Par Thibault Vergoz – Depuis quelques années, les pêcheurs de Saint-Pierre-et-Miquelon draguent le concombre de mer. Cet échinoderme visqueux et puant abonde au large de l’archipel et se vend à prix d’or sur les marchés asiatiques, après avoir été conditionné dans des usines canadiennes. Cette activité lucrative ne suffit pourtant pas à compenser la disparition de la morue et la filière pêche de l’archipel, aujourd’hui réduite, reste fragile.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Pendant quatre siècles, la morue est la raison d’être de Saint-Pierre-et-Miquelon et la base de son économie. L’extraordi­naire productivité des Grands Bancs de Terre-Neuve ne sem­ble pas avoir de limite et les pêcheurs ne pensent qu’à augmenter leurs rendements. Une étape décisive est franchie après la Seconde Guerre mondiale, avec le dévelop­pement de l’électronique embarquée et celui des chalutiers-usines, capables de transformer et de congeler le poisson à bord. La production des zones avoisinant Saint-Pierre-et-Miquelon explose en quel­ques années, atteignant 800 000 tonnes de morue, celle de l’ensemble de Atlantique Nord-Ouest culminant à 1 800 000 tonnes. Cela ne peut guère durer.

Les stocks s’effondrent brutalement à la fin des années 1980 et, dans la foulée, le 30 juin 1992, le Canada impose un moratoire international pour mettre fin à ces décennies de surpêche. Cette décision peut paraître tardive au regard de l’état du stock de morue puisqu’il ne reste qu’un pour cent du stock originel selon les scientifiques. Elle prend pourtant à la gorge l’ensemble du secteur des pêches.

Au Canada, trente mille marins terre-neuviens se retrouvent au chômage et ceux de Saint-Pierre-et-Miquelon perdent leurs droits de pêche dans la plupart de leurs zones de pêche traditionnelles. En dehors des 12 milles correspondant aux eaux territoriales françaises entourant leur archipel, ils n’ont plus accès qu’à un « Tunnel » de 200 milles de long sur 10,5 milles de large. Tout autour, les eaux appartiennent au Canada. L’économie de l’archipel s’effondre et des centaines de pêcheurs, de dockers et d’ouvriers perdent à leur tour leur emploi. Saint-Pierre-et-Miquelon a mangé son pain blanc…

Des pêcheurs devenus fonctionnaires

Les échos de cette crise résonnent encore aujourd’hui. Le port autrefois prospère et grouillant de navires n’a depuis cessé de décliner. En 2011, Saint-Pierre-et-Miquelon Seafood International (SPMSI), la dernière usine de transformation de la pêche de Saint-Pierre, dépose son bilan, ayant perdu l’espoir de rentabiliser des équipements surdimentionnés. La structure de la population locale se modifie elle-même profondément, les anciens travailleurs du secteur pêche ayant dû se reconvertir à grand renfort de subventions d’État. Il n’en reste plus aujourd’hui qu’une poignée. Désormais, près de la moitié de la valeur ajoutée de Saint-Pierre-et-Miquelon provient de l’Administration.

Tous ces changements brutaux ont évidemment laissé un sentiment amer aux habitants de l’archipel et ont suscité quelques rancœurs à l’égard des voisins canadiens, ici surnommés les « Nioufs » (terme dérivé de New Foundland, signifiant Terre-Neuve en Anglais).

La ville et le port de Saint-Pierre ne se sont véritablement développés qu’à partir du XIXe siècle, grâce à l’essor de la pêche morutière. Avec l’effondrement des stocks, à la fin des années 1980, les infrastructures portuaires sont devenues disproportionnées et nombre de pêcheurs ont dû se reconvertir. © Thibaut Vergoz/Zeppelin

Ancien capitaine de chalutier-usine, Yann a connu les années fastes de la grande pêche et s’est, comme les autres, retrouvé au chômage après le moratoire canadien. La version officielle de cette histoire est, selon lui, assez éloignée de la réalité. « Avant le moratoire, je n’avais pas constaté une baisse du stock de morue aussi importante qu’on l’a prétendu, explique-t-il. Je crois surtout que les Nioufs voulaient se débarrasser des bateaux étrangers pour exploiter tranquillement les richesses des fonds sous-marins. Il y a ici de gigantesques réserves d’hydrocarbures… »

