Par Bertrand Louf – Longtemps délaissé au profit du chalut, le vieux métier du filet maillant est aujourd’hui en plein essor ; dans le quartier de Boulogne-sur-Mer, les petits artisans en ont fait depuis peu leur activité principale, sinon exclusive. Mais, après dix années de croissance, la flottille des trémailleurs boulonnais se trouve aujourd’hui confrontée, comme les autres secteurs à la raréfaction de la ressource. Bertrand Louf, qui connaît très bien les pêches anciennes et contemporaines de la région, fait ici une analyse approfondie des pratiques du métier et exposa les problèmes nouveaux auxquels les marins doivent faire face.

Le Chinois, un 12 mètres en polyester construit en 1982 par le chantier Blamengin, fait route à bonne allure et pique dans un clapot haché. Les Etaplois, pour la plupart, restent fidèles aux arts traînants, mais Jean-Louis Gosselin, le patron du Chinois, pratique le métier de trémail. © Gervais Perrault

Premier port de pêche français et premier centre européen pour les produits de la mer, avec plus de deux cent cinquante mille tonnes traitées annuellement, Boulogne a vu ces dernières années sa flotte de pêche industrielle subir un déclin sans précédent.

Dans le même temps, la flottille de pêche artisanale se maintenait et connaissait même une augmentation significative de ses effectifs et de ses apports. Dans ce quartier maritime, la flotte hauturière — dix-huit unités pour le double il y a dix ans — emploie désormais moins de quatre cents marins alors que la pêche artisanale en fait vivre près d’un millier.

Environ cinq cents marins embarqués à bord de soixante-dix chalutiers pêche-arrière d’Etaples assurent, avec vingt mille tonnes de production annuelle, près du tiers des ventes de la criée boulonnaise. Les autres artisans du quartier, qui arment pour la plupart des bateaux de moins de seize mètres, se répartissent comme suit : la baie de Somme et la station de Berck rassemblent 60 unités et 180 marins, Boulogne 87 unités et 320 marins (en 1989), les « plages du Nord » ne comptent plus que quelques flobarts et, enfin, Calais arme une vingtaine d’unités embarquant une cinquantaine d’hommes.

Aujourd’hui, chez les petits artisans boulonnais et calaisiens, le trémail est l’outil maître ; ce métier qui s’est imposé en moins de quinze ans, est sans nul doute à l’origine du développement de la petite pêche, observé depuis une dizaine d’années dans la région.

Une marée avec le Midou IV

Ce 24 mai 1991, à 4h30, Jean-Loup Villetaz prend la route pour une nouvelle journée de travail. A Wimereux, il passe prendre ses deux matelots, Claude Caron et Noël Gonillard qui naviguent avec lui depuis sept ans. Le jour commence à poindre et le temps est superbe, sans un souffle d’air. Après une saison de sole comme on voudrait en avoir tous les ans, l’optimisme est un peu revenu sur le quai Gambetta et le patron du Midou IV, qui a connu une première année difficile avec son tout nouveau bateau, a retrouvé le sourire.

Menuisier de formation, Jean-Loup est venu à la pêche en suivant l’exemple de son père, un pêcheur de bar acharné. Il débute le métier en 1979 sur un Hobart de 4,25 mètres, remplacé deux ans plus tard par un 4,90 mètres ; il est à l’époque le seul Audressellois à naviguer sans matelot. En 1983, il achète d’occasion le Myriam foré, un trémailleur bois de 9,60 mètres et 150 ch construit en 1970.

Après des débuts un peu difficiles à Boulogne, Jean-Loup s’habitue à son nouveau métier et décide de faire le grand saut : en 1987, il commande au chantier Fallet son quatrième Mirku, un 12 mètres qui coûte un million trois cent mille francs, subventionnés à hauteur de 25% par la Région et le Département « Ce n’est pas facile par les temps qui courent de rentabiliser un tel investissement ! Mais, au moins, avec le Minou IV, je suis paré ; et pour le moment, je m’en tire et mes matelots n’ont pas non plus à se plaindre ».

4h45. Le moteur, un Fiat Iveco bridé à 220 ch, ronronne. Après l’embarquement des coffres et de six bouts de filets maillants neufs supplémentaires, les amarres sont larguées. Le cap est mis sur les ridens de Boulogne (hauts-fonds rocheux), pour une marée à cabillaud. Jean-Loup a réarmé « à morue » depuis un mois, mais il a encore à l’eau 2 500 mètres de trémail « à sole », qu’il ne visite que tous les deux jours.

Le Mirlou IV à son neuvage en 1988, fait des essais de moteur dans le bassin Napoléon où son armement sera achevé. Ce bassin à flot, naguère fief des chalutiers industriels et des Etaplois, n’est plus aujourd’hui fréquenté que par les petits côtiers de la pêche artisanale pendant leurs périodes de désarmement prolongé; il sert aussi au transbordement du matériel. © coll Fallet

Tout en faisant route, le patron prépare sa marée. Il tient soigneusement à jour un carnet de pêche où sont notés les coefficients de marée, la direction et la force du vent, la pression barométrique ainsi que la position, l’état et le maillage des filets tendus et leur pêche du jour. Sur le pont couvert — un luxe apprécié dans le mauvais temps — les matelots s’activent : il faut finir de lover les tésures, et monter la nouvelle ; un bon coup de nettoyage et on sera « rendus-arrivés ».

Tendre la tésure

6h. Le Midou traverse le « rail montant », un des couloirs de navigation que doivent respecter les navires transitant par le pas de Calais. C’est un vrai défilé ce matin ! Dans le Suroît, on distingue la tonne des ridens, un haut lieu de la pêche à la morue pour les Boulonnais. Pour l’heure, Jean-Loup Villetaz préfère travailler d’amont (plus au Nord) et plus « à creux », près des fonds d’une cinquantaine de mètres. Il n’y a pas un seul trémailleur dans le secteur aujourd’hui, à part le Surcouf qui finit de cueillir ses cordes. Jean-Loup se renseigne par la VHF : « pêche quasi nulle », répond Jean-Luc « Tagada », en donnant la position de ses tentis.

Hier, ce sont les deux tésures de terre qui ont le mieux pêché et le patron du Midou a décidé de « terrir » encore, quitte à mordre un peu plus dans le rail. C’est en principe interdit et gare aux manœuvres (orins frappés sur les ancres et reliés aux bouées de repérage), mais il faut faire avec ! « Et aujourd’hui, pas de problème, avec le beau temps qu’il fait. »

6h25. En route à tendre. Sur le pont, les matelots sont prêts; ancre et manœuvre ont été maillées en bout de baie d’ancre. Un ordre bref : « Vas-y, mets dehors ! ». La manœuvre d’ attaquage est filée, et le Midou se met dans le sens du courant « qui va encore d’ ebbe » (de jusant). Un second « Mets dehors ! », et l’ancre est mise à l’eau; les six cents mètres de tésure défilent sur le canon (lisse du plat-bord arrière); on arrive à la fin, ce que signale le « Oh ! » crié par Claude. Le patron ralentit, l’ancre de rappelage est mouillée, suivie par sa manœuvre. L’opération a duré à peine cinq minutes et les points de tendage ont soigneusement été notés.

