par Adrien Clémenceau – La descente de la Volga en 82 jours, avec un visa de 90 jours, c’était plutôt bien calculé. Du 26 août au 15 novembre 2019, l’auteur de ce récit a parcouru l’un des plus longs fleuves de Russie – 3 700 kilomètres – dans le sillage d’Alexandre Dumas qui a accompli le même voyage en 1858. L’écrivain était sur un bateau à vapeur avec deux amis. Adrien Clémenceau, lui, est parti tout seul sur un kayak, à la rencontre des gens de ce cours d’eau à l’histoire chargée…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

La Volga est le fleuve le plus long d’Europe. Mais que savons-nous de cette magistrale artère fluviale ? Si on cherche au plus profond de notre mémoire, on se souvient que quelque part sur ses berges se trouve Volgograd, anciennement Stalingrad, ville héroïque dont la bataille reste fameuse. Si l’on se concentre un peu plus, on songera au héros de Jules Verne, le courrier du tsar Michel Strogoff, débarqué à Nijni-Novgorod, située sur la veine souveraine.

carte de la Volga

Mais il y a aussi le voyage qu’Alexandre Dumas fit en avril 1858. Alors que le père des Trois Mousquetaires envisageait un grand voyage en Orient, la comtesse et le comte Kouchelev Besborodko, amis du tsar Alexandre II, détournèrent son chemin vers la Russie. Le voyage commença à Saint-Pétersbourg et Moscou, puis sur la Volga qu’il descendit jusqu’à son point le plus proche de l’estuaire, Astrakhan.

Dans son Voyage en Russie, Alexandre Dumas décrit le peuple et le fleuve au milieu du XIXe siècle. À cette époque, sur la terre de Pouchkine, le servage est en vigueur – il ne sera aboli qu’en 1861 – et Lénine, le révolutionnaire qui changera le visage de ce pays, n’est pas encore né. L’écrivain fut donc le témoin de scènes qui nous sembleraient inimaginables si le peintre Ivan Repine n’avait immortalisé les bourlaki, haleurs qui tiraient les barges à la bricole, « une nouvelle population qui se composait d’espèces de Bohémiens parlant une langue à part, écrit Dumas. La seule industrie de ces malheureux est de traîner à la remorque les bateaux de marchandises qui descendent et qui remontent le Volga » – le nom du fleuve ne deviendra féminin qu’après la Révolution de 1917. En cent cinquante ans, l’Histoire a métamorphosé ce territoire, mais il reste un long trait d’union de quelques milliers de kilomètres, qui poursuit son inaltérable course : la Volga.

Tout comme Dumas, je décide de suivre cette immense route. Bien que je pratique le kayak depuis mon enfance sur la Loire, je n’ai jamais parcouru des milliers de kilomètres d’une traite. Pour mon premier grand voyage fluvial, la Russie s’est imposée d’elle-même, puisque j’étudie la langue russe depuis presque dix ans. Quant à l’idée de descendre la Volga en kayak, cela me paraissait le meilleur moyen de sortir des sentiers battus. En mars 2019, j’ai donc commencé sérieusement à m’y préparer, pour un départ à la fin août. Avec une moyenne de 50 kilomètres par jour, j’estimais avoir besoin de soixante-quatorze jours pour descendre les 3 700 kilomètres de la Volga de sa source à son embouchure, sur la mer Caspienne. L’organisation non lucrative des Sentiers nationaux de Russie, qui promeut la découverte des grands espaces naturels du pays, m’a permis d’obtenir un visa de 90 jours, le visa touristique ordinaire de 30 jours n’étant pas suffisant.

Adrien Clémenceau à bord de son kayak de mer, un Narak 470.
Adrien Clémenceau à bord de son kayak de mer, un Narak 470 fourni par Nautiraid (ici sans son chargement). © artem golyakov

