Jeanne J, un cul-rond en baie de Bourgneuf

Revue N°275

17 août 2008, Jeanne J glisse sur sa rampe suiffée dans le port de Noirmoutier, devant trois mille personnes. Pour Christophe Daussy, ici à la barre, c'est "l'aboutissement d'un projet sans concession".

Par Philippe Urvois. Unique représentante des chaloupes à cul rond qui sillonnaient la baie de Bourgneuf il y a plus d’un siècle, Jeanne J est aujourd’hui partagée entre ceux que l’ont fait construire en 2008 : une association et des propriétaires privés…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.


Entre la fin du xixe et le début du xxe siècle naviguait, dans la baie de Bourgneuf, une flottille de chaloupes aujourd’hui disparue. Ces voiliers de travail animaient les petits ports de ce littoral protégé des houles de l’Atlantique par l’île de Noirmoutier. Il n’en reste désormais que quelques photos, des écrits et une unique réplique : Jeanne J, construite en 2008 au chantier des Ileaux.

L’origine de ces chaloupes demeure incertaine. Ce terme était déjà utilisé au xviie siècle­ pour désigner des bateaux de la baie de Bourgneuf, mais rien ne dit qu’ils possédaient les mêmes caractéristiques que les chalou­pes de la fin du xixe siècle. Par ailleurs, l’hypo­thèse selon laquelle ces voiliers auraient succédé aux chattes locales – des bateaux amphidromes à trois mâts – est aujourd’hui contestée. Peut-être ces chaloupes résultent-elles de l’évolution de bateaux creux aux extrémités pointues, mais il n’existe, là encore, aucune certitude.Entre la fin du xixe et le début du xxe siècle naviguait, dans la baie de Bourgneuf, une flottille de chaloupes aujourd’hui disparue. Ces voiliers de travail animaient les petits ports de ce littoral protégé des houles de l’Atlantique par l’île de Noirmoutier. Il n’en reste désormais que quelques photos, des écrits et une unique réplique : Jeanne J, construite en 2008 au chantier des Ileaux.

Puissante et ventrue, la coque d’une dizaine de mètres de longueur est conçue pour tirer un chalut, pour porter de lourdes char­ges et pour s’échouer. Des formes qui rappellent un peu celles des derniers chasse-marée. L’étrave est verticale, la quille lon­gue et quasi parallèle à la ligne de flottaison. L’arrière est de forme arrondie, avec une faible quête d’étambot. La lisse de pavois, accusant une forte tonture, est interrompue à l’avant et à l’arrière. Elle coiffe les jambettes mais le pavois reste ajouré, seule une étroite fargue courant au ras du pont. Celui-ci possède un bouge important et cou­vre la totalité du bateau, le timonier se tenant tout à l’arrière, dans un trou d’hom­me. Cette chaloupe, donc, ne ressemble guère à celles qui traquaient la sardine en Bretagne.

Le gréement aussi est très différent. Un long bout-dehors permet de gréer un foc. Cet espar croise à tribord le mât de misaine, implanté très en avant, avec une quête arrière d’environ 7 degrés. Le mât de taillevent, beaucoup plus haut et situé au centre du bateau, est deux fois plus incliné, ce qui donne à cette chaloupe une silhouette caractéristique.

Chacun de ses mâts est maintenu par un simple hauban, relié à une cadène en fer rond. Fixée par un unique boulon, celle-ci peut pivoter sur son axe lorsque le gréement est soumis à la pression du vent. La mâ­ture conserve ainsi une certaine souplesse qui ne serait pas étrangère à la bonne marche du bateau.

Dernière originalité : les voiles ne sont pas cachoutées mais traditionnellement teintées d’ocre, de jaune, de rouge ou de bleu. La couleur des coques est codifiée, indiquant le port d’origine. Elles sont entièrement coaltarées à Bouin et Beauvoir, blanches à Noirmoutier, à l’exception des préceintes sou­lignées de vert ou de bleu. Plus au Nord, Pornic se distingue encore par une moustache et des préceintes blanches, sur fond de coque noir.

