Björn Larsson, la liberté pour tout trésor

Revue N°313

En 2015, l’écrivain Björn Larsson en escale à Gilleje, port de pêche 
du nord du Sjælland, au Danemark. © Sandrine Roudeix/Opale/Leemage

par Nathalie Couilloud – Sa seule patrie est le mouvement et il refuse de se choisir un pays. Cet écrivain polyglotte né en Suède est aussi un marin. S’il a magistralement endossé le costume de long john silver, le pirate de Stevenson, Björn Larsson séduit aussi un lectorat éloigné de la mer par les thèmes universels qui traversent ses œuvres, à commencer par la liberté ou la quête de son identité.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Seul maître à la barre de son voilier et seul maître de la destinée de ses personnages. Deux sensations grisantes qui participent d’un intense besoin de liberté, que Björn Larsson revendiquera jusque dans le titre d’un livre. Un ouvrage que l’écrivain suédois a rédigé en français, car choisir sa langue d’expression n’est pas la moindre des libertés de ce philologue polyglotte qui parle aussi parfaitement anglais et italien, tout en ayant de solides notions d’allemand et d’espagnol. Cela s’ajoutant, bien sûr, à sa langue natale et à ce qu’il appelle le « scandinave », un fonds d’environ cinq cents mots qui lui permet de communiquer avec ses voisins des pays nordiques…

Son œuvre traduite en français compte une demi-douzaine de romans comme Le capitaine et les Rêves (1997). Certains de ses essais, eux, ont été écrits directement en français, à l’instar de Besoin de Liberté (2006).

Rencontrer Björn Larsson, c’est voyager au cœur de toutes ces cultures qui lui sont familières et qu’il ne cesse d’entremêler. « Mon pays idéal aurait les paysages de l’Écosse, on y parlerait français et on y mangerait italien ! » Sur ces trois conditions, deux sont réunies : nous parlons français en mangeant des pâtes, cuisinées par l’écrivain. Pour le reste, nous sommes dans la marina d’Helsingborg, en Suède, presque en face du port danois d’Elseneur (Helsingør), dans le carré de Stornoway. Ce voilier qui porte le nom d’un port de l’île Lewis aux Hébrides Extérieures offre tout le confort d’un bateau anglais, même si c’est un plan Caroff bien français…

De même qu’il estime ne pas avoir de racines, Björn Larsson refuse de se choisir un pays, considérant que la Suède et ses habitants « ne sont que des coulisses ». Comme son héros du Cercle celtique, même loin d’ici, il ne ressent aucun mal du pays « si ce n’est peut-être le regret de ne l’avoir jamais éprouvé ». C’est pourtant en Suède qu’il est né, en 1953, et qu’il a passé son enfance et sa jeunesse. Là aussi qu’une nuit du mois d’août 1961 il a appris la mort de son père, âgé de seulement vingt-six ans, qui venait de se noyer dans un accident de bateau sur un lac du Västmanland avec plusieurs autres personnes. Le fait divers fit à l’époque la « une » des journaux locaux, mais Björn avait déjà pris ses « distances affectives » avec ce père réservé…

Au fil des déménagements qui s’enchaînent ensuite, avec sa mère et sa sœur, il gagne deux certitudes : se déplacer n’est pas dangereux et « les amitiés perdues sont remplacées par des amitiés gagnées ». Il découvre aussi la forêt, près d’Åseda, et « ce besoin d’aller voir ailleurs, seul s’il le fallait ». Dans ces forêts, de vraies forêts où l’on peut vraiment se perdre, la solitude lui procure un sentiment de sécurité : « La seule chose qui peut me faire vraiment peur, ce sont d’autres êtres humains, et non la nature, même déchaînée », écrit-il dans Besoin de liberté. Et cela vaudra aussi pour la vie en mer.

La mer, il la découvre d’abord par en dessous. Inspiré par les aventures de Jacques-Yves Cousteau, il s’inscrit au club de plongée de Jönköping et devient à quinze ans le cent dix-septième certifié de premier degré de Suède, sur dérogation à cause de son âge. Deux ans plus tard, il est moniteur et écrit son premier livre : un manuel de mathématiques appliqué à la plongée sous-marine qui servira longtemps à l’apprentissage des futurs encadrants !

On est encore assez loin de la littérature… D’autant que ce jeune phénomène se rêve à l’époque en géologue, spéléologue ou océanographe. Il passe ses loisirs à chercher une faille où se faufiler, histoire de dénicher une grotte, mais le granit local interdit toute excursion souterraine. Il en gardera une passion inassouvie pour la géologie et les pierres précieuses, que l’on retrouvera plus tard chez certains de ses personnages.