Dumas à la vapeur, Adrien en kayak

Même si Dumas n’a pas été reconnaître la source du fleuve, il en décrit l’origine et le parcours, en précisant que « le Volga prenait sa source dans le gouvernement de Tver. Comme la Russie n’est qu’une vaste plaine, les quatre mille verstes du Volga ne sont qu’une hésitation [une verste, unité de mesure utilisée en Russie jusqu’en 1918, correspond à 1 067 mètres, NDLR]. En sortant de Tver, il se dirige du Nord au Sud. Au bout de deux cents kilomètres, il tourne brusquement au Nord-Est. Au centre du gouvernement d’Iaroslavl, il roule vers l’Est en inclinant, au contraire, vers le Sud. Il fait ainsi mille kilomètres, à peu près, en passant au pied d’Iaroslavl, de Kostroma et de Nijni-Novgorod. À Kazan, il change de nouveau de direction, et, après avoir décrit un coude septentrional, il court directement au Midi sur une longueur de douze cents kilomètres. À son entrée dans le gouvernement d’Astrakhan, il modifie encore une fois sa marche et incline au Sud-Est, jusqu’à ce qu’il se jette dans la mer Caspienne. »

Dumas embarqua à Kaliazine sur un bateau à vapeur, le Lotsman, avec pour compagnons le peintre Jean-Pierre Moynet et le traducteur Kalino. Quant à moi, avec mon kayak de mer pliable Nautiraid, un Narak 470, je suis allé reconnaître le berceau du cours d’eau. Sa genèse débute comme évoqué, dans l’unité administrative – ou oblast – de Tver, au milieu d’une forêt de bouleaux nichée au creux des collines de Valdaï. Bien plus qu’un fleuve, c’est une divinité. En témoigne l’oratoire édifié au-dessus de ses premiers surgeons, ainsi que la rutilante église de la Transfiguration située tout près.

Escale sur la berge à Rjev.
Escale sur la berge à Rjev, dans la périphérie de Moscou. Adrien emporte moins de 10 kilogrammes de bagages : deux bagages fixés sur le pontage arrière avec le sac de couchage et la tente, et un troisième, qui contient ses objets de valeur, à l’intérieur. © Escale sur la berge à Rjev, dans la périphérie de Moscou. Adrien emporte moins de 10 kilogrammes de bagages : deux bagages fixés sur le pontage arrière avec le sac de couchage et la tente, et un troisième, qui contient ses objets de valeur, à l’intérieur. © Adrien Clémenceau

Rien d’autre, sinon le murmure de l’eau, mêlé au râle d’un soleil écarlate. Dans cet écrin, seul un léger souffle diffuse les exhalaisons de bois vert. Sur un énorme rocher sont gravés des caractères cyrilliques qui peuvent être interprétés ainsi : « Tournez votre regard vers la source de la Volga. Ici naissent la pureté et la grandeur de la terre russe. Ici sont gardées les origines de l’âme du peuple. »

Après avoir suivi ce torrent naissant à pied puis en voiture jusqu’au lac Sterj, à environ 15 kilomètres de la source, je mets à l’eau mon kayak pour commencer mon voyage sur cette partie de la Volga composée de lacs naturels, qui me porte vers les cités périphériques de Moscou que sont Rjev et Tver. Après huit jours de navigation, j’arrive à Kaliazine, point de départ de Dumas. « De loin, nous voyions la rive gigantesque dans laquelle court le fleuve, mais, quant au fleuve, nous ne le voyions pas, écrit-il dans son Voyage en Russie. Ce n’est qu’en arrivant tout à fait sur la rive que nous l’aperçûmes, profondément encaissé et large comme une de nos rivières secondaires, l’Orne ou l’Yonne. Au printemps, et lorsqu’arrive la fonte des neiges, il monte de vingt pieds et souvent déborde, mais nous étions à l’automne, et le Volga en était réduit à sa plus simple expression. »

Le niveau d’eau de la Volga ne fluctue plus, ici, depuis la construction en 1940 du barrage hydroélectrique d’Ouglitch. Avant la Seconde Guerre mondiale, Joseph Staline lança de grands chantiers pour moderniser l’économie du pays ; au total, il y a neuf barrages sur la Volga et, par endroits, ils créent de véritables mers intérieures, transformant la forme du fleuve et inondant définitivement ses rives.

Dumas, qui avait « hâte de saluer Sa Majesté le Volga », revint de cette première rencontre « un peu désappointé ». Finalement, au son des fanfares tonitruantes et chargé de passagers, le Lotsman leva l’ancre en direction d’Ouglitch et je fais route de même, armé de ma pagaie.