Des chaluts à perche pour capturer le poisson plat

La plupart de ces bateaux pratiquent la pê­che. Le patron en est généralement propriétaire et embarque un ou deux hommes, avec qui il est souvent apparenté. Ils pêchent habituellement en baie de Bourgneuf, mais s’aventurent aussi plus au Sud, jusqu’aux Sables-d’Olonne et à l’île d’Yeu, ou re­mon­tent vers le Nord, jusque dans l’estuaire de la Loire joliment appelé « la ri­vière de Nantes ». Ayant peu de route à faire, ils ne pri­vilégient pas la vitesse. En revanche leur surface de voilure importante (de 75 à 100 mètres carrés) leur confère de la puissance aux allures portantes : une qualité précieuse pour pratiquer les arts traînants.

Le chalut à perche est leur engin favori. Il est tracté par petits fonds à l’aide d’une seule fune. Celle-ci est tournée sur un bitton à l’avant du bateau et maintenue le long du bordé par le chien, un bout frappé sur un autre bitton à l’arrière. La fune s’achè­ve par une patte-d’oie d’environ 15 mètres de long reliée au chalut. La gueule de ce der­nier est maintenue ouverte à l’aide d’une perche horizontale constituée de deux bran­ches de châtaignier. L’ouverture verticale est assurée par deux chalons, des cylindres de bois verticaux d’une cinquantaine de cen­timètres de haut. Ils sont précédés d’un lest constitué d’une pierre d’une dizaine de kilos. Le montage du filet, quant à lui, demeure assez classique, avec une corde de dos garnie de lièges et un racasseur en chaîne au niveau du bourrelet. Une pièce de bois oblongue, reliée par un long bout au cul du chalut indique aux marins si l’engin travaille correctement, ce témoin devant normalement flotter en position oblique.

Ce type de chalut est parfaitement adapté aux fonds doux et à la pêche au poisson plat, qui abonde dans la baie. Mais les chaloupes draguent également les huîtres et les mou­les ou calent des filets et des palangres à par­tir de petites annexes. Le poisson est stocké dans la cale à laquelle on accède par un pan­neau situé derrière le mât de misaine. Il est vendu dans les ports de la baie, à Saint-Na­zaire, Nantes, Port-Joinville ou aux Sables-d’Olonne.

Chaloupe, Jeanne J chaloupe, bateau traditionnel

Échouée devant un lougre, une chaloupe armée au bornage dans le port de Pornic, en 1888. On distingue parfaitement la lisse de pavois interrompue, le trou d’homme où se tient le timonier et la puissante main de fer qui reprend l’écoute de grand-voile. © coll. Jean Favier/cl Eric Hubert

La troque en baie de Bourgneuf

Le bornage est plutôt l’apanage des gros­ses chaloupes, celles de plus de 10 mètres de long. Ce trafic est l’affaire de patrons indépendants, mais aussi de négociants qui peu­vent affréter leurs propres chaloupes, tels que les familles Jourdain et Adrien à Noirmoutier, ou Grimaud à Pornic. La plupart des échanges ont lieu à l’intérieur de la baie. Ce commerce local, appelé la troque, concer­ne toutes sortes de marchandises, ce qui n’empêche pas une certaine spécia­li­sation des trafics. Pornic ravitaille ainsi les autres ports en bois, en farine, en vin et en charbon. De Noirmoutier partent plutôt le sel, le goémon et ses dérivés (soude et cen­dres), les pommes de terre ainsi que le blé, les légumes et les produits de la mer. Bouin et Beauvoir expédient pour leur part du sel, des huîtres, du poisson, des fèves et des céréales.

Ces trafics s’étendent parfois à l’extérieur de la baie. Lors de ces voyages, l’équipage dort à bord. Le poste avant est alors équipé d’un poêle et de couchettes latérales. Il est séparé de la cale par une cloison ; on accède à celle-ci par un grand panneau à glissières, situé juste derrière le mât de taillevent.

En dehors de la pêche et du transport, quel­ques chaloupes exercent enfin le métier de pilote. Beaucoup participent également aux régates organisées chaque été à Pornic, Noirmoutier ou La Bernerie.

Toutes ces chaloupes sont construites dans la baie de Bourgneuf. Le principal chantier est celui de la famille Fortineau où vont se succéder trois générations de charpentiers, à partir de 1835. Établi à Pornic, il se spécialise dans les chaloupes à cul rond et en lance quatre par an à son apogée, aux alentours de 1900. À la même époque, à Noirmoutier, les chantiers de François Toublanc et d’Auguste Lodovici se partagent le marché, avec une production plus diversifiée que celle de Fortineau. Cent cinquante-quatre chaloupes à cul rond seront ainsi lancées entre 1876 et 1908, dont la moitié pour des marins de Bouin et Beauvoir.