Le paquebot norvégien Bergensfjord, de la Norske Amerikalinje, à bord duquel Björn Larsson rejoint à seize ans les États-Unis pour une année d’études dans l’Arizona. © Chris Howell Collection/droits réservés

« Apprendre à obéir sans réfléchir »

Faute de cavités mystérieuses, il découvre à seize ans les États-Unis, qu’il rejoint depuis Oslo à bord du Bergensfjord, l’un des derniers paquebots à faire la traversée jusqu’à New York, avec un départ à l’ancienne, salué par un orchestre et des lancers de serpentins. Sa bourse d’étude le mène en plein cœur de l’Arizona, comme interne à The Orme School, qui possède un ranch et des centaines de têtes de bétail. Il termine cette année scolaire 1970 avec le diplôme du Science Student of the year, reçu des mains du gouverneur de Californie, un certain Ronald Reagan, père d’un de ses camarades de classe. Le discours nationaliste et chauvin du futur président le dégoûte à jamais de l’Amérique.

De retour en Suède, le lycéen se tourne vers la philosophie, la littérature et le français, qu’il a choisi comme langue étrangère, surtout pour ne pas faire comme tout le monde. Le plaisir d’un premier séjour à Paris l’incite à travailler son français avec ardeur et à retourner dans la ville-lumière. À vingt ans, il y passera une année avec les vingt mille couronnes qu’il a économisées dans ce but. « J’avais l’idée que là-bas j’allais directement entrer dans le milieu littéraire, mais j’étais trop timide ! J’habitais une chambre au sixième étage et de ma fenêtre je voyais travailler Romain Gary, deux étages plus bas. On prenait le café dans le même troquet de la rue du Bac, mais je n’ai jamais osé lui adresser la parole. Le seul écrivain que j’ai approché, personne ne le connaît plus, c’est Jacques Sternberg (CM 312), qui était aussi un navigateur. Un jour, je le vois assis au Flore, je m’approche et je lui dis : “J’aime beaucoup vos romans. Est-ce que je peux vous offrir un whisky ?” Il était sidéré qu’un jeune Suédois l’ait lu et il a accepté. J’ai passé une soirée formidable ! »

Entre vingt et vingt-six ans, les études du jeune homme sont un peu perturbées par… différents séjours en prison. Après s’être entendu dire pendant les premiers jours de son service militaire qu’il était là pour « apprendre à obéir sans réfléchir », il dépose les armes et s’en va parlementer avec le colonel. Ce dernier lui octroie le statut d’objecteur de conscience, qu’il refuse également. Devant un tribunal civil, il maintiendra son refus de faire son service à trois reprises et sera à chaque fois envoyé en prison pour un total de cinq mois. « Obéir à un ordre n’est pas un acte de courage. Le refuser, éventuellement », conclut-il dans Besoin de liberté. Rompez les rangs.

C’est avec ce petit caractère que Björn est le premier de sa famille à entrer à l’université. Et ce n’est pas un hasard s’il choisit Simone de Beauvoir, une femme non conventionnelle et éprise de liberté, pour sujet de sa première thèse. Il récidivera en 1997 avec une seconde, intitulée : Le bon sens commun – Remarques sur le rôle de la (re)cognition intersubjective dans l’épistémologie et l’ontologie du sens… Où l’on voit que celui qui se revendique comme un enfant d’Arsène Lupin a gardé le goût du mystère ! Björn Larsson n’obtiendra cependant son premier poste fixe qu’à quarante ans, en devenant professeur de français à l’université de Lund, une charge qu’il a assumée jusqu’à sa retraite, fin 2018.

Alors que son père – et avant lui son grand-père maternel – sont morts noyés, Björn Larsson est attiré très jeune par l’eau et la mer. Il achète à vingt ans un petit dériveur, du type Vaurien, sans mât et sans voile, dont la principale qualité est d’être étanche. « Mon idée, c’était de partir du Sud de la Scanie et de remonter à l’aviron jusqu’à Malmö. J’étais très habitué à être dans l’eau et sous l’eau, puisque j’ai même fait de l’immersion sous la glace. Là, c’était au printemps, je me sentais le roi du monde, ça me semblait facile. » Par un jour sans vent, il enfile sa combinaison de plongée et rame toute la journée, traversant la baie d’Ystad où croisent des ferries. Lorsqu’il arrive de l’autre côté, à Abbekås, il retourne son bateau et s’endort à côté de lui sur la grève. Mais le lendemain, par un vent contraire assez musclé, il comprend qu’il ne parviendra jamais à Malmö. « J’ai laissé le bateau là, je suis rentré en bus et je ne l’ai plus jamais revu ! »

