Par GillesMillot – S’inscrivant dans le grand mouvement international des deux dernières décennies, la Belgique redécouvre elle aussi son patrimoine maritime. Dans tout le pays, des associations voient le jour, des infrastructures se mettent en place, et des projets de réelle qualité sont sur le point d’aboutir. Ce survol des principales actions entreprises dresse un premier bilan qui laisse augurer d’un avenir prometteur.


La Belgique est un des pays européens dont l’expansion économique et la prospérité ont été directement liées au commerce maritime et à la navigation fluviale. Dès le XIIe siècle, les navires de la Hanse exportent les produits d’une agriculture considérée comme l’une des plus évoluées du continent. Ils ramènent au pays les vins de Gascogne ou le sel de la baie de Bourgneuf. Deux siècles plus tard, Anvers est l’un des plus importants centres du commerce international. Au début du XVIIIe siècle, les navires de la Compagnie ostendaise, mieux connue sous le nom de Compagnie impériale des Indes, ramènent dans leurs cales les productions d’Extrême-Orient. Bien évidemment, quantité de marchandises importées sont redistribuées vers l’intérieur du pays grâce à un important réseau fluvial. Cette pluralité des transports par voies d’eau, à laquelle il faut ajouter une activité de pêche ancestrale, ne pouvait qu’engendrer une histoire maritime particulièrement riche.

Les musées

Inauguré en 1952 à Anvers, le Musée national de marine a pris ses quartiers au Steen, une ancienne citadelle édifiée à partir du XIIIe siècle sur la rive droite de l’Escaut. Ses collections, d’un grand intérêt, mettent en évidence les différentes activités nautiques du pays. Les armements à la pêche, au cabotage, au long cours ainsi que la navigation fluviale et la plaisance y sont largement représentés. On peut admirer les peintures sous verre de bricks, galiotes, « koffs » de cabotage ou trois-mâts long-courriers réalisées notamment par les frères Weyts, portraitistes de navires installés à Ostende puis à Anvers au siècle dernier. Leurs œuvres nous rappellent que la marine de commerce belge est restée florissante bien après la fameuse compagnie d’Ostende et ses relations avec les mers de l’Inde.

Maquette d’une galiote du XVIIIe siècle exposée au Musée de marine d’Anvers. © Musée national de marine, Anvers

Les armements anversois, nombreux et diversifiés, furent à l’origine du développement de cette grande ville portuaire. Les huiles de Jan Ruyten ou de P.J. Schotel, au travers desquelles on découvre différents types de bateaux fluviaux ayant fréquenté estuaires et voies navigables, constituent des témoignages iconographiques irremplaçables. Les navires de charge, tels que chalands brabançons, « tialques », « otters » ou « poons », propulsés souvent à la voile dans les parties les plus larges de l’Escaut ou de la Meuse, transportaient marchandises et passagers entre le port et l’arrière-pays dont ils assuraient l’essentiel de la vie économique. De nombreux modèles de ces bateaux sont exposés au sein des collections.

La construction et la réparation navale sont présentes sous forme de peintures et de dioramas de grande qualité. Citons par exemple les chantiers Lecarpentier, implantés au Kattendijk, qui ont lancé quantité de caboteurs et voiliers long-courriers durant le XIXe siècle. Sont aussi évoquées, sous forme de modèles, plans, peintures ou photographies, les grandes compagnies maritimes du tournant du siècle avec les escales des « packets » de la Red star line, la ligne de New York, ou les paquebots de la Compagnie maritime belge du Congo. Citons encore la ligne Ostende-Douvres, dont l’histoire est présentée et illustrée par l’intermédiaire de plusieurs modèles de navires ayant assuré cette liaison.

Une autre salle du musée est consacrée à la pêche et à ses divers types d’embarcations années dans les ports de la côte, depuis La Panne jusqu’à Anvers, mais aussi sur les fleuves et les nombreuses rivières poissonneuses qui irriguent le pays. Enfin, une collection de bateaux de petit et moyen tonnage, abritée sous un vaste hangar jouxtant le musée, constitue un éventail du patrimoine nautique belge depuis le canot de plaisance jusqu’au remorqueur à vapeur Amical, dernière unité de ce type ayant opéré au port d’Anvers.

Autre musée d’un indéniable intérêt, celui d’Oostduinkerke, créé par Gaston Desnerck, est consacré essentiellement à la pêche. A l’évocation des chantiers de construction, sous forme de dioramas, succède une impressionnante collection de modèles, quasiment exhaustive, des bateaux de travail ayant fréquenté les côtes belges. Depuis le dogre et la hourque du XVe siècle jusqu’au chalutier hauturier moderne, on y découvre différentes embarcations de pêche telles que lougre de La Panne, chaloupe ostendaise, « scute » de Blankenberghe ou encore « hengst » et « knots » pêcheurs de moules et de crevettes des bords de l’Escaut.