Cette période correspond à l’âge d’or de ce type de bateau, qui va ensuite décliner rapidement. Dans un premier temps, les cha­loupes adoptent un gréement de sloup, qui simplifie les manœuvres. Puis leurs formes arrière sont modifiées pour faciliter la moto­risation. Mais après quelques essais infructueux, les culs ronds sont finalement aban­donnés au profit d’arrières à tableau. Les dernières chaloupes à cul rond de la baie de Bourgneuf en état de naviguer seront aperçues à Bouin à la fin des années soi­xante.

L’histoire de Jeanne J débute quarante ans plus tard à Noirmoutier. Le 20 septembre 2006, le bureau de l’association La Chaloupe s’est réuni pour préparer son vingtième anniversaire. Destinée à sauvegar­der et à valoriser le patrimoine maritime bâti et flottant noirmoutrin, celle-ci a d’abord rassemblé tous ceux qui ne voulaient pas voir disparaître le chantier de René Lodovici. Après le départ en retraite du charpentier, elle a convaincu la commune de transformer une partie de son chantier – l’ancienne salorge – en un petit musée. La Ville a ainsi géré ce musée pendant une quinzaine d’années, jusqu’au jour où elle a dû le fermer faute de pouvoir le mettre aux normes de sécurité exigées par l’Administration.

Cependant, l’association a pu aménager en atelier un autre local situé sur le quai et y construire ou restaurer plusieurs petits bateaux traditionnels. À la fin des années quatre-vingt, sous l’impulsion de Marc Tourneux, l’un des membres fondateurs de La Chaloupe et un fin connaisseur de la belle plaisance, l’association a aussi relancé les Régates du bois de la Chaise. L’organisation de ce rassemblement, qui a regroupé, au mois d’août, jusqu’à cent voiliers classiques et traditionnels, est, depuis, devenue sa principale activité.

En 1988, Marc Gauvin a publié dans le mensuel MRB une étude très complète de la chaloupe René-Joseph construite en 1908. Avec l’ouvrage de Gilles Fortineau Voyage photographique, 1870-1930, cet article servira de référence à la construction de Jeanne J.

La Chaloupe, une association qui n’en avait pas

C’est dans ce contexte que la proposition de construire une réplique de chaloupe à cul rond est avancée. L’idée a évidemment du sens pour cette association qui tire son nom et son logo de ces bateaux emblématiques de la baie. Elle n’est pas nouvelle, mais re­trouve une certaine actualité avec la publication d’un livre entièrement consacré à ces bateaux : Voyage photographique, 1870-1930 (éditions Coiffard), écrit par Gilles Fortineau, petit-fils du principal constructeur de chaloupes de Pornic. L’ouvrage, superbement illustré, retrace de façon détaillée l’histoire de ces voiliers de travail. Sans doute a-t-il réveillé l’envie de les voir na­viguer à nouveau.

Le conseil d’administration de l’association approuve donc le projet et charge Jean-Claude Daussy, le président d’honneur, d’affiner le dossier et de se documenter de façon plus approfondie sur ces bateaux. Une monographie, parue en 1988 dans le mensuel MRB – modèle réduit de bateau sous la plume de Marc Gauvin est ainsi ressortie des archives de l’association. Elle comporte les relevés et les plans du René-Joseph, la dernière chaloupe pontée de la baie de Bourgneuf. Voilà une bonne base de départ. Marc Gauvin est contacté peu après et fournit le dossier complet de ses plans à l’association.

À la fin octobre 2006, celle-ci en est déjà à contacter les chantiers navals. Il est en effet entendu que la construction de ce voilier de près de 10 mètres de longueur ne pourra être menée dans un délai raisonnable par les seuls adhérents de La Chaloupe. Un devis est demandé au chantier Fouchard de Couëron, près de Nantes, un autre au chantier des Ileaux, installé depuis 2002 sur la rive Sud du port de Noirmoutier, juste à côté des locaux de l’association.