« Je levai la tête et je vis à l’horizon une véritable forêt de clochers », écrit l’auteur du Comte de Monte-Cristo en apercevant la ville historique d’Ouglitch. Quant à moi, mon horizon est barré par un monumental barrage hydroélectrique. Je décide de franchir directement l’obstacle, long de plusieurs centaines de mètres, en débarquant au milieu. Mais c’est sans compter sur la présence de la sécurité du barrage qui m’intime via ses haut-parleurs de m’éloigner. Ai-je vraiment l’allure d’un kamikaze avec mon maillot en Lycra et ma jupe de kayakiste ? Je tente une sortie sur la digue, mais il suffit de trente secondes pour que surgisse un vigile en treillis, armé d’un petit revolver et d’une radio. Il me fait comprendre qu’il est impossible de passer.

Un bateau à moteur me fonce dessus. À bord, deux hommes du Ministère des urgences intérieures

Près de l’écluse, je m’arrête le long d’une berge et j’escalade un remblai de terre, puis je tracte à l’aide de ma pagaie le kayak où j’ai rangé tout mon matériel. Je n’ai pas emmené de roues, ce qui aurait pu être utile, mais la terre meuble du sol n’abîme pas le dessous de mon bateau. Je m’enfonce sur un chemin où poussent des pruniers. Dans ces instants de déconfiture, leurs fruits sont délicieux. Alors que cette marche semble sans fin, des jardins communautaires apparaissent soudain. Une babouchka ramasse des carottes au milieu des pommiers. Je vais à sa rencontre. Elle s’appelle Olga et habite sur la rive gauche d’Ouglitch. Je lui dis que je suis arrivé avec mon bardak. Elle manque s’étrangler : bardak signifie « bordel ». Le mot juste pour « bateau » en russe est baydark. Quand elle comprend que j’ai mal prononcé le terme, elle sourit et me donne des pommes et des carottes. Dumas, du haut de son bateau à vapeur, se montre acerbe envers le fleuve : « Il est impossible de rien voir de plus triste que les rives du Volga, de Kaliazine à Ouglitch. – Le fleuve, pendant ces trente ou quarante verstes, roule profondément, encaissé entre deux talus qui, ruinés à toutes les crues du Volga, n’ont pas même le charme de la verdure. » Le paysage n’est certes pas des plus charmants mais les habitants, eux, me réservent un accueil chaleureux : Nessim m’ouvre sa maison pour la nuit et cuisine un plov – plat à base de riz sauté – avec son voisin Vlad.

Olga sur son lopin de terre, parmi les jardins communautaires dans les parages d’Ouglitch.
Olga sur son lopin de terre, parmi les jardins communautaires dans les parages d’Ouglitch. Pourvoyeuse de pommes de terre et de carottes, elle contribue généreusement à l’avitaillement du kayakiste, comme bien des personnes rencontrées au long du fleuve. © Adrien Clémenceau

Ce matin, je me présente face au barrage de Nijni-Novgorod. À nouveau, les vagues qui se lèvent sur les plans d’eau formés par les barrages m’assaillent. À 500 mètres du barrage, un bateau à moteur me fonce dessus ; à bord, deux hommes du Ministère des urgences intérieures : « Vous êtes devant un barrage, il est interdit de passer. Et où est votre gilet de sauvetage ? » Je réponds qu’il est derrière moi et que je ne le porte pas. L’homme me signale qu’il y a à droite une usine à gaz et qu’il me faut débarquer sur la gauche, avant de porter mon kayak sur 5 kilomètres… L’inattendu se produit alors : se ravisant, ils m’invitent à monter, embarquent mon bateau et me déposent au ponton des yachts, en me disant qu’un certain Evgeny va m’amener de l’autre côté avec mon bateau. Vadim et Andreï, mes «sauveteurs», exigent une photo avec moi et repartent aussitôt en mission.

Le temps de boire un thé, le bateau est dans le 4×4 d’Evgeny et on part vers une cafétéria. Evgeny, entraîneur au club de voile, me paye un brunch amélioré: café, borchtch – soupe aux betteraves–, et kotleti – boulettes de viande – avec pommes de terre au fromage. Je dévore tout en dix minutes. Nous traversons ensuite Gorodets et je peux mettre mon kayak à l’eau derrière le barrage, sur une Volga qui a retrouvé sa dimension originelle.

