Le vaisseau des morts

Revue N°313

©Queen Mob

B. Traven, Illustré par Queen Mob – Sans papiers, sur quel navire le marin au long cours peut-il espérer travailler ? En désespoir de cause, coincé à Barcelone en pleine crise, au début des années 1920, le narrateur de ce roman a fini par embarquer sur le Yorikke. Le voilà relégué au rang des « morts », ces marins voués au naufrage, embarqués sur des épaves flottantes, se livrant à divers trafics en attendant de sombrer… et de rapporter à leurs compagnies une juteuse prime d’assurance – pourvu qu’il ne subsiste pas de témoin gênant dans l’équipage. Bienvenue à bord !

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Mon quart finissait à six heures du matin. Je n’étais pas arrivé à laisser du charbon en avance pour Stanislaw. Je ne pouvais même plus tenir ma pelle. Tant pis s’il n’y avait ni matelas, ni couverture, ni savon. Je me suis affalé comme ça sur ma bannette, dégueulasse, plein de graisse et de sueur. Mon pantalon, ma chemise et mes brodequins étaient foutus pour de bon. Pleins d’huile, de pétrole, de charbon. Troués, brûlés, déchirés. Quand je me mettrais au bastingage, à la prochaine escale, avec les autres pickpockets, les monte-en-l’air et les forçats évadés de l’équipage, on ne remarquerait pas la différence. Moi aussi, j’avais mon uniforme de prisonnier, et je ne pourrais plus débarquer sans me faire ramasser et reconduire au bateau. Désormais je faisais corps avec le Yorikke, je devrais périr et couler avec lui. Je ne lui échapperais jamais.

Quelqu’un m’a secoué et m’a crié à l’oreille :

– Petit-déjeuner !

Le plus somptueux petit-déjeuner du monde n’aurait pas pu me tirer de ma bannette. Qu’est-ce que je pouvais en avoir à faire ? Manger ? Ingurgiter cette pâte noirâtre, épaisse, vague, pesante ? Il y en a qui disent « Je suis trop fatigué pour lever le petit doigt. » Ils ne savent pas ce que c’est d’être vraiment fatigué. Lever le petit doigt, c’est quelque chose, mais ne plus pouvoir bouger les paupières ! J’avais les yeux entrouverts, et la faible lumière du jour me lançait, mais même en faisant de mon mieux, je n’arrivais pas à fermer les yeux. Mes paupières refusaient de se fermer, elles refusaient de se plier à ma volonté. Je ne trouvais pas la force qu’il aurait fallu. Je ne pouvais même plus éprouver de désir, je ne ressentais qu’un profond malaise. « Que cette lumière s’éteigne ! – C’est tout ce que j’arrivais à penser.

© Queen Mob

Je ne réfléchissais pas, je me laissais envahir par mes impressions : « Qu’est-ce que ça peut me changer, qu’il fasse jour ou nuit ? » Alors, le crochet d’acier d’une grue m’a soulevé, et le grutier a laissé échapper la manette de commande et je me suis écrasé sur le quai, après une chute de trente mètres. La foule s’est précipitée sur moi en hurlant :

– Debout, il est onze heures moins le quart. Les cendres !

Une fois les cendres hissées, je suis allé chercher le déjeuner dans la cuisine. Avec le poids de mes chaudrons, j’ai dû monter l’échelle au milieu du bateau, et redescendre celle du gaillard d’avant. J’ai avalé quelques pruneaux qui nageaient dans une soupe d’amidon bleuâtre, le « flan ». J’étais trop crevé pour avaler quoi que ce soit d’autre. Je ne me suis pas lavé avant de prendre mon quart. À la relève, à six heures du soir, j’étais trop fatigué pour me laver. Le dîner était froid, figé dans la graisse. Je n’avais pas trop envie de manger. Je me suis écroulé sur ma couchette.

Ça a duré comme ça trois jours et trois nuits. Je n’avais qu’une chose en tête : onze-six, onze-six, onze-six… Ma vision du monde et ma conscience de moi-même se réduisaient à ces mots. J’étais réduit à zéro. À la place de celui que j’avais été, il ne restait plus que « onze-six ». Deux cris terribles prenaient la place de ce qui avait été mon cerveau, ma chair, mon âme, mon cœur. Ils me causaient une torture atroce, comme celle peut-être d’une plume d’acier remuée qu’on remue dans l’encéphale. Ces cris venaient de très loin, toujours répétés, cruels, douloureux : « Debout, il est onze heures moins vingt ! » et « Sainte putain de… Des grilles tombées par terre ! »

Au bout de quatre jours et quatre nuits, j’ai eu faim et j’ai mangé. Je commençais à m’y faire.

