni eau courante, ni toilettes. Nous étions très isolés et devions marcher presque deux heures, jusqu’à Rencontre West, une autre communauté plus au Nord et par-delà les collines, lorsque nous voulions prendre un bateau du gouvernement pour aller à la ville. Autant dire que ceux qui n’avaient pas leur propre bateau ne sortaient pas souvent de Parson’s Harbour !

« En 1972, à peine trois ans après mon installation à Francois, Parson’s Harbour était évacué. Ma famille a été déplacée et installée à Fortune, au bout de la péninsule de Burin, un port à environ 54 milles au Sud-Est de son foyer. C’est très loin ! D’autres habitants sont partis vivre à Burgeo, à l’Ouest. Notre communauté a été totalement disloquée. » Émue, Doris laisse son mari continuer : « C’était un mal pour un bien ; il n’y avait déjà plus d’avenir à Parson’s Harbour, la population vieillissait. Les gens étaient très attachés à leur village et à leur vie paisible, mais beaucoup d’entre eux avaient besoin de soins fréquents et ne pouvaient plus rester. Alors, quand le gouvernement leur a proposé de l’argent pour partir, la plupart ont accepté et il a été décidé d’abandonner le village. »

Des maisons entières ou en morceaux chargées sur des barges

Dépliant une vieille carte topographique de la côte Sud, Georges Doors ajoute : « Toutefois, cette décision ne faisait pas l’unanimité… En 1972 il restait encore quatre familles à Parson’s Harbour, qui ne voulaient pas partir, tous des pêcheurs di­sons… têtus ! C’est donc contre leur gré que ces derniers foyers ont été délocalisés. Le sujet est tabou, encore aujourd’hui, car beaucoup de gens attachés à leur village ont le sentiment qu’on va les forcer à partir et que c’est pour bientôt. »

Doris Doors nous montre de vieilles photos en noir et blanc de la maison de son enfance à Parson’s Harbour. « Après l’abandon du village, reprend-elle, le père de Georges est allé chercher le bois de ma maison là-bas, avant qu’elle ne s’abîme trop, pour nous construire une nouvelle maison, ici à Francois. Je suis heureuse d’avoir pu élever nos quatre filles dedans. D’autres maisons ont été posées sur des barges pour être transportées, intactes, vers le nouveau lieu d’habitation de leur propriétaire. Je me rappelle que l’une d’elles, la plus grande, avait dû être découpée en quatre morceaux ! »

Quarante-trois ans plus tard, il ne reste pratiquement plus rien du village de Doris Doors. Les maisons se sont toutes écroulées et sont remplacées peu à peu par des bosquets d’aulnes et des buissons de renouée du Japon, une plante très invasive dans la région. Plus personne ne s’y rend désormais et même le cimetière est en train de disparaître. Doris préfère ne plus y retourner : « La dernière fois que je suis allée à Parson’s Harbour, il y a déjà longtemps, c’était très triste. J’ai trop de souvenirs là-bas, et voir tout ça disparaître, les maisons s’effondrer, c’est trop dur. Je ne veux plus jamais y retourner, pour pouvoir garder mes souvenirs intacts. » Aujourd’hui, Doris a soixante-trois ans, et Georges soixante-dix. « Tant que nous serons en bonne santé, disent­-ils, nous resterons à Francois. Mais si nous tombons malades, il faudra partir. »

Une « carotte » de 270 000 dollars

Deux jours au minimum, si les conditions météo le permettent, c’est le temps nécessaire aux habitants de Mc Callum pour rejoindre un hôpital par leurs propres moyens. En tant normal, une infirmière vient en hélicoptère… une seule fois par mois. Et pas le moindre médecin à l’horizon ! Rapporté au nombre d’habitants concer­nés, l’héliportage mensuel de l’infirmière représente déjà une lourde charge pour la province. Et à cela s’ajoute la mise en œuvre des moyens de communication indispensables – téléphone, Internet – et de centrales électriques, sans parler de l’armement et de l’entretien des ferries qui relient quoti­diennement ces villages. Dans ces conditions, on comprend que le gouvernement s’impatiente de voir les quelques dizaines de résistants rejoindre définitivement un gros bourg tel que Burgeo, Hermitage ou Harbour Breton. Pour les y inciter, la « carotte » a été presque triplée en 2013 : chaque foyer relocalisé reçoit désormais une dotation de 270 000 dollars canadiens (181 737 euros), contre 100 000 dollars (67 310 euros) auparavant, dès lors que 90 pour cent de la population vote en faveur de l’abandon du village.

