par Jacopo Brancati – Le 7 octobre 1571, en vue des côtes grecques, des centaines de galères de guerre se font face. Les chrétiens, réunis au sein de la Sainte Ligue, se préparent à affronter les soldats et marins turcs et barbaresques. L’enjeu est à la hauteur des forces engagées puisqu’il s’agit de garder le contrôle de la Méditerranée…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Depuis des siècles, les puissances maritimes riveraines du Bassin méditerranéen, principalement Gênes et Venise, ont créé un dense réseau logistique de bases navales qui tient compte des capacités nautiques de la propulsion à rame. Corfou, Chio, Candie fonctionnent autant comme des comptoirs commerciaux que des ports militaires susceptibles d’avitailler et de protéger les flottes de galères. L’équilibre politique entre chrétiens et musulmans s’apparente depuis longtemps à une situation de guerre larvée ; les différends se règlent par diplomates interposés, aidés de l’épée, certes, mais sans jamais verser dans la guerre ouverte : l’économie des uns et des autres ne pourrait souffrir le blocus d’un conflit à grande échelle.

Au gré des interventions diplomatiques officielles et secrètes, des batailles gagnées et perdues, ces bases navales passent des Génois aux Vénitiens et de ces derniers aux Turcs. La Méditerranée orientale, en particulier, est loin d’être stable. Quand l’expansionnisme ottoman, inauguré par Soliman le Magnifique, culmine avec le siège – raté – de Malte en 1565, les équilibres géopolitiques se trouvent bouleversés. Les richesses du Nouveau Monde pour l’Espagne et celles tirées des conquêtes dans les Balkans et autour de la mer Noire par les Turcs dotent les deux camps de pouvoirs économiques et militaires offensifs sans précédent.

Un an avant Lépante, après avoir harcelé les bases de Venise en Adriatique, les Ottomans de Sélim II lancent une campagne militaire d’ampleur. Ils débarquent à Chypre et font le siège de Nicosie, en violation du traité de paix signé deux ans plus tôt avec le Saint Empire romain germanique de Maximilien II d’Autriche. En septembre de cette année 1570, les divisions qui minent le camp chrétien empêchent le succès d’une action combinée des flottes pour secourir l’île ; le siège de Nicosie se termine par le massacre de tous ses habitants. Les forces turques s’attaquent ensuite au port chypriote de Famagouste, sans que les chrétiens parviennent à s’entendre sur une action commune. Le pape Pie V pousse alors à une alliance politico-religieuse pour sauver la chrétienté menacée. Les Ottomans ont conquis les rivages orientaux de l’Adriatique, la Grèce et Chypre, et les Barbaresques menacent la Méditerranée occidentale : l’étau musulman étouffe la péninsule italienne, on craint l’invasion. De son côté, Venise réalise que sa diplomatie, qui en ménageant autant ses alliés que ses ennemis l’a longtemps préservée, n’est plus efficace : cette « neutralité » et ses importants liens commerciaux avec les Ottomans isolent la Sérénissime.

Combat naval, huile sur toile (détail) de Cornelis de Wael (1592-1667), conservée au Galata museo del mare, à Gênes. © Jacopo Brancati

Le roi d’Espagne Philippe II, profitant d’une trêve dans sa lutte contre la France et l’Angleterre et du fait que ses rivaux ont décliné l’invitation du pape à faire alliance, décide de s’engager en Méditerranée. Il propose son demi-frère cadet, Don Juan d’Autriche, fils illégitime de Charles Quint, comme chef militaire de la ligue promue par les États pontificaux. Don Juan, qui vient d’écraser la révolte des Morisques, ces musulmans d’Espagne convertis de force, est jeune, brillant et passe pour bon diplomate. La Sainte Ligue naît le 25 mai 1571. Ratifiée par le pape, le doge de Venise, le roi d’Espagne et divers États du pourtour méditerranéen, elle permet d’aligner plus de deux cents galères montées par cinquante mille hommes. L’Espagne la finance pour moitié, Venise pour 35 pour cent et la papauté prend le reste à sa charge.