Le passé de Saint-Pierre ne peut, cependant, s’effacer totalement en vingt ans, et quelques irréductibles veulent malgré tout croire que la pêche a un avenir. Philippe Vigneau, dit « Filou », est de ceux-là. Aujourd’hui âgé de quarante-cinq ans, il a été matelot sur le Beothuk, le dernier chalutier industriel de l’archipel, et est, depuis deux ans, le capitaine du Marcel Angie II, un petit chalutier de 19 mètres armé par la société Aqua pêche, basée à Saint-Pierre.

Holothurie, mactre et bulot vert

En cette fin d’après-midi du 7 septembre, son bateau met le cap au Sud en direction du Tunnel, une zone de pêche située à 75 milles de Saint-Pierre. On y a récemment découvert des concombres de mer en abondance, entre 45 et 55 mètres de profondeur. Autrement appelés holothuries, ces étranges échinodermes au corps mou et allongé font partie, avec le pétoncle d’Islande, la mactre de Stimpson et le bulot vert, des nouvelles es-pèces vers lesquelles se tournent aujourd’hui les armements artisanaux de l’archipel.

« Dans le temps, on prenait aussi des concombres dans nos filets, mais on les rejetait à la mer parce qu’on ne savait pas quoi en faire, commente Filou. On ne pouvait même pas imaginer que quelqu’un puisse manger ça ! Les Chinois, pourtant, adorent ça, à tel point qu’il n’y en a plus chez eux ! »

De fait, certaines espèces d’holothuries sont déjà menacées de surpêche dans la plupart des mers du globe et le cours de ce cousin des étoiles de mer s’envole désormais, face à la demande asiatique. À partir du début des années 1980, la Chine et le Japon ont tenté d’en élever dans des parcs atteignant parfois plusieurs centaines d’hectares. D’autres pays se sont également lancés dans cette aquaculture, comme le Vietnam, l’Australie, et même la France, en Nouvelle-Calédonie. La qualité et la taille de ces concombres d’élevage n’ont cependant pas réussi à égaler celles des concombres sauvages.

La pêche reste donc la principale source d’approvisionnement. L’exploitation de cette espèce a débuté au début des années 2000 dans les eaux froides de l’Atlantique Nord-Ouest, où elle abonde. C’est le Canada le premier pays à s’être intéressé au concombre de mer. Les tonnages débarqués par les pêcheries des cinq provinces atlantiques du pays augmentent régulièrement depuis cette époque, atteignant près de 6 000 tonnes en 2012. La Nouvelle-Écosse constitue la principale zone de production, suivie par le Québec, le Nouveau-Brunswick et Terre-Neuve. Seule l’Île-du-Prince-Édouard, la cinquième province atlantique, n’a pas développé cette activité.

« Il n’y a pas de quotas, alors on fonce ! »

Plusieurs pêcheurs de Saint-Pierre-et-Miquelon ont également saisi leur chance, il y a trois ans, lorsque l’usine canadienne Fogo Island Cooperative Society (FICS) leur a proposé d’acheter à bon prix ce produit. Quinze tonnes d’holothurie ont d’abord été débarquées en 2010 par un seul bateau, puis la production a atteint 870 tonnes en 2012, avec trois bateaux. Le kilo de concombre est acheté 50 centimes d’euros par Fogo Island. « Apparemment, il y en a plein le Tunnel et nous ne sommes pas soumis à des quotas, se réjouit Filou. Alors on fonce parce qu’on en a bien besoin ! »

Faute de pouvoir disposer d’importants quotas de cabillaud, le Marcel Angie II, chalutier saint-pierrais de 19 mètres, s’est orienté vers de nouvelles espèces. Il fait partie des quelques bateaux locaux qui pêchent le concombre de mer. © Thibaut Vergoz/Zeppelin

Douze heures de navigation sont nécessaires pour rejoindre la zone de pêche. En partant en fin d’après-midi, cela permet de commencer à travailler vers 6 heures le lendemain matin et d’effectuer ensuite vingt à trente heures de drague, sans s’arrêter. Mais dans l’immédiat, il faut penser à dîner avant de rejoindre sa bannette.