Parmi les quarante-cinq habitants de Mc Callum, la cause est déjà – presque – entendue : trente-quatre (75 pour cent) ont déjà pris la décision de partir. « Ils votent tous les six mois parce qu’ils ont envie que ça arrive, observe Ma­rion, la boulangère allemande. Les jeunes ne veulent plus de la vie qu’ont menée leurs parents et grands-parents. Avec Internet, ils savent comment on vit ailleurs et ne souhaitent plus passer toute la belle saison à pêcher, chasser et couper du bois pour préparer l’hiver ! Ils aspirent à une vie plus confortable. » Dans son épicerie, Brenda Nash préfère ne pas penser à la relocalisation : « De cette manière, on n’en parle pas, et on ne l’encourage pas ». Mais elle reconnaît que la situation est critique : « Nos traditions s’en vont avec les anciens, la vie sociale aussi, car l’envie n’est plus là. Notre village se meurt. Il suffit maintenant que quelques vieux soient enterrés, et Mc Callum disparaîtra. Nous savons que cela va arriver, peut-être l’an prochain, peut-être dans dix ans. Mais je préfère ne pas y penser. »

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Quoi qu’il en coûte, le drapeau canadien flottera sur le village de Francois tant que plus de 10 pour cent de ses habitants le souhaiteront. © Thibaut Vergoz

Cependant chaque communauté est différente. Et pour le coup, les soixante-quinze habitants de Francois font figure d’irréductibles. Il fallait déjà être particulièrement entêté pour aller s’installer là, au fond de cette baie entourée de falaises, si loin de la moindre route, à la fin du xviiie siècle. Depuis, le village est l’un des rares à avoir résisté à toutes les tentatives successives de relocalisation. À Francois on est bien, et seuls les plus dépendants des soins médicaux pensent à partir. Le dernier vote date de 2013 et plus de la moitié de la population s’est opposée à la relocalisation. On est bien loin des 90 pour cent requis. Il suffit de discuter quelques instants avec Corey Courtney, la quarantaine sportive, pour comprendre : « Ma famille possède une cabane à une journée de marche du village, confie-t-il ; elle est parfaite pour se reposer après une longue chasse à l’orignal. Et puis, souvent, on prend le hors-bord et j’emmène ma femme, mon fils et notre chien passer quelques jours dans le cottage que j’ai construit­ dans Rencontre Bay, un endroit magnifique ! » La plupart des hommes de Francois, comme Corey, connaissent tous les recoins des collines alentour, le moindre­ méandre des rivières où l’on peut taquiner la truite. Pour rien au monde ils ne voudraient quitter leur petit coin de pa­ra­dis, et sûrement pas pour une prime aussi dérisoire…

Les faux espoirs de l’aquaculture du saumon

C’est, du moins, l’avis d’Éric Green. En tirant sur sa cigarette au fond de son garage, il explique : « 270 000 dollars, c’est rien en fait ! Avec ça, le gouvernement achète ta maison. Et toi tu dois partir dans un endroit où tu ne connais personne, te racheter une nouvelle maison, trouver un nou­veau travail, te rééquiper de tout ce que tu as dû laisser derrière toi en partant… En fait, bien avant d’avoir pu faire tout ça, il ne te reste plus grand-chose du pactole, crois-moi ! Je suis convaincu qu’on ne retrouverait jamais la même qualité de vie ailleurs. Malgré cela, de plus en plus de gens achètent des maisons en ville, par anticipation, et ne vivent plus qu’une partie de l’année ici. Comme ça, si un jour notre communauté est relocalisée, ils pourront se mettre l’argent dans la poche. Je ne trouve pas ça normal, et je ne supporte pas l’idée que ces gens-là puissent tenir un jour mon avenir entre leurs mains. »