Le coût de construction étant estimé à près de 285 000 euros, la question du financement se pose aussi rapidement. L’association dispose, certes, de 70 000 euros, gagnés lors des Régates du bois de la Chaise. Mais ce petit trésor de guerre doit être abondé. Un premier tour de piste permet cependant de constater qu’en dehors d’une subvention de la région Pays de la Loire, il ne faudra guère compter sur les aides publiques.

« Comprenant qu’il serait difficile de bou­cler le budget avec un tour de table classi­que, j’ai donc suggéré de créer une co­pro­priété », explique Christophe Daussy, adhé­rent de l’association et fils de son président d’honneur. Il propose d’investir 100 000 euros à titre personnel, ce qui représente quarante pour cent des parts du bateau, compte tenu des subventions espérées. L’association n’en détiendrait alors que vingt-cinq pour cent, les trente-cinq pour cent restants devant encore être répartis entre plusieurs autres quirataires. « Le système de quirats était déjà utilisé pour certains yachts classiques, rappelle Christophe Daussy, mais il s’agissait jusqu’ici d’accords entre des personnes privées. »

L’idée des quirats dérange

La proposition est innovante. Trop peut-être, au goût de certains adhérents de La Chaloupe qui ne tardent pas à le faire savoir. « On ne va quand même pas payer un quart du bateau de Christophe ! » s’insurgent ceux qui ne goûtent pas le mélange des genres.

La proposition de Christophe Daussy, pourtant, marque son attachement à une île où les champs de pommes de terre et les marais salants côtoient depuis toujours les bois de mimosa. Et elle relève avant tout d’une histoire de cœur. Sa mère est née sur l’île et appartient à la famille des négociants Jourdain qui accueillaient autrefois les chaloupes du vieux port. Son père est le fils d’un couple d’instituteurs parisiens qui venait, dès les années trente, en villégiature à Noirmoutier. Enfant, il a appris à naviguer sur le petit croiseur familial, l’un des premiers Golif du chantier Jouët, qui avait succédé au Stella, un maquereautier de Cancale. Il a aussi beaucoup pratiqué le dériveur, notamment com­me moniteur de voile dans un des clubs de l’île. C’est là qu’il a rencontré sa femme, Claire. Ensemble, ils ont ensuite pratiqué la croisière à bord de voiliers classiques, avant de se consacrer à leurs enfants, en région parisienne.

« J’aurai pu m’acheter un First et naviguer en Bretagne Sud, mais ça s’est cristallisé comme ça, résume simplement Christophe. À cette époque, je ne naviguais plus et j’étais surtout impliqué dans l’organisation des Régates du bois de la Chaise. À cette occasion, j’ai découvert la navigation sur les voiliers traditionnels comme les sinagos. C’est très différent de la plaisance moderne et cela permet de belles rencontres. »

L’idée du quirat finit par s’imposer et un règlement de copropriété est officiellement enregistré le 2 avril 2007. Il fixe les règles du jeu entre l’association et les quirataires : le bateau sera mis à disposition de chacun au prorata temporis de ses parts, avec une prio­ri­té donnée à La Chaloupe pour participer aux fêtes maritimes. Christophe Daussy est nommé gérant de la copropriété, qui est aussi chargée, chaque année, de voter le budget d’entretien du bateau. Celui-ci est ensuite réparti en fonction des parts de chacun.

« À partir de ce moment-là, je me suis pleinement investi dans le projet », poursuit Christophe Daussy.

Des plans à l’échelle 1 et une modélisation en 3 D

L’architecte François Vivier, basé à Pornichet, est d’abord chargé d’établir les plans de formes, de charpente et de voilure. Il dispose déjà des relevés du René-Joseph et des nombreuses photographies collectées par Gilles Fortineau. À cela s’ajoutent bientôt une demi-coque de chantier, une maquette et des plans fournis par Fernand Rousseau, un autre descendant des chantiers Fortineau. Les conseils de ce dernier seront précieux, notamment pour le gréement et le plan de voilure. « Cependant, précise l’architecte, aucune source n’était totalement fiable. Il n’y avait pas de témoignages directs de personnes ayant construit ces bateaux ou ayant navigué à leur bord. Néanmoins, la faible différence de quille, l’absence de tableau et les voiles au tiers me faisaient penser à un type de bateau ancien présentant quelques similitudes avec des unités de pêche ou de charge travaillant à la même époque entre Concarneau et La Rochelle. »

François Vivier commence par définir les profils de coque et dessine ses premiers plans. Sur ces bases, Christophe Daussy passe ensuite quelques nuits devant son écran d’ordinateur à mettre au point un modèle en 3 D du bateau, avec le logiciel SkechUp. Celui-ci est ensuite superposé à des photographies de bateaux anciens afin de vérifier si la réplique est conforme à l’original. Le dessin de coque initial est ainsi affiné puis, de même façon, le plan de pont et l’implantation des mâts.