Les formes caractéristiques de ces bateaux ventrus, le plus souvent à fond plat pour échouer facilement sur les bancs de sable et les plages de la mer du Nord, bordés à clins ou à franc-bord -« à joints carrés », comme on dit en Belgique — retiennent l’attention et invitent à connaître leur histoire. Modèles de buse à vivier pour conserver l’appât vivant, de harenguier et de chalutier, du plus ancien au plus récent, illustrent la pêche au large. Les engins de pêche et divers matériels du bord témoignent des différentes activités pratiquées par ces bateaux. Ajoutons enfin que la traditionnelle pêche à la crevette au chalut tiré par un cheval (voir Le Chasse-Marée n°14) est largement représentée sous forme de peintures et de sculptures d’artistes qui ont séjourné à Oostduinkerke ou dans sa région, et qu’un estaminet de pêcheurs flamands parfaitement reconstitué est ouvert au public des visiteurs comme à la clientèle locale.

Un autre musée dit « de l’eau » est en cours d’aménagement à Seneffe, au bord du canal de Charleroi à Bruxelles. L’histoire des 1 100 km de voies navigables belges méritait la mise en place d’une telle structure muséographique. Cette belle idée revient à Michel Dambrain, ingénieur au ministère de l’équipement et des transports, et à Cyriaque Bayot, passionné par l’histoire de la batellerie de son pays. Ce dernier a reconstruit pièce par pièce, dans son jardin, un village de mariniers des bords de l’Escaut détruit pour cause d’endiguement. Le chantier de bateaux, la forge, les maisons de pêcheurs, la chapelle des mariniers et jusqu’à l’estaminet ont été rebâtis.

Derrière une devanture zébrée de flocons, le passant découvre les produits vendus par l’association pour financer la reconstruction du scute. © Catherine Braem

Le scute de Blankenberghe

A l’instar du grand mouvement culturel lancé dans notre pays ces dernières années, notamment au travers du concours « Patrimoine des côtes et fleuves de France », plusieurs projets de reconstruction de bateaux traditionnels ont vu le jour en Belgique. Dans le cadre du futur musée de Seneffe, il est envisagé de réaliser la réplique d’un « baquet de Charleroi », petite péniche aux formes très carrées qui approvisionnait toute la région en charbon au me siècle. Un chantier de barques, annexes de péniches, embarcations de pêche ou de servitude, sera également ouvert. L’un des charpentiers a d’ailleurs effectué dans ce but un stage aux ateliers de l’Enfer à Douarnenez.

Les modèles exposés dans les musées sont désormais les seuls témoins de l’importante activité de pêche qui animait le littoral belge jusqu’au début du siècle. Pour remédier au manque d’unités conservées, une association a entrepris la reconstruction d’un « scute » de Blankenberghe, un voilier de pêche particulièrement typique de la région. Bateau d’échouage à fond plat, le scute est l’une des embarcations de travail les plus caractéristiques du littoral européen. Son avant relevé et parfaitement défendu facilite le passage dans les rouleaux des bords de plages. L’échantillonnage des bois employés dans sa construction est surdimensionné afin de résister aux talonnages sur le sable lors des mouvements de marées. Les conditions difficiles de la mer du Nord permettent rarement de maintenir le bateau au mouillage; en l’absence de havre abrité, celui-ci devra fréquemment être hissé sur la plage entre deux sorties de pêche. Pour ce faire, on utilise des palans et des rondins avec le concours de plusieurs hommes, parfois même de chevaux. La manœuvre inverse est effectuée pour la mise à l’eau. La coque du scute est bordée à clins, hormis la partie centrale des fonds où la construction à franc-bord s’avère indispensable pour éviter l’usure des angles de virures lors des manutentions sur la plage. Seules ses extrémités sont pontées et un fort guindeau transversal est fixé sur l’avant.

Doté de grandes dérives latérales, gréé à l’origine en lougre avec une girouette en tête de chaque mât et deux voiles carrées, le scute, en raison de ses formes archaïques, semble sortir tout , droit de la période » moyen âgeuse. Dans les années 1870, le creusement d’un bassin pour abriter les bateaux de pêche de Blankenberghe marquera le déclin du scute. Il survit jusqu’à la première guerre mondiale, mais une importante flottille subsistera encore au début du siècle dans la localité voisine de Heyst, jusqu’à l’ouverture du port de Zeebrugge en 1905. Les dernières unités seront entièrement pontées et gréées en cotre.

C’est à l’initiative d’une poignée de passionnés comme Luc Casaer ou Herman De Wit, spécialiste de musique traditionnelle flamande, qu’a été lancé le projet de reconstruction d’un scute. Ward Heyneman s’est investi quant à lui dans les recherches d’archives et l’étude des maquettes de musées afin de tracer un plan et de rédiger un descriptif pour les différentes phases de la construction. Les moyens limités de l’association nécessitent une planification du travail sur une durée de quatre années. La quille a été posée en mai 1993, et toutes les membrures, débitées dans du chêne des Ardennes, sont désormais en place. Ces opérations s’effectuent sous l’œil averti et les conseils de Staf Haerinck, dont le père construisait des scutes à Heyst au début du siècle. La pose des bordés, opération délicate du fait des formes particulières du bateau, sera achevée en 1996 et le lancement est prévu l’année suivante. On peut espérer que les premières navigations du nouveau scute de Blankenberghe susciteront une dynamique suffisante pour la réalisation d’autres projets du même genre. Le riche passé maritime et fluvial belge ne manque pas d’exemples de bateaux du plus grand intérêt.