Skum – « écume », en suédois, en hommage au Spray de Joshua Slocum –, le premier croiseur du futur écrivain, est un Folkboat construit en 1943. Il porte le numéro 38 de cette série dessinée en 1941, immensément populaire en Scandinavie. © coll. Björn Larsson

Cette première expérience ne le rebute pas pour autant. Un joli Folkboat, le numéro 38, construit en 1943, appelé Skum, va lui permettre d’apprivoiser la mer à la voile pure, pour la bonne raison qu’il n’a pas de moteur. « Lorsque j’ai commencé à naviguer sur le Skum, j’en savais plus sur le vent et sur les lames autour du cap Horn que sur la façon dont on hissait la grand-voile ou on bordait l’écoute de foc », reconnaît-il dans La Sagesse de la mer.

Mais il apprend vite et, quand un petit héritage lui échoit, il s’offre un autre voilier, Moana. Cet International Folkboat (if, réinterprétation de la série pour la construction en polyester) est doté d’un cockpit autovideur dont ses prédécesseurs étaient dépourvus. En 1985, Björn Larsson accomplit sur Moana son premier grand voyage, avec deux coéquipiers : partis de l’île de Seeland, au Danemark, ils empruntent le canal de Kiel, font halte à Cuxhaven, Zeebruges, Dunkerque et Cherbourg, avant de rallier Saint-Malo en treize jours et autant de nuits. « On faisait des étapes de 50 à 100 milles. Mon ami Janne avait peur des conteneurs à la dérive, moi, j’étais assez fataliste. J’ai un côté aventurier, mais je prépare bien les choses avant. J’avais changé le gréement et installé des vide-vite plus grands. Mais c’était quand même un petit bateau. Quand on est arrivé à Saint-Malo, le bateau-pilote nous a salués ! C’est rare d’y voir des Suédois, même aujourd’hui. »

« Voilà un cercle qui n’a rien de vicieux. »

S’il a choisi la cité corsaire comme destination, c’est qu’il y entretient de fortes amitiés, nouées à partir de 1977, alors qu’il était sous contrat avec la faculté de Rennes pour donner des cours de français à des étudiants étrangers. De cette première grande navigation, il écrira plus tard : « Ce fut indiscutablement l’un des meilleurs moments de ma vie. Pourquoi ? Simplement parce que j’étais venu à la voile. J’ai réalisé d’autres rêves, à terre, sans avoir plané ainsi sur un nuage. »

En 1986, Björn Larsson emménage sur Rustica, un Rustler 31 à bord duquel il habitera durant six ans. Entre deux hivernages au Danemark, en Irlande, en Bretagne ou en Écosse, il sillonne le décor du futur polar Le Cercle celtique,Rustica figurera en vedette. © coll. Björn Larsson

En 1986, Moana est remplacé par un voilier un peu plus grand, Rustica, un Rustler 31. L’écrivain va connaître avec lui six ans de bonheur, vivant en permanence à bord, naviguant de l’Écosse à la Galice, hivernant dans différents ports, Gilleleje au Danemark, Dragør en Suède, Kinsale en Irlande ou Tréguier en Bretagne, seul ou avec sa compagne, Helle. Björn, le déraciné, trouve avec Rustica un idéal de vie, qui lui confirme que sa « seule patrie est le mouvement ». Un mouvement lent, car le Rustler 31 marche, au mieux, à 5 nœuds. Mais pour l’écrivain, c’est une qualité : aller lentement permet de s’imprégner en profondeur et de se souvenir des moments passés, contrairement aux vols aériens où l’on est transporté comme un paquet. Björn, qui aime naviguer en cercle restreint – un ami, une compagne lui suffisent amplement –, y cultive aussi un certain goût de la solitude. Afin d’éviter les foules, il choisit des endroits qui se méritent. « Pour qui veut fréquenter modérément les êtres humains et connaître en même temps la beauté et la tranquillité, il ne reste plus beaucoup d’autres destinations à choisir que celles qui ont mauvaise réputation sur le plan climatique », résume-t-il dans La Sagesse de la mer.

Cette tranquillité a un prix : à deux reprises, il a subi du gros mauvais temps à l’approche des côtes écossaises. « Une fois, avec Rustica, on est arrivé en pleine nuit à Fraserburgh avec seulement le foc et on marchait encore à 7 nœuds ! C’était vraiment limite. Mais on n’a rien cassé, le bateau s’est très bien comporté. On a enlevé les cirés, on s’est versé un petit whisky, on était à la maison, et ça sifflait dehors… » Björn Larsson a souvent décrit le plaisir de celui qui parvient sain et sauf à destination, quand le soulagement se mêle à la fierté d’avoir bien tracé sa route et surmonté les épreuves.