Le littoral Sud de Terre-Neuve, avec ses profonds fjords, n’a pas échappé à l’attention de Cooke Aquaculture, l’un des principaux acteurs du secteur dans le Nord-Ouest Atlantique. Depuis 2006, ses fermes d’élevage de saumons fleurissent par dizaines dans les baies abritées. Notamment autour de Gaultois et d’Hermitage, où une usine de traitement ultramoderne a été ouverte en 2014 afin d’exporter la production de la région vers tout le Nord-Est américain. Dans un contexte de pêche moribonde, les habitants d’Hermitage et des villages alentour ont vu l’arrivée de cette industrie et des emplois associés d’un œil très favorable. « Avant 2006, se souvient Paul Herrit, manager local de Cooke Aquaculture, à Hermitage, c’était la misère ! Tout le monde s’en allait chercher du travail ailleurs, notamment dans les champs pétroliers d’Alberta… L’aquaculture a recréé de l’activité et les gars reviennent. En plus, beaucoup d’anciens pêcheurs ont trouvé là des postes en rapport avec leurs compétences. »

À la passerelle de l’Aqua Leader, un chalutier de 20 mètres reconverti en « récolteur de saumons » et dont les quatre cales peuvent­ en stocker 100 tonnes, Wade Skinner est heureux. Originaire d’Harbour Breton, il avait trouvé un travail sur les Grands Lacs en Ontario, faute d’en avoir chez lui. « Dès que j’ai appris qu’on développait l’aquaculture du saumon chez moi, explique-t-il, je suis rentré. En tant que capitaine de pêche, j’avais toutes les compétences nécessaires pour commander un navire chez Cooke. Et voilà ! depuis 2007, je suis de retour au pays, et capitaine de l’Aqua Leader. Je n’en demandais pas plus. »

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L’aquaculture – du saumon surtout – se développe sur la côte Sud de Terre-Neuve, région propice à cette activité grâce à ses profonds fjords abrités de la houle.
© Thibaut Vergoz

Homards et morues coprophages ?

Pourtant, dix ans plus tard, le bilan est mitigé. Les petites communautés de la côte Sud ont cru un moment que cette nouvelle activité les sauverait en créant des emplois et en attirant à nouveau des jeunes. Malheureusement, il a fallu déchanter. Les fermes à saumons, ainsi que les usines d’Hermitage et de St. Alban’s ont certes rapidement généré des centaines de postes directs et indirects, et des dizaines sont aujourd’hui occupés par des travailleurs originaires de Mc Callum et Gaultois. Mais ces derniers en ont profité pour quitter la communauté et se rapprocher de leur lieu de travail, entraînant dans leur sillage femmes et enfants. Et la plupart de ceux qui ne sont pas encore partis rêvent de le faire. Alors que Wade Skinner se réjouit aux commandes de son navire, la totalité des ou­vriers qui tirent la senne pour rabattre les saumons vers la pompe de l’Aqua Leader vivent ou vivaient à Gaultois, où 80 pour cent de la population votent en faveur de la relocalisation.

Chez les irréductibles de Francois, les avis sont partagés. Pour l’instant, aucune ferme à saumons ne s’est encore installée ici, le village étant trop éloigné de l’usine. Pour être honnête, on n’est pas pressé d’en voir arriver. « À Francois, remarque Corey, pour l’instant on ne connaît que les aspects négatifs des fermes aquacoles. Je passe mon temps à ramasser leurs bouées et autres cordages qui jon­chent la plage de­vant mon cottage. Et puis, selon la rumeur, plus la production augmen­te, plus les homards et morues absorbent de fèces de saumons, ce qui leur donnerait un goût désagréable… sans compter la prolifération des requins qui seraient attirés par les saumons échappés des cages. »

Peu intéressés par le sujet, Perry et Brian ont pendant ce temps commencé une nouvelle partie de fléchettes. Au fond de l’atelier, le magnétophone joue un air de Bud Davidge, un chanteur de country originaire de Bay du Nord, une autre petite communauté de la côte Sud relocalisée en 1968. Il y est question d’une photo en noir et blanc, sur laquelle un petit garçon, avec ses deux sœurs, regarde sa maison partir sur une barge tractée par un bateau de pêche. « Il chante sur notre côte, sur tout ce que nous connaissons, remarque Perry, pensif. J’ai l’impression que nous sommes de la même famille… Je ne veux pas partir. » Et il repose son verre de rhum pour saisir les trois fléchettes que lui tend Brian. 

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