Par Tom Cunliffe – Comme un bon tiers des bateaux présents à nos récentes fêtes maritimes — remember Brest 92 — battaient pavillon britannique, et que beaucoup venaient de Cornouailles, le moment n’est-il pas venu de leur rendre la politesse ? Une manière élégante pour les bateaux français de s’acquitter de cette dette serait de traverser la Manche début août afin de participer en nombre à la « Classics regatta » de Falmouth, qui sera sans doute le rassemblement le plus chaleureux et le plus marin de l’été. Avis aux équipages épris de jolies régates et de manœuvres hardies : les cornish pasties, la bière et les chansons ne manqueront pas sur cette superbe rade, haut lieu de la voile traditionnelle, tout imprégné encore d’histoire et de culture maritime vivante (cf Le Chasse-Marée n°11).

De l’avis général, la « Falmouth Classics »(1) est l’événement nautique le plus convivial de la côte Sud Ouest de l’Angleterre. Bien que dans ce pays les rassemblements de bateaux anciens n’aient jamais connu un retentissement aussi considérable qu’en Bretagne, cette manifestation a tout de même réuni l’an dernier plus de deux cents unités des types les plus divers. Et il ne s’agissait pas seulement des bateaux du voisinage. Certains étaient venus des lointaines rivières de l’Essex. D’autres de plus loin encore, comme le Pen Duick d’Eric Tabarly ou le lougre de Looe de 1911 Guide Me, qui rallia Falmouth sans moteur depuis les Antilles.

Outre l’enthousiasme des, organisateurs, ce succès s’explique par le climat nautique très singulier qui règne à Falmouth. Non seulement la belle saison y voit fleurir une multitude de régates, mais — contrairement à d’autres ports également très actifs, comme Cowes, Salcombe ou La Trinité — on observe que près du tiers des bateaux engagés sont dotés d’un gréement à corne. Qui plus est, bien souvent leurs équipages ne sont pas composés de yachtsmen mais de gens du cru, dont beaucoup d’anciens marins-pêcheurs qui ont gagné leur vie à bord de tels bateaux. Pour comprendre cette particularité, il convient de se pencher sur l’histoire et les traditions de Falmouth et de son port.

Au temps des Falmouth packets

Au début du XVIIe siècle, la ville de Falmouth n’existait pas encore. Seules quelques communautés de pêcheurs peuplaient les innombrables criques alentour et quelques dizaines de barques fréquentaient depuis des siècles le petit port de Penryn en fond de ria. Mais tout cela n’allait pas tarder à changer radicalement… à la faveur de la réorganisation du trafic postal.

Jusqu’à présent, le courrier à destination de l’étranger traversait la Manche au départ de Douvres avant d’être acheminé par la voie terrestre, sur les routes de France, d’Italie, d’Espagne ou du Portugal… Mais au cours des années 1680, les troubles politiques rendirent ce mode de distribution trop aléatoire et le gouvernement britannique décida que ce courrier serait désormais transporté par la mer. Dès lors, il n’était plus raisonnable de le faire partir de Douvres, de Londres, ou même de Southampton, les navires à phares carrés pouvant mettre plusieurs semaines à « démancher » contre les vents dominants. C’est ainsi que le roi et ses conseillers choisirent d’organiser ces départs de courrier dans l’embouchure de la Fal. En effet, cet endroit était abrité des tempêtes — à l’exception des forts coups de vent d’Est, et les navires pouvaient y accéder ou en sortir à la voile quel que soit le temps. Une fois en mer, les vents d’Ouest ne les empêchaient plus de rallier aisément Ouessant et le golfe de G-ascogne.

Ainsi est né le port de Falmouth, qui va dès lors se développer régulièrement. Car la masse de courrier s’accroît au même rythme que le commerce international. En 1820, quarante navires postaux (packet ships) quittaient régulièrement le port de Falmouth. Ces bateaux, appartenant à des particuliers, étaient souvent gréés en brick; c’étaient des unités de faible tonnage, mais très rapides afin d’échapper à l’éventuel agresseur.