A 7h15, cinq tésures ont été tendues parallèlement, à 150 mètres les unes des autres. La dernière, celle du large, « un peu au pif’, déplore le patron qui pendant tout ce temps a gardé les yeux rivés sur son sondeur à écran couleur, s’efforçant de repasser, pour tendre sur des zones où le poisson semble avoir été détecté le matin. A bord de son « doris », un petit bolide qui frise les trente nœuds par mer plate, Jean-Marie Duchemin se rapproche. Par radio, Jean-Loup échange des informations avec le nouvel arrivant : « Tout ce qui est à terre du 21, tu peux y aller, je ne l’ai pas fait », lui précise-t-il. Deux Etaplois chalutent dans le coin, mais « pas de problème, poursuit Jean-Loup, ils font Pécore des ridens et ne viendront pas par ici ».

Le patron du Mirlou décide d’aller voir d’amont s’il n’y a pas un peu plus de « détection ». On est presque rendu à terre du Colbart, et toujours rien, ou presque, n’apparaît au sondeur. Faute de détection, les trois dernières tésures sont filées sur des fonds durs et suffisamment accidentés : c’est là que se tient le poisson, mais il est un peu tard pour le voir sur l’écran; la marée a renvoyé en grand et la morue, si elle est là, a dû recoller au fond.

C’est bientôt « route retour ». Les trémails à sole ayant été visités hier, le patron décide de rentrer plutôt que d’attendre sur place la fin du flot pour cueillir ses maillants. Le navigateur par satellite et l’ordinateur de bord rend de grands services : en appuyant sur un bouton, le cap à suivre, la distance à parcourir et l’heure d’arrivée s’inscrivent sur un écran ! A 9 heures, le Midou est à quai. Le nouveau départ est fixé à 11h30 pour se rendre là où il faut au bon moment, et cueillir en fin de flot. Au sortir des « caissons », ces gros blocs en maçonnerie préfabriquée posés comme brise-lames à l’entrée du port, nous croisons le brick Maria Asumpta — le plus ancien caboteur à voile du monde, en état de naviguer. Celui-là même qu’on avait pu admirer à Douarnenez, en 1988. Il est venu en escale à Boulogne à l’occasion de l’inauguration de Nausicaa, le Centre international de la mer. Une petite brise s’est levée et le ciel se couvre un peu. Le patron a branché le pilote automatique et prend le frais à l’avant de la passerelle. Pour les matelots, c’est l’heure du café dans la petite cuisine du bord.

Le cueillage

A 12h45, Jean-Loup Villetaz entreprend le cueillage, en commençant par la cinquième tésure du large d’aval ; « c’est une vieille, autant laisser les autres pêcher encore un peu ». La manœuvre d’aval est embraquée à la machine. L’ancre qui apparaît bientôt est débordée et démaillée et, en moins de quinze minutes, les six cents mètres de filets maillants sont à bord. Dix pièces pêchées ; c’est maigre, mais c’est de la morue toute vivante qui visiblement vient de se laisser prendre.

On va laisser loden encore un peu (travailler), la marée n’étant pas encore « cassée ».

En attendant, l’équipage relove la tésure et le patron se met en quête de détection. « Les amolliments (renverses) de pleine mer, précise-t-il, c’est le meilleur moment pour repérer le poisson au sondeur, et aussi pour le pêcher ; dans le courant, la morue se colle au fond et on ne la voit pas ». Et en effet, la détection est bien meilleure que ce matin ; aucun doute possible, le poisson est bien là. C’est décidé, si les autres tésures ne pêchent pas mieux, Jean-Loup reviendra tendre de nuit.

13h30. Assez joué, la marée va renvoyer et il est temps de reprendre le cueillage. La première tésure de terre est prise « de flot ». Elle est neuve, et c’est en principe la mieux placée. Effectivement, il y a apparence : une, deux, trois morues sont virées. C’est le carton, la morue monte maintenant presque queue à queue. Cinquante-trois pièces ! Jean-Loup est rassuré, sa marée est sauvée, d’autant qu’une autre tésure toute proche doit avoir bien pêché, elle aussi.

Seize pièces et une « bébête » (un homard) pour l’avant-dernière tésure du large d’aval, trente-six et un « gros bleu » (un autre beau homard) pour les 1 800 m tendus d’amont (du poisson plus petit en raison d’un moindre maillage de 70 et 75 mm). Les tésures d’amont sont un peu décevantes. Demain, on essaiera ailleurs.

15h10. Il faut maintenant se dépêcher pour les deux dernières tésures d’aval. L’ebbe a renvoyé en grand et ça commence à crocher. Soixante-trois pièces sur six cents mètres bien placés ! Euphorique, le patron vient sur le pont contempler le spectacle. « C’est ma plus belle tésure de la saison. Et de la toute grosse morue ! Il y en a qui dépassent les 10 kilos ! » Les paris sont ouverts pour les six derniers bouts. Je pronostique trente à trente-cinq pièces, Jean-Loup décidément optimiste en prévoit soixante. Résultats des courses : vingt-neuf poissons et un troisième homard. Du beau travail aujourd’hui : plus de sept cents kilos de morue, sans avaries. Il est 16h30, les cinq mille mètres de filets maillants ont été cueillis en trois heures.

Pendant le retour, on ne chôme pas sur le pont : il faut finir de démaquer le poisson, le caquer, le laver, le mettre en coffres. Et il reste encore quatre mille mètres à lover. Claude et Noël sont de bonne humeur, ils n’ont pas perdu leur journée. « On trime dur sur le Midou, commente le premier, et le patron n’est pas toujours commode, mais dans l’ensemble, il ne faut pas se plaindre ».

A 17 heures, le bateau est à quai. La veille, il avait fallu s’amarrer à couple en sixième position, ce qui n’est pas la meilleure place quand il faut débarquer vingt coffres de poisson ! Pour accueillir cent bateaux, le quai Gambetta est un peu exigu !

A bord de La Tendresse, un 17 mètres en acier construit en 1988 pour François Condette. Le patron vient de faire demi-tour pour se mettre dans le sens du courant et, déjà, son fils Fanch met à l’eau l’ancre d’attaquage d’une tésure à morue. © Bertrand Louf

Les vingt-cinq coffres de cette marée sont hissés au palan sur le quai et chargés dans le fourgon. Le bateau est déplacé et amarré à couple un peu plus loin. Désormais, il reste à livrer chez Pollet où le poisson sera trié, pesé et repoté en caisses de halle de trente kilos. A 19 heures, tout le monde sera à la maison. « Une bonne journée de plaisancier », conclut Jean-Loup Villetaz.

Après le boom, l’inquiétude

A la fin des années soixante, les artisans boulonnais exploitent une trentaine de petites unités. La plupart arment au chalut à poisson ou aux cordes, mais le trémail introduit par Lazare Fournier, un petit armateur qui l’a découvert en Bretagne, a déjà fait une timide apparition.

Au cours des années soixante-dix, le nombre des bateaux armés à la petite pêche à Boulogne ne varie pas. Puis, c’est l’explosion : la flottille va tripler en dix ans, pour atteindre quatre-vingt-sept unités en 1989. La pêche artisanale boulonnaise fait vivre désormais plus de trois cents marins, presque autant que la pêche industrielle ! (1)

A bord du Mirlou IV Avec plus de 50 pièces sur 500 mètres de filets, il n’est pas question de retirer le poisson au fur et à mesure du cueillage. Claude Caron s’active à « démaquer » des morues d’une té-sure en mailles (multi mono-filaments) de 85 et 90 mm, qui permettent la capture de très gros poissons, tout en laissant passer les petits. Avec du 70 mm, de tels sujets ne se seraient pas laissé prendre et la pêche globale aurait été moitié moindre. © Daniel Tintiller

Cette augmentation spectaculaire est due pour l’essentiel au développement de la pêche aux trémails. En 1975, les artisans boulonnais n’arment encore que onze trémailleurs purs, contre quatre chalutiers et onze bateaux polyvalents. Par contre, en 1989, la flotte artisanale boulonnaise compte cinquante-six trémail-leurs, dix-neuf chalutiers dont quatre grands pêche-arrière — de 20 à 24 mètres — qui exercent un métier proche de celui de la défunte pêche industrielle, et trois caseyeurs purs. Actuellement, la polyvalence n’est pas de mise à Boulogne, et moins de dix unités alternent les métiers : chalut et trémail (deux), casier et trémail (quatre), casier et cordes (deux), cordes et trémail (deux).