– En fait, c’est pas si terrible que ça, Stanislaw, je lui ai dit à la relève. Les boulettes de viande ne sont pas mauvaises. Ça manque juste un peu de lait ! Et puis tu ne me laisses vraiment pas beaucoup de charbon d’avance pour mon quart. Il n’y a même pas de quoi activer le premier foyer. – Au fait, tu crois qu’on pourrait essayer de soutirer un coup de rhum au mécano ?

– Sans problème, Pippip. T’as pas l’air trop en forme. Tu montes lui dire que tu as l’estomac en vrac et que tu passes ton temps à dégueuler. Tu lui dis bien que tu ne peux pas prendre ton quart comme ça, que tu en es à cracher toute ta bile. Il va te filer un grand verre de gnôle direct. Tu peux tenter ta chance deux fois par semaine, mais pas plus, sinon ça ne va plus marcher. Il va rajouter de l’huile de ricin sans prévenir, et tu ne t’en apercevras pas avant d’avoir bu. Tu ne pourrais pas recracher dans sa cabine, vu que tu devrais tout nettoyer… donc tu seras bien obligé de tout avaler. Ne passe pas la combine aux autres. C’est notre truc à tous les deux, point. Les chauffeurs aussi, ils ont un truc, mais ils se le gardent pour eux, les salauds.

Je m’y faisais de plus en plus.

Et puis j’ai commencé à pouvoir penser à autre chose. J’arrivais à dépasser ma fatigue, mon sommeil, et à gueuler au second mécano que s’il ne sortait pas tout de suite de la chaufferie, il se prendrait non seulement un coup de marteau, mais aussi une clef à griffe sur le crâne, et lui promettre qu’il pourrait aussi bien me balancer à la baille sans que je me défende si je ne défonçais pas sa face de débile à coups de marteau avant d’y faire rentrer la clef à griffe par-derrière pour l’empêcher, cette fois, de s’esquiver par la coursive. En vérité, il ne pouvait plus passer par là. On avait calé une barre de fer en équilibre sur le chemin. Un cordage reliait cette barre à la cloison de la chaufferie. S’il avait voulu se débiner, on n’aurait eu qu’à se lancer sur la corde et tirer dessus. La barre dégringolerait et fermerait la sortie. Il serait pris au piège. Savoir s’il pourrait en sortir vivant ou transformé en viande hachée, c’était en fonction du nombre de grilles tombées au fond des foyers ce jour-là.

© Queen Mob

Parfois, on enchaînait cinq quarts d’affilée sans qu’il y en ait une seule à se décrocher. Mais elles cramaient, et il fallait les remplacer pour ne pas que le feu s’étende. Parfois, avec un peu de chance, on ne faisait tomber que celle d’à côté en installant la nouvelle, et on arrivait à mettre en place ces deux-là délicatement, patiemment, calmement, sans en décrocher d’autres. Mais d’autres fois, on avait beau tout vérifier soigneusement, il en dégringolait non pas six, mais huit, en un seul quart, et dans deux ou trois foyers différents, en plus. Pas de pitié pour les soutiers.

Au large de la Côte-de-l’Or, une tempête nous est tombée dessus, et pas une moitié de tempête. Alléluia, sortez les trompettes ! Ça soufflait joliment ! Vous imaginez ce que ça donne quand il s’agit d’arpenter le pont du bateau avec des chaudrons remplis de soupe et de rata jusqu’au poste d’équipage. Sacré nom d’un pot de savon noir, tout le monde n’est pas fait pour ça !

Et pour ce qui est de relever les cendres… Tu as juste décroché le baquet, tu le portes, lourd, brûlant, dans tes bras, vers la goulotte… mais avant d’être arrivé avec ton précieux fardeau, un coup de roulis du Yorikke t’expédie en haut de l’escalier, à l’autre bout du pont. Puis le Yorikke plonge et tu atterris sur le gaillard d’avant, toujours avec ton baquet dans les bras ; si le bateau encense, tu zigzagues sur l’arrière et le second, du haut de la passerelle, t’engueule : « Holà, soutier, bon dieu, si vous voulez vraiment passer par-dessus bord, vous pouvez y aller, on ne vous retient pas… mais laissez le baquet de cendres ici, voulez-vous ? Vous n’arriverez pas à pêcher grand-chose avec ça. »

En bas, devant les chaudières, c’est encore pire que d’habitude. À l’instant où le chauffeur prend son élan pour balancer une pelletée de charbon dans le foyer, il se retrouve en face de toi, et tu prends un bon coup de pelle en pleine gueule ou dans le ventre. Au prochain coup de roulis, il n’arrive même pas à prendre son élan, il se ramasse dans un tas de charbon et ne réapparaît que quand le Yorikke se redresse.