L’abordage entre galères est une manœuvre très difficile à exécuter

L’objectif d’un combat naval de la Renaissance n’est pas tant de couler les navires ennemis que de les délester de leur artillerie, des biens transportés et des équipages pour les réduire en esclavage. Pour y parvenir, il faut affaiblir au moyen d’armes de jet la défense de la galère ennemie ; ensuite, on essaie de l’immobiliser en s’employant à fracasser d’un coup de rostre l’un de ses deux apostis, plats-bords sur lesquels s’appuient les avirons ; enfin, les troupes donnent l’assaut en utilisant l’éperon comme passerelle d’abordage.

L’abordage entre galères est une manœuvre très technique et difficile à exécuter : pour effectuer le bond en avant et enfoncer violemment le rostre dans l’apostis de l’ennemi, il faut trouver le point faible de sa défense et prévenir sa riposte. Envoyer les troupes de choc au mauvais endroit du navire attaqué, c’est risquer de les perdre. Le commandant de la galère agressée fera tout pour esquiver le tir, toujours frontal, des canons de son assaillant, la galère du XVIe siècle n’ayant de pièces d’artillerie qu’à l’avant. Il tentera de fuir ou de contre-attaquer. Une fois les deux galères au contact, tout désengagement est quasi impossible à cause de l’enchevêtrement des navires, qui ne peuvent plus manœuvrer : il doit forcément y avoir un vainqueur et un vaincu.

Les soldats et marins chrétiens et musulmans qui se battent à Lépante sont pour beaucoup des vétérans d’une grande bravoure. Les Espagnols embarquent leurs tercios, fantassins réputés invincibles en Europe. En combat rapproché, ceux-ci usent de l’épée et d’une pique courte, l’arquebuse et le mousquet étant leurs armes de jet. Si les seigneurs et commandants chrétiens sont cuirassés de la tête aux pieds, leurs soldats ne sont protégés que par un plastron, un morion (casque à crête) et souvent un bouclier.

Depuis trois à quatre décennies, construction navale et artillerie ont partie liée. La technique de fusion du bronze a énormément progressé et permis de fabriquer des canons de qualité qui ont vite remplacé ceux en fer. Ces derniers n’arment plus désormais que les navires de transport pour les prémunir d’attaques de pirates et de corsaires barbaresques. Les projectiles en pierre sont remplacés par des boulets en fonte, moins chers et plus faciles à produire. Malgré cela, l’artillerie navale en est à ses tout débuts. Le pointage des pièces d’artillerie se fait en orientant le navire. Les canons, à l’âme lisse de forme conique et aux boulets ronds assez peu aérodynamiques, manquent de précision au-delà de 500 mètres. Néanmoins, ils peuvent infliger un maximum de dégâts à une courte distance.

Le nombre de pièces installées à bord ayant augmenté, il a fallu accroître la taille des galères pour en supporter le poids. Ce sont principalement les Espagnols et les Vénitiens qui développent cette artillerie de marine et modifient leur flotte en conséquence. La galère vénitienne typique de Lépante arme un canon central (2 500 kilos) capable de tirer des boulets de 50-55 livres, deux aspidi (544 kilos) qui envoient des boulets de 12 livres et deux falconetti (400 kilos) qui expédient des boulets de 6 livres. Pour une galère espagnole « standard », il faut ajouter six ou sept pierriers et une paire de sacres de 800 kilos tirant des boulets de 13 livres, à la place des fauconneaux.

Les galères vénitiennes sont des navires d’attaque avant d’être un moyen de transport. Ce sont les plus rapides à la rame et les plus manœuvrants. Venise a sûrement les meilleurs canonniers et l’artillerie la plus précise ; la qualité de sa construction navale et de ses pièces d’ordonnance est très élevée et homogène, car contrôlée par l’État. Mais les équipages vénitiens sont en sous-effectifs chroniques, car les Ottomans ont conquis la Dalmatie et la Croatie, où la Sérénissime recrutait ses marins. Ils sont donc contraints au combat à distance.