Dans ce quartier, l’engouement pour le trémail ne concerne que Boulogne et Calais qui a vu sa flottille de dix-neuf unités repartir de zéro. En revanche, à Etaples et en baie de Somme, les pêcheurs demeurent pour la plupart fidèles aux arts traînants.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer le développement de la pêche artisanale boulonnaise et le boom sur les filets de fond observé ces dernières années. D’une part, la crise de la pêche industrielle et semi-industrielle a amené nombre de marins à se reconvertir au métier de côte. Ensuite, certains matelots de la petite pêche, après avoir appris le métier, se sont mis à leur compte.

Enfin, il faut bien le dire, l’argent gagné au début des années quatre-vingts, lors notamment de quelques mirifiques saisons de sole, a amené ou ramené vers la mer de nombreux « terriens », attirés par ce qu’ils croyaient être un nouvel eldorado. D’autant qu’à l’époque, le métier de trémail permettait, avec un minimum de connaissances et une mise de fonds relativement modeste, de vivre fort correctement.

Alors, on a vu des chômeurs investir le montant de leur prime de licenciement pour se lancer dans l’aventure, des « marchands de frites » et des « pâtissiers » (ce sont des vocables très entendus sur les quais) devenir armateurs. La suite, on la connaît : l’augmentation démentielle de l’effort de pêche, la diminution des maillages employés ont mis à mal la ressource. Ainsi, les dernières années ont-elles été catastrophiques pour beaucoup et bien des comptes d’exploitation sont passés dans le rouge. En 1990, après dix années d’une croissance quasi ininterrompue, la flotte artisanale boulonnaise a perdu quatorze unités.

Après des années d’euphorie, c’est aujourd’hui l’expectative sur le quai Gambetta. Avec les directives toujours plus draconiennes de Bruxelles, une ressource de plus en plus capricieuse, nul doute que les choses vont changer, dans le petit monde des trémailleurs boulonnais comme ailleurs : il va falloir apprendre à gérer la pénurie et seuls les vrais professionnels resteront au métier.

Les bateaux

Pendant les années fastes du trémail, les nouveaux patrons se sont le plus souvent contentés d’acheter des bateaux d’occasion, vite transformés pour le métier de fileyeur. De 1975 à 1990, sur les cent soixante unités entrées en flotte à Boulogne, on ne compte que trente-huit constructions neuves, pas même le quart du total ! Le constat s’impose : la flotte artisanale boulonnaise n’est pas récente. Seulement 22% des unités ont moins de cinq ans, et plus de la moitié dépassent les quinze ans. On y trouve des bateaux parfois hors d’âge. Ainsi, le Christ-Roi, construit en 1942 et racheté en 1977 par Edouard Caboche aujourd’hui en retraite, a navigué à la pêche jusqu’en 1985 ; il avait alors 43 ans ! Sa carrière n’est d’ailleurs pas terminée puisque deux membres de l’association OverlopeBour-cet-Malet comptent bien le refaire naviguer à la voile, et le mener à Brest en juillet prochain.

La flottille est âgée et vieillissante : entre 1975 et aujourd’hui, l’âge moyen des bateaux est passé de neuf à plus de quinze ans. La moitié de ces unités ont une longueur inférieure à 12 m (moins de 10 tx); le quart, de 12 m à 16 m (entre 12 et 25 tx); six trémailleurs dépassent aujourd’hui les 25 tx. Les équipages, en moyenne, sont de trois à quatre hommes.

Si les trémailleurs et les « classiques » en bois constituent toujours le gros de la flottille, il faut remarquer aussi la présence d’une dizaine de vedettes, parfois issues de la plaisance. Celles-ci ont l’avantage de la vitesse, un facteur recherché par les professionnels, mais elles n’offrent qu’une surface de travail exiguë.

Sur certaines constructions récentes, on a tenté d’allier la vitesse à une surface de pont suffisante et une cale assez spacieuse pour stocker les filets et, éventuellement, le poisson. Hormis quatre grands 16 m en acier entrés en flotte en 1988, les unités modernes sont construites en stratifié de polyester, principalement aux chantiers Blamengin de Boulogne, Fallet de Saint-Valery-sur-Somme, et en Grande-Bretagne.


Arts traînants et arts dormants : vers la concertation

L’opposition entre les arts traînants et les arts dormants ne date pas d’hier. Les fileyeurs et les cordiers ont toujours accusé les chalutiers de labourer les fonds et de détruire le petit poisson. Que la pratique du chalutage abîme les fonds, la chose n’est pas prouvée, mais qu’elle mette à mal des stocks de juvéniles, le fait est malheureusement patent.

Que reste-t-il de l’énorme « arrivage » de jeunes cabillauds observé en 1987 ? Pêche « dirigée » ou pas, les chalutiers travaillant en Manche-Est ont allègrement puisé dans cette manne de poisson de deux ans n’atteignant pas la taille commercialisable. Et la classe d’âge qui aurait sans doute assuré quelques belles années à l’ensemble des pêcheurs, tous arts confondus, a pratiquement disparu de la pêcherie. Les trémailleurs en ont aussi après les dragues à sole, qui ressemblent à des dragues à coquilles, munies de dents qui s’enfoncent dans le sédiment et font ainsi se lever le poisson collé au fond. Bien que prohibé, ce type d’engin, qu’utilisent certains pêcheurs venus d’Etaples et de la baie de Somme, est toléré par l’administration. Ces dragues ramènent souvent du petit poisson, mais que dire des « tangons » belges et hollandais qui, avec leurs moteurs surpuissants et leurs chaluts à perche lestés de plusieurs tonnes de chaînes sévissent dans la région et jusqu’au fin fond du golfe de Gascogne ? Là, tout le monde est d’accord : dehors, les tangons ! Surtout que les chaluts à perche sont, sauf dérogation, interdits dans les eaux françaises.

Ce sont maintenant les adeptes du chalut qui incriminent les trémailleurs et les accusent d’être à l’origine de la raréfaction du poisson. La colère est en partie justifiée : le trémail a beau être un engin sélectif, il est vrai que son usage intensif actuel met en péril une ressource bien fragile. Sélectif, le trémail ne l’est d’ailleurs pas pour les crabes, qui paient un très lourd tribut aux filets de fond. Il y a là un gros gaspillage, seules les pinces étant le plus souvent récupérées.

Un patron de petit chalutier fulmine : « Nous, on veut nous imposer des maillages pas possibles, et les trémailleurs, ils peuvent faire tout et n’importe quoi; on en a vu pêcher les solettes avec du 28 mm ! Et les filets perdus qui continuent à détruire indéfiniment le poisson ? » C’est là une critique qu’on entend souvent. Dans les petits fonds, les filets roulent, s’engravent et deviennent vite inoffensifs, mais par grands fonds, en revanche, le constat est plus inquiétant : les épaves exploitées par les fileyeurs sont — des plongées l’ont confirmé — littéralement recouvertes de lambeaux de filets qui sont autant de pièges mortels. Le poisson n’est décidément plus tranquille nulle part : filets de fond, chaluts « cascadeurs », tout est bon aujourd’hui pour le traquer jusque dans ses derniers retranchements. A chacun de reconnaître ses responsabilités dans la raréfaction de la ressource.

