Par Yves Gaubert – Les premières de la création d’un musée maritime à La Rochelle sont apparues en septembre 1986. Passionné de patrimoine maritime, Patrick Schnepp crée, avec quelques amis, l’association m6, dans le but de sauvegarder la vieille drague à vapeur du port, qui date de 1906 et ses porteurs de déblais, le Saint-Marc et le Bout-Blanc, construits en 1931, qui forment le train de dragage n° 6.

Durant l’été 87, la jeune association monte, dans la tour Saint-Nicolas, une exposition sur l’évolution du site portuaire de La Rochelle montrant que la survie du port est due à la lutte séculaire contre l’envasement: des cure-môles à m6, les marins ont utilisé toutes les techniques à leur disposition pour maintenir des profondeurs adaptées au trafic maritime (CM 44). Bientôt, une seconde structure se met en place, l’Association des amis du musée de la marine de commerce et de pêche de La Rochelle, dans le but de susciter la création d’un musée maritime.

Quand, en juin 1988, la frégate France I vient s’amarrer dans le bassin des Chalutiers, certains anciens regrettent que le navire ait été transformé. Mais le garder dans son état d’origine n’aurait été possible que si le musée avait, dès le départ, disposé d’une vaste surface à terre. Or, le musée était le bateau lui-même ! L’aménagement de salles d’exposition était nécessaire à l’existence même du musée et à son évolution future. Des cabines ont été gardées, d’autres, aménagées sur le même modèle, ont été supprimées, pour disposer ainsi d’un espace suffisant.

Pour la première saison, seules les salles consacrées à la météo sont prêtes. En 1989, l’équipe du musée propose une exposition sur le chalutage à La Rochelle et une autre sur la vie à bord des frégates. Un atelier de maquettisme est installé à l’arrière du pont de l’équipage. Une bibliothèque est ouverte, qui commence à s’enrichir de documents sur l’histoire maritime de La Rochelle. Une salle vidéo et une boutique sont aménagées. En collaboration avec la Caisse nationale des monuments historiques, Patrick Schnepp et ses amis préparent une exposition dans la tour de la Lanterne sur les négriers rochelais, le commerce triangulaire et les graffitis gravés par les marins prisonniers dans cet endroit au cours des siècles.

Les projets vont bon train tant l’imagination pétille. On envisage la création d’une section consacrée au commerce maritime rochelais depuis 1890 et… la construction d’un brick corsaire de la fin du XVIIIe siècle. Une très belle maquette de l’Euyale, un négrier appartenant à l’armateur rochelais Jacques Carayon (fils aîné) est réalisée pour la tour de la Lanterne. Ce trois-mâts de 300 tonneaux, prévu pour transporter 600 captifs et 60 marins, s’échoue à son retour de Saint-Domingue au milieu du chenal de La Rochelle. Le navire s’ouvre, le sucre est submergé à la marée montante et tout renflouement se révèle impossible. Cette histoire et celle de la traite sont racontées dans l’exposition de la tour.

La flotte s’agrandit

La même année 1989, arrive au musée le Saint-Gilles, un remorqueur appartenant à l’Union des remorqueurs de l’Océan (URO), construit en 1958 par les Ateliers et chantiers de La Rochelle-Pallice (Acte). Plutôt que de partir à l’étranger, ce navire en service au port de commerce, arrivé en bout de carrière, est vendu à un prix très avantageux par l’armateur au musée à la demande des marins de l’URO. Cette grosse unité enrichit la collection et navigue avec des équipages de marins professionnels bénévoles, dont Marcel Maingraud, chef mécanicien, qui devient administrateur du musée. Mais ce bateau constitue une nouvelle charge pour la fragile association qui se débrouille avec les moyens du bord, la mise à disposition de moyens matériels par la mairie, quelques généreux sponsors et la compréhension des banques. A cette époque, le France I abrite également les bureaux du personnel et les divers ateliers, qui s’y trouvent vite à l’étroit. Heureusement la ville met à disposition un ancien hangar des ACRP situé sur le quai et voué à la démolition.

En septembre 1990, c’est Joshua, le mythique ketch rouge de Bernard Moitessier, qui accoste à La Rochelle. Retrouvé aux Etats-Unis par Emmanuel de Toma, alors journaliste à Voiles et Voiliers, le bateau est racheté par le musée grâce à la générosité d’une entreprise de construction immobilière, la SOCAFIM. Joshua fait son entrée pendant le Grand Pavois, avec Bernard Moitessier, très ému, à la barre. Depuis il navigue régulièrement en croisière et en course.