Outre le service postal, Falmouth accueillait aussi le trafic commercial, tandis que parallèlement se créaient de nombreux chantiers de construction et de réparation navale. La ville prospérait. Les capitaines des navires postaux faisaient fortune en transportant, en plus du courrier, leurs propres marchandises; il n’était pas rare de les voir ainsi réaliser des bénéfices de l’ordre de huit cents pour cent. Les abus étaient tels que le gouvernement décida de confier le service postal à la Royal Navy.

Contrairement à leurs prédécesseurs, ces nouveaux bâtiments postaux étaient solides et lents. Il s’agissait principalement de bricks de cabotage rescapés des réquisitions dues aux guerres napoléoniennes. Ils n’avaient certes pas la classe des packets spécialement conçus pour le transport rapide du courrier, mais, contrairement à ces derniers, ils étaient incorruptibles et assuraient la priorité aux lettres et colis postaux.

La vocation postale de Falmouth était tellement enracinée que même aux premiers temps de la vapeur, on continua d’y acheminer le courrier à destination de l’étranger. Ainsi, en 1830, alors que Southampton, où les vapeurs faisaient escale, était relié au réseau ferroviaire, on envoyait toujours le courrier par diligence à Falmouth où les mêmes vapeurs devaient impérativement venir le charger.

« Falmouth for orders » : les quay punts au service des long-courriers

Il fallut des années aux pouvoirs publics pour se persuader que cela constituait bel et bien une absurdité. Le service postal commença alors à décliner à Falmouth et fut pris en charge par les vapeurs des lignes régulières. Cependant, la réputation de ce havre — excellent port de repli et base de départ avancée — était solidement établie. Quand le fer, l’acier et la construction composite rendirent possible la mise en œuvre d’énormes voiliers long-courriers, Falmouth se trouva une nouvelle fonction sur la scène internationale. Revenant les cales bourrées de nitrate chilien ou de blé australien, ces navires ignoraient bien souvent l’endroit où ils devraient décharger — leur cargaison pouvait avoir changé de mains plusieurs fois durant leur voyage, sans qu’ils aient pu en être informés. Une escale sur rade, à l’ouvert de la Manche, soit à Queenstown, en Irlande, soit à Falmouth, en Cornouailles, s’imposait. Celle de Falmouth s’avéra alors la plus commode pour attendre les consignes de l’armateur. Et c’est ainsi que se mit en place le système commercial du « Falmouth for orders », qui devait connaître son apogée avant la Première Guerre mondiale mais qui perdura jusqu’en 1939.

La présence de ces grands navires engendrait une somme de travail considérable pour la population maritime de Falmouth. D’une part, leur entrée requérait l’intervention de nombreux cotres-pilotes qui devaient les guider par Black Rock vers la sécurité de la rade. D’autre part, à l’issue de leur long voyage, la plupart des navires en attente devant le port avaient besoin des services constants des fameux Falmouth quay punts. Ces petits bateaux à étrave et tableau verticaux, rapides, stables et profonds, faisaient la navette entre la terre et les bâtiments au mouillage dont ils passaient les messages et les passagers et auxquels ils apportaient les vivres, l’eau et les diverses marchandises qui leur étaient nécessaires. La concurrence entre les Falmouth quay punts était telle que, pour s’assurer les contrats les plus juteux, ces bateaux de service, tels les pilotes, pouvaient aller jusqu’au cap Lizard à la rencontre de leurs clients potentiels. Le métier, souvent familial, demandait du savoir-faire et pas mal d’audace.

Les qualités nautiques exceptionnelles de ces embarcations rapides et confortables, gréées d’un foc unique, d’une grand voile a come et d’un tapecul, ne tardèrent pas a intéresser les bourgeois et les aristocrates adeptes du yachting. Et l’on se mit bientôt a construire des quay punts spécifiquement pour la croisière.