En tout cas, le partage des zones de pêche entre arts traînants et arts dormants n’est pas toujours facile. Tout le monde se souvient de la guerre qui, dans le golfe de Gascogne, oppose les palangriers espagnols aux chalutiers français. Rien de tel dans le Boulonnais où l’on assiste cependant à quelques accrochages inévitables. Des fileyeurs empiètent de plus en plus sur les zones traditionnelles des chalutiers, tandis que ces derniers revendiquent le droit de venir travailler dans la bande des trois milles, réservée aux arts dormants. Dans les faits, il existe un modus vivendi qui ne rient pas forcément compte de la réglementation en vigueur. Des réunions de concertation ont lieu pour tenter de régler les problèmes de cohabitation sur les zones litigieuses.

« Entre gens sérieux, il y a quand même moyen de s’entendre, commente un patron trémailleur. A nous de bien baliser nos filets et de donner leur position par VHF quand on sait qu’il y a des traleux dans le coin. A eux de nous prévenir de leur passage. Et puis, je ne vais pas me risquer à tendre dans un coin ratissé par les traleux, et eux, ils n’ont pas intérêt à venir travailler dans une zone farcie de trémails. » La cohabitation entre arts dormants et arts traînants, c’est aussi une question de rapport de forces !

Mais les problèmes existent, surtout avec les Belges et les Hollandais, nombreux à travailler dans la région. « Ceux-là, ils parlent le français quand ça les arrange Pas facile de leur faire comprendre qu’on est tendus; et avec leurs chaluts cascadeurs, ils passent partout : les ridens de Boulogne, il n’y en a plus, ils les ont complètement aplatis ! »

Le Wiel Ingen, un « tangon » belge, fait route avec ses deux lourds chaluts à perche relevés à la verticale. Cette technique de pêche, très performante pour la sole, est vivement contestée par les fileyeurs qui se plaignent des dégâts occasionnés par ces navires surpuissants, accusés de tout arracher sur leur passage. © Gervais Perrault

Les espèces recherchées

Les espèces recherchées sont principalement la sole et le cabillaud (morue), et plus accessoirement le carrelet et le hareng; ce dernier, jadis « poisson-roi » à Boulogne, est aujourd’hui détrôné.

La sole

En 1985 et 1986, Boulogne était le premier port français pour la sole, avec plus de mille tonnes vendues en criée. Mais les Sables-d’Olonne ont repris la première place depuis 1987. Cette année là, la sole restait pourtant, en valeur, la cinquième espèce débarquée à Boulogne. La capture de ce poisson plat est uniquement le fait des petits artisans ; c’est dire son importance pour les trémailleurs dont elle assure, bon an mal an, la moitié du chiffre d’affaires.

La saison de sole dure de janvier à mai, avec un maximum de mises à terre en mars. Mais un petit nombre de bateaux restent néanmoins armés « à sole » en permanence. Après deux très mauvaises années, 1991 a été bonne, malgré une saison courte et des prix bas. Les captures ont été très importantes en mars, avec des records de trois tonnes par marée pour certains bateaux, et de la sole de toutes milles. L’hiver rigoureux venu après trois années sans froidures n’est sans doute pas étranger à cette soudaine abondance.

La saison de sole, ce sont plusieurs centaines de kilomètres de filets tendus de part et d’autre de la bassure de Baas, sur une bande de deux à quatre milles de large, qui s’étend d’Audresselles à la baie d’Authie. De plus, depuis une dizaine d’années, on a assisté à une nette diminution des maillages. La plupart des trémailleurs travaillent aujourd’hui avec du 42-45 mm (le 40 est vraiment trop petit, et devrait être interdit). Les heureux possesseurs de 48 mm, maillage qui laisse en paix les solettes n’ayant pas encore troussé et ne capture que de la belle taille, ont bien travaillé cette année, et tant mieux pour eux !

Les petits bateaux pêchent aujourd’hui avec 4 à 5 000 mètres de filets ; les plus gros vont jusqu’à 9 et 10 000 m ! Les té-sures sont de plus en plus courtes -souvent 3 longueurs de cent mètres, plus faciles à placer et plus pêchâtes, les extrémités de la tésure travaillant généralement mieux que le milieu.

Naguère, personne ne pêchait pendant les grandes marées et on ramassait tout le matériel quand il y avait menace de mauvais temps. Maintenant, personne ne veut perdre sa place et les patrons n’hésitent plus à laisser leurs filets dehors quel que soit le temps ou le coefficient de marée, avec pour résultat de jolis « ratas », té-sures emmêlées, roulées ou perdues.

Cette année encore, des Boulonnais sont allés tenter leur chance sur Dunkerque. C’est là-bas, dans le large sur West Hinder, qu’ont été réalisées les plus grosses prises de la saison. Mais gare au matériel ! Dunkerque, c’est le fief des « tangons », qui n’hésitent pas à passer dans les tésures (voir encadré « Arts traînants, arts dormants »).

Le cabillaud

Le cabillaud est la deuxième cible des trémailleurs boulonnais, une espèce dont l’abondance est particulièrement difficile à prévoir, reconnaît-on à Ifremer. Le stock plus ou moins sédentaire du large est en effet alimenté par un courant migratoire en provenance de la mer du Nord : poisson adulte, juvéniles, on n’en sait trop rien. Et il est difficile, voire impossible, dans l’état actuel de nos moyens d’investigation, de connaître l’origine du cabillaud présent en Manche-Est.

En tout cas, la morue est aujourd’hui recherchée à longueur d’année par les artisans boulonnais. On la pêche au printemps et en été « à creux », dans le large où le poisson se tient sur les fonds durs et accidentés, sur les ridens et les épaves, et en automne, plus près de terre où se rassemblent les morues pour frayer en début d’hiver.

La pêche d’automne assurait naguère le gros de la production — qui ne se souvient à Boulogne des pêches magnifiques réalisées au début des années quatre-vingts ? — mais, depuis quelque temps, le poisson séjourne moins longtemps à terre et la pêche au large prend de plus en plus d’importance.

Le cabillaud est généralement pêché aux amolliments de pleine mer ; les filets, tendus en fin de flot pour être cueillis à la renverse, ne restent que quelques heures dehors. Les pêcheurs mettent parfois ce temps à profit pour taquiner le poisson à la dandinette, avec des mitraillettes et des cuillères plombées. Il y a quelques années, cette pêche à la canne donnait d’excellents résultats, mais à présent, avec les longueurs affalées, les fileyeurs n’ont plus guère le temps de s’y consacrer : la dernière tésure est à peine à l’eau qu’il faut déjà aller rechercher la première… Naguère, on ne travaillait au large qu’en morte-eau ; aujourd’hui, on sort avec des coefficients de marée de plus en plus forts et on laisse Ioder les filets plus longtemps. La place est au premier arrivé et il est très risqué, avec les chaluts cascadeurs qui passent maintenant partout, de laisser le matériel dehors sans surveillance…

 

Deux unités de 12 mètres en polyester, presque identiques, le Saint-Jules à Armand Magnier et le Bon Père Brottier à Jacques Pont, respectivement construites en 1987 et 1986 chez Blamengin. Visiblement, les tésures à sole (en câblé de nylon) ont souffert dans le mauvais temps. Les matelots s’affairent à retirer les saletés et à éliminer les crabes à coups de maillet en bois, une technique radicale qui présente l’inconvénient d’abîmer la laize du filet. © Martine Quinette

