Par Xavier Mével – Voici près de vingt ans, Camille Gaboriau s’est établi comme charpentier de marine à Pleudihen-sur-Rance, dans les Côtes-d’Armor. Il y travaille toujours, en artisan solitaire, partageant son temps entre construction et restauration. Mais c’est à Chausey que ses bateaux se sentent vraiment chez eux. Surtout quand il s’agit du canot emblématique de l’archipel.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Lundi 26 août. Le soleil à son zénith éclabousse le crépi blanc de la maison qui fut celle de Marin-Marie. Elle surplombe le Sound d’un bleu quasi seychellien. Camille Gaboriau s’est annoncé par téléphone portable : « On arrive ! Si vous allez au phare, à l’entrée du chenal, vous devriez faire de belles photos. » Le charpentier de Pleudihen-sur-Rance revient du Festival des voiles de travail de Granville. Plusieurs canots chausiais y ont participé, dont Barr-Avel, le petit dernier. Ils reviennent donc ce midi, en flottille, sous la bonne garde du Courrier des Îles, le cotre de Gildas Hurel. Voici leurs voiles multicolores qui défilent comme à la parade derrière les perches cardinales bordant la passe.

Pour ces petits bateaux creux conçus pour vadrouiller dans le labyrinthe minéral de Chausey, cette traversée de 6 milles en eau libre est déjà une petite aventure. Surtout pour Camille qui s’avoue néophyte en matière de navigation. Mais tout s’est merveilleusement passé. Quand il débarque de son doris après avoir amarré Barr-Avel à son coffre, il a des étincelles dans les yeux, tout excité qu’il est d’avoir vécu un pur moment de bonheur à la barre de son nouveau bateau. Un temps miraculeux après plusieurs jours de tourmente, un vent soutenu certes, mais portant, une mer apaisée. Et le canot tout neuf qui faisait là sa première escapade s’est révélé aussi fiable que bon marcheur.

La mer, ça creuse ! Nous nous restaurons autour d’une grande table installée devant la maison de Marin-Marie, dans l’enclos qu’un muretin sépare du chemin principal de Grande-Île. Tout le monde passe par là et chacun s’arrête dire un mot, partager un verre. Camille est ici chez lui, dans la maison de famille de son épouse, petite-fille du peintre de marine. Devenu chausiais par alliance, il était naturel qu’il se lance dans la construction du bateau emblématique de cet archipel.

Du cotre corsaire Renard aux yoles de bantry

Ce sont les hasards de la vie qui ont conduit Camille vers la mer. Son enfance à Aigrefeuille-sur-Maine, dans la région nantaise, où son père travaille « dans les moissonneuses-batteuses », ne l’y destinait pas. Dès treize ans, il s’initie à l’ébénisterie. Deux ans plus tard, la famille s’étant établie dans le Morbihan, il fait trois ans d’apprentissage en menuiserie et charpente en bâtiment à Mériadec. C’est son service militaire chez les fusiliers marins de Lorient, en 1987, qui lui donne le goût du naval. « Je me suis retrouvé dans un atelier avec le dernier charpentier de marine de la base. On travaillait sur les emménagements des bateaux. » Revenu à la vie civile, Camille prépare un cap de charpentier de marine et traceur de coques au centre afpa de Saint-Goustan. L’occasion de travailler sur le chantier de la Nao, une nef médiévale destinée à une troupe de théâtre. L’occasion aussi, après un stage de traçage chez Raymond Labbé, de se faire embaucher par ce chantier malouin­ pour la construction du Renard. Une fois le cotre corsaire mis à l’eau, Camille intègre l’atelier de Pierre Legueltel, à Blainville-sur-Mer, un spécialiste du canot chausiais. Ce sera son dernier patron.

Camille Gaboriau. © coll. Chasse-Marée

En 1995, Camille part au Sénégal sous l’égide de l’association Villages sans frontières pour y mettre en œuvre un projet d’embarcation de pêche que l’on puisse aisément haler sur une plage et qui soit capable­ d’affronter une barre. « Les doris de la Rance correspondaient bien à ce cahier des charges, précise Camille. Je suis parti d’un plan de 6 mètres et je l’ai rallongé à 8 mètres. »

Revenu en France, le jeune charpentier s’établit comme artisan à Pleudihen-sur-Rance et se lance dans la construction de doris bordés en contre-plaqué sur une charpente en bois massif, notamment pour les clubs d’aviron de mer de la région. Le chantier, officiellement fondé en 1997, en propose différents mo­dèles – Petit Gab, Mini Gab – adaptés à l’âge des rameurs. L’entretien et les restaurations de bateaux complètent l’activité.

Mais, à ses débuts, c’est surtout le concours­ Jeunes marins 2000 qui va donner de l’ouvrage à Camille. On lui doit en effet la construction de trois yoles de Bantry : Fidélité de Coutances, Tolérance de Plouër-sur-Rance et Audouce de Troyes. Pour le jeune charpentier aussi, c’était un défi. « Des chantiers très complexes, avoue-t-il. Les cotes des plans étaient en pieds et pouces ; j’ai dû tout transposer en système métrique. Ensuite il a fallu choisir les bois. Les commanditaires étaient des gens très exigeants et une partie des équipes était composée de jeunes délinquants… »

Après ce « coup de feu », l’activité du chantier marque le pas. La construction et la restauration de bateaux ne suffisant pas, Camille se diversifie dans le bâtiment (escalier, menuiserie, charpente). Cette partie « terrestre » occupe aujourd’hui vingt pour cent de son temps. Œuvrant en solitaire et dans les limites de sa trésorerie, le charpentier de Pleudihen travaille essentiellement sur commande.