L’équipage du Marcel Angie II

est composé de quatre matelots, en plus de Philippe Vigneau. José, vingt-six ans, travaillait comme ouvrier à l’usine de transformation du poisson spmsi, jusqu’à ce qu’elle ferme, il y a trois ans. « Ce n’était pas passionnant, mais c’était un bon job, qui demandait une compétence technique, se rappelle-t-il. Heureusement, j’ai pu ensuite retrouver rapidement du boulot comme matelot, mais tout le monde n’a pas eu cette chance. Quelques gars avec qui je travaillais se sont reconvertis comme saisonniers dans le bâtiment, d’autres ont été placés à des postes inutiles dans l’Administration, mais la plupart sont quand même au chômage durant la moitié de l’année. »

Pour autant, José ne pense pas continuer la pêche très longtemps. « C’est dur et on n’est pas souvent chez soi. J’ai deux petites filles et je voudrais bien en profiter. Un travail de bureau serait idéal. » Il se plaint aussi d’avoir le mal de mer et exhibe sa solution pour le contrer : une bande adhésive collée sur les tétons. « C’est super efficace », assure-t-il avec un large sourire.

Tant mieux car une sérieuse houle commence à secouer le petit chalutier qui vient de passer l’île aux Marins qui ferme la rade de Saint-Pierre. C’est parti pour trois jours de rodéo !

À 5 h 30, Filou secoue ses matelots car il est temps de se préparer. L’Emmeline et le Tommy Evan, deux autres petits chalutiers artisanaux de l’archipel, sont déjà en pêche. Sous le néon, les cinq marins avalent un café aussi noir que la nuit : il faudra encore attendre près d’une heure et demie avant que le soleil se lève. Malgré la lumière artificielle, le teint hâlé de François détonne par rapport au reste de l’équipage : ce Provençal aux cheveux longs arrive directement d’Aix-en-Provence. « Je cherchais du boulot en outre-mer et je suis tombé sur une petite annonce, explique-t-il. On recherchait un matelot à Saint-Pierre… Ma copine est contrôleuse des pêches, alors j’ai voulu essayer. » Son bilan ? « C’est valorisant et on a l’impression de perpétuer ici la tradition de la pêche, mais ça va bien le temps d’une saison. »

Il est temps maintenant de filer la drague. Trois des matelots se positionnent sur le pont tandis qu’un quatrième descend en cale préparer les compartiments où les holothuries seront réparties, afin d’équilibrer le navire. L’engin de pêche est envoyé au fond sous le regard attentif de Filou, debout à l’arrière de la passerelle. « On utilise une drague spéciale de 11 pieds de large (3,35 mètres). C’est du fait maison, précise-t-il.
Sur une marée, on effectue une quarantaine de traits, à 2 ou 3 nœuds sur un demi-mille en moyenne. D’après les Canadiens, qui ont commencé cette pêche avant nous, c’est la façon de faire la plus efficace. »

Un échinoderme bourré de stéroïdes

Quinze minutes plus tard, la drague est virée et des cris de joie retentissent. Le filet, plein à craquer, remonte 2 tonnes de concombre de mer. Une pêche miraculeuse qui n’est pas sans rappeler une époque révolue. Les concombres trop abîmés ou trop petits sont rejetés à la mer pour éviter de remplir les cales avec un produit qui ne sera, de toute façon, pas acheté à l’arrivée : les contrôles réalisés par Fogo Island sur la qualité de la cargaison sont très stricts. Tout en triant les quelques étoiles de mer et coquilles qui se sont mêlées aux concombres, Pierrick, un Saint-Pierrais de vingt-quatre ans à l’allure de mauvais garçon, nous éclaire, clope au bec, sur le fameux concombre. « Cette bes­tiole est vraiment dégueulasse, elle se déforme et passe dans tous les trous et interstices du bateau ! À la fin de chaque marée, nous passons des heures à tout nettoyer… Et elle pue, pour ne rien arranger ! Un bateau qui pêche le concombre se reconnaît de loin, rien qu’à l’odeur ! »

