Par Anatole le Braz, illustré par Mathurin Méheut – Adèle, l’épouse de Goulven Dénès, gardien chef de Gorlébella – le phare de la Vieille –, aurait trompé son mari avec son cousin Hervé Louarn, nommé sur le même phare. C’est du moins ce que prétend la femme du troisième gardien, Thumette Chevanton, qui, dans ce chapitre, attend Goulven pour l’en convaincre. Calomnie ou médisance ? Les conséquences, en tout cas, seront épouvantables…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Je touche à la fin de mon calvaire, mon ingénieur. Mais ce sont les marches les plus pénibles qui me restent à gravir.

Je ne pense pas que le Raz – du moins en cette saison de l’année – ait vu beaucoup de journées aussi radieuses que celle du jeudi 17 mars. L’air était tiède comme en juin. Une lumière généreuse avivait d’une splendeur presque estivale les lointains élargis. La courbe des eaux, à l’horizon, avait des teintes d’un bleu intense que rehaussait un mince linéament d’or. Autour du phare, les courants semblaient se jouer avec abandon, déroulant les mille reflets de leurs soies et de leurs satins, tels que des écharpes de fées, tissées de toutes les irisations de l’arc-en-ciel. Il n’était pas jusqu’à l’île de Sein, dans l’ouest, dont la longue échine plate et triste ne se fût comme soulevée sur la mer, pour saluer la résurrection du soleil ; ce n’était plus la terre-épave à demi sombrée ; on eût dit que les façades blanches de ses maisons se déployaient, prêtes à prendre le vent, ainsi que des voiles. Quant au continent, il nous faisait l’effet de s’avancer vers Gorlébella comme la proue éclatante d’un navire surnaturel.e touche à la fin de mon calvaire, mon ingénieur. Mais ce sont les marches les plus pénibles qui me restent à gravir.

© Mathurin Méheut

Et voici qu’une vraie barque s’en détacha, contourna son énorme carène et cingla droit sur nous, d’un vol si souple qu’il égratignait à peine la crête onduleuse des vagues.

– Ohé ! ceux de là-haut !

– Ohé ! ceux de là-bas !

Dix minutes plus tard, le Ravitailleur accostait.

– Allons, le permissionnaire ! cria de sa voix joyeusement bourrue le vieux patron Lozac’h, lorsque les paniers de provisions, les sacs à linge et le tonnelet d’eau fraîche eurent été hissés au sommet de la roche.

Le permissionnaire, mon ingénieur, c’était moi. Je sautai dans l’embarcation et m’installai, sur l’arrière, à la place que Chevanton venait de quitter.

– A-t-il de la chance, ce chef ! fit Louarn. Beau temps, mer belle et du soleil assuré pour ses quinze jours !… sans compter le reste, ajouta-t-il, avec une grimace expressive, en faisant claquer sa langue contre son palais.

Chevanton esquissa un mauvais sourire. Le Ravitailleur dérapait. Je tendis une dernière fois la main à Louarn, en lui redemandant, par manière d’habitude :

– Ainsi, pas de commissions pour la « grande terre » ?

– Aucune. Tu prieras seulement qu’on n’oublie pas de soigner Cocotte.

– Sois tranquille, répondis-je ; j’irai moi-même, dès mon arrivée, lui donner de tes nouvelles et m’informer des siennes.

Nous filions déjà grand largue, quand, derrière nous, sa voix résonna encore :

– C’est Chevanton qui brûle d’envie de te charger d’embrasser pour lui sa femme !

Nous entendîmes Chevanton qui protestait en une sorte de grognement indistinct ; après quoi, il n’y eut plus autour de nous que le froissement argentin des eaux à l’avant de la barque et le chant atténué, la grande harmonie en sourdine de la mer dans les lointains occidentaux.

– Ce Louarn [renard] aurait dû s’appeler Moualc’h [merle], prononça au bout d’un quart d’heure le patron Lozac’h dont ce n’est pas le défaut d’être bavard et qui ne Iaisse tomber une phrase que lorsqu’elle se détache d’elle-même comme un fruit mûr. Puis, après avoir fait changer de côté sa chique :

– Car c’est un vrai merle, n’est-ce pas ? monsieur Dénès, le merle des merles… Toujours le mot drôle !… De la gaieté à revendre, que c’en est une bénédiction !… Il en faudrait quelques-uns comme cela, dans la vallée de Josaphat, au jour du dernier jugement. Ça dériderait le bon Dieu.

Le mousse et le matelot firent chorus :

– Pour sûr qu’il est gai !… Et si bon enfant !… s’arrêtant à causer avec un chacun, prêt à donner un coup de main aussi lestement qu’un coup de langue.