Je pagaye ensuite sur 20 kilomètres, jusqu’à l’escale tant attendue : Nijni-Novgorod. J’ai parcouru près de  1 200 kilomètres depuis la source…

« Nous vîmes tout à coup le fleuve disparaître sous une forêt de mâts pavoisés. C’étaient tous les bâtiments qui, descendant ou remontant le fleuve, avaient apporté des marchandises à la foire. » Tous les ans, pendant un mois plein, la fameuse foire de Nijni-Novgorod fut le rendez-vous de marchands venus du monde entier, de sa naissance au XVIe siècle jusqu’à sa fin, à l’ère soviétique. La cité fortifiée, dont le nom signifie « nouvelle ville basse », fait référence à sa position, la plus en aval sur les anciennes frontières de l’Empire russe. Longtemps parcourue par les voyageurs de tous pays, Nijni-Novgorod fut rebaptisée en 1932 avec le patronyme de l’écrivain Maxime Gorki.  Elle sombra dans l’oubli quand elle devint, en 1959, une ville fermée pour protéger les industries militaires de l’URSS qui s’y étaient implantées. Elle a rouvert et retrouvé son nom d’origine en 1991.

Nijni-Novgorod
Nijni-Novgorod, à la confluence de l’Oka et la Volga. Important centre militaro-industriel, cette cité fut une des « villes fermées » du régime soviétique entre 1959 et 1991. © Iakov Filimonov / Alamy Stock Photo

J’accoste au quai du club de kayak de la ville et Natacha, la directrice, me confie les clés d’une chambre puis m’amène en ville. En haut de l’immense escalier portant le nom de l’aviateur soviétique Valeri Tchkalov, depuis le sommet de la vertigineuse citadelle, la jonction entre la rivière Oka et la Volga offre un spectacle grandiose…

Les semaines passent et la navigation devient plus intense. Je n’ai jamais envisagé ce périple comme une simple balade sur la Volga, et je souhaitais pouvoir toujours trouver un équilibre entre avancer le plus possible et malgré tout conserver la dimension de découverte du voyage. Jusqu’ici, j’ai eu un temps radieux, des journées agréables tout en conservant un très bon rythme, avec une moyenne de plus de 50 kilomètres par jour. Le mauvais temps me rattrape à présent. Pourtant la Volga m’offre toujours des spectacles qui me font oublier les difficultés : sous un ciel très chargé apparaît soudainement le monastère de Makariev, dont la muraille immaculée, avec ses deux tourelles, semble léviter au-dessus du fleuve. Il est huit heures et les cloches retentissent sur la Volga.

Le 17 septembre, Adrien est chaudement accueilli par le président du « club de natation en eau glacée »
Le 17 septembre, Adrien est chaudement accueilli par le président du « club de natation en eau glacée » dans les locaux de la brigade des secouristes de Tcheboksary. © Adrien Clémenceau

Descente du fleuve sous la pleine lune

Kazan, la capitale du Tatarstan, où l’Islam est la religion majoritaire, se trouve à la moitié du chemin. Lorsqu’il passa devant, Dumas la décrivit ainsi : « Vers six heures du soir, à travers les premières ombres du crépuscule, nous aperçûmes les minarets de l’ancienne ville tatare transformés en clochers, et s’élevant sur une colline située à six ou sept verstes du bord du fleuve. » Sur les rives de ce fleuve, qui sépare depuis des siècles les confins européens et l’Orient un temple de toutes les religions a été érigé en 1994.

À mon approche de la cité tatare, sous un vent qui ne cesse d’augmenter, je rame sans réfléchir. Alors que je tente de débarquer, les vagues qui s’abattent sur la rive déferlent sur mon bateau, me poussant telles des furies. L’eau menace de s’engouffrer en passant par-dessus l’hiloire. La nuit va tomber, je décide de monter le camp sur ce terrain abandonné du Tatarstan.

Dans la région de la confluence entre la Kama et la Volga, le navigateur longe les hautes falaises de craie où le chef cosaque Stenka Razine aurait caché son trésor, au XVIIe siècle.
Dans la région de la confluence entre la Kama et la Volga, le navigateur longe les hautes falaises de craie où le chef cosaque Stenka Razine aurait caché son trésor, au XVIIe siècle. © Adrien Clémenceau

Ici, le paysage est somptueux et désolé. Les hautes falaises de craie mêlée d’argile rouge sont coiffées de sapins en équilibre. Et devant moi, à un kilomètre, la Volga fusionne avec la Kama, arrivant du Nord. « Après sa jonction avec la Kama, le fleuve s’élargit et l’on commence d’apercevoir des îles ; la rive gauche reste plate, tandis que la rive droite, accidentée depuis Nijni, s’élève jusqu’à la hauteur de quatre cents pieds ; c’est un terrain composé de terre glaise, d’ardoise, de calcaire et de grès sans aucun rocher. » Pour les géographes, la Volga meurt aux pieds de ces stupéfiants contreforts, après un périple de quelque 1750 kilomètres, laissant place à la Kama, alimentée par un bassin hydraulique plus important. Mais dans le langage commun, c’est bien la Volga qui poursuit son cours jusqu’à la mer Caspienne.