Le contenu de la drague est déversé dans un parc qui s’incline pour diriger les concombres vers la table de tri puis la cale. © Thibaut Vergoz/Zeppelin

Balançant sur le pont un de ces échinodermes gonflé comme un ballon de foot, il ajoute : « Quand ils sont pleins d’eau com-me celui-là, on ne peut pas les mesurer. On est donc obligé de les rejeter. Une fois vidés de leur eau, les concombres doivent mesurer plus de 10 centimètres de long, sinon ils sont invendables car ils sont considérés comme immatures. »

Pierrick jette son mégot et se prépare à filer à nouveau la drague vide. « Heureusement que ça paye. Sur une bonne marée, chaque matelot peut gagner dans les 1 500 euros. C’est pas mal pour trois jours de boulot ! »

De son côté, Filou est convaincu que le concombre de mer pourrait faire l’objet d’une intéressante pêche d’automne, en complément de ses petits quotas de morue ou de la coquille. Tout en jetant un œil sur ses matelots qui continuent à trier le contenu de la drague sur le pont, il évoque un article qu’il a lu récemment au sujet de cette étrange bestiole. « Le concombre de mer a, semble-t-il, des propriétés bienfaisantes pour notre organisme ; c’est pour cela que les Chinois sont prêts à le payer si cher. Il se dit même qu’il pourrait remplacer le Viagra et, pour cette raison, certaines espèces se vendent à plus de 800 euros le kilo. C’est dingue, non ? »

De fait, les vertus du concombre de mer intriguent de plus en plus les industriels et les scientifiques. Une équipe de chercheurs indonésiens vient effectivement de mettre en évidence une forte concentration en stéroïdes chez cet animal. Ce n’est donc peut être pas pour rien qu’il est considéré depuis longtemps comme un aphrodisiaque par les Chinois et qu’il est consommé pour lutter contre l’impuissance. D’autant que sa consommation n’entraînerait pas d’effets secondaires sur la tension, comme son concurrent synthétique. Un médicament à base de concombre pourrait d’ailleurs bientôt être breveté. Riche en collagène, l’échi­noderme pourrait également avoir quelques effets bénéfiques sur la peau, une autre propriété qui n’a pas échappé aux fabricants de cosmétiques.

Une chose est sûre, le concombre ne se distingue pas par ses qualités visuelles et gustatives : on a beau le cuisiner dans une délicieuse sauce, son goût et son aspect – on ne prépare que la peau et les muscles – sont répugnants ! Les Chinois eux-mêmes en conviennent. Vendu entre 70 et 800 euros le kilo sur les étals des détaillants, le concombre n’en demeure pas moins un plat de luxe.

Vingt heures ont cette fois suffi pour remplir les cales du Marcel Angie II. Il en faudra autant pour effectuer le voyage retour, alors que l’aller n’avait duré que douze heures : les cales pleines, le bateau est plus lent. Il est maintenant 2 heures du matin. Alors que les autres marins dorment dans leurs bannettes, Pierrick débouche une bouteille de vin avec Cédric, le cinquième membre de l’équipage. Ce dernier a passé les vingt dernières heures enfermé dans le ventre du chalutier et n’est pas du genre couche-tôt. Il semble perdu dans ses pensées, avec une énième cigarette à la bouche. « J’aime cette vie, annonce-t-il tout de go. On bosse à fond en mer – c’est très physique – et puis on rentre pour quelques jours, on fait la fête, et hop ! on repart. C’est intense, en mer comme à terre. » Et d’ajouter : « Je suis fier d’être marin pêcheur ici. »

Après avoir été pendant longtemps matelot à la pêche industrielle, Philippe Vigneau, dit « Filou », a pris la barre du Marcel Angie II, qui appartient à la société Aqua pêche. © Thibaut Vergoz/Zeppelin