Là, loin des marinas bondées, il aura peut-être la chance de côtoyer des compagnons également épurés par les traversées, en quête de relations profondes avec la nature et les autres. « Par pur plaisir ou par intérêt, ils prennent contact plus facilement et plus spontanément. L’autre aspect de la chose c’est, naturellement, que ceux que l’on rencontre sont souvent aussi ouverts et désireux de contacts que vous. Voilà un cercle qui n’a rien de vicieux. »

Thriller béni par les tempêtes d’hiver, Le Cercle celtique, paraît en français en 1995, trois ans après sa publication en Suède. © coll. Nathalie Couilloud

Les leçons qu’il a tirées de la mer, Björn Larsson les énumérera dans plusieurs de ses livres, mais surtout dans La Sagesse de la mer. Ce récit de la vie à bord et des faits marquants de ses navigations, publié en 2001, est sous-tendu par un éloge de la liberté et l’espoir que son récit puisse devenir « une source d’inspiration » pour ceux qui rêvent d’une vie un peu différente.

La vie en mer a notamment donné à Björn Larsson la concentration si nécessaire à l’écriture. C’est à bord de Rustica qu’il a rédigé Le Cercle celtique, un roman publié en 1992, irrigué de bout en bout par sa vie de marin et ses croisières en mer du Nord et en Écosse. Dans cette fiction, où la nature offre un cadre aussi captivant qu’inquiétant, le narrateur, Ulf, navigue sur un Rustler 31, nommé Rustica… Un jour, il invite MacDuff, un Écossais de passage à Dragør, pour déguster un whisky sur son voilier – « un Macallan de quinze ans d’âge », soyons précis – et apprend de lui qu’il recherche un Finlandais, Pekka, voyageant avec une jeune femme écossaise sur un catamaran, Sula. Peu après le départ de MacDuff, Sula vient s’amarrer non loin de Rustica, et son propriétaire, qui se sent menacé, confie son journal de bord à Ulf avant de disparaître. La lecture du document incite Ulf à partir avec un ami sur les traces de Pekka à travers la mer du Nord pour découvrir le secret du « cercle celtique », entraînant le lecteur dans ce qui pourrait devenir un superbe « sea movie ».

Malédiction et meurtre rituel, poursuite avec le F154, un mystérieux bateau de pêche qui les surveille – ou pas –, personnages inquiétants et nature dantesque – avec une description du détroit de Corryvreckan à faire dresser les cheveux sur la tête – alimentent ce thriller palpitant, balayé par le vent et couvert d’embruns. Mais ce n’est pas seulement un « polar », même si l’auteur joue avec brio des codes de ce genre qui semble devenu une forme d’atavisme en Suède. Son traducteur en français, Philippe Bouquet, parle à propos des pages très documentées sur l’histoire des pays celtiques, accompagnées d’une bibliographie critique au cœur même du roman, d’« un traité d’ethnologie morale, religieuse et politique ». Excusez du peu !

Le franchissement par Rustica du dantesque détroit de Corryvreckan, entre les îles de Jura et de Scarba, en Écosse, inspirera un passage magistral et terrifiant à l’auteur du Cercle celtique. © Douglas Cape/Alamy Stock Photo

Ulysse, le soldat qui voulait rentrer chez lui

Faut-il préciser que les descriptions des lieux et des navigations sont parfaitement exactes, tout comme celles du voilier ? L’auteur se glisse dans son « carré chaud et confortable » comme dans une pantoufle, idéale pour survivre à l’hiver « en Scanie ou au Danemark : humide, maussade, brumeux et sinistre ». Pas de doute, ça sent le vécu…

Pourtant, comme le martèle Björn Larsson, pour bien écrire sur la mer, il ne suffit pas de naviguer… il faut savoir écrire. Sinon pourquoi tant de récits de grands navigateurs nous tombent-ils des mains, se demande-t-il avec Jacques Sternberg, qui rappelle que « Miller parle mieux d’un bureau de poste et Kafka d’un bureau d’assurances que ces navigateurs ne parlent de cyclones de force 12 ou de naufrages au bout du monde, quand même plus impressionnants qu’une journée de travail » ? Dans Raconter la mer, un recueil de préfaces écrites pour les rééditions de grands classiques de la mer chez Arthaud, Björn Larsson démontre que même l’Odyssée n’est pas si maritime que cela, rappelant qu’Ulysse est condamné à errer sur les mers et qu’il « ne mérite pas sa réputation de marin. Il est avant tout un soldat qui n’a qu’une envie : rentrer à la maison. »

L’écrivain sauve du naufrage quelques récits de mer, dont ceux de Bernard Moitessier et Gérard Janichon pour les Français. Mais selon lui, le meilleur de tous, toutes langues confondues, son oracle à la plume d’or, lui-même marin dans sa jeunesse, est le Suédois Harry Martinson, prix Nobel de littérature en 1974 : « Ni moi ni aucun autre auteur de récits de voyages, de quelque calibre qu’il soit, n’arrive à la cheville de Harry Martinson. » Voilà qui est clair.