Au large de Bolgar, ballotté par les vents froids, j’accoste sur un îlot surplombé par les falaises de grès. Un paysan tatar aux yeux délavés, coiffé d’une chapka, vient à ma rencontre et m’ouvre la porte de son isba. Vladimir fume des cigarettes sans filtre et me verse du lait de chèvre en abondance. Il n’a pas l’électricité, mais un poêle en tôle et un émetteur radio. Ce dernier est le seul objet qui le relie au monde. « Ce qui frappe surtout en Russie, ce qui attriste par-dessus tout, c’est la solitude. » Ce constat de Dumas est toujours valable dans les zones rurales. Bien que de nombreuses villes se soient développées le long du fleuve, il existe toujours de frustes territoires investis d’âmes esseulées.

Malgré la forte urbanisation de certaines portions du fleuve, il existe toujours des lieux où vivent des âmes solitaires, comme Vladimir, qui accueille Adrien, fin septembre, sur l’île où il vit seul, aux abords de Bolgar.
Malgré la forte urbanisation de certaines portions du fleuve, il existe toujours des lieux où vivent des âmes solitaires, comme Vladimir, qui accueille Adrien, fin septembre, sur l’île où il vit seul, aux abords de Bolgar. © Adrien Clémenceau

« En arrivant à Stavropol, le fleuve fait un immense coude vers Samara, puis il revient sur lui-même à Sizran. Nous passâmes devant Simbirsk et Samara pendant la nuit. » Simbirsk, ville natale de Lénine, a été rebaptisée de son patronyme et s’appelle aujourd’hui Oulianovsk. Quant à Stavropol-sur-Volga, elle  n’est plus, engloutie sous les eaux du fleuve lors de la construction du barrage hydroélectrique de Jigouli-Kouïbychev en 1957. Une nouvelle ville a été bâtie sur les hauteurs : Togliatti, où sont produites les automobiles Lada.

Sur la route de Sizran, je remarque un soir que le vent semble souffler moins fort la nuit. Je me lance donc dans une navigation au clair de lune. Au petit matin, j’accoste et, après une courte sieste, je pars me promener pour me dégourdir les jambes dans les villages de Vyazovka, et de Panchino, distants de quelques kilomètres de mon campement. Le soir, je réitère l’expérience et je repars sous la pleine lune, à 23 heures. Nous sommes au cinquantième jour de voyage. Tout va bien jusqu’à 4 heures du matin. Je suis dans le réservoir de Saratov, où 7 kilomètres séparent les deux rives. Soudain, peu de temps avant le lever du soleil, la lune passe derrière de sombres nuages. Un vent d’Ouest lève des vagues. Tout d’un coup, le poids de mes bagages derrière moi me freine ; ils sont à l’eau, et moi, je n’avance plus. J’essaie en vain de rejoindre une rive, mais je m’épuise. Ne me reste plus qu’à couper le bout reliant mes affaires à mon kayak. Tout flotte à quelques mètres. J’attrape un sac, puis le deuxième, sans réussir à le hisser hors de l’eau. Je l’attache sur le flanc du kayak en espérant rejoindre une rive, mais le bout casse et mon matériel vire dans les creux agités. C’est un cauchemar. Je repars pour attraper mon sac, je n’arrive pas à le saisir, il passe sous mon kayak, je ne le vois plus, puis il réapparaît à l’avant du bateau… avant de couler lentement. Je perds des objets chéris, mais aussi mon sac de couchage, indispensable pour ce voyage au long cours ! Je réussirai à acheter un nouveau duvet le lendemain dans un petit magasin de pêche. Quant au reste, j’en ferai des souvenirs…