Pour le cabillaud, les maillages les plus utilisés sont le 70, le 75 et le 80 mm. Les Boulonnais travaillent avec des longueurs de 3 à 6 000 m, mouillées en tésures de 5 à 600 m. « A quoi bon en mettre plus, commente Jean-Loup Villetaz, le poisson est toujours très localisé et il vaut mieux des petites longueurs bien placées que des kilomètres affalés au petit bonheur. Et puis, on est limité par le temps pour cueillir : sur fonds durs, il n’y a pas intérêt à virer en pleine force de marée, sinon on démolit tout notre matériel. »

Sur les ridens du large, les trémailleurs tombent parfois sur de la merluche -lieu jaune — ou du bar. C’est le jackpot, la pêche au bar. Jean-Loup se souviendra toujours d’un coup réalisé il y a quatre ans avec son Minou III : « Tout le monde a ses petits circuits de renseignements et « on » m’avait dit d’aller essayer quelque part du côté des ridens de Boulogne. Eh bien, j’ai fait une tonne de bar, dont six cents kilos dans 300 m, un « bourrelet » comme on en voit une fois dans sa vie ! J’ai essayé de me planquer pour débarquer ma pêche. Peine perdue, tout Boulogne a défilé et le lendemain, je ne suis pas sorti : ça n’était pas la peine, j’aurais eu tous les trémailleurs aux trousses ! »

Hareng et carrelet

Il y a une dizaine d’années, le hareng représentait en tonnage près de 30 % de la production des petits artisans boulonnais. Mais aujourd’hui, cette pêche aux filets dérivants, c’est du passé : à 1,50 F le kilo, seuls les chalutiers étaplois, et quelques industriels qui font du tonnage, peuvent s’en tirer. Le hareng boulonnais n’a d’ailleurs plus la cote auprès des transformateurs qui préfèrent travailler avec du poisson importé, plus gros et disponible en filets « boneless », c’est-à-dire sans arêtes. Une grande partie de la production est d’ailleurs vendue, sur contrat, à un bateau-usine russe qui vient chaque saison à Boulogne.

« Pendant la période d’interdiction de la pêche du hareng, de 1977 à 1980, là ça valait le coup, se souvient Eric Lehmann. On vendait le hareng une fortune. Forcément, il n’y en avait pas ! La première année, les petits bateaux ont eu droit à un « quota social », mais les années suivantes, quota ou pas, on a continué à pêcher. On n’a jamais eu d’ennuis, simplement, on nous demandait de débarquer notre poisson discrètement ! »

Enfin, il y a le carrelet, recherché principalement au printemps, près de terre. Son abondance, très variable d’une année sur l’autre, dépend en grande partie de la présence de naissain de moules dont il fait l’essentiel de sa nourriture. « A carrelet », il est préférable d’être gréé avec du 80 mm et même du 90 mm, pour ne prendre que du gros poisson, car les petites tailles sont vendues à un prix dérisoire. Le trémail est nettement plus pêchant que le maillant, mais le carrelet reste néanmoins une espèce marginale pour les trémailleurs, sauf pour quelques petites unités qui y arment régulièrement.

La pêche sur épaves

C’est au tout début des années quatre-vingts que quelques pionniers ont entrepris d’exploiter les nombreuses épaves de la région. Daniel. Boulanger, patron de La Fouine, se souvient avec quelque regret d’une belle époque aujourd’hui révolue : « A carcasse, j’ai surtout travaillé en mer du Nord, au large de Dunkerque et des côtes belges. Mais les épaves, il faut les trouver ! J’ai été le premier à m’équiper d’un sonar ; ça m’a permis, avec beaucoup de patience, d’en repérer une quinzaine de vraiment intéressantes. Au début, on était tout seuls sur les zones, et, pendant deux ans, ça a vraiment été du bon boulot. On ne faisait que les mortes-eaux, pas plus de quinze jours par mois. Deux épaves par marée, deux fois deux cents mètres par épave. Une heure dehors, ça suffisait pour charger… A moins de quatre cents kilos, on arrêtait et on allait rechercher deux nouvelles épaves ; à ce rythme-là, pas plus de quatre marées par mois, elles étaient vite regarnies I

Après, ça s’est gâté. Mes matelots se sont mis à leur compte et m’ont suivi. Rien de plus normal. Mais les Calaisiens et les Dunkerquois se sont mis au trémail et le métier a été gâché. Maintenant, les épaves sont travaillées 24 heures sur 24 et n’ont plus le temps de se refaire. C’est la course pour être le premier arrivé, et à tendre dans les grandes marées ou en pleine force de courant ! C’est du matériel perdu à tous les coups. Moi, j’ai préféré aller voir ailleurs ».

Commercialisation et partage

L’écorage est une vieille tradition boulonnaise et la majeure partie des fileyeurs boulonnais y a aujourd’hui recours. Les écoreurs se chargent de vendre au meilleur cours en criée le poisson de leurs adhérents, moyennant une commission de 5,8 % à laquelle s’ajoutent 5 % de frais de halle. Une partie de la pêche, très variable selon les bateaux, reste néanmoins écoulée hors criée, vendue de gré à gré à des mareyeurs, des poissonniers ou des restaurateurs et directement par les pêcheurs sur des stands. « Un stand, à 65 F de location par jour, n’est pas vraiment donné ! précise J.L. Villetaz. Et quand ma femme ne peut pas s’en occuper, il faut payer la vendeuse, ce qui représente 10 % du montant de la vente. Mais ça permet d’écouler les débris et les fonds de caisses. Pour le beau poisson, ça ne vaut vraiment pas le coup ; avec la concurrence, la sole ou le cabillaud sont souvent vendus moins cher qu’en halle ! ».

Les modalités du partage tendent actuellement à s’uniformiser. Après déduction des frais communs (frais de vente, et du gazole principalement), 55 % du produit de la vente reviennent au bateau et le reste au « pont », soit deux parts pour le patron et une part par matelot. Pour trois hommes embarqués, la part du matelot représente donc 11,25 % de la vente nette, dont il faut ensuite déduire la part des assurances sociales versées à l’Enim (Établissement national des invalides de la marine) et, parfois, les congés payés redistribués deux fois par an.

Avec les 55 % qui lui reviennent, l’armateur doit amortir son bateau (250 à 300 000 F par an avec les assurances, pour un 12 mètres neuf), payer le train de pêche (au moins 200 000 F par an) et sa part de charges sociales (soit, pour trois hommes embarqués trois cents jours par an, environ 100 000 F). Pour être rentable, un 12 mètres doit ainsi vendre pour un minimum de 1 000 000 F. Dans la pratique, cela équivaut à vendre chaque année autant que le montant du prix d’achat du bateau, s’il est neuf, et le double du prix d’une unité achetée d’occasion.