La marine de guerre espagnole n’a pas cette homogénéité. Ses galères servent avant tout de moyen de transport pour l’infanterie. Par ailleurs, elle fait largement appel à des condottieri, des mercenaires comme le Génois Doria, qui possède son escadre personnelle. Contrairement aux Vénitiens, les Espagnols adoptent le canon de marine pour frapper l’ennemi à bout portant, peu avant l’abordage, afin de préparer la progression des tercios.

Depuis un siècle, la stratégie turque privilégie l’offensive. Comme leurs alliés, ils n’utilisent guère les armes à feu, préférant l’arc composite – qui combine plusieurs pièces d’os et tendons autour d’un cœur en bois – pour préparer l’abordage. Gêné par le temps de rechargement et le poids de son arme, l’arquebusier est moins précis et efficace qu’un archer de marine bien entraîné, qui tire en moyenne trois flèches par minute avec une adresse extrême. Toutefois, la formation d’un arquebusier ne demande que quelques mois et on peut aisément, et rapidement, en lever tout un régiment. La formation et l’entraînement d’un archer de marine, à l’origine archer à cheval, durent, eux, toute une vie. De plus, les secrets de fabrication de l’arc composite se transmettent de père en fils. Les soldats turcs portent rarement une protection lourde ; ils ne sont équipés que d’un bouclier et, pour les troupes d’élite, d’une cotte de mailles. Lors de la bataille de Lépante, quand leur poussée offensive sera brisée, il ne leur restera d’autre alternative que la fuite. Le capital envoyé en guerre par les Ottomans est principalement humain. L’arme à feu à Lépante gagne quantitativement : c’est déjà l’industrie guerrière qui triomphe contre une élite de combattants traditionnels.

Le nombre de rameurs augmente en proportion de la taille des galères

La galère est le fruit d’un espace culturel unique, celui de la Méditerranée, où les connaissances en construction navale sont partagées entre pays riverains. On peut avancer que la galère standard à la bataille de Lépante est la galia sottile : elle grée deux mâts à voile latine et mesure 50 mètres de long et 5 de large, pour un tirant d’eau de 1,50 mètre et un déplacement de 200 tonnes. L’équipage se compose de cent cinquante rameurs, distribués sur vingt-cinq bancs de nage de chaque bord à raison de trois hommes par rame. S’y ajoute un certain nombre de marins assurant des tâches nautiques et offensives.

Cependant, des différences locales apparaissent : les Espagnols, pour embarquer un plus grand nombre d’arquebusiers et de soldats, ont tendance à construire des galères de plus en plus grandes. Les Vénitiens, véritables précurseurs de la construction en pièces préfabriquées, préfèrent profiler la coque pour obtenir plus de vitesse à la rame et une plus grande stabilité du navire afin d’augmenter la précision du tir de l’artillerie. Quant aux Turcs, coutumiers des incursions, ils optent pour un fond plat, mieux adapté à l’échouage des navires.

La Bataille de Lépante, œuvre anonyme du XVIIe siècle, exposée au Museo Correr, à Venise. Sur ce détail une galère turque est attaquée par un navire espagnol qui tire à bout portant avant l’abordage. © The Art Archive/Museo Correr Venice/Dagli Orti

Les escadrons des chrétiens et des musulmans intègrent des navires amiraux et de commandement. Les lanternas, capitana ou sultana sont une marque de pouvoir et de prestige, mais aussi de véritables centres tactiques grâce à leur capacité à communiquer les ordres – avec les lanternes – et à l’impressionnante artillerie embarquée. La real de Don Juan, avec trente bancs de nage par bord et une chiourme de trois cent soixante hommes, embarque jusqu’à trois cent vingt arque-busiers et une centaine d’hommes armés. Son artillerie se compose de cinq pièces capables d’envoyer des boulets en fonte de 15 à 30 kilos, et d’un certain nombre de pierriers, qui tirent des boulets ou de la mitraille.