Harry Martinson en 1948. « Ni moi ni aucun autre auteur de récits de voyage ne lui arrive à la cheville. » © Archive pl/Alamy Stock Photo

Resor utan mål a été traduit en 1938 en français sous le titre Voyages sans but, mais il est aujourd’hui épuisé, et Kap Farväl ! n’a jamais été publié dans notre langue. Heureusement, dans La Sagesse de la mer, Björn traduit plusieurs phrases de Martinson, dont celle-ci : « Voyager, ce n’est pas parcourir la Toscane en riant ni apprendre l’art de jongler avec des oranges au beau soleil de la Sicile. Voyager, cela peut consister à avancer péniblement, pouce par pouce, à la surface de la terre. » Les forçats des croisières au près apprécieront !

Chez les romanciers, outre les grands classiques anglo-saxons, Björn Larsson cite Erskine Childers, dont L’Énigme des sables (CM 308) – « incomparable roman de mer et d’espionnage » – l’a inspiré pour Le Cercle celtique. Il dit même avoir écrit ce livre… parce qu’il aurait aimé lire un autre roman de Childers. Membre du jury du prix Nicolas Bouvier, « remis à l’auteur d’un récit, d’un roman, de nouvelles, dont le style est soutenu par les envies de l’ailleurs, à la rencontre du monde », Björn Larsson s’étonne que si peu de livres d’aventure aient la mer pour cadre : « Sur environ deux cent cinquante livres que j’ai vu passer, on a eu seulement deux récits maritimes, comme si ce genre ne faisait pas partie de la littérature, ni même de la littérature de voyage. On ne trouve pas de roman qui raconte la vie sur un cargo par exemple. Alors qu’il y a des milliers de pétroliers ou de porte-conteneurs qui circulent sur les mers, les écrivains en parlent très peu, surtout sous forme de roman. » Sans compter les traversées des migrants en Méditerranée, la fable du Costa Concordia – nonobstant le respect dû aux victimes – et tant de sujets du même calibre dramatique, véritables réservoirs de fictions potentielles.

Les marins, qui travaillent loin du regard des terriens, sont très rares dans les romans, laissant Björn Larsson désolé qu’un sportif qui saute un centimètre plus haut que les autres devienne un héros, tandis qu’« un pilote qui saute à l’échelle d’un pétrolier en pleine tempête de neige et grimpe 10 mètres le long de la coque, alors que la température est en dessous de zéro, n’a droit à aucune pensée ».

Les questions auxquelles la littérature doit répondre selon lui – « Comment être humain ? Comment rester humain ? Comment ne pas devenir inhumain ? » – pourraient trouver matière à bien des développements romanesques dans la vie en mer, dans l’isolement et la confrontation avec les éléments. C’est sans doute parce qu’il a su manier ces questions existentielles, au milieu de situations maritimes variées, que Joseph Conrad demeure aujourd’hui le grand écrivain de la mer.

La voix belliqueuse et tonitruante de Silver

Long John Silver, esquisse de Peter Jackson (1922-2003). L’effrayant pirate de L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson (1883) sera le héros éponyme d’un roman de Björn Larsson (1995). © Look and Learn/Peter Jackson Collection/Bridgeman Images

Björn Larsson, lui, n’a pas hésité à se lancer dans une aventure des plus audacieuses : combler les trous de la vie de Long John Silver, le héros de L’Île au trésor de Stevenson, lu et relu dans sa jeunesse. Adulte, il a cherché à comprendre la fascination que « cette racaille impitoyable » exerçait sur lui, malgré une crainte insidieuse : « J’entendais déjà les critiques affirmer, unanimes, que ma version n’arrivait pas à la cheville de celle de Stevenson. »

Mais le texte s’est imposé à lui à une terrasse de café en sortant de chez l’éditeur suédois qui venait d’accepter Le Cercle celtique. Les deux premiers chapitres lui sont venus facilement, dans un moment de grâce, « comme si la voix de Silver parlait à travers ma plume, comme si tout avait déjà été pensé et repensé. […] Mais, surtout, j’avais la conviction d’avoir trouvé la voix de Silver, cette voix belliqueuse et tonitruante à laquelle tout le récit serait confié et sans laquelle le roman aurait été voué au naufrage dès la première page. »

