Étrange coïncidence, comme le peintre Vide Mare Nostrum, le fondateur du musée des Phares et Balises, qui accueille aujourd’hui cette exposition, est lui aussi un ancien cinéaste. Et c’est justement à Ouessant que Jean-Pierre Gestin tourne son premier court-métrage. C’est en 1959. Après des études d’ethnologie, un échec au concours d’entrée de l’IDHEC (Institut des hautes études cinématographiques) et quelques stages sur des tournages, ce jeune Parisien originaire de Landerneau se rend sur l’île avec un ami pour y filmer la vie des autochtones. Distingué par un prix, le documentaire est projeté dans les salles en première partie d’un film de Jean Renoir. Ce qui ouvre à son auteur les portes de l’agence Jean Mineur, où il réalise des films publicitaires — « une école d’efficacité » — pendant cinq ans.

Entre-temps, Jean-Pierre Gestin retourne régulièrement sur Pile qui lui a porté chance et fait vibrer sa fibre d’ethnologue. Passionné par cette communauté originale, il en recueille les coutumes, en explore les greniers, déposant religieusement ses trouvailles au musée des ATP (Arts et traditions populaires) de Paris. « Je pensais déjà créer un musée de l’habitat ouessantin, mais Georges-Henri Rivière, le conservateur des ATP, m’en avait dissuadé, car il pensait qu’une telle structure serait difficile à gérer sur une île. En revanche, quand il a eu vent de la fondation prochaine du Parc régional d’Armorique, il m’a encouragé à proposer ce projet. »

Recruté par le Parc en 1968, Jean-Pierre Gestin quitte la publicité sans état d’âme, pour se vouer à la fondation de son « écomusée », un terme dont il est l’inventeur et qui désignera bientôt tous les musées de plein air axés sur l’habitat et l’environnement. A Ouessant, il s’agit d’une maison traditionnelle avec ses dépendances, son mobilier peint en bois d’épave, ses photos sous verre et ses bibelots retraçant les travaux et les jours d’une famille ouessantine. Le concept mis en œuvre dans cette maison de Niou Huella remporte un tel succès — quinze mille visiteurs par an en moyenne — qu’au fil des acquisitions le Parc ouvre plusieurs autres « maisons » à thème — moulin, ferme, école… — sur son territoire de la presqu’île de Crozon et des monts d’Arrée. Parmi ces nouvelles unités, le musée des Phares et Balises va tenir une place de première importance.

Dans l’ancienne centrale électrique du Créac’h

« En 1977, rappelle Jean-Pierre Gestin, j’avais proposé d’ouvrir à Ouessant un musée axé sur la marine marchande. Cela parce que la plupart des îliens sont des marins de commerce, et aussi parce que l’île est située au cœur du trafic maritime empruntant la Manche. L’idée est restée en suspens quelques années, et en 1984 elle a resurgi, mais en se précisant davantage. Désormais nous voulions traiter principalement le thème de la signalisation maritime. Entre-temps les Archives départementales avaient présenté à Quimper une exposition sur ce sujet qui avait montré la richesse de cette matière inexploitée. Au même moment, René Simon, l’ingénieur des Phares et Balises de Brest, nous avait signalé que la centrale électrique du Créac’h, désaffectée depuis 1970, était disponible. C’était inespéré. »

Reste à réunir la collection. Par chance, celle-ci existe. Dès 1849, Léonor Fresnel, le directeur du service des Phares, et son adjoint Léonce Reynaud avaient commencé à regrouper les appareils d’éclairage déclassés en vue de les présenter au public. Faute de locaux, cette collection ne sera exposée que trente ans plus tard, dans une salle du tout nouveau dépôt des Phares établi en 1870 près du Trocadéro. La collection y demeure jusqu’en 1952, puis rejoint l’année suivante le musée des Travaux publics, qui l’expose pendant trois ans, jusqu’à son déménagement. Les lanternes retrouvent alors l’ombre de leurs caisses et rejoignent bientôt le nouveau siège du service technique des Phares et Balises, à Bonneuil-sur-Marne. En principe, un musée des Phares doit s’ouvrir à cet endroit en 1969. Mais le projet reste dans les cartons et la collection, abandonnée dans les réserves, se détériore. Pire, elle commence à se disperser, les subdivisions départementales du Ponts et Chaussées et surtout le musée de la Marine y puisant abondamment.

Des puzzles à reconstituer

Le projet du Parc d’Armorique tombe donc à point nommé et le ministère de l’Équipement lui confie volontiers une partie de sa collection… en pièces détachées. « Un vrai puzzle, se souvient Jean-Pierre Gestin. Je vois encore ces morceaux d’optique éparpillés dont les bronzes étaient noirs et les verres graisseux, avec des étiquettes qui étaient d’ailleurs parfois inexactes. J’ai passé des nuits à rêver de Fresnel et à recomposer ces appareils en me référant à la documentation que j’avais réunie. » A force de patience — et grâce au concours d’Auguste Malgom, ancien moniteur du centre de formation des gardiens de phares de Brest, et de Claude Jaffré, un agent de l’Équipement —, le conservateur réussit ainsi à reconstituer nombre de pièces historiques, comme le premier feu à réflecteurs sphériques (1780), le premier feu à réflecteurs paraboliques (1790), ou l’optique Soleil à panneaux dioptriques de. Cordouan (1823). Ces deux derniers appareils sont les seuls que le musée de la Marine ait rétrocédés à l’État pour qu’ils puissent rejoindre la collection exposée à Ouessant.