En juillet 2007, alors que la Région confir­me­ son soutien au projet, les principales caractéristiques du bateau sont arrêtées. Sa coque mesurera 9,36 mètres de long pour 3,15 mètres de large, avec un tirant d’eau de 1,30 mètre et un déplacement de 10 ton­nes. Elle portera 77 mètres carrés de voilure. « Le résultat, commente François Vivier, se situe, par son authenticité, dans le haut du panier, conformément à la volonté des porteurs du projet qui ont refusé toute concession par rapport aux bateaux originaux. »

Le lest est constitué d’une barre en fonte de 800 kilos intégrée sous la quille et de 2,4 tonnes de gueuses en plomb réparties entre les membrures. Celles-ci remplacent les pierres de lest habituellement utilisées par les marins des chaloupes.

Le bateau a aussi été conçu pour être motorisé, ce qui a donné lieu à quelques cogitations. « D’habitude, explique l’architecte, la charpente est construite à l’identi­que et on se contente de réaliser une énor­me découpe dans le safran pour l’hélice. Mais cela modi­fie considérablement le comportement sous voiles. C’est pourquoi nous avons préféré aménager la cage d’hélice au niveau de l’étambot, qui a été légèrement élargi dans ce but. »

Chaloupe, Jeanne J chaloupe, bateau traditionnel

Daniel Dufour, artiste peintre de Noirmoutier a suivi toute la construction de Jeanne J et réalisé, à chaque étape, une série de dessins d’une remarquable précision. © Daniel Dufour

Six mois et demi de travail pour le chantier des Ileaux

En décembre, des plans à l’échelle 1 sont tirés sur des calques en polyester afin de limiter la phase de traçage pour les char­pentiers qui vont construire le bateau. Juste avant Noël 2007, un contrat est signé avec le chantier des Ileaux. La chaloupe s’appellera Jeanne J, en hommage à Jeanne Jannic, fille d’Amaris Jourdain, négociant et armateur de la chaloupe Jeannette.

« Cette commande était la première cons­truc­tion neuve de l’entreprise depuis sa création, et aussi la plus grosse, explique aujourd’hui Frédéric Maingret, son jeune dirigeant. J’étais confiant mais il me fallait étoffer rapidement mon équipe. » Jusqu’à six personnes – dont Gerd Löhmann, venu du Guip – vont travailler à plein temps pen­dant près de six mois et demi. Le chantier démarre en février 2007. Bien préparé, il se déroule sans anicroches. Le bois a été collecté avec l’aide du forestier Philippe Dahuron. L’essentiel de la construction se fera avec du chêne originaire de la Sarthe et de l’Orne ; seul le pont sera en pin Douglas. La charpente axiale est d’abord façonnée et accorée, puis les cou­ples­ en trois éléments sont débités et posés, avec une maille de 34 centimètres. Les char­pentiers s’attaquent ensuite aux préceintes et aux serres, au barrotage de pont et enfin au bordage, entièrement vissé Inox.

« La principale difficulté, c’était l’arrière du bateau qui tourne beaucoup, avec des membrures qui doivent pourtant rester d’aplomb, se souvient Frédéric Maingret. J’ai dû en ajouter une de plus pour obtenir un bel arrondi. Le reste était assez classique, mais nous étions quand même stressés car il fallait abso­lument que le bateau soit mis à l’eau en août, pendant les Régates du bois de la Chaise. »