Aujourd’hui, les patrons qui doivent payer leur bateau avec leur part de pont sont nombreux, et ceux-là gagnent moins que leurs matelots. « Dur, dur d’être patron par les temps qui courent, confie Jean-Loup. Il faut vraiment aimer le métier pour se faire construire un bateau neuf et se mettre sur le dos des traites qui n’en finissent pas d’être payées. Dur pour les matelots aussi : toujours plus d’heures, toujours plus de longueurs à travailler pour gagner autant, sinon moins. »

L’avenir

Interrogés sur les causes de la crise actuelle, les professionnels boulonnais répondent unanimement qu’il y a trop de bateaux. En effet, en tenant compte de l’accroissement de la flottille, de l’augmentation des longueurs de filets mises à l’eau et, aussi, du nombre de jours de mer, on peut considérer que l’effort de pêche des fileyeurs a été multiplié par quatre ou cinq en l’espace de dix ans. « Pendant toutes ces années, commente Daniel Boulanger, on a laissé libre accès au métier, et on s’étonne qu’il y ait trop de monde aujourd’hui ! Il est un peu tard, mais il fallait faire quelque chose; le plan Mellick, on voudrait bien que ça marche… »

Toutefois, il existe peut-être d’autres solutions que la simple réduction du nombre des bateaux. Le redéploiement vers de nouvelles zones de pêche ou d’autres métiers que le filet est à l’ordre du jour à Boulogne. Jean-Loup Villetaz et Daniel Boulanger, pour ne citer qu’eux, se montrent sans complaisance à l’égard du petit monde des fileyeurs boulonnais : « Pendant toutes ces années, on a eu la chance d’avoir du poisson à pêcher en pagaille à la sortie des caissons et tout le monde, patrons et équipages, a pris la mauvaise habitude de vouloir rentrer à la maison tous les soirs. Les Bretons ou les Danois, ça fait belle lurette qu’ils partent pour des marées de plusieurs jours, à douze heures et plus de chez eux. Ils savent aller chercher le poisson là où il se trouve. A Boulogne, on est de fins pêcheurs, personne ne dira le contraire, mais il faudrait peut-être se décider à aller voir ailleurs. On a les bateaux pour ça ! » En effet aujourd’hui, une dizaine d’unités artisanales boulonnaises sont sur le point d’être armées en pêche côtière (pouvant effectuer des marées de 24 à 96 heures, sans limitation de distance); mais cela reste bien inférieur aux nombreux fileyeurs hauturiers de 20 m et plus des côtes bretonnes et atlantiques.

La halle à poissons de Boulogne. Tous les fileyeurs boulonnais ont aujourd’hui recours à la criée pour écouler leur pêche, par l’intermédiaire d’un écoreur qui se charge de vendre le poisson au meilleur prix, moyennant commission. © Serge Lucas

Gérer la ressource : l’avis des scientifiques

Si les pêcheurs estiment souvent être les mieux placés pour savoir s’il y a ou non du poisson à pêcher, beaucoup admettent volontiers la nécessité de collaborer avec les scientifiques.

A la station Ifremer de Boulogne, on reconnaît ne s’être intéressé que tardivement à la pêche artisanale. « Jusqu’en 1985, précise Michel Lemoine, tout allait bien et nous nous occupions surtout des problèmes de la pêche industrielle et de la gestion des grands stocks de la mer du Nord. Mais, depuis, nous avons mis les bouchées doubles et toute l’équipe s’est attelée à la tâche pour tenter de cerner les différents paramètres qui régissent la pêche artisanale en Manche. Le travail est énorme : la Manche, c’est trois mille cinq cents bateaux, deux cent mille tonnes débarquées et une multitude de pêcheries spécifiques exploitées par des flottilles de types très différents. Une partie de notre travail consiste à connaître l’état des principaux stocks exploités et à déterminer l’impact des différentes flottilles sur ces mêmes stocks.

« Notre démarche n’est plus seulement scientifique et tente d’intégrer le plus possible l’aspect socio-économique des pêcheries. Tout d’abord, des campagnes expérimentales annuelles permettent de se faire une idée du niveau de recrutement des principales espèces exploitées ; le recrutement étant l’arrivée sur une pêcherie de sujets d’une classe d’âge bonne à pêcher. »

Ensuite, il s’agit d’évaluer le niveau d’exploitation de ces stocks. Pour ce faire, les scientifiques d’Ifremer disposent des données fournies par le Crts (Centre régional de traitement statistique) qui intègrent de façon fine les ventes en criée : le poisson est pris en compte par catégorie commerciale, par bateau et même par type d’engin. La compilation de ces données avec des échantillonnages sur le terrain permet de juger avec une approximation convenable l’état des stocks étudiés : quand une espèce n’est exploitée que sur une seule classe d’âge, c’est plutôt mauvais signe ; quand, au contraire, on en rencontre plusieurs au cours des débarquements, c’est l’indice d’une exploitation plus équilibrée. Enfin, en confrontant ces résultats à des enquêtes réalisées auprès des professionnels (temps de pêche, engins utilisés, etc.), il devient possible de déterminer l’impact de l’effort de pêche des différents métiers sur la ressource, et en particulier celui des fileyeurs qui reste encore mal connu.

« Mais il y a encore beaucoup à faire avant d’arriver à des résultats exploitables, reconnaît Michel Lemoine. D’autant que notre travail est singulièrement compliqué par l’imprécision des données ou leur caractère parcellaire, même si de gros progrès ont été faits dans ce domaine. Difficile par exemple d’apprécier les rejets en mer des chalutiers artisans. Et en ce qui concerne les petites unités, l’importance très variable de la vente directe fausse les données du Crts. Enfin, il y a la « jungle » des catégories commerciales dans laquelle il n’est pas toujours facile de se retrouver !

« Les Tac (quantités de captures totales admissibles) que nous soumettons pour la fixation des quotas, ne sont pas toujours très bien perçues par les professionnels. Il faut bien comprendre qu’il s’agit de données à caractère préventif et, dans l’état actuel de la ressource, mieux vaut tenir que courir. Mais il faudrait aller plus loin. L’idéal serait peut-être d’instituer sur le plan régional la mise en place d’un observatoire économique, comme il en existe déjà en Pays bigouden. Cet organisme, regroupant des professionnels de l’ensemble de la filière en possession de données fiables, permettrait de faire des recommandations efficaces en vue d’une exploitation optimum de la pêcherie. On y viendra I »

Rares sont les marées à morue qui ne rapportent pas quelque « bébête » ou « gros bleu » (homard), le plus souvent vendu en direct. Mais les spécimens de plusieurs kilos, naguère couramment capturés au large, deviennent exceptionnels. © Daniel Tintiller

Les choses commencent d’ailleurs à bouger sur le quai Gambetta. Depuis quatre ans, les patrons sont de plus en plus nombreux à délaisser l’incontournable bassure de Baas pour aller rechercher la sole plus loin, sur le Vergoyer, sur Bullock et le long des côtes anglaises. Des essais ont également été tentés en baie de Seine et jusqu’à Saint-Vaast. Les autres seize mètres en acier de Boulogne se sont mis au métier de turbot et de raie à quatre ou cinq heures de route dans le Sud, au large des côtes normandes. « On commence à la mi-mai, commente Daniel Boulanger, après le départ des bateaux qui font là-bas la saison de la coquille. On travaille avec quinze à vingt mille mètres de filets, en tésures de mille six cents mètres qu’on laisse dehors 24 ou 48 heures. Avec le maillage qu’on utilise, du 135 et du 160 mm, on ne prend que du gros poisson, 2,5 à 3 kilos de moyenne pour le turbot, 4 kilos pour la raie. Quatre cents kilos de turbots et le double de raies, ça vaut le coup. » La saison s’achève fin juillet, le turbot diminuant ensuite.