Le nombre de rameurs augmente en proportion de la taille de la galère. Ces hommes, véritable moteur du navire, sont main-tenus en état de ramer avec un minimum d’eau et de nourriture. L’approvisionnement de l’escadre doit être de plus en plus fréquent, ce qui réduit considérablement son rayon d’action : elle ne peut désormais naviguer que trois jours sans relâcher. La croissance démesurée de la puissance offensive finit par nuire à sa mobilité.

À Lépante évoluent aussi des embarcations plus petites, les galiotes, dont les Barbaresques font un large usage. Elles mesu-rent environ 27 mètres de long pour 3 de large et calent 1,60 mètre. Leur mât unique supporte une voile latine et les dix-huit bancs de nage sont occupés par quatre-vingts rameurs. Équipées le plus souvent d’un canon central à l’avant et d’un pierrier, elles peuvent embarquer jusqu’à quatre-vingts soldats.

La seule innovation remarquable à Lépante est la galéasse, ou galia grossa, considérée comme l’arme secrète des Vénitiens. Il s’agit d’un navire de transport transformé en forteresse flottante. Les six unités présentes au combat ont des francs-bords très hauts pour prévenir l’abordage. Le gaillard d’avant, circulaire, est hérissé de canons de toutes tailles qui garantissent une puissance de feu importante et précise. Les galéasses sont les seuls navires à disposer de pierriers le long des flancs. Longues d’une quarantaine de mètres et larges de 8 mètres, elles embarquent deux cent cinquante arquebusiers et une centaine de marins pour la manœuvre. Mais leur médiocre mobilité est aggravée par une extrême lenteur, qui les rend vulnérables à une attaque « en meute ».

Pendant des siècles, les Génois, les Vénitiens et les Barbaresques ont utilisé de préférence des équipages formés de rameurs professionnels, les buona voglia, et le système de vogue alla sensile, c’est-à-dire avec un homme par aviron. Polyvalents, ces rameurs peuvent aussi participer aux manœuvres et au combat.

Toutefois, à bord des galères de plus en plus grandes armées par les Ottomans et les Espagnols, l’emploi de chiourmes, composées d’esclaves et de prisonniers, se généralise. Le nouveau système de vogue alla scaloccio prévoit jusqu’à cinq hommes sur le même aviron avec un seul professionnel sur le banc de nage pour guider le mouvement des autres. L’emploi d’esclaves dans l’équipage n’est pas sans risque, car les mutineries sont toujours possibles. Ainsi, les chrétiens enchaînés sur les navires turcs joueront un rôle important dans la bataille : en brisant leurs chaînes au hasard des heurts entre navires, ils se retourneront en masse contre leurs maîtres. On estime à quinze mille le nombre d’esclaves chrétiens libérés à Lépante.

La flotte de la Sainte Ligue en mer Ionienne à la recherche de l’ennemi

Au début du mois d’octobre 1571, assez tard dans la saison pour des opérations en mer, la flotte de la Sainte Ligue croise en vue des côtes grecques, en mer Ionienne, à la recherche de l’ennemi. Deux semaines plus tôt, Famagouste est tombé. Les habitants et la garnison ont été massacrés, le commandant de la place, Marcantonio Bragadin, a été écorché vif et sa dépouille exhibée dans les rues de la cité. La volonté de venger leurs coreligionnaires unit les chrétiens. À la tête des mâts des deux cent vingt galères qui naviguent de conserve flottent les pavillons impériaux d’Espagne, des États pontificaux, de Venise, Gênes, Malte et de leurs alliés savoyards, napolitains et toscans. À bord, cohabitent nobles, officiers, marins, soldats et mercenaires de toute la chrétienté. L’escadre turque qui se porte à leur rencontre est forte de deux cent soixante-dix galères, armées par l’élite de l’armée ottomane, janissaires et spahis ; à cette armada se sont joints les redoutés Barbaresques d’Afrique du Nord.