– Oui, repartis-je, sans même songer à ce que ces éloges contenaient, en somme, de critique à mon adresse, ils sont ainsi, ces Trégorrois. Chez nous, en Léon, un adage prétend qu’ils ont les cloches de Ker-Is dans la tête. C’est un carillon ravissant : il ensorcelle qui l’écoute.

– C’est pourquoi vous êtes allé prendre femme dans leur pays, conclut, avec un clignement d’yeux, le brave père Lozac’h.

L’image d’Adèle, brusquement évoquée, m’emplit d’un vertige délicieux. […] Bercé au mouvement à peine perceptible du bateau, dont la haute voilure, rougie au tan, promenait sur la mer une ombre couleur de pourpre, je me laissai aller à une espèce de somnolence, de torpeur magique où je n’avais plus conscience de rien, sinon que la nature était en fête, que le char merveilleux de quelque fée, souveraine des vents, m’emportait vers Adèle et que j’étais heureux.

© Mathurin Méheut

J’écoutais le clapotis siffloter je ne sais quel refrain de marche et je regardais, au-dessus de moi, palpiter magnifiquement les profondeurs azurées du ciel. Il en descendait une lumière pure et calme, comme solennisée par les approches du soir. Les eaux, l’espace, le profil singulièrement adouci de la terre déjà voisine, tout nageait dans un immense bain d’or. Jamais, je crois, la beauté des choses ne m’avait pénétré à ce point. Je me figurais voguer vers les rives d’un paradis terrestre, et que j’allais goûter près d’Adèle des ivresses inconnues dont l’idée, par avance, me faisait défaillir, des ivresses comparables à celles du premier homme, quand ses yeux éblouis s’arrêtèrent sur la première femme…

Un coup de coude du patron Lozac’h me tira de mon extase.

– Voyez donc si ce n’est pas elle qui vous guette de là-haut, dit-il, sans se douter qu’il répondait à ma pensée secrète, et comme s’il eût continué la conversation entamée au départ.

Je me frottai les paupières, du geste de quelqu’un qu’on réveille, et me soulevai pour regarder dans la direction que son doigt m’indiquait.

Nous avions, depuis un bon moment, doublé les roches de l’extrême pointe et, sur notre gauche, commençait à se développer la monstrueuse muraille de schiste des falaises, labourée d’entailles, de balafres à vif où le suintement des eaux ferrugineuses ruisselait en larmes de sang. Çà et là, des combes s’ouvraient, pareilles à des créneaux tapissés de mousses, et leurs pentes gazonnées, en dévalant quasi jusqu’à la mer, faisaient, à distance, l’effet de guirlandes vertes suspendues par places aux remparts de quelque fantastique cité de l’abîme. La tour désaffectée du phare, le mât de l’ancien sémaphore achevaient de compléter l’illusion : ils hérissaient, comme d’un profil de mystérieux monuments, la ligne sévère et nue de ce paysage presque géométrique. De silhouette humaine, en revanche, ni sur le faîte du promontoire, ni plus bas, dans les pâtis d’herbe rase, tout baignés des ardentes lueurs du couchant, je n’apercevais rien qui y ressemblât.

– Comment !… Cette forme assise, là, dans le creux de Beztré ?… insistait, non sans impatience, le patron Lozac’h.

Je finis par discerner une chose brunâtre, de contours indécis, qui pouvait passer aussi bien pour un tas de goémon séché.

– Oh ! c’est assurément une femme, opina le matelot. Même qu’elle a le buste penché en avant et les mains aux genoux.

– Je vous dis que c’est madame Adèle ! affirma Lozac’h.

Je ne demandais pas mieux que d’être persuadé. De tout l’hiver, Adèle n’était pas venue à ma rencontre, et je n’avais, du reste, pas eu à lui en vouloir, la saison ayant été d’une rigueur exceptionnelle. Mais aujourd’hui, par ce clair et vivifiant soleil… Évidemment oui, pensai-je, le charme du renouveau, sinon la hâte de me revoir, l’aura incitée à la promenade et, sortie de bonne heure, quoiqu’elle n’aime guère à se risquer toute seule dans les sentiers de gabelous, elle se sera aventurée au-devant de moi jusqu’à Beztré… Chère petite femme ! Mon cœur volait vers elle ; sur mes lèvres flottait un hymne d’allégresse, un Lætare, une muette et religieuse action de grâces. Déjà, je me représentais cheminant à ses côtés, m’attardant avec elle dans la douceur alanguie de cet admirable soir, quand le mousse, qui n’avait pas encore exprimé son avis, insinua timidement :

– Sauf votre respect, patron, la coiffe de madame Adèle est blanche, et celle-ci porte, je crois bien, la jobeline noire des filles de l’Enès.