Les termes du contrat vont être respectés. Quelques jours avant cette échéance, les quirataires et leurs familles se chargent des peintures tandis que les charpentiers des Ileaux achèvent le pont. « On a terminé à minuit, la veille de la sortie du chantier, poursuit Frédéric Maingret, et on s’est tous retrouvés le lendemain, à 4 heures du matin. C’était un vendredi 15 août, jour de marché, et il fallait encore transporter le bateau sur la cale de lancement, à l’autre extrémité du port. » Les charpentiers marquent­ alors l’événement par une petite cérémonie dont Christophe Daussy se souvient avec émotion. « C’était l’aboutissement d’un projet sans concession, réalisé à la perfection. » Deux jours plus tard, dans l’après-midi, plus de trois mille personnes assistent à un lancement traditionnel. Glissant­ sur sa rampe suiffée, la coque rejoint son élément, le safran venant doucement embrasser le quai de la rive, face aux anciens établissements Jourdain. Noirmoutier peut enfin fêter sa chaloupe…

Chaloupe, Jeanne J chaloupe, bateau traditionnel

La toute première sortie de Jeanne J, au débotté, lors du week-end de l’Ascension, en 2009. À bord, gréeur, voilier et charpentiers vérifient la qualité de leur travail.
© Etienne Daussy

Une première navigation au débotté

Elle va pourtant dormir tout l’hiver en attendant que Frédéric Maingret réalise ses espars, que Jean-Pierre Burgaud confectionne ses voiles et que Jeff Wagner peaufine son gréement. « Nous avons implanté les mâts lors du week-end de l’ascension 2009, poursuit Christophe Daussy. Tout tom­bait à la perfection et le bateau était fin prêt vers 15 heures, le dimanche après-midi. Il faisait beau et la marée était haute ; on s’est dit : “On y va”. Ce n’était pas prémédité, Jeanne J n’était ni immatriculée ni assurée, mais c’est parti tout seul. J’ai appelé tous les artisans qui avaient travaillé sur le bateau et nous sommes sortis au portant dans le chenal du port. C’était un grand moment, silencieux car chacun contrôlait son travail. Mon fils nous sui­vait à bord de Betty-Georges, notre pe­ti­te vedette familia­le cons­truite en 1953 par le chantier Lodo­vi­ci. J’étais, pour ma part, sur un petit nu­a­ge ; le bateau mar­chait bien avec une légère moustache à l’étra­ve. Il était stable et agréable à la barre. Nous som­mes allés virer tout dessus devant le bois de la Chaise… Quelques heures plus tard, je me suis retrouvé dans le train qui me ramenait à Paris, complètement euphorique… »

Plus de six ans se sont écoulés lorsque nous retrouvons Jeanne J sur son île. Dans les locaux de La Chaloupe règne une certaine effervescence : nous sommes à quel­ques semaines de la 26e édition des Régates du bois de la Chaise et la perma­nen­te de l’association à fort à faire. Par une porte entrouverte, on aperçoit la boutique où un bénévo­le vend la nouvelle affiche du rassemble­ment. À quel­ques pas de là, un petit canot attend d’être rénové dans l’atelier de l’association, tandis que deux de ses réalisations, le Swampscott dory Alpha et la lasse ostréicole Cosa Ostra, tirent doucement sur leurs amarres. Le chan­tier des Ileaux est à quel­ques encablures : la rive Sud du port est vi­vante, animée, et l’ac­tion de La Chaloupe n’y est sans doute pas étrangère.

Le mode de fonctionnement imaginé par les propriétaires de Jeanne J a-t-il résisté à l’épreuve du temps ? Donne-t-il toujours satisfaction ? « Oui, répond sans hésiter Christian Dumur, l’actuel président de La Chaloupe, rencontré sur le quai. Il reste encore quelques réticences chez ceux qui n’étaient pas d’accord avec la philosophie du montage, mais elles sont maintenant anecdotiques. L’association a aidé à faire émerger ce projet et bénéficie, en contrepartie, d’un bateau qu’elle n’aurait jamais pu s’offrir. Il en est devenu la vitrine. » Aucun bémol ? « L’expérience reste intéressante parce que La Chaloupe dispose d’une part significative de copropriété. C’est la garantie d’un cer­tain équilibre », répond à nouveau Chris­tian Dumur. Son seul regret est de manquer d’équipiers qualifiés pour faire naviguer plus souvent la chaloupe, « mais c’est le lot de beaucoup d’associations. »