La Bataille de Lépante, tapisserie de Bruxelles. Représentation – inversée horizontalement –
du combat. À droite, la formation chrétienne commandée par Barbarigo est en train d’anéantir l’aile droite turque. © Jacopo Brancati

Don Juan a dévoilé ses plans le 9 septembre. Les trois corps de bataille sont renforcés par une réserve. L’aile gauche, menée par l’amiral et provéditeur de la flotte vénitienne Agostino Barbarigo, est chargée de maintenir le contact avec la côte et de protéger le centre d’une attaque latérale. Trente-neuf des cinquante-trois galères de cette aile sont vénitiennes et les quatorze autres espagnoles. Leur force réside dans leur grande capacité manœuvrière. Barbarigo doit éviter les hauts-fonds des parages du golfe de Patras, dont il connaît l’existence mais pas l’emplacement exact. Il doit aussi composer avec l’étroitesse de sa zone de manœuvre, car il est coincé entre la côte, les hauts–fonds et le corps de bataille central sur tribord. Devant cette aile gauche, à quelques encablures, sont placées deux galéasses, commandées par les frères Bragadin, neveux du commandant de Famagouste.

Le corps central, dirigé par Don Juan lui-même, rassemble soixante-deux bâtiments et concentre toute la puissance de choc des navires espagnols et de leurs alliés. Don Juan s’attend à ce que le centre soit le cœur de la bataille. Il n’hésite pas à placer le Vénitien Sebastiano Venier à sa gauche et, à sa droite, le Génois Ettore Spinola, deux amiraux réputés pour leur compétence. Deux galéasses ont pris position devant la ligne. Pour renforcer son centre, Don Juan place en arrière la réserve conduite par le brillant amiral Álvaro de Bazán. Composée de trente-huit galères, cette force d’appoint a pour rôle principal de transporter les soldats jusqu’aux points chauds du combat.

Enfin, l’aile droite, commandée par l’amiral génois Giovanni Andrea Doria, aligne vingt-cinq galères vénitiennes, seize génoises et dix de la papauté et du royaume de Naples. Cette aile est assez bien équilibrée en termes de puissance de feu et de capacité manœuvrière. Sa mission est de protéger le centre et d’empêcher une possible action tournante de l’ennemi. Doria doit effectuer un long parcours vers le large pour atteindre sa position ; ses deux galéasses de protection, même halées, n’arriveront jamais à se placer devant la ligne.

Le plan turc prévoit lui aussi le déploiement de trois formations et d’une réserve. Ali Pacha, commandeur en chef de l’escadre, sait que pour gagner la bataille il doit prendre le centre chrétien, qu’il compte encercler après avoir détruit les ailes. Le corps central turc s’établit sur deux lignes, composées de quatre-vingt-sept galères et d’une réserve de huit galères et vingt-sept galiotes. Les soixante-deux navires de son aile droite sont dirigés par Méhémet Sulik, dit « Scirocco », pacha d’Alexandrie ; les galères de Barbarigo lui font face. Le général Scirocco a essentiellement servi dans l’armée de terre, contrairement à Barbarigo, amiral de grande expérience. L’aile gauche est commandée par le célèbre Oulouch Ali, un renégat calabrais, âgé de presque soixante-dix ans, qui connaît bien ses ennemis : le plus redoutable des commandeurs ottomans a déjà rencontré et battu Doria à la bataille de Djerba en 1560. À Lépante, son armée navale compte soixante et une galères et trente-deux galiotes, dont la moitié sont des unités corsaires venues d’Afrique du Nord.

Jamais une telle concentration de navires de guerre n’a été observée

À l’aube du 7 octobre, la flotte de la Ligue avance donc vers le golfe de Patras. Venant du Nord, les navires doivent doubler la pointe Scropha malgré un vent contraire. Soleil dans le dos, les Turcs arrivent de l’Est, portés par une légère brise. Vers 9 heures, très lentement, les deux armées se mettent en position de combat, formant deux lignes quasiment symétriques qui s’étirent sur un axe Nord-Sud. Jamais auparavant une telle concentration de navires de guerre n’a été observée.