Fêtard chevronné et guitariste de talent, Cédric passe une bonne partie de ses loisirs dans les quelques bars de Saint-Pierre, où il se produit souvent en concert. L’été, il organise même un festival sur une plage de Langlade, la presqu’île quasi déserte reliée à Miquelon, au Nord de Saint-Pierre. « Tout est facile, mais il n’y a pas grand-chose à faire ici, c’est limité, poursuit-il. Il n’y a pas d’autre job que la pêche qui permette de gagner autant d’argent. Je vais donc faire ça un temps et puis je vais partir, peut-être à Montréal, avec ma copine qui fait ses études là-bas. Mais pour l’instant, je continue à pêcher des “couilles de breton”. » Pardon ? « C’est comme cela qu’on appelle entre nous le concombre de mer », précise Pierrick. Hilare, il lève son verre pour trinquer.

Débarquement à Grand Bank

Le 9 septembre, vers 20 heures, les côtes de Terre-Neuve sont enfin en vue. C’est dans le port de Grand Bank, au Sud de la péninsule de Burin, que le Marcel Angie II va débarquer sa cargaison. La dernière usine de Saint-Pierre-et-Miquelon, la Société nouvelle des pêches de Miquelon (SNPM), n’a pas une capacité suffisante pour recevoir le produit de la pêche des petites unités artisanales comme le Marcel Angie II. Il leur faut donc aller au Canada pour vendre leur pêche. « C’est très pénible, avoue Christophe, matelot sur l’Atlantic Odyssey, un bulotier saint-pierrais de 29 mètres qui vient également livrer sa cargaison à Terre-Neuve. Au lieu de rentrer directement à Saint-Pierre après la marée, on doit systématiquement faire le détour par Grand Bank ou Fortune. Et même si les Nioufs s’occupent du déchargement, on est obligé d’attendre qu’ils aient fini. Cela prend des heures et n’est même pas rentable, car le temps de route supplémentaire nous fait aussi gâcher beaucoup de carburant. »

Pendant que les employés de la Fogo Island Society commencent à décharger le Marcel Angie II, l’Emmeline et le Tommy Evan font leur entrée dans le petit port de Grand Bank, leurs cales débordant aussi de concombres de mer. À leur tour, les pêcheurs débarquent à terre, les mines fatiguées par les rudes journées passées au large. Ils vont devoir attendre que les dockers aient vidé le Marcel Angie II avant qu’on veuille bien s’occuper d’eux.

Patron du Tommy Evan depuis quatre ans, Youri est le plus jeune capitaine de Saint-Pierre-et-Miquelon. Il n’a encore que vingt-six ans. « J’ai commencé l’école de voile à huit ans et je voulais faire de la compétition, nous dit-il. Et puis j’ai débuté la pêche à quatorze ans, avec mon père. » Il a ensuite passé un baccalauréat professionnel, option pêche, à Cherbourg, avant de revenir bien vite à Saint-Pierre-et-Miquelon. « Ma formation ne me sert pas à grand-chose finalement, concède-t-il. Mais je suis tout de même content de l’avoir fait. J’ai appris énormément et ça me permet de prendre du recul, ce qui manque à pas mal de pêcheurs qui ne connaissent ni la biologie ni l’écologie marines.

« J’ai cherché à me renseigner sur le concombre de mer, et sur ses stocks, mais il existe peu d’informations sur ce sujet. On ne dispose que d’estimations faites à partir d’études réalisées par les Canadiens dans leurs eaux, de part et d’autre du Tunnel… L’ifremer [Institut français de la recherche pour l’exploitation de la mer] n’a aucune données chiffrées et, à ce jour, on ne connaît presque rien du rythme de reproduction du concombre, de son rôle réel dans l’écosystème, de son abondance ou de sa répartition… On suppose qu’il y en a beaucoup, mais, en fait, personne n’en sait rien. »

Après une pause, Youri reprend : « La seule limite qui s’impose aux pêcheurs, c’est la capacité d’absorption de Fogo Island, alors il faut en profiter. Sur un bon mois, j’arrive à gagner 9 000 euros, ce qui peut sembler beaucoup, mais c’est juste ce qu’il faut pour compenser les périodes sans travail ni salaire. Il ne faudrait cependant pas reproduire les erreurs du passé. » Derrière Youri résonne soudain l’annonce des résultats de la marée du Marcel Angie II: 45 tonnes ! Youri espère bien en avoir ramené autant…