Toutefois, la frontière entre les quay punts de plaisance et les bateaux de travail demeurait assez floue. On raconte ainsi l’histoire d’un tailleur dont le quay punt de plaisance lui permettait aussi de faire des affaires d’or. Grace a lui, il pouvait aller jusqu’au cap Lizard â la rencontre d’un navire pour y prendre les mesures des nouveaux costumes des officiers et des hommes d’équipage. Apres quoi il forçait de toile pour rejoindre le port au plus vite avec l’argent des arrhes et mettre ses ouvriers au travail, afin que l’équipage du bâtiment puisse se pavaner dans ses beaux habits des son arrivée a Falmouth.

On comprend mieux l’engouement suscité par les quay punts lorsqu’on sait que la mémoire locale n a retenu qu’un seul naufrage de ce type de bateau. Il s’agissait d’un bateau surnommé « fat boat » (6ateau gras) qui allait a bord des navires récupérer la graisse de surplus négociée par les cuisiniers a l’issue de leur long voyage, et revendue aux ménagères.

Au temps où les long-courriers rentrant en Manche venaient mouiller en rade de Falmouth en attente d’ordres, les patrons des quay punts, qui leur servaient de bateaux de servitude, se précipitaient à leur rencontre, parfois jusqu’au cap Lizard, pour négocier leurs contrats. Et bien sûr, il leur arrivait aussi de disputer de chaudes régates où les yawls se couvraient de toile : trinquette ballon, et même spinnaker inspiré des bonnettes des grands voiliers. © Andy Campbell
John Walls à la barre de Boy Phil. Pour préserver les bancs d’huîtres de la Fal, la pêche se fait toujours à la voile, ce qui a contribué à la préservation de la flottille des oyster boats. Ceux-ci s’affrontent régulièrement en régates; chaque année, une épreuve fort disputée est organisée pour le public à l’intérieur même du port de Falmouth, entre les bateaux au mouillage. Du grand spectacle ! © Andy Campbell

Un beau jour de 1904, alors qu’il fonçait vers le cap Lizard, lourdement chargé, le « fat boat » sombra en l’espace d’une seconde. On ne retrouva ni les corps, ni le moindre objet du bord. Le capitaine du navire vers lequel il se dirigeait dit avec tristesse : « A un moment je l’ai vu, la seconde d’après il n’était plus là ».

Beaucoup d’anciens quay punts naviguent encore aujourd’hui à la plaisance. En France, on connaît notamment le
Rose Anne, basé à La Trinité, qui a gardé sa belle silhouette grâce à son pont « flush deck ».

Les oyster boats

Tandis que la ville de Falmouth bourdonnait d’activité, les petits villages de pêcheurs des criques environnantes continuaient paisiblement à construire un type de bateau qui allait bientôt détrôner tous les autres. Connus dans le monde entier sous le nom de Falmouth working boats (bateaux de travail de Falmouth) ou de Falmouth oyster dredgers (dragueurs d’huîtres de Falmouth), leurs propriétaires les appelaient simplement Truro river oyster boats (bateaux à huîtres de la rivière de Truro). Sans doute la célébrité de ces sloups à corne de six à huit mètres cinquante de long vient-elle du fait qu’ils continuent aujourd’hui encore à tirer leurs dragues à la voile (cf Chasse-Marée n°11).

En effet, pour éviter la surexploitation des bancs d’huîtres du port de Falmouth et de la rivière Fal, une réglementation locale interdit l’usage du moteur. Ainsi la ressource a-t-elle été préservée et, avec elle, un bateau de travail d’une telle puissance que, bien manoeuvré, il s’avère imbattable à toutes les allures, y compris par la plupart des bateaux de plaisance actuels.

L’oyster boat a démontré de telles capacités, tant en croisière qu’en régate, qu’au lieu de dépérir quand la pêche commença à montrer des signes de déclin, il s’est mis au contraire à renaître. Il s’en est alors construit un grand nombre, en bois, mais aussi un ou deux en ferrociment, et surtout beaucoup en polyester. Ainsi Martin Heard, du chantier naval de Tregatreath à Mylor Creek — qui propose toute une gamme de bateaux traditionnels solidement construits en plastique est il toujours assailli de commandes. On rencontre en Bretagne plusieurs unités sorties de ces chantiers.