Long John Silver, le roman pirate de Björn Larsson, paraît en français en 1998. © coll. Nathalie Couilloud

Et c’est vrai que cette voix porte et que l’auteur parvient à la faire exulter tout au long du roman. Pour que Silver s’exprime comme ses contemporains, Larsson dévore tous les romans d’aventure du XVIIe siècle et lit des dizaines d’ouvrages sur la piraterie, qu’il déniche au gré des escales de Rustica : c’est ainsi qu’il apprend, en France, pays autoproclamé de la gastronomie, dans les Mémoires du chirurgien Alexandre-Olivier Exquemelin, que les cochons sauvages nourris d’abricots sont particulièrement savoureux… Il retient aussi la leçon de Gilles Lapouge, catégorique : les pirates n’enterraient pas leurs trésors, leur destin bien trop fragile les incitant à tout dépenser le plus vite possible, dans une sorte de carpe diem orgiaque et désespéré.

Lorsqu’il fait intervenir Daniel Defoe dans son roman, Larsson devient épatant. Silver le rencontre en effet dans un estaminet et accepte de le renseigner sur la vie des pirates… à condition que son nom ne soit jamais cité ! C’est ainsi, à en croire Larsson, que cette « source » de première main n’apparaît pas dans les récits signés de Daniel Defoe ou dans la monumentale Histoire générale des plus fameux pyrates, qui lui est aujourd’hui généralement attribuée, même si elle porte le nom d’un certain Charles Johnson à sa publication en 1724.

« La littérature, c’est la trace que tu laisses derrière toi »

Ce mélange de réalité et de fiction renforce l’intérêt du roman de Larsson : « Je cherchais à savoir si un pirate comme Silver aurait pu vivre dans la réalité historique, en d’autres termes, s’il était un personnage plausible dans le monde réel. Dans Le Cercle celtique, j’étais passé de la réalité avérée à une réalité possible : ici, je m’apprêtais à faire le contraire, boutant Silver au bas de son piédestal de légende et fruit de l’imagination pour le ramener sur le terrain solide de la vraie vie, quoiqu’il ait passé la majeure partie de son existence sur le pont d’un navire malmené par le roulis. »

Une fois le manuscrit terminé, Björn l’envoie à l’éditeur du Cercle celtique. Et la réponse tombe comme un couperet : le livre est refusé sous prétexte qu’il s’adresse à « des adolescents amateurs d’histoires de pirates » ! La maison qui avait publié son premier manuscrit (Splitter, non traduit en français) le refuse également. Le troisième éditeur suédois contacté est le bon : encore exige-t-il une coupe d’une centaine de pages, trouvant le manuscrit trop long !

Long John Silver connaît dès sa parution un très beau succès, auprès des lecteurs et des critiques, et il est aujourd’hui traduit en dix-sept langues. C’est notamment un best-seller en Italie, où il atteint les cent mille exemplaires. Björn Larsson est une véritable star dans ce pays, qui lui a décerné toutes les distinctions. Son éditrice chez Iperborea, heureuse de compter ce trésor dans son catalogue, lui a demandé de reprendre les pages précédemment écartées pour en faire un livre : il a réécrit cette courte histoire en italien et l’opus a ensuite été traduit en français (La Dernière aventure de Long John Silver). Mais les lecteurs français attendent toujours la traduction de Diario di bordo di uno scrittore (Journal de bord d’un écrivain).

Best-seller dans plusieurs pays, Long John Silver est un vrai livre culte en Italie, où l’on s’est aussi arraché la publication ultérieure d’un épisode supprimé de l’édition originale, ensuite paru en français sous le titre La Dernière aventure de Long John Silver. © Iperborea

Le Cercle celtique, lui, avoisine les soixante-cinq mille exemplaires vendus en France depuis vingt ans. « Ce roman a quelque chose de particulier. J’ai découvert le côté mystérieux, celtique tout en écrivant le livre. Tout ce que j’avais imaginé pouvait être vrai. Le mystère n’est pas résolu à la fin et c’est pour ça, je crois, que le livre continue à marcher, à faire travailler l’imagination, en plus de l’atmosphère qui s’en dégage. » Car malgré le caractère très maritime de ces ouvrages, Larsson a élargi son lectorat à des gens qui ne sont pas marins et ce n’est pas la moindre de ses réussites. Il l’a même étendu à la Suède, où la presse et le public ont commencé à s’intéresser à lui quand il a été célébré à l’étranger ! Nul n’est prophète en son pays…

« Pour apprendre à supporter l’idée qu’on est périssable »

« Si tu vends cent mille exemplaires, c’est bien, parce que tu peux acheter une belle voile mais, pour moi, ce n’est pas le nombre qui compte, c’est la qualité de la lecture. En Italie ou en France, je suis un long-seller, mes livres se vendent avec le temps, par le bouche-à-oreille, c’est plus réel que si tu en vends cent mille en une saison. La littérature, c’est la trace que tu laisses derrière toi », explique tranquillement le « best-sailor », selon la formule du critique littéraire Jean-Louis Ézine !