Concombre de mer contre crabe des neiges

Le 10 septembre, à 5 heures, Paul Burke quitte le port de Grand Bank au volant de son semi-remorque. Il vient de charger 26 tonnes de concombre de mer stocké dans de la glace, qu’il amène à Fogo Island. « Notre usine est située sur une petite île au Nord-Est de Terre-Neuve. C’est à dix heures de route d’ici, nous dit-il. Et je vais devoir faire plusieurs allers-retours pour transporter tout ce qui a été débarqué par les bateaux de Saint-Pierre-et-Miquelon… C’est moins compliqué pour nos concurrents d’Ocean Choice International (oci), dont l’usine est directement implantée sur le port. Depuis que cette entreprise a obtenu la licence pour traiter le concombre de mer, nous avons déjà perdu plusieurs bateaux, car ils peuvent proposer des prix d’achat plus attractifs. »

A bord du bulotier saint-pierrais Atlantic Odyssey. À la passerelle, le patron Karl Beaupertuis surveille la manœuvre d’accostage. © Thibaut Vergoz/Zeppelin

À midi, Paul arrive enfin à Farewell, où son semi-remorque embarque sur le ferry qui fait la traversée quotidienne vers Fogo Island. « Mais avant cela, je vais encore faire une escale dans une usine de Change Island, juste à côté de Fogo, ajoute-t-il. Nous leur fournissons du concombre de mer à transformer et en échange nous leur achetons du crabe des neiges. »

Fogo Island est, elle aussi, située cœur de zones de pêche d’une grande richesse. Bien qu’à peine plus étendue que Miquelon – l’île ne compte que deux mille sept cents âmes –, ses nombreux petits ports éparpillés le long de la côte abritent beaucoup de chalutiers. Les trois entreprises de transformation de l’île tournent à plein régime et la minuscule bourgade de Seldom accueille une usine de crevette ultra-moderne, ayant obtenu la certification British Retail Consortium, lui permettant d’exporter sa production en Europe. Trente tonnes de crevette y sont congelées chaque jour…

Des procédés de traitement tenus secrets

Alors que Paul Burke et son camion sont déjà repartis charger le reste du concombre de mer débarqué à Grand Bank, sa première cargaison est maintenant déversée dans les chaînes de transformation de l’usine de Town of Fogo, la principale agglomération de l’île.

Le concombre de mer ne se distingue pas par ses qualités visuelles ou gustatives, mais il est très prisé des Asiatiques en raison de ses effets bénéfiques sur l’organisme. Ce produit de luxe peut dépasser 800 euros le kilo sur les marchés chinois. © Thibaut Vergoz/Zeppelin

« Nous avons été les premiers à traiter ce produit à Terre-Neuve, précise Patrick Shea, directeur de l’usine. Nous en avons traité 900 tonnes en 2011, et les prochaines années s’annoncent meilleures encore. Douze ans ont été nécessaires pour mettre au point cette filière qui utilise des procédés très spéciaux, dont on garde évidemment le secret. » La concurrence est rude et tout doit être optimisé. « Les chaînes de découpe du concombre de mer font travailler, à elles seules, soixante-dix personnes. Sur ces lignes de production, nous travaillons également le crabe des neiges, ajoute le responsable de l’entreprise. L’usine de Joe Batt’s Arm, au Nord-Est de l’île, traite pour sa part presque toutes les espèces de poisson pêchées dans la région. Nous sommes, de loin, le principal employeur de l’île. »

La transformation du concombre de mer se déroule dans une grande salle baignée par une lumière blafarde, où trois chaînes parallèles aboutissent à un produit découpé, vidé, lavé et empaqueté. Le concombre de mer est ensuite congelé en vue de son transport : il va parcourir 1 000 kilomètres par camion et 150 kilomètres à bord de deux ferries différents avant d’arriver au grand port d’Halifax, en Nouvelle-Écosse. Il sera alors chargé à bord d’un cargo et voguera jusqu’à Hong Kong pour combler les hommes de leurs bienfaits…