Après le coup tiré à blanc par les deux navires amiraux, la real de Don Juan et la sultana pour Ali Pacha, pour se faire reconnaître comme chefs des escadres, la bataille se développe en trois actions différentes où, à la violence du choc central, s’oppose la subtilité des manœuvres sur les ailes.

Tandis que vers le Sud Doria peine à prendre position, au Nord le combat commence. Vers 10 h 30, les galéasses des frères Bragadin ouvrent le feu sur une galère turque dé-sormais à portée de canon. Touchée au troisième coup, celle-ci coule rapidement. Cette action vénitienne surprend et sème la panique dans l’aile droite turque, qui rompt l’ordre de bataille pour se mettre hors de portée des galéasses. Toutefois, favorisé par le faible tirant d’eau de ses navires, le général Scirocco parvient à faufiler un tiers de son escadre entre la côte et la ligne ennemie pour tenter d’encercler les Vénitiens. À son bord, un pilote local le renseigne sur l’emplacement des hauts-fonds. Le reste de ses navires combat frontalement les chrétiens.

Barbarigo, qui commande l’aile gauche, comprend le danger et ordonne de serrer à bâbord pour bloquer le passage aux Turcs. Talonnés par le feu des galéasses, plusieurs de ces navires réussissent néanmoins à passer. Maintenant, c’est la capitane de Barbarigo qui se trouve encerclée. Pour Barbarigo, le combat devient vite désespéré, alors que l’autre extrémité de sa formation n’est pas encore engagée. Marco Querini, provéditeur de la flotte vénitienne et capitaine de l’extrême droite de cette aile gauche, a l’intuition de la manœuvre décisive : il fait pivoter la ligne de ses galères, comme une porte qui se ferme, pour coincer les navires turcs entre la côte et les Vénitiens. Malgré l’intervention de la réserve pour le secourir, le valeureux Barbarigo est frappé mortellement par une flèche ottomane. Son aile est victorieuse. La manœuvre de Querini, très difficile à accomplir, a parfaitement réussi : les navires ottomans, écrasés contre le rivage, sont détruits. Scirocco débarque et tente de fuir avec soldats et marins vers le mont Malcantone : ils seront poursuivis et tout prisonnier ayant des connaissances nautiques sera passé par le fil de l’épée par les Vénitiens. À Lépante, pas de pitié !

Au centre, les deux corps ennemis ne viennent au contact que vers 11 h 40. Malgré le tir meurtrier des galéasses et l’impossible duel d’artillerie esquissé par les Turcs, Ali Pacha commande aux siens de tenir la ligne pour éviter la confusion générée par un mouvement de fuite. Les dommages infligés aux Turcs sont considérables et augmentent encore au contact des Espagnols qui ont retenu le feu de leurs canons pour tirer à bout portant peu avant l’abordage. Doria avait suggéré à ses alliés de scier le rostre des navires pour améliorer l’angle de tir des canons et augmenter ainsi les dommages infligés.

Le jeune Cervantès perd la main gauche « pour la gloire de la droite »

Le ciel est noir des volées de flèches turques, de la fumée des tirs d’arquebuses, des pierriers et bombes incendiaires. Le carnage atteint son paroxysme autour des deux navires amiraux. La lutte est sans quartier sur le pont des navires et dans l’eau où les hommes sont transpercés par les piques ennemies. Les navires enchevêtrés ne peuvent plus manœuvrer et les soldats passent d’un bord à l’autre selon les nécessités de l’assaut ou de la défense, dans une mêlée chaotique et sans espoir. Les commandants d’escadre, n’ayant plus d’ordres à donner, participent directement à la lutte : Ali Pacha, excellent archer, ou le vieux Sebastiano Venier avec son arbalète, soutiennent leurs hommes de leurs tirs précis ; même Don Juan sera blessé au combat.