Le Capitaine et les Rêves a reçu en France le prix Médicis étranger en 1999. Mais c’est aussi le livre qui a valu le plus de courriers de marins à son auteur, ce dont il se félicite. Dans ce roman, Marcel, un charismatique capitaine, fait escale dans les ports bien connus de l’auteur avant de repartir. On dit que le charme des marins s’émousserait s’ils restaient à terre, mais les apparitions de Marcel ont le don d’éveiller chez les personnes qu’il rencontre une petite flamme qui leur donne envie de réaliser leurs rêves.

Parmi celles-ci, il y a Mme Le Grand, qui vit à Tréguier et accueille chez elle les marins de commerce en escale. « C’est un personnage que j’ai inventé à partir d’une histoire que deux marins de Liverpool m’avaient racontée. J’ai imaginé qu’elle invitait à dîner de temps en temps le grutier du port. Un jour, j’étais en dédicace, quand une dame me dit : “Je suis la sœur du grutier.” Et elle ajoute : “Madeleine l’invitait à dîner de temps en temps !”
– “Madeleine qui ?”, je demande. – “Madeleine Le Grand.” J’étais un peu perturbé… Peu après arrive le peintre Yvon Le Corre qui me raconte qu’il est le voisin de cette Madeleine Bichue, alias Mme Le Grand dans le livre, et que celle-ci est persuadée que je l’ai espionnée. Or, je ne l’avais jamais rencontrée auparavant ! »

Grâce à son ami poète Yvon Le Men, Björn Larsson a pu rencontrer Madeleine Bichue – assez fâchée d’avoir été affublée de bas résille dans le livre ! Elle lui a toutefois fait signer le livre d’or, paraphé par les sept mille marins qui sont passés chez elle, « en me faisant bien comprendre que c’était un privilège, car seuls les “vrais marins” – au commerce – avaient ce droit » !

À la fin du roman, sans se connaître ni se concerter, les personnages de Larsson se retrouvent à attendre Marcel dans un pub de Kinsale, à la surprise du capitaine, qui va les embarquer à bord de son cargo, prétextant une avarie de moteur auprès de l’armateur. Pendant cette parenthèse, il les initie à la voile sur un dériveur en rade de Baltimore. Quand l’un de ses invités lui demande à quoi il sert de naviguer à la voile, il s’entend répondre : « Je dirais qu’il est bon de faire de la voile pour apprendre à supporter l’idée qu’on est périssable. […] la vie ressemble au sillage d’un navire. Un instant après notre passage, c’est comme si on n’avait jamais existé. »

Vue de Kinsale et de la Bandon depuis James’ Fort. © Borisb17/Shutterstock

« Rustica, c’était le bateau de mon aventure rêvée »

Où l’on voit que le succès et la liberté ne sont que de fragiles boucliers face à l’angoisse du temps qui passe. « Je me bats avec la conscience de la fugacité de l’existence », écrit l’écrivain dans sa préface à L’Attente de la mer, de Francesco Biamonti. C’est peut-être ce qui le rend si impatient de vivre. Et si prolixe : après cinq ans de travail, il vient d’achever un roman de cinq cents pages sur l’identité (Brevet från Gertrud), ainsi qu’un texte sur son père. Ces livres interdisent de le cataloguer comme un écrivain limité à l’univers maritime.

Depuis la vente de Rustica en 1999, les occasions de passer du temps en mer se font plus rares. Son ancien Rustler navigue aujourd’hui au Nord de Göteborg avec le couple qui l’a acheté. « Ils avaient beaucoup aimé Le Cercle celtique et quand ils sont venus à bord ils m’ont demandé si c’était le même bateau. Ils étaient enchantés, mais Rustica était aménagé pour deux, alors qu’ils voulaient un bateau pour naviguer en famille. Ils sont repartis très déçus. Pourtant, en arrivant chez eux trois heures plus tard, ils m’ont appelé pour me dire qu’ils le prenaient quand même ! Quand Rustica est parti, j’avais la mort dans l’âme, parce que c’était ma maison, c’était le bateau de mon aventure rêvée, avec ma compagne, et le bateau du roman. Ce jour-là, je suis resté à la maison, je ne suis pas allé sur le port… »

Dans la marina d’Helsingborg, Stornoway l’a donc remplacé. Björn dispose d’un studio (qui renferme six mille livres !) à quelques kilomètres du port et d’un vélo pour se rendre à bord. Ce plan Caroff, de 11,50 mètres sur 3,70 mètres, l’écrivain l’a acheté en 1999 à Marseille. Il l’a fait ramener par un transporteur en Suède et a commencé à l’équiper pour naviguer seul. « Ma mère voulait tellement avoir un fils intellectuel qu’elle n’arrêtait pas de répéter que j’avais le pouce au milieu de la main, comme on dit ici ! » Avec ses deux mains gauches, comme on dit chez nous, il a installé un régulateur d’allure, équipé le bateau en 12 volts et réalisé des emménagements en bois.