Les charpentiers du steenschuit

Important centre de production de briques et de tuiles, la ville de Boom située sur la rive droite du Rupel entre Bruxelles et Anvers, a vu le déclin de son industrie s’amorcer après la Seconde Guerre mondiale. Au début des années 1970, le site de production n’est plus que friche industrielle et la population locale connaît un taux de chômage particulièrement élevé. Eddy Stuer a alors l’idée de réhabiliter une partie de cet environnement et son initiative conduit à la création d’un musée de la brique. Mais sa démarche va plus loin encore : pourquoi ne pas reconstruire un « steenschuit » ? Ce chaland halé par des chevaux, ou gréant une voilure par vent portant, trouve son origine dans le transport de la production briquetière. L’idée fait son chemin, et en 1991 l’aménagement d’un hangar permet d’espérer un recrutement de main d’œuvre parmi les chômeurs de longue durée. Dans un premier temps, la construction d’une goélette de dix-sept mètres en lamellé-collé est entreprise, histoire de se faire la main ! Ses formes s’inspirent de celles des caboteurs anglais qui fréquentaient le port d’Anvers au siècle dernier.

Le sérieux de la réalisation va bientôt attirer l’attention des collectivités locales qui, dans le cadre des contrats de réinsertion, vont reconnaître officiellement l’utilité du projet. Désormais, la plupart des jeunes stagiaires retrouvent un emploi, ce qui permet d’en recruter de nouveaux. Le chantier a acquis une telle réputation que bon nombre de propriétaires ont recours à l’association pour restaurer et entretenir leur bateau. Un véritable chantier naval est né, et participe à la sauvegarde du patrimoine maritime. Reste à entreprendre la construction du chaland, mais l’on peut être confiant dans la ténacité d’Eddy Stuer pour que le « steenschuit » renavigue bientôt sur les eaux du Rupel.

Le dernier voilier-école belge

Au même titre que la plupart des grandes nations maritimes, la Marine belge a formé des centaines de cadets et d’élèves-officiers à bord de ses voiliers-écoles. Le trois-mâts goélette Mercator, ultime survivant des quatre navires mis en service depuis le début du siècle, est aujourd’hui amarré dans le port d’Ostende et transformé en musée à flot. Lancé à la fin de l’année 1931 par les chantiers Ramage & Ferguson de Leith en Ecosse, le Mercator est destiné à remplacer le quatre-mâts barque Avenir, sorti des chantiers Rickmers à Bremerhaven en 1908. Ce dernier sera acheté par le fameux armateur Gustaf Erikson, puis revendu comme voilier-école en 1937 à l’armement allemand Hapag, il se perdra corps et bien en 1938.

Dès son premier voyage, le Mercator, quoique surtoilé, se révèle un piètre marcheur. En outre, il s’avère trop lourdement gréé, ce qui entraîne une instabilité dangereuse. Les quelques essais effectués par différents capitaines ne permettront pas de trouver les remèdes à ces inconvénients. C’est finalement le constructeur Henri Lemaistre de Fécamp qui, interrogé, proposera les solutions adéquates. Sur ses conseils, le plan de voilure sera remanié et le phare de l’avant, initialement doté d’un grand hunier, se verra divisé avec misaine, huniers fixe et volant et perroquet, « c’est-à-dire une même répartition de voilure que sur les terre-neuviers », écrit Henri Lemaistre. Il faut dire que ce dernier connaissait son affaire : son chantier venait de lancer les goélettes-écoles de la marine française Etoile et Belle-Poule (voir Le Chasse-Marée n°92). L’assiette du navire sera également modifiée en rajoutant une importante quantité de lest dans la partie arrière. Dès lors, le grand voilier-école donnera toute satisfaction.

Réquisitionné par la Marine britannique durant la guerre, le Mercator stationne à Freetown jusqu’à la fin des hostilités. Il retrouve les eaux belges au début de l’année 1947 et, après une sérieuse remise en état, reprend son service actif de navire d’instruction jusqu’en 1960. Cette même année, le Mercator effectue sa dernière croisière en qualité de voilier-école. Transformé en musée à flot, faute de crédits suffisants pour le réarmer, et géré par une association, il est désormais amarré à Ostende.

Quoique hors de service, le navire est régulièrement entretenu et la révision quadriennale de 1995 est mise à profit pour refaire les fonds corrodés, changer quelques varangues et le safran. Autorisé à naviguer de nouveau, du moins par beau temps et sans ses voiles hautes — car il lui manque encore 75 tonnes de lest —, le Mercator, à la surprise générale, a remis à la voile l’été dernier pour le grand rassemblement de Zeebrugge dans le cadre de la « Tall ship race ». Au dire des participants, le fleuron du patrimoine maritime belge a encore fière allure et ne demande qu’à reprendre la mer.