Mais le redéploiement n’est quand même pas aisé à mettre en œuvre. « Il y a des tas de nouveaux coins à essayer pour les trémailleurs, mais il faudrait une meilleure collaboration entre bateaux. A plusieurs, on trouve plus facilement le poisson et surtout, on arrive à faire le poids face aux chalutiers. C’est ça le gros problème quand on prospecte une nouvelle zone : les traleux qui vous passent dedans ! » Daniel Boulanger se souviendra longtemps d’un prometteur essai « à turbot », en mer du Nord. « Quatre mille mètres tout neufs perdus en une nuit. Et pourtant, j’étais sur zone et mes filets étaient parfaitement balisés avec des bogues à feu tous les 500 mètres. » Il n’est plus retourné là-bas…

 

La Fouine, à Daniel Boulanger, quitte Boulogne pour une marée à turbot. C’est une des trop rares unités du quartier à travailler à plusieurs heures de route du port et à explorer de nouveaux territoires. Un redéploiement parfois hasardeux, coûteux et non dépourvu de risques pour le matériel; aussi, la plupart des patrons et des équipages préfèrent-ils assurer leurs marées dans des « mers connues ». © Gervais Perrault

Quant aux autres métiers, les bateaux armés aux cordes ou aux casiers s’en tirent plutôt bien et pourraient faire des émules. Mais à Boulogne, grand port habitué aux espèces industrielles, le problème de la commercialisation des espèces marginales n’est pas bien résolu. Et quand les apports augmentent, même légèrement, les cours s’effondrent. Cela touche le congre, le turbot et le crabe, plus faciles à pêcher qu’à vendre.

Vers une limitation de l’effort de pêche

Dans d’autres régions, comme en baie de Seine, les trémailleurs ont réussi à se mettre d’accord pour limiter les longueurs de filets par homme embarqué et type de bateau, et pour s’imposer un maillage minimum (50 mm pour la sole). A Boulogne, les professionnels se montrent très sceptiques quant à la possibilité d’une limitation volontaire de leur effort de pêche. Jusqu’à présent, rien n’a été fait dans ce sens. « D’accord pour augmenter le maillage à sole, mais il faudrait que tout le monde joue le jeu et, par ici, les gens sont plutôt individualistes, alors… »

Quant à la limitation des longueurs par homme embarqué, les patrons interrogés y sont opposés : « Par ici, trois mille mètres par bonhomme, c’est vraiment un maximum pour la sole ou le cabillaud ; quinze à vingt mille mètres pour les bateaux qui font le turbot, ça n’est pas énorme non plus. En Bretagne ou en Normandie, sans parler des Anglais ou des Danois, les fileyeurs travaillent souvent avec beaucoup plus de matériel. Et puis, on ferait bien de commencer par faire respecter la réglementation en place et empêcher la pêche et la commercialisation du poisson hors taille, car c’est là le vrai problème ».

Les patrons de La Fouine et du Minou réclament plus de contrôles-et des amendes suffisamment dissuasives pour ceux qui débarquent du petit poisson : « Quand on voit les tonnes de langues de chat (so-lettes) chez les mareyeurs et même en halle, qu’on ne raconte pas que ce sont les trémailleurs qui les pêchent ! Il ne faut pas s’étonner de la baisse de la ressource. » Aux Affaires maritimes, on est conscient de ce problème, mais deux gendarmes maritimes pour contrôler toute la côte et des centaines de bateaux entre Calais et la baie de Somme, c’est bien peu. La France s’est d’ailleurs fait rappeler à l’ordre par Bruxelles pour l’insuffisance de ses contrôles. Jean-Loup Ville-taz attend 1993 et l’arrivée des contrôleurs anglais; là-bas, c’est vrai, on ne plaisante pas avec la réglementation !

Incontestablement, préserver les juvéniles reste l’un des meilleurs moyens d’enrayer la diminution de la ressource. C’est là le point fort de la technique des filets de fond quand elle est pratiquée intelligemment avec des maillages raisonnables. Le métier de trémail peut donc avoir encore un bel avenir devant lui, à Boulogne comme ailleurs. « Sans doute beaucoup de bateaux en moins et encore quelques mauvaises années à passer, commente Daniel Boulanger. Mais il ne faut pas baisser les bras, le poisson reviendra bien un jour. La pêche n’est-elle pas un métier d’espoir ? »

Communauté européenne et réduction de flottes

Confrontées à la diminution dramatique de la ressource dans les eaux de l’Europe bleue, les instances communautaires ont, dès 1983, pris les mesures de conservation rendues de plus en plus draconiennes au fil des ans.

Les réglementations d’ordre technique concernent principalement le maillage des chaluts. Il n’en existe pas de commune, pour l’instant, dans le domaine des filets de fond, mais cette situation est appelée à évoluer prochainement. Déjà, certains pays comme le Danemark et la Grande-Bretagne ont imposé sur le plan national des maillages minima à leurs fileyeurs. Ce n’est pas le cas en France, mais au niveau régional, les chefs de quartiers maritimes, avec l’aval du préfet et après concertation avec les professionnels, peuvent prendre de telles décisions.

Parallèlement, le début des années quatre-vingts a vu l’instauration du régime des « programmes d’orientation pluriannuels » (ou Pop), ayant pour objectif le contrôle du développement des flottes nationales. Dans les faits, ce système conduit à une réduction du nombre des unités de pêche des pays de la Communauté, et chaque État se doit de mettre en place les mesures adéquates pour atteindre les objectifs de son Pop.

Le premier Pop avait produit peu d’effet ; un second a été mis en place en 1987, avec l’échéance à 1991. Les onze pays concernés devaient, au cours de cette période de quatre années, réduire leurs puissances totales respectives (en kw) d’un certain pourcentage. Ces impératifs étaient, en 1987 :

Allemagne (de l’Ouest, à l’époque) : – 3,6%. Belgique : – 2,8%. Danemark : – 9,9%. France : – 2,4%. Grèce : – 13,4%. Irlande : -16,3%. Italie : – 7,5%. Espagne : – 1,9%. Portugal : 0%. Royaume-Uni : – 1,5%. Pays-Bas : -17,4%.

Les taux les plus sévères concernent les pays ayant le plus développé leurs flottilles au cours des dernières années. En France, c’est principalement la catégorie des petits bateaux, inférieurs à seize mètres, qui s’est trouvée dans la ligne de mire de la commission de Bruxelles.

Par ailleurs, l’unité de mesure de puissance (1 kw équivaut à 1,35 ch) a été contestée par certains professionnels, avec quelques bonnes raisons. Selon eux, si pour un chalutier, l’effort de pêche peut être comptabilisé comme le produit de la puissance du bateau par le temps qu’il passe à pêcher, pour les fileyeurs, cette mesure serait plus exacte si l’on prenait en compte le temps pendant lequel les filets sont à l’eau, par leur longueur totale. Et encore, d’autres paramètres peuvent singulièrement compliquer les modes de calcul.

L’Etoile de la Mer, à Jean-Michel Ducloy, est en route « à tendre ». Cette unité en bois de 11,60 m, âgée de 23 ans, est assez représentative des bateaux achetés d’occasion pour le métier du trémail. Ceux-ci appartiennent à un type particulièrement concerné par les mesures du plan Mellick. Remarquer, de part et d’autre de la passerelle, les ferrures destinées à lover les filets, et sur tribord avant, la machine à cueillir. © Gervais Perrault

Le permis de mise en exploitation

En France, pour accélérer le processus du second Pop et se rapprocher rapidement de ses objectifs, est instauré, dès septembre 1988, le système du permis de mise en exploitation (Pme). Dès cette date, toute entrée d’unité dans la flotte de pêche (construction neuve, importation, réarmement de bateau désarmé depuis plus de six mois) doit être subordonnée à la possession d’un Pme. (Le Chasse-Marée a déjà abordé ce sujet dans les nos 42 et 61).

Aussi, pour pouvoir construire du neuf, il faut supprimer du vieux. Le Pme n’est délivré au patron que s’il apporte la preuve qu’il a sorti de la flotte (par démolition, exportation, ou changement d’activité) une puissance équivalente à celle de son futur bateau.