Hivernage frisquet de Stornoway dans le bassin du port d’Helsingborg, le port suédois qui fait face à Elseneur (Helsingør), sur la rive danoise de l’Øresund. Le confortable plan Caroff sur lequel Björn Larsson navigue à présent porte le nom du port principal de l’île de Lewis, au Nord des Hébrides Extérieures… Une destination à venir ? © coll. Björn Larsson

Préparer deux voyages et rester à la maison !

La silhouette de Stornoway pâtit un peu d’un rouf massif, mais l’intérieur est en contrepartie très lumineux : sa bibliothèque fournie, son poêle à gasoil et son carré confortable le rendent extrêmement chaleureux. Il est sans doute très sécurisant à la mer, même s’il est plus dur à manœuvrer que les bateaux précédents de l’écrivain : « Les autres se barraient avec un petit doigt, ils étaient très tolérants. Sur celui-là, je dois beaucoup plus travailler, régler les voiles, or je suis un peu paresseux en mer, j’aime être tranquille. »

Comme il enseignait jusqu’à l’automne 2018, il lui était difficile de disposer de plusieurs mois pour partir ; et il n’aime pas sortir pour un week-end, même si la région « est un paradis pour la navigation, avec des mouillages tous les 15 milles ». Au Nord, le Kattegat n’est pas facile à naviguer : « Ce n’est pas très profond, il n’y a pas de houle parce que c’est fermé, mais les vagues sont très courtes, abruptes. Quand il y a une tempête, ça peut être violent. Et dans l’Öresund, où se trouve Helsingborg, les courants sont très forts. » Cette zone est aussi très fréquentée : entre Copenhague et Helsingborg, une quinzaine de marinas abritent quinze mille bateaux ; en Suède, on compte entre huit et neuf cent mille voiliers pour 9 millions d’habitants…

Peu après avoir commencé à équiper Stornoway pour voyager en solitaire, Björn a rencontré sa nouvelle compagne, italienne, qu’il va souvent voir dans la région de Milan où elle réside. Elle aime la mer, mais ne se sent pas l’âme d’une navigatrice. Stornoway n’a donc jamais encore croisé dans les eaux écossaises, ni abordé au port qui porte son nom sur l’île de Lewis. « Pour moi, ce serait un rêve, réalisable, de faire la côte Ouest, l’Irlande, les Hébrides, les Orcades, les Shetland. Mais, là, je me dis : est-ce que je suis à la hauteur ? » Björn pourrait aussi amener le bateau à Stornoway et faire des allers-retours en avion pour le rejoindre pendant quelques années, mais cette solution est très onéreuse. « Est-ce que je veux mettre autant d’argent dans cette aventure ? Peut-être. Je n’ai pas encore décidé. »

Mais ne badinez pas en lui déclarant que préparer un voyage, c’est la moitié du plaisir : « Si c’était vrai, il suffirait de préparer deux voyages et de rester à la maison », observe-t-il dans La Sagesse de la mer. Même solidement amarré à son ponton, Stornoway reste son refuge et sa soupape de sécurité, car l’idée de pouvoir partir est aussi précieuse qu’une page blanche : elle donne des ailes à l’imagination. 

Vue de quelques journaux de bord, entrecoupés de coupures de presse et illustrés de photos prises au fil des jours de navigation ou d’hivernage. Autant de matériaux, on l’aura compris, dont se nourrit l’œuvre de l’éclectique Björn Larsson. © Sandrine Roudeix/Opale/Leemage

 

© Nathalie Couilloud

 

Œuvres de Björn Larsson publiées en français :
Le Cercle celtique (1995), Long John Silver (1998) ;
Le Capitaine et les Rêves (1999) ; Le Mauvais œil (2001) ; La Sagesse de la mer (2002) ; La Véritable histoire d’Inga Andersson (2004) ; Besoin de liberté (2006) ; Le Rêve du philologue (2009) ; Les poètes morts n’écrivent pas de romans policiers (2012) ; La Dernière aventure de Long John Silver (2014) ; Raconter la mer (2019).

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