Ce constat globalement positif est partagé par Jean-Paul Boulan, président de l’as­so­cia­tion au mo­ment du lancement du pro­jet et également quirataire de Jeanne J. « Ce système fonctionne parce que les partenaires privés ne sont pas trop nombreux et parce qu’ils accep­tent que l’association reste prio­ritaire, pré­cise-t-il. L’esprit de départ perdure aussi par­ce qu’aucun des copropriétaires ne peut dé­cider seul. » Pragmatique, Christophe Daussy constate pour sa part que le bateau navigue plus de soixante jours par an et participe assidûment aux fêtes maritimes de Brest à La Rochelle. Il est armé chaque année à Pâques et reste à la disposition de tous dans le port de Noirmoutier ou au mouillage du bois de la Chaise pendant la belle saison.

Mise à l’eau traditionnelle de Jeanne J, pendant les Régates du bois de la Chaise, en 2008. © Clémentine Le Moigne

« Ce bateau est un mixeur social »

Christophe a rapidement appris à le ma­nœuvrer et l’utilise en famille ou avec les autres copropriétaires. « Ce n’est pas complètement mon bateau et je ne l’oublie jamais. J’en porte simplement la res­pon­sa­bi­li­té », résume-t-il.

Ce rôle de gérant peut l’amener à pousser quelques « coups de gueule ». Il peine parfois un peu à recruter des adhérents pour entretenir la chaloupe, mais il assure qu’à bord, chacun a trouvé sa place. « Ce bateau, au fond, est un mixeur social. Il réunit des gens qui d’habitude, ne se mélangent pas : des estivants de longue date, des propriétaires de résidences secondaires, des gens du cru, jeunes ou retraités… L’équilibre est délicat mais intéressant. C’est une forme de partage, une passerelle entre des mondes différents. » Pour le taquiner, certains adhérents le surnomment parfois « le patron », mais il n’a, à ce jour, aucun regret de s’être lancé dans l’aventure…

Une navigation en baie de Bourgneuf

Le lendemain matin, nous retrouvons Jeanne J, amarrée devant les locaux de l’association, pour une petite virée en baie de Bourgneuf. La pleine mer était à 7 h 40, mais le coefficient de 101 permet un départ un peu plus tardif. « Vent de Nord-Nord-Ouest de 10 nœuds annoncé : du beau temps », précise Christophe, accompagné de son épouse Claire et d’un ami. Jean-Paul Boulan est déjà sur le pont avec deux autres adhérents de La Chaloupe. Guy Besnard, arrivé depuis peu dans l’association après avoir navigué une quinzaine d’années sur La Cancalaise, se définit comme un « Noirmoutrin d’adoption ». « D’occasion », rectifie aussitôt Dominique Billon, chef de bord officiel de La Chaloupe. Originaire de L’Épine, un des villages de l’île, ce marin retraité a longtemps navigué sur des navires militaires et de commerce. Il a aussi pratiqué la pêche, notamment sur la Marie Gilberte, un thonier de Groix. Naviguer sur Jeanne J est pour lui « l’occasion de rencontrer des gens et de retrouver beaucoup d’anciens collègues, lors des fêtes maritimes ou à l’île d’Yeu ».

Nous appareillons vers 9 h 30 sous foc et misaine, le vent de Noroît nous poussant gentiment le long de la jetée Jacobsen.

Le taillevent est établi dans la foulée, la vergue toujours à tribord, du côté opposé de celle de la misaine – on ne gambeye pas sur ces bateaux. Puis c’est au tour du hunier dont la vergue – la seule dépourvue de rocambeau – vient s’appuyer sur le clan de drisse, du même côté que le taillevent. L’écoute est tournée sur un grand taquet, au pied du mât. « C’est une voile très utile pour aller chercher le vent dans les petits airs », précise Christophe.

Le loch, pourtant, indique que nous som­mes immobiles. « Il est encore plein de vase », explique Claire, à la barre. Dans son dos, une impressionnante main de fer fixée sur la tête d’étambot reprend le palan d’écoute de grand-voile. Nous laissons bientôt à tribord la jetée des Ileaux qui ferme l’avant-port, et la baie de Bourgneuf s’ouvre enfin devant nous. Nous remontons au travers, le long de la côte Est de l’île. Parfaitement équilibrée, Jeanne J glisse sur l’eau qui se referme sur son passage. Libéré de sa gan­gue de boue, le loch indique maintenant 5,3 nœuds.