A côté de ces oyster boats en matériaux modernes, la flotte de plaisance locale compte également de plus en plus de bateaux récents inspirés de types traditionnels; en outre, le nombre d’unités d’époque soigneusement restaurées, voiliers de travail ou yachts, ne cesse de s’accroître. Et l’étonnant est qu’à Falmouth, tous ces bateaux naviguent régulièrement ensemble et s’affrontent souvent dans des régates de week-end très disputées, sans qu’il soit besoin pour cela d’organiser une fête spécifique.

Sans doute cela tient-il au fait que ces outils de travail n’ont jamais cessé de régater, aux côtés des yachts locaux ou entre eux, et ce depuis le siècle dernier jusqu’à nos jours. Le puissant gréement à corne étant particulièrement bien adapté à la traction des dragues, nul n’a jamais éprouvé le besoin d’adopter la voile bermudienne. Ainsi les voiles traditionnelles ont-elles toujours fait partie du paysage et se mêlaient naturellement aux gréements marconi des bateaux actuels.

Stimulés par les voiliers de régate qu’ils côtoyaient sur l’eau, les bateaux de travail s’efforcèrent d’être à la hauteur. Voici quinze ans, le Flushing sailing club invita un certain nombre de petits working boats à venir régulièrement croiser le fer avec leurs adversaires modernes. Dès lors, la catégorie G — comme gaffer — n’a cessé de se développer. Et les adeptes de la voile à corne ont ainsi contribué à créer au sein du ce club une atmosphère de sportivité et de camaraderie devenue légendaire.

Depuis cinq a six ans, sur les soixante- dix bateaux participant régulièrement aux régates du mardi soir organisées par le Flushing sailing club, un bon tiers étaient des sloups i come, parmi lesquels on trouvait souvent jusqu’à sept oyster boats de travail de la grande classe. Telle était la situation lorsque la Chambre de commerce de Falmouth décida, en 1987, d’organiser un grand rassemblement maritime. Cet événement, qui eut donc lieu après Douarnenez 86, ne connut pas tout a fart le succès escompté. Mais Bernard et Michele Cadoret, qui y avaient engage les Trois Sœurs, tissèrent les premiers liens entre la Cornouailles et la Bretagne. Séduits par l’ambiance a la fois compétitive, décontractée et surtout très marine de ces régates, ils sympathisèrent avec de nombreux « locaux ». Ils surent aussi con- vaincre Mike Rangecroft (naviguant en catégorie G sur Miss Agnes), ainsi que Martin Heard (constructeur, pécheur et patron d’un oyster boat) de participer a Douarnenez 88. Et le séjour des Cornouaillais fut si agréable qu’ils décidèrent d’organiser chez eux leur propre festival La Falmouth Classics était née.

La Classics, un événement convivial

La première édition eut lieu l’année suivante, mais elle allait d’emblée s’avérer fort différente des grands rassemblements bretons. Cette manifestation a lieu le week-end précédant la grande semaine de régates connue sous le nom de Falmouth week. Elle est organisée par un comité restreint dont la devise pourrait être: « mieux vaut un petit succès qu’un grand bide ». Une fois par mois, cette équipe tient conseil au bar du Greenbank Hotel. Mais ce sont gens modestes : ils mesurent parfaitement la somme de travail nécessaire à la préparation d’un événement comme Douamenez88, sans parler de Brest 92, et ne sauraient se mettre sur les bras une tâche aussi considérable. Il s’agit ici d’un rassemblement plus modeste, qui n’a pas l’ambition de convaincre un large public populaire (est-ce encore nécessaire en Grande-Bretagne ?) , et qui est d’abord organisé par des gens du coin pour des gens du coin, mais auquel les étrangers sont cordialement invités.