C’est ici, à Lépante, que le jeune Cervantès perd la main gauche « pour la gloire de la droite », comme il l’écrira plus tard. La tuerie dure depuis environ deux heures quand une attaque décisive, menée par Marcantonio Colonna, amiral de Pie V, conquiert la capitane de Pertau Pacha. La mort d’Ali Pacha achève d’ébranler le moral des Ottomans. Leur formation se défait. La réserve turque est en fuite, les autres soldats combattent jusqu’à la mort ou tentent de s’enfuir.

La « sala del Naufragio » du Palazzo del Principe, résidence génoise de la famille Doria, où les six panneaux de la tapisserie consacrée à la bataille de Lépante ont retrouvé leur place. © Jacopo Brancati

Au début de la bataille, l’aile gauche ottomane, au lieu de chercher le contact, a curieusement viré sur bâbord, vers le large. Doria sait Oulouch Ali bon stratège et se méfie de sa supériorité numérique. Croyant peut-être à une manœuvre destinée à l’encercler, et sans pouvoir compter sur la protection de l’artillerie de ses deux galéasses, Doria fait virer sur tribord pour contrecarrer l’ennemi. Ce faisant, il s’éloigne d’au moins un mille de sa position et ouvre une brèche dangereuse dans le flanc droit de la formation chrétienne. La galère envoyée par Don Juan pour ordonner à Doria de reformer la ligne n’arrivera pas à temps. Déjà, Oulouch Ali, profitant de la rapidité de ses navires corsaires, a changé de cap et pointe ses bateaux sur le flanc du centre chrétien, désormais sans protection.

Au même instant, une grappe de galères vénitiennes quitte sans autorisation la formation de Doria pour voguer en arrière. Très habile à masquer ses intentions, Oulouch Ali sacrifie une partie de ses navires pour retenir Doria au combat et fond avec les autres sur les Vénitiens isolés, vite anéantis. Jouant de rapidité, il esquive deux galéasses en retard sans être touché, et s’abat avec ses forces sur le flanc du centre chrétien gardé par les chevaliers de Malte. Ceux-ci, déjà éprouvés et pris par surprise, doivent combattre à un contre cinq. L’équipage de la capitane de l’ordre de Malte est exterminé et la coque remorquée par la galère d’Oulouch Ali. La victoire, qui semblait acquise aux chrétiens, paraît leur échapper. Mais, une fois encore, la prompte intervention de la réserve de Don Álvaro de Bazán leur évite le désastre. Le centre ottoman rompt. Oulouch Ali est arrivé trop tard. Pris en étau entre la réserve et Doria, le corsaire algérien doit abandonner sa prise et fuir. Hissant le pavillon pris sur la capitane maltaise en signe de mépris, il met à la voile. Sa galère et une trentaine de navires barbaresques, bien plus rapides que ceux des chrétiens, se faufilent entre les poursuivants vers le Sud-Ouest et sont bientôt hors d’atteinte.

Une clef de l’énigme est peut-être suggérée par Doria lui-même

Au soir de la victoire, Doria est sévèrement critiqué par les Vénitiens… mais sont-ils impartiaux alors qu’il s’agit d’un Génois, leur ennemi historique ? Lui et Oulouch Ali, les deux mercenaires, se sont-ils entendus pour ne pas s’affronter et risquer de perdre leurs navires, comme on le prétendit ? Ont-ils trahi en s’éloignant ? Le pape traita Doria de « corsaire » ; que voulait-t-il dire ? La culture du secret et la pratique des doubles alliances, si caractéristiques des usages de la Renaissance, ajoutées au manque de preuves historiques ont laissé planer le doute. Bien que le roi d’Espagne ait nommé Doria general del mar, comme son grand-oncle Andrea, la réputation de l’amiral est ternie pour longtemps.