L’installation du Pme produit ses effets, dont certains sont pervers. Pour obtenir leur permis, certains candidats aux constructions neuves ont souvent dû aller chercher les « kilowatts à sortir » sur le marché de l’occasion. Cela a entraîné une flambée artificielle des prix, ainsi que le réarmement de coques à bout de bords, uniquement dans le but de spéculer sur la puissance.

En mars 1991, une nouvelle version de Pme est alors élaborée pour améliorer l’efficacité du système et briser la spéculation. Concrètement, il faut désormais prouver que l’on est propriétaire des « kilowatts à sortir » depuis deux ans au moins (en attendant que ce soit cinq ans), et attester que les bateaux concernés par la retraite ont été armés au moins six mois au cours de l’année précédant celle de la sortie de flotte. Cela devant entraîner la non-cessibilité des Pme.

Malheureusement, ces nouvelles mesures n’ont pas eu de résultats assez rapides. Les premières années du second Pop, les investissements de précaution, et les « coups partis » ont entraîné une allègre augmentation de la flottille. Dans le quartier de Boulogne, l’accroissement de la puissance entre 1987 et 1989 est de 18%; pour les seuls artisans, l’augmentation est de 30%, et de 15% pour les unités inférieures à 50 tDi (dont font partie les fileyeurs).

Face à un tel dérapage, la Commission de Bruxelles a mis la France en demeure de respecter ses engagements, son Pop arrivant à échéance en fin 1991. Ainsi, dans l’attente, la même Commission a décrété le gel provisoire de toutes les aides à la construction, qu’elles soient communautaires ou nationales, régionales ou autres, ces dernières devenant alors illégales sur le plan européen.

Les conséquences immédiates sont extrêmement préjudiciables à bon nombre de pêcheurs, mais surtout à la majorité des chantiers qui se voient soudainement privés de commandes et dont beaucoup devront déposer leur bilan, et ce pour plusieurs années, s’ils ne parviennent pas à diversifier rapidement leurs activités (2).

Avec pour toile de fond les aciéries « Paris-Outreau », une partie de la flotte industrielle et étaploise (à l’arrière-plan) amarrée dans le bassin Loubet. Ces deux composantes de la pêche boulonnaise ne sont guère concernées par le plan Mellick. La flottille industrielle, déjà réduite à la portion congrue (une quinzaine d’unités en 1991) après des années noires, pourrait en effet connaître un regain d’activité avec l’exploitation de nouvelles espèces en eau profonde. En revanche, les Etaplois, dont les bateaux sont très récents, sont aujourd’hui confrontés à de graves difficultés liées à la diminution de la ressource et aux nouvelles réglementations communautaires sur le maillage des chaluts. © Sophie Chegarray/Le Marin

Le plan Mellick

Mais avec le retard pris pour le respect du Pop, ce ne sont plus 2,4% de la puissance qui doivent être sortis de la flotte en cinq ans, mais 10% en moins d’un an, soit 100 000 kw, ce qui concerne près de mille bateaux ! C’est à cet objectif ambitieux que s’est attaqué, en mars 1991, Jacques Mellick, alors secrétaire d’État à la Mer.

Financé à part égale par la France et la Communauté européenne pour un montant de deux cent trente millions de francs, le plan Mellick est fondé sur l’octroi d’aides à la sortie de flotte des bateaux âgés de plus de dix ans. Les primes au « déchirage », à l’exportation ou au changement d’activité sont dûment tarifées en fonction du tonnage et de la puissance des unités concernées. Toutefois, sur les quelque neuf cents bateaux voués à la destruction, une centaine ont fait l’objet de mesures de conservation en raison de leur caractère patrimonial, grâce à des musées, des associations ou certaines communes (voir Le Chasse-Marée n°62 : « Et Goalen sauva La Jeannette du bûcher »).

Des centaines de bateaux envoyés à la casse, mais aussi près de mille cinq cents marins mis à pied. Le plan Mellick est donc assorti d’un important volet social d’accompagnement. Des commissions de suivi portuaire ont été mises en place pour assurer aux marins débarqués un reclassement professionnel, un revenu de remplacement ou une mise à la retraite anticipée.

Le plan Mellick comprend aussi des mesures visant à moderniser l’organisation sociale de la profession : généralisation des contrats de travail écrits, droit au salaire minimum garanti et aux Assedic (un surcroît de charges mal perçu) et renforcement des exigences en matière de qualification professionnelle; le temps des dérogations et du libre accès au métier pour les non-professionnels est révolu.

Accueilli avec grogne et scepticisme, le plan Mellick a pourtant atteint ses objectifs. La principale pierre d’achoppement était le montant des aides jugés insuffisant. Mais ce point a été réglé par les Conseils régionaux et généraux qui, dans bien des cas, ont accepté de doubler la mise. Dans le quartier de Boulogne, une cinquantaine d’unités, pour la plupart de petits tonnages, ont été sorties. Sur la centaine de marins concernés, près de la moitié ont pu retrouver un embarquement. Nombre de patrons ont également profité des aides pour apurer leurs comptes et tenter de repartir sur un meilleur pied en investissant dans une unité plus moderne.

Même si d’aucuns pensent que le retrait d’unités anciennes et souvent peu performantes ne résoudra pas le problème de la ponction sur la ressource, la réussite du plan Mellick devrait permettre le déblocage des aides à la construction et la modernisation des bateaux. Elle place également la France dans une position favorable pour négocier son nouveau Pop. Celui-ci, provisoirement gelé, devrait à terme aboutir à une nouvelle réduction des capacités de capture.

Lors des prochains Pops, et pour faire écho aux remarques des professionnels évoquées plus haut, et à celles de certains scientifiques, l’évaluation de l’effort de pêche des différentes flottilles intégrera vraisemblablement d’autres critères que la seule puissance des bateaux (comme le nombre de jours de mer, le temps de pêche quotidien, les maillages et les longueurs de filets utilisés). Une analyse plus fine devrait aussi permettre la régionalisation des Pop et leur segmentation par type de pêcherie, tout cela dans le but évident d’une meilleure gestion de la ressource. L’avenir des pêches est à ce prix.

 

Remerciements : aux chantiers Blamengin de Boulogne, So-carenam de Boulogne, Falier de Saint-Valeiy-sur-Somme; à MM. Michel Lemoine et Jean-Paul Delpech dlfremer, Jean-Loup Vil-leu, Jacques Baillet, Gervais Perrault, Daniel Tintiller, et au personnel des Affaires Maritimes de Boulogne-sur-Mer.

Sources : Archives des Affaires maritimes; revue Ftanee-Eeo-Pêche, Le Marin; publications d’Ifremer.

(1) La disparition quasi inéluctable de tant de charpentiers possesseurs d’un savoir-faire et de connaissances irremplaçables, est un des plus grands drames que la communauté maritime s’apprête à vivre, malheureusement dans une indifférence presque générale.

(3) Cette situation n’est pas spécifique à Boulogne-sur-Mer. En 1989, la France comptait 8 156 unités de moins de 12 mètres, 926 de 12 à 16 mètres, 1 043 de 16 à 25 mètres, 131 de 26 à 38 mètres et 102 supérieures à 38 mètres. En termes d’emplois embarqués, le déséquilibre entre petits métiers et pêche hauturière est tout aussi flagrant : la même année, 12 006 marins naviguent à la petite pêche, poux la plupart sur des moins de 16 mettes, 2 588 en pêche côtière, en majorité sur des 16-24 mètres, 3 330 à la pêche au large sur les chalutiers industriels et semi-industriels, et 538 à la grande pêche (grands chalutiers et thoniers congélateurs). Dans les autres pays européens, on observe une évolution comparable du déclin de la grande pêche et de la multiplication du nombre des petites unités.