Deux cent quarante-cinq bateaux ont participé à la Classics de 1992, parmi lesquels soixante-quinze étrangers et quelques bateaux prestigieux comme le cotre de Mylne fraîchement restauré Tigris, la goélette de Nicholson Hoshi, le cotre-pilote de Bristol Hirta ou le Pen Duick d’Eric Tabarly. Après une réception bon enfant le vendredi soir, les choses sérieuses commencent le samedi matin avec la Classics race. Si vous aimez la course, vous serez ravis, car il s’agit d’une des régates de bateaux traditionnels les mieux organisées de ce côté-ci de l’Atlantique. Question d’habitude ! Les membres du comité de course ont bien compris l’intérêt de la présence des voiles à corne et des voiles au tiers; ils ont bien conscience de leurs exigences particulières, et sont parfaitement au fait des règles de régates. Ajoutons qu’ils connaissent leurs eaux comme personne au monde ne connaît son arrière-cour !

Bien sûr, les marins d’ici sont des battants, et surtout de sacrés manœuvriers, mais ils resteront toujours beaux joueurs. En fait, ceux qui se prennent trop au sérieux ne tardent pas à se faire mettre en boîte, et la bonne humeur est de règle. L’année dernière par exemple, un yachtsman d’up Channel s’imagina de couper la ligne de départ tribord amures, alors que tout le reste de la flotte partait tranquillement bâbord amures sur le bord le plus favorable. Une telle impudence eût sans doute été applaudie aux régates de Cowes. Mais à Falmouth, on tança d’importance le malappris… pour lui pardonner ensuite son infamie car c’était sa première Classics et il ne connaissait pas l’esprit particulier de cette rencontre.

Après cet incident mineur, la régate allait être compromise par de détestables conditions atmosphériques. Les bateaux tentèrent de se diriger vers Pendennis Point alors que le vent tombait et que s’épaississait une brume digne des Grands Bancs de Terre-Neuve. La flottille passa tout le reste de l’après-midi dans la calmasse. Chaque bateau, isolé de son voisin le plus proche, était ballotté dans sa petite sphère grise.

Bord à bord au vent arrière lors d’un départ en 1989. Attention au luffing match ! © Mark Fishwick
Tout le charme de la Cornouailles se trouve ici évoqué. A gauche, une jolie auberge dans une ruelle de St Mawes. Ci-dessus, le phare de St Anthony marquant l’entrée de la baie. Ci-dessous, le Royal Cornwall yacht club de Falmouth. © Mark Fishwick
© Mark Fishwick
© Mark Fishwick
© Mark Fishwick
© Mark Fishwick

Soudain, la brume se levant légèrement, on aperçut la coque noire de Pen Duick qui prenait son essor à la faveur d’une risée que lui seul semblait avoir su capter. Cinq minutes après qu’il eut été à nouveau absorbé par la brume, tel un spectre, on entendit le bruit assourdi d’un canon. Tabarly était arrivé. Peu après, les bateaux qui en avaient mirent en route leur moteur auxiliaire pour rentrer. A part le vainqueur, rares étaient les skippers qui pouvaient prouver qu’ils avaient ou non doublé les balises. Du coup, personne ne pouvait être déclaré perdant.

L’arrivée de Tabarly au poteau était exactement l’événement que les gens du coin désiraient voir se produire. Il y a à Falmouth quantité de marins de haute volée, et davantage de bateaux traditionnels vraiment rapides que nulle part ailleurs en Europe; raison de plus pour aimer se mesurer aux navigateurs talentueux venus de l’étranger.

Que cela n’effraie pas cependant les pères tranquilles de la voile traditionnelle. Tous les bateaux de Cornouailles ne sont pas des foudres de guerre, et si le vôtre ne peut prétendre mettre le feu à la Manche, vous rencontrerez plus d’une bonne âme dans le « gros du peloton » pour vous jeter un cornish paie (tourte) en croisant à vos côtés.