Une clef de l’énigme, qui a tant fait discuter les historiens depuis quatre siècles, est peut-être suggérée par Doria lui-même. Quelques années après la bataille, il commande à deux peintres réputés, Lazzaro Calvi et Luca Cambiaso, une série de tableaux sur le combat de Lépante destinés à la cour d’Espagne. Plus tard, il fera encore tisser à Bruxelles, pour orner son palais de Fassolo à Gênes, des tapisseries d’après les dessins des deux artistes.
Ces six panneaux ont traversé le temps et constituent un rare document visuel sur le déroulement de la bataille.

Les dessins des tapisseries sont inversés comme dans un miroir par rapport à ceux qui ont servi de patron et cela ne facilite pas la lecture historique des faits d’armes. Néanmoins, la clef réside dans le point de vue que doit adopter l’observateur. Les trois scènes centrales, qui représentent le déroulement de la bataille, se regardent depuis le mont Malcantone et dans celle du milieu, un soleil couchant donne l’orientation de la scène.

Dans le premier des trois panneaux, qui montre la disposition des deux flottes avant la bataille, les navires au premier plan appartiennent à l’aile gauche de Barbarigo avec ses deux galéasses en avant-poste ; au milieu, les deux navires amiraux échangent un coup de feu à blanc pour se faire reconnaître. Doria est représenté tout au fond, en haut, en train de prendre position ; ses galéasses ne sont pas encore arrivées et on voit clairement le débordement menaçant de la formation turque sur son tribord.

Le deuxième panneau central compresse le temps car des événements non chronologiques sont présentés simultanément. On y voit l’effondrement du centre turc, la fuite de sa réserve, le combat désespéré de l’aile gauche de Barbarigo et les galéasses des frères Bragadin qui martèlent l’arrière des Turcs après avoir changé de bord. Au premier plan, la fuite des Turcs vers le mont Malcantone est décrite avec un luxe de détails. Le troisième panneau central montre la débâcle turque et la fuite d’Oulouch Ali. Doria est représenté à ses trousses.

La volonté de Doria de donner sa propre version des événements est indiscutable. L’imposant cadre architectural allégorique qui entoure les scènes renvoie à la vision de l’amiral génois sur la conduite à tenir à la guerre. Prudence, courage et fidélité sont les vertus qu’il n’a jamais cessé d’évoquer, ici comme dans son autobiographie.

Dans le combat avec les galères, comme au jeu d’échecs, le maître est celui qui prend le premier l’initiative et qui parvient à garder l’avantage tactique. À Lépante, contrairement aux plans, Doria se retrouve sans le support de ses deux galéasses ; largement dominé en nombre par son adversaire, il doit improviser une nouvelle stratégie. Oulouch Ali est le plus rapide à saisir l’occasion et il conserve son avantage sur les chrétiens pendant toute la bataille, même dans sa fuite finale.

Le coût de la bataille de Lépante est très lourd : trente mille musulmans meurent ou sont blessés mortellement, trois mille sont faits prisonniers, plus de cent soixante-dix galères sont coulées ou capturées. Dans le camp chrétien, huit mille hommes sont tués, vingt mille blessés et seules dix galères sont perdues. La mort de Pie V, en 1572, et l’empressement de Venise à signer un traité de paix séparé pour reprendre son commerce avec la Sublime Porte, sonnent le glas de la Ligue. Oulouch Ali, seul chef rescapé du camp ottoman, est nommé grand chef de la flotte turque et réussit à la reconstituer rapidement : un an plus tard, il reprendra Alger aux Espagnols.

Certes, la victoire chrétienne a bloqué l’avancée des Ottomans en Méditerranée, même si l’équilibre des forces ne semble pas avoir changé. Mais Lépante a décimé l’élite militaire ottomane et vu disparaître une génération de guerriers irremplaçables. La puissance turque sur mer ne retrouvera plus sa force initiale. Désormais, l’axe du monde a tourné en faveur des puissances atlantiques : la plus grande bataille navale après celle de Lépante se déroule dix-sept ans plus tard en Manche et oppose l’Invincible Armada espagnole à l’Angleterre. Le canon et l’industrie de guerre sont désormais arbitres de tout combat maritime.