Sur les quais de l’ancienne Stalingrad

Un paysage de steppe jaune m’accompagne jusqu’à Saratov, que Dumas et ses compagnons parcourent rapidement : « Au bout d’une heure que nous courions, sur un atroce pavé des rues boueuses de Saratov, le soleil de midi ayant fait fondre la boue du matin, nous savions que Saratov possédait trente mille habitants, qu’elle avait six églises, deux couvents, un gymnase, et qu’un incendie en 1811, lui avait, en six heures, brûlé dix-sept-cents maisons. » De nos jours, Saratov n’est plus cette petite ville aux rues escarpées : elle est reliée à la ville d’Engels par un pont de plus de 2 kilomètres au-dessus de la Volga, et l’ensemble de la population de cette métropole dépasse le million d’habitants. Je débarque au club de voile Edelweiss. En observant le ciel, je songe à Iouri Gagarine, le premier homme à voyager dans l’espace, qui revint sur terre à quelques kilomètres au Sud de Saratov, sa ville de cœur.

Le barrage de Saratov.
L’avancée du kayakiste est régulièrement gênée par les barrages ; dans le meilleur des cas, il peut passer par-dessus, en tirant son kayak comme ici, sur le barrage de Saratov. Mais souvent, les autorités le somment de contourner l’ouvrage par la terre. © Adrien Clémenceau

L’automne sur les rives baignées par la Volga n’est pas des plus doux, les vents se chargent d’une morsure hivernale et les nuages peuvent délivrer les premiers flocons. Je voyage à la même saison qu’Alexandre Dumas et, il y a cent cinquante ans, il confiait que « la gelée nous avait pris à Kazan et la neige à Saratov ; et, dans la steppe, où rien ne s’oppose au passage du vent, il pouvait faire de six à sept degrés au-dessous de zéro. »

Depuis plusieurs jours, ma tente est gelée au moment où je l’ouvre. Il fait un froid de chien, comme dirait un gars du coin. Le temps est radieux. Mes mains sont transies. Alors, le matin, je ne me presse pas, laissant le soleil réchauffer la terre. Le mercure stagne à zéro degré à 10 heures. Je serre les dents, mets toutes les épaisseurs que j’ai, un maillot de corps en Lycra, ma combinaison, deux imperméables, ma chapka et deux capuches, sans oublier les gants en Néoprène et les lunettes de soleil. Alors que j’arrive près de Doubovka et qu’une source me permet de remplir ma gourde, au loin, j’aperçois enfin l’installation hydroélectrique de Voljski.

C’est un nouveau verrou de béton qui se dresse face à mes pales. Je suis accueilli par le commando de sécurité du barrage. « Vous vous trouvez sur une zone interdite de la Fédération de Russie, me lance un des gardes. Présentez vos documents. » J’ai les mains tellement froides que je n’arrive pas à sortir mon passeport de sa pochette. Le garde est obligé de m’aider. Sa collègue, vêtue d’une doudoune et d’un gilet jaune, est sidérée que je navigue par un tel froid. Elle grelotte et m’invective : « Vous êtes complètement aliéné ou irresponsable, c’est la Russie ici, pas l’Europe ! »

Le responsable de la centrale, que j’imagine dans son bureau, bien au chaud, s’emballe à travers l’émetteur de son talkie-walkie. Il veut pousser l’investigation. Nous attendons donc la police de l’immigration. Pendant ce temps, je me change devant les gardiens, sur le barrage et dans le froid, en piochant des affaires chaudes dans mes sacs. La police de l’immigration arrive finalement et le chef contrôle mes papiers.

Le garde de la station lui explique : « Ce jeune homme arrive de l’oblast de Tver, il fait du kayak depuis soixante-huit jours. » Andreï me regarde d’abord soucieux et se met à rire : « Maladiets ! – “Bravo !” C’est bon, tout est bon – kharosho ! Bienvenue à Volgograd. » Ils m’aideront à transporter mes affaires et mon kayak au bout du barrage, vers un coin de verdure entouré de béton, afin que je monte ma tente. Ils s’en vont et je me retrouve seul, dans un no man’s land longé par une voie ferrée et la route qui relie Volgograd à Voljski.

Un paysage d’îles et de feuillus, territoire des kalmouks

L’écrivain, à présent embarqué sur le vapeur Nakimof, passa sans presque se préoccuper de la ville de Tsaritsyne ; elle n’était alors qu’une étape de plus avant Astrakhan. La Seconde Guerre mondiale a considérablement changé le destin de cette bourgade sans envergure en la catapultant au rang de ville héroïque , sous son nom de Stalingrad, qui reste associé à l’une plus terribles batailles du xxe siècle.