La remise des prix a lieu sous le chapiteau de la Falmouth week, qui est doté d’un bar d’une longueur assez inhabituelle — en Grande-Bretagne — et pourvu des meilleures bières de Cornouailles. Ainsi, lors de la proclamation des résultats, les participants sont suffisamment euphoriques pour accepter le verdict du jury, quel qu’il soit.

Outre les prix attribués aux vainqueurs des nombreuses catégories, certaines prouesses loufoques sont également récompensées. L’an passé par exemple, le pêcheur d’huîtres Frank Cock, qui à quatre-vingt-neuf ans sort encore régulièrement en mer, reçut le titre de « plus vieux marin »; il n’y a pas si longtemps, il commandait le Morning Star, un oyster boat de cent soixante-dix ans.

Le Red lobster trophy (prix du homard rouge), qui récompense la meilleure gaffe de la journée, se présente sous la forme d’une hideuse créature de plastique écarlate. Cet objet est d’un tel mauvais goût qu’il faut vraiment être Cornouaillais comme Norman Alexander pour en apprécier l’humour. A quatre-vingts ans, le fils du célèbre pilote de Bristol Lewis Alexander courut la Classics à bord de son beau yacht… à contresens; il était même persuadé en être l’unique vainqueur.

Quelques autres prix spéciaux sont très prisés, comme celui du plus jeune barreur, ou celui de la ténacité, sans parler des autres prix farfelus que chaque année le comité invente au gré des besoins.

C’est Martin Tregoning — maître de port de Penzance, écrivain et propriétaire d’un Cornish crabber — qui se charge pasties qu’un oyster boat en pourrait transporter. Les danseurs aussitôt s’interrompent, le temps d’ingurgiter une très déraisonnable quantité de pasties, le mets traditionnel du travailleur cornouaillais. Puis la musique reprend de plus belle, jusqu’à ce que vous tombiez ou que l’on vous ramène à votre bateau.

En Cornouailles, l’aviron fait partie intégrante de la culture maritime et les régates de gigs, chaque année plus nombreuses, sont toujours âprement disputées dans le port de Falmouth. © Mark Fishwick

Les régates étant une chose sérieuse, il n’en est pas organisé le lendemain matin. Le dimanche, les bateaux sont simplement invités à parader pour se faire admirer, après quoi chacun vient mettre la main à la broche du barbecue. Ici, les équipages doivent payer tous leurs repas, mais personne ne prend cela mal, car la Classics ne bénéficie d’aucune subvention et le sponsoring est virtuellement inexistant. Les seuls revenus du comité viennent des publicités publiées avec le programme, de la pasty dance et des billets d’entrée (au prix modique); tant qu’il reste assez d’argent pour payer le programme de l’année suivante, tout le monde est satisfait.

La fête se termine paisiblement à l’écoute d’un chœur d’hommes clôturant la dernière soirée. Ensuite, vous pourrez passer des journées inoubliables à naviguer dans le port de Falmouth et à explorer les criques abritant de jolis villages et des pubs agréables. Là, le meilleur accueil sera toujours réservé à un bateau traditionnel. Descendant la rade de Carrick, rêvant aux anciens packet ships et aux navires long-courriers entourés d’un essaim de quay punts, il se peut que vous soyez dépassés par un oyster boat manœuvré par un nombreux équipage de rudes gaillards en maillots rayés. Ne vous y trompez pas, ceux-là se rendent à une régate de village. Car si ce bateau était allé draguer l’huître, il n’y aurait eu qu’un ou deux hommes à bord. Pour les voir se livrer à leur art, il vous faudra revenir plus tard, quand les vents d’Est balaieront la Manche et que les yachts seront bien au chaud dans leur mouillage hivernal.

(1) Pour toute information sur la Falmouth classics regatta, s’adresser à Tina Rangecroft, Harbour View, Trevissome, Flushing, Falmouth TRUSTA (G.B.) tél. 19 44 0326 3753.