Je fus, Dieu me pardonne, sur le point de le souffleter. Il ne disait, d’ailleurs, que trop vrai. La forme assise s’étant redressée, nous vîmes distinctement sa cape d’Îlienne, dont les pans retombaient le long de son visage comme les ailes d’un corbeau blessé. Le père Lozac’h jura, en bougonnant, qu’il s’arracherait les yeux, la prochaine fois qu’ils lui joueraient pareil tour. Moi, je me rencognai contre le bordage. Les autres, eux, conti-nuèrent d’épiloguer, à la façon des gens de mer qui, dans leur existence un peu vide, prennent prétexte du fait le plus insignifiant pour se livrer à des commentaires sans fin.

– Si la Penn-Dû [tête noire] attend qu’on la vienne quérir de l’île, déclara le matelot, elle en a sûrement pour jusqu’à la nuit close. Il n’y a en vue, derrière nous, que les voiles des Audiernais qui rentrent.

– Aussi bien, fit le mousse, elle n’a pas l’air pressé. Regardez : elle a tiré son rosaire.

À ce mot de rosaire, le patron Lozac’h se frappa le front et, redevenu jovial :

– Parbleu ! s’écria-t-il, gageons que, ce coup-ci, c’est moi qui devine juste !… Le bateau qu’elle guette, cette Îlienne-là, c’est le nôtre… Et c’est après vous qu’elle en a, monsieur Dénès, poursuivit-il en me touchant l’épaule : elle n’aura pas voulu manquer la commission dont on vous a chargé pour elle. Apprêtez-vous à embrasser Thumette Chevanton.

Cette grosse plaisanterie les fit tous rire aux éclats, et je feignis moi-même d’en être fort amusé. Mais l’idée que ce pouvait être, effectivement, la sournoise sauvagesse qui se tenait embusquée là-haut, sur le bord du seul sentier praticable qui, de Beztré, permît de gagner la pointe, m’avait fait passer entre chair et peau un désagréable frisson. Je n’avais jamais eu – tant s’en faut – la moindre sympathie pour cette femme. […]

© Mathurin Méheut

Au fait, qu’avait-elle à chercher sur cette côte, cette rôdeuse de funeste présage, cette « chouette de la mort », comme le brigadier des douanes l’avait surnommée, qui ne se montrait guère dans le voisinage des vagues que la nuit, et seulement sur le versant septentrional de la pointe, vers les lagunes de Laoual et les sables de la baie des Trépassés, là où les courants, charrieurs d’épaves, balayent, ainsi qu’en un gigantesque ossuaire, les reliefs des festins du Raz : squelettes d’hommes, tronçons de mâts, carcasses démantibulées de vaisseaux… Une peur soudaine me prit. […] Serait-ce qu’Adèle a quelque chose, et celle-ci m’attendrait-elle, de sa part, en messagère de malheur ?.. Jésus-Dieu ! que va-t-elle m’annoncer ?

Anatole Le Braz (1859-1926). Fils d’instituteur, il entre au lycée de Saint-Brieuc, avant de faire des études de lettres et de philosophie à Paris. Devenu professeur de français à Quimper, mais bretonnant depuis l’enfance, il est le premier fonctionnaire à être autorisé à enseigner le breton. Républicain et régionaliste, il se lance avec l’archiviste François-Marie Luzel dans la collecte de chansons, contes et légendes populaires, dont il publiera un florilège dans La Légende de la mort en basse Bretagne (1893), ou Au pays des pardons (1894). Le Gardien du feu (1900) est le seul roman de cet écrivain dont l’œuvre- de fiction est surtout composée de recueils de nouvelles.

Mathurin Méheut (1882-1958). Originaire d’une famille d’artisans, il entre en apprentissage chez un peintre en bâtiment de Lamballe, avant de faire les beaux-arts à Rennes puis les Arts Déco, à Paris. Un séjour à la station de biologie de Roscoff lui donne l’occasion de peindre la faune et la flore marines. Conciliant précision scientifique et licence artistique, son œuvre témoigne de la Bretagne, mais aussi de ses voyages – au Japon notamment – et de la Grande Guerre. Artiste prolifique, il signe les décors de neuf paquebots, les faïences de chez Henriot, ou l’illustration de livres, comme ceux de Loti et Vercel, ou le remarquable ouvrage de Florian Le Roy, Vieux métiers bretons.