Il n’y a pas que la cale, il y a aussi les cales dans l’entrepont. Là c’est encore plus marrant, parce qu’il y a plus de place. Mettons que tu as réussi à ramener deux cents pelletées près du puits tribord. Tu commences à les envoyer vers le puits de la chaufferie… et v’lan ! Le Yorikke prend un coup de gîte sur bâbord. Le soutier s’en va, en vrac avec sa pelle et ses deux cents pelletées, se coller sur la cloison bâbord. Le bateau part au tangage, on retrouve son équilibre, et on décide d’envoyer les deux cents pelletées par le puits bâbord. À peine as-tu repris ta pelle que v’lan ! Le Yorikke roule sur tribord et tout le charbon, avec le soutier en prime, repart d’où il est venu. Il faut être malin avec ce bon vieux Yorikke. Pas de temps à perdre, tu te dépêches de coller dix, quinze pelletées dans le puits tribord, ensuite tu te jettes sur bâbord, et quand l’avalanche des boulets de charbon arrive, tu lances quinze pelletées dans le puits bâbord ; quand Satan se balance sur tribord, avec son avalanche à ses trousses, on jette encore quinze pelletées dans le puits. C’est comme ça qu’on arrive à envoyer le charbon de l’entrepont jusqu’aux chaudières. En mer le soutier doit être malin comme un capitaine, sinon il n’arriverait pas à ramener un kilo de charbon. Au passage il récolte évidemment son lot de bleus sur tout le corps, d’écorchures sur le nez, d’entailles sur les tibias, de blessures aux bras et aux jambes… Ohé, matelots, la vie de marin, Y’a rien du plus rigolo !

Et le plus marrant, dans tout ça, c’est qu’il y a des centaines de Yorikke, des centaines de vaisseaux fantômes qui sillonnent les sept mers. Tous les États ont les leurs. Les plus orgueilleuses compagnies de navigation, battant fièrement leurs jolis pavillons, n’ont pas honte d’en armer. Sinon, pourquoi est-ce qu’elles paieraient des primes d’assurance ? Pas pour la beauté du geste. Tout doit rapporter.

S’il y a autant de vaisseaux fantômes sur les mers, c’est parce qu’il y a beaucoup de morts à bord. Il y en a plus que jamais depuis que la Grande Guerre pour la Liberté a été gagnée. Une Liberté qui a imposé à l’humanité ses passeports et ses certificats de nationalité, signes de la toute-puissance de l’État. L’ère des tyrans, des despotes, des monarques absolus, des rois, des empereurs flanqués de leurs valets et de leurs courtisanes est révolue, et la victoire est celle d’une ère de tyrannie bien pire encore, l’ère du drapeau national, l’ère de l’État et de ses laquais.

Érigez la liberté en symbole religieux, et elle déclenche les guerres de religion les plus sanglantes. La vraie liberté est chose relative. Aucune religion ne l’est. Celle de l’appât du gain, moins encore que toutes les autres. C’est la plus ancienne de toutes, elle compte les meilleurs prêtres et les plus belles églises de toutes. Yes, Sir !

B. Traven est probablement le pseudonyme d’Otto Feige, né en Pologne en 1882. Après une jeunesse d’ouvrier engagé dans le syndicalisme, il se fait comédien puis journaliste, publiant une revue anarchiste et pacifiste dans l’Allemagne de la Grande Guerre. Contraint à l’exil, parfois à la prison, il trouvera refuge au Mexique. Il y publie Le Vaisseau des Morts en 1926. Point d’autres récits maritimes dans son œuvre, mais un best-seller, le Trésor de la Sierra Madre (adapté au cinéma par John Huston), et nombre de romans dénonçant le sort fait aux Indiens et racontant leurs révoltes (La Charrette, La Révolte des Pendus).

Queen Mob est la signature commune d’artistes qui œuvrent de concert, du Chiapas à Douarnenez, rallié en 2019 pour y restaurer l’ancien bateau de pêche danois Polarstjernen avec leur équipe, les Sea Urchins (CM 309).

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