Barr-Avel est ainsi le fruit du désir d’un commanditaire de disposer d’un joli canot à Chausey. « Comme il m’a invité à partager avec lui l’usage du bateau en échange de son entretien, je lui ai proposé, à titre de compensation, d’en fignoler la construction et d’utiliser des matériaux plus nobles qu’à l’ordinaire. » Il est vrai que dans la famille des canots chausiais ce petit dernier pourrait s’appeler Stradivarius. Charpente axiale­ en acacia, membrures ployées de même essence, bordé en chêne, pontage en moabi, rivets en cuivre, espars en spruce fourrés de cuir, accastillage en bronze, lest en plomb… Un canot haut de gamme conçu pour la balade et la pêche de loisir.

Au départ, le canot chausiais est l’embarcation de pêche des îliens (CM 151). Une petite barque à misaine de 3,50 mètres à 4,30 mètres de long, à l’étrave verticale, au tableau légèrement incliné, au fort bouchain pour une bonne stabilité de formes, et au tirant d’eau modéré pour aller au plus près des cailloux. Le dernier canot de travail, le Saint-Joseph, achève sa carrière dans les années cinquante. Heureusement, les estivants en résidence sur Grande-Île prennent le relais, restaurent d’anciennes unités de chez Roger Servain, à Granville, ou en font construire de nouvelles chez Pierre Legueltel. Désormais voué à la plaisance, le type évolue. Des passavants et une hiloire limitent les entrées d’eau ; un petit bout-dehors permet l’ajout d’un foc pour améliorer la remontée au vent ; la misaine dont la vergue s’est apiquée passe de 9 à 12 mètres carrés, voire davantage ; les pierres­ de lest sont remplacées par une barre de fonte insérée dans la quille…

La Coupe des îles en coquillages et crustacés

En 2001, la flottille compte une dizaine d’unités et leurs propriétaires fondent la Compagnie des canots chausiais. Une joyeuse confrérie qui organise chaque été la Coupe des îles, régate en deux manches avec une mi-temps pique-nique sur une plage submersible de l’archipel. L’énoncé du parcours de cette compétition en dit à la fois tout le charme et le péril. Ainsi, en 2004 : « Départ à la Saunière, entre la perche et les cailloux de l’Ouest. Cap au Sud. On descend le Sound, on laisse à tribord la balise du Cochon, avant de mettre cap à l’Ouest. On passe le Cochon puis on croise le chenal de P’tit Louis, cap à l’Ouest toujours, vers Robinson et le chenal de Baude. On passe au pied de Robinson. On embouque Baude puis on laisse la Chimère sur bâbord. On embouque le Sac Aviron, puis Tout ou Rien. On contourne la Houssaie. On embouque le chenal de P’tit Louis qui laisse à bâbord Robinson et l’Artichaut, puis on passe devant le Chapeau et la fameuse Baignoire à Otto. On contourne le Chapeau par le Nord, puis on redescend vers la Saunière… »

Le plus rapide à traverser ce champ de mines se voit remettre la fameuse coupe, une aiguière très kitsch en coquillages et crustacés agrémentée d’un filet de bichette (haveneau). L’humour n’est pas la moindre qualité des « compagnons et compagnonnes ».

Grâce à sa surface de voilure raisonnable, son bouchain marqué et son lest de 150 kilos de plomb dans la quille, Barr-Avel est très stable. Noter aussi l’élégance de son plan de voilure, dont le guindant du foc prolonge exactement l’apiquage de la vergue. © coll. Chasse-Marée

« Il faut montrer aux gens qu’on sait travailler »

Barr-Avel a donc rejoint cette joyeuse Compagnie, qui compte aujourd’hui quatorze unités, et s’y fait surtout remarquer par son niveau de finition. « Je suis parti d’un plan de Roger Servain que j’ai trouvé dans les archives de mon beau-père, un canot de 13 pieds dont j’ai modifié les emménagements pour améliorer le confort. » Long de 4,20 mètres pour 1,80 mètre de large et 0,35 mètre de tirant d’eau, Barr-Avel déplace 450 kilos, dont 150 kilos de lest en plomb, et porte 11 mètres carrés de voilure. La construction s’est faite sur un moule en caillebotis, quille en l’air, sur lequel ont été ployées les membrures étuvées – les canots­ de Servain, contrairement à ceux de Legueltel, n’avaient pas de membrures chantournées. La charpente axiale, le tableau et les préceintes ont ensuite été posés, puis le bordé, une fois la coque remise à l’endroit.

À l’intérieur, on sent que l’ancien apprenti ébéniste s’est fait plaisir, peaufinant le moindre détail pour donner à son bateau un cachet digne de la belle plaisance. Avec leur étoile ajourée, les portes en bois blond du gaillard d’avant sont du plus bel effet, tout comme le tiroir permettant de ranger le matériel de pêche. Dommage que l’ostentation frise parfois le m’as-tu-vu, à l’image du râtelier en bois et de la barre d’écoute en bronze que les esthètes pourront juger surdimensionnés.

« Il faut montrer aux gens qu’on sait travailler », plaide Camille. Aucun doute sur ce point : le charpentier connaît son affaire. D’ailleurs, rien ne vous oblige à lui commander un chausiais aussi raffiné. Pour 35 000 euros hors taxes, et en cinq cents heures de travail, il vous livrera un canot de base que vous conserverez toute votre vie et transmettrez à vos enfants comme un beau meuble de famille.