Le cap est mis au Nord, sur la tourelle à bandes noires et rouges de Pierre Moine. La partie de la baie comprise entre Préfailles, Pornic, le bois de la Chaise et L’Herbaudière ne découvre jamais à marée basse ; c’est le terrain de jeu favori de Jeanne J. Le vent a forci depuis que nous avons quitté la protection du bois de la Chaise, mais demeure irrégulier, révélant la souplesse inhabituelle du gréement. « En cas de forte risée, il bouge et les voiles dégueulent, c’est tout, explique Christophe. Le bateau reste très raide à la toile et peu défendu à l’avant. Il passe au travers des vagues dès qu’il y a un peu de mer. Mieux vaut ne pas craindre l’humi­dité. »

La mer est belle pour l’instant et Jeanne J marche toujours à plus 5 nœuds, au petit largue. « C’est sa vitesse habituelle », commente Christophe. « Personne ne croyait qu’elle pourrait atteindre les 8 nœuds, enchérit Jean-Paul Boulan, mais c’est finalement assez courant. » Les deux hommes conviennent néanmoins que la chaloupe, très à l’aise au portant, remonte plutôt mal au vent. « 75 degrés, c’est un maximum », estiment-ils.

Nous virons peu avant 11 heures, devant la tourelle de Pierre Moine. « Attention à la veuve! » prévient Christophe : la poulie d’écoute de misaine peut se révéler dangereuse lorsqu’on franchit le lit du vent…

Chaloupe, Jeanne J chaloupe, bateau traditionnel

Hunier établi pour profiter des petits airs, Jeanne J appareille de Noirmoutier-en-l’Île. La chaloupe navigue plus de soixante jours par an et participe assidûment aux fêtes maritimes, de Brest à La Rochelle. © Mélanie Joubert

Un mètre vingt sous barrots

Une heure plus tard, nous mouillons devant le bois de la Chaise pour une pause déjeuner, non loin d’Aile vi, l’ancien 8 m JI de Virginie Hériot. C’est l’occasion de découvrir de plus près l’intérieur de la chaloupe. Il est très simple, constitué d’un seul espace peint en gris, avec une hauteur sous barrots de 1,20 mètre seulement. À l’avant, un petit poste où stocker le mouillage et des toilettes, seule concession à la modernité. À l’arrière, une autre petite zone de rangement et le compartiment moteur. Il n’y a rien d’autre, à part deux hamacs origi­naux de la Royale, en lin et en chanvre. Jeanne J n’a donc pas le confort d’un voilier habitable, mais chaque détail est cependant pensé. Christophe mon­tre, par exemple, les lingots de plomb intercalés entre les membrures, qui reposent sur des tasseaux pour éviter qu’ils n’appuient directement sur le bordé.

À 14 h 30, nous repartons vers Pornic, distant de 9 milles. Le foc est établi puis la mi­saine, en maintenant la vergue bien ho­rizontale et en maîtrisant la fameuse veuve à la main. « Guy, tu peux envoyer la grand-voile ? ». La vergue de celle-ci n’étant pas équilibrée, pendant qu’un des équipiers pèse sur sa drisse, un autre retient le guindant pour que l’espar reste horizontal. « Il faudra étarquer mieux que ça », commande Christophe, qui décide d’établir aussi le hunier. Il sera cependant nécessaire de s’y reprendre à deux fois pour y parvenir, l’écoute de cette voile s’étant prise dans la drisse… « Un ignorant aurait pu être em­bêté », ironise alors Dominique Billon, avant d’avouer que le hunier est rarement établi par l’équipage de l’association. Et tout le monde rit de bon cœur.

Le flot nous dépale maintenant sous le vent et Jeanne J prend la houle par le travers. « 2,3 nœuds, constate Christophe à l’approche de la bouée cardinale Ouest de Notre-Dame, juste devant Pornic. Si le vent continue à mollir, on risque de manquer à virer et de rentrer au moteur. » L’été est à son apogée et l’ambiance est des plus dé­tendues. Christophe goûte sans réserve aux premiers jours de ses vacances et au bateau qui lui a redonné l’envie de naviguer.

Remerciements : à Jean Favier pour la photographie de la page 48 et à Daniel Dufour pour ses dessins.

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