Début 1991, arrive du bassin d’Arcachon, où il a fini sa carrière, le canot de sauvetage tous temps Capitaine de frégate Le Verger, construit en 1954. La même année, le musée rachète la vieille drague D6 à son propriétaire, le GIE Dragages ports, pour un franc symbolique. L’engin, retiré du service depuis 1989, était protégé par une instance de classement. La drague D6 est sauvée et classée Monument historique au titre du patrimoine industriel. En attendant de pouvoir la restaurer et l’exposer, cette pièce unique est amarrée dans l’une des alvéoles de la base sous-marine où elle se trouve toujours aujourd’hui. Malheureusement, les porteurs de déblais n’auront pas la même chance. Leur demande de classement ayant été rejetée, ils finiront l’un après l’autre sous le chalumeau des ferrailleurs.

Fin 1991, deux autres unités arrivent: le Manuel Joël, un chalutier classique en bois de 19 mètres offert par son propriétaire. Henri Teillet, et l’Angoumois, un chalutier pêche-arrière de 38 mètres, don de la SARMA, le dernier armement industriel rochelais. En mai 1994, la ville de La Rochelle, marraine de l’escorteur d’escadre Duperré, se voit remettre par la Marine nationale le canot du commandant de ce navire tout juste réformé, et le confie au musée.

Des locaux à terre

Fin 1994, l’activité pêche déménage au nouveau port construit à Chef-de-Baie, au Sud de La Pallice. Les locaux de l’encan allant être libérés, c’est une opportunité pour le musée de s’étendre à terre et de mieux présenter les bateaux à flot, entassés jusqu’ici dans un coin du port. Au printemps 1995, le musée commence à investir les 5 000 m2 couverts qui lui sont confiés pour y installer ses expositions. A bord du France I les salles consacrées à la pêche rochelaise peuvent alors être libérées et la totalité .du navire utilisée pour des expositions traitant de la météorologie. Des pontons sont installés pour accueillir les voiliers traditionnels et les yachts classiques. Appartenant à des propriétaires privés, ces bateaux sont sélectionnés par le comité scientifique du musée et participent de l’intérêt de la visite, témoins de l’époque où les voiliers de pêche et de plaisance étaient encore en bois. Enfin, en 1998, arrive la Calypso du commandant Cousteau. C’est le dernier navire à avoir rejoint la flotte du musée.

Depuis 1990, le musée organise en liaison avec le Port-musée de Douarnenez la Coupe des deux phares (le phare d’Eckmühl à la pointe de Penmarch et le phare des Baleines sur l’île de Ré). Après une première entre Le Guilvinec et La Rochelle, la régate a lieu tous les ans entre Douarnenez et La Rochelle. En 2000 est née la Coupe des trois phares, avec Falmouth pour point de départ. Ce nouveau trophée alterne désormais tous les deux ans avec la Coupe des deux phares. Les deux courses sont ouvertes aux yachts classiques et aux répliques de ces bateaux qui courent selon une jauge mise au point par le musée. Un programme de régates est construit à l’année qui aboutit au moment du Salon nautique de Paris à la proclamation du yacht classique de l’année. Ainsi le musée n’est pas seulement un conservatoire de bateaux du patrimoine mais aussi un lieu pour faire vivre la plaisance classique.

Un vaste projet touristique se met en place sur le bassin des Chalutiers. Sa première réalisation a été le musée maritime qui a permis une prise de conscience de l’intérêt du patrimoine que représente l’ancienne criée. Le nouvel aquarium s’est construit au Nord, une partie de la criée a été transformée en espace de congrès et le musée lui-même est appelé à se développer grâce à des investissements importants inscrits dans le douzième plan Etat-Région. La ville a prévu de désenclaver le musée, de restaurer le slipway pour créer un chantier visitable. Les projets comprennent des expositions rénovées, de nouveaux thèmes comme l’histoire maritime de La Rochelle liant les techniques traditionnelles d’exposition aux nouvelles technologies (plates-formes en mouvement, images en relief). Après avoir atteint un palier, le musée va renouer avec la croissance.