Ce travail de reconstitution dure un an, le temps d’aménager les locaux du Créac’h : « Dans un premier temps, on avait imaginé de conserver la salle des machines en l’état, avec ses six groupes électrogènes, mais il aurait fallu agrandir les locaux pour présenter notre collection et le budget l’interdisait. On a donc décidé de conserver l’un des moteurs à titre de témoin. Les cinq autres, on les a proposés à d’autres structures, notamment à la Cité des sciences et de l’industrie de La Villette. Mais cela coûtait trop cher et l’on a dû se résoudre à les jeter à la ferraille. » L’espace ainsi libéré est restructuré, tout en conservant la mémoire de l’activité d’origine du lieu. Avec ses passerelles métalliques et tubulures en tous genres, le musée des Phares ne laisse pas d’évoquer la salle des machines de quelque paquebot.

Quant à la muséographie, en dépit de la vocation généraliste de l’établissement — qui doit raconter l’histoire de la signalisation maritime sur toutes les côtes de France —, elle s’ancre résolument dans la proximité : « Quand on évoque les phares de Louis XIV, c’est au Stiff qu’on fait la part la plus belle. Quand on présente les phares électriques, on parle surtout du Créach. Quand on traite des phares en mer, on développe l’exemple de la Jument On a focalisé au maximum sur tout ce qui pouvait être vu dans les environs immédiats de l’île. » Cette volonté de coller au lieu suppose de nouvelles recherches d’archives, afin de reconstituer l’histoire d’établissements peu documentés. Ainsi la maquette du phare de la Jument est-elle réalisée à partir des plans de chantier.

1 — L’optique à huit panneaux dioptriques et miroirs supérieurs, due à l’opticien Soleil et installée à Cordouan en 1823. © Noël Le Hénaff
2 — Géré par le Parc d’Armorique, le musée des Phares a trouvé asile dans l’ancienne centrale électrique du Créac’h. © Noël Le Hénaff
4 — Maquette du phare métallique des Roches-Douvres, allumé en 1867 et détruit par les Allemands en 1944. © Noël Le Hénaff
5 — Jean-Pierre Gestin, le fondateur du musée des Phares. © Noël Le Hénaff

Le musée est inauguré en 1988 et connaît une fréquentation dépassant les prévisions les plus optimistes. Bon an mal an, vingt-cinq mille tickets sont délivrés chaque année, ce qui représente le tiers des personnes débarquant sur l’île. Fort de ce succès, le Parc d’Armorique et le conseil général du Finistère financent, avec l’aide de l’État, une seconde tranche de travaux pour créer une salle audiovisuelle, une salle d’exposition temporaire, un centre de documentation, et des locaux techniques et administratifs. Ces installations, qui portent la surface d’exposition de six cents à mille mètres carrés, sont inaugurées en 1992. Dans le même temps, l’équipe du Parc d’Armorique multiplie les initiatives pour faire rayonner le musée. L’établissement participe ainsi à des productions audiovisuelles, comme Les Gardiens du feu, un documentaire de Thierry Marchadier tourné deux ans avant l’automatisation du phare de la Vieille. Il acquiert aussi objets et documents relatifs à l’histoire du balisage, dont deux cents plans et un livre de comptes des établissements Barbier-Bennard et Turenne.

3 — Optique de seize panneaux dioptriques et catadioptriques, effectuant sa rotation en huit minutes et produisant un éclat toutes les trente secondes. © Noël Le Hénaff
6 — Maquette du phare de la Jument, allumé en 1911 au Sud-Ouest de Pile d’Ouessant. © Noël Le Hénaff

Le souterrain aux oubliettes

Cette même année 1992, le musée accueille une exposition temporaire du groupe Archisub, consacrée aux recherches archéologiques sous-marines en Iroise. Ce qui inspire à Jean-Pierre Gestin une nouvelle idée: pourquoi ne pas ouvrir le musée des Phares au thème voisin des fortunes de mer et du sauvetage? La matière ne manque pas : les abords d’Ouessant sont un véritable cimetière de navires et les plongeurs d’Archisub ont déjà collecté beaucoup d’objets sur ces épaves. D’autre part, la station SNSM d’Ouessant propose justement au musée son ancien canot tous temps Patron François Morin, qui vient d’être délassé. Un projet ambitieux se cristallise autour de ces deux pôles : « L’idée, c’était de présenter ce canot sur son ber de lancement au-dessus d’une crique voisine du Créac’h et de relier ce site au musée en creusant un souterrain. Ce passage, bardé de vitrines et d’aquariums, aurait permis de présenter l’exposition d’archéologie sous-marine. »

Malheureusement, ce projet — coûteux, il est vrai — est abandonné. Jean-Pierre Gestin, qui a pris sa retraite en 1998, s’en consolerait sans doute s’il n’observait par ailleurs une certaine érosion de l’élan initial, comme si le musée des Phares — l’un des rares équipements de ce genre à être bénéficiaires — se contentait désormais de vivre sur son erre. « Actuellement, regret-te-t-il, le musée tourne avec deux gardiennes à temps partiel, la collection n’est plus vraiment entretenue et nul ne se préoccupe plus de l’étoffer, alors qu’il faudrait collecter en permanence les matériels déclassés par l’Équipement. Bref, le projet culturel semble réduit à sa plus simple expression. Cela dit, le musée reste un outil formidable, situé dans un lieu exceptionnel. On ne peut guère rêver mieux comme environnement pour présenter l’histoire du balisage. » Xavier Mével.