Alors que je longe les quais de la ville, rebaptisée Volgograd en 1961, j’aperçois la figure de la Mère Patrie, haute de 85 mètres, glaive à la main, appelant à la bravoure et au sacrifice pour la victoire. En pénétrant dans le mausolée, où brûle la flamme perpétuelle qui éclaire les noms de plus d’un million de soldats tombés lors de la défense de la cité, je frissonne…

Une région de steppes.
Alors qu’octobre s’installe, Adrien atteint une région de steppes où il rencontre des chasseurs solitaires. © Adrien Clémenceau

Je découvre dans le cours inférieur de la Volga un paysage sauvage, fait d’îles, de bras parallèles, de feuillus, qui fut longtemps le territoire du peuple kalmouk. Depuis le pont du Nakimof, Dumas écrivait : « Le lendemain, nous vîmes les premières tentes kalmoukes à droite du fleuve. Deux aigles vinrent tournoyer au-dessus de nous et se posèrent sur la rive gauche. » Les Kalmouks, ancien peuple nomade des steppes, majoritairement bouddhistes, se sont établis à partir du XVIe siècle dans le bassin de la Volga. Depuis, ils ont démonté leurs tentes, et vivent surtout en ville. Ne restent plus de la vision de Dumas que les pygargues à queue blanche – grands aigles de mer. Depuis mon kayak, sur les quais de la petite ville kalmouke de Tsagane Amane, je vois un mantra imprimé en lettres cyrilliques à l’horizon. Tous les habitants de la petite cité sont bouddhistes tibétains. Ils m’interpellent depuis la rive et me conduisent au temple bariolé que Dumas décrivit comme « une pagode chinoise appartenant à un ordre bien arrêté ».

Pour mes ultimes jours de navigation, je dévale la Volga, les mains serrées sur ma pagaie, déterminé à couvrir les 500 kilomètres qui me séparent de la cité d’Astrakhan, aux portes de l’Orient, couronnement de mon voyage. Le fleuve retrouve dans cette région son indépendance, sa fougue et dessine de voluptueux méandres dans lesquels viennent se lover d’innombrables îles au sable fin. J’aperçois des pêcheurs rêveurs, des chevaux affranchis et de nombreux pygargues à queue blanche. Les journées offrent désormais moins de dix heures de lumière, il faut naviguer, naviguer sans cesse. L’épais brouillard matinal laisse place au soleil.

Touchant à l’aboutissement de mon « Grand voyage », je me retrouve au milieu du chenal du port d’Astrakhan, les loupiotes des péniches m’évitant de sombrer dans une pénombre infinie. Jadis comptoir des Routes de la soie, cette ville ouvre la voie sur le delta de la Volga et la mer Caspienne.  « Un mélange babélique de tous les idiomes, écrit Dumas. Les Tatares l’avaient nommée Astrakhan ou l’Étoile du Désert, et elle était l’une des plus riches cités de la Horde d’Or. » Cet empire turco-mongol qui a contrôlé les steppes russes du XIIIe au XVIe siècle n’est plus, mais à présent, la ville est connue pour ses ors noirs, le pétrole puisé dans la mer Caspienne et le caviar. La surpêche et l’installation d’ouvrages hydroélectriques sur le fleuve pendant l’ère soviétique ont réduit drastiquement les populations d’esturgeons sauvages, donnant lieu, pour produire le caviar, à des élevages industriels.

Vie sauvage au pays des deux ors noirs

Dans les dernières semaines du voyage, je vis assez sauvagement. L’eau est devenue si froide que je n’ai plus le courage de m’y laver comme au début, mais des riverains m’aident, m’hébergent et me font profiter de leur bania, le sauna russe. Au début du voyage, les vingt premiers jours, j’étais en short et débardeur. À la fin, je porte deux à trois épaisseurs de vêtements, parfois ma chapka, et mes sourcils gèlent quand je suis sur l’eau.

Après Astrakhan, notre écrivain national poursuit sa route vers le Caucase. Quant à moi, je ne peux résister à l’envie de m’aventurer dans le plus grand delta d’Europe. Deux amis me mettent en garde : « Le delta de la Volga est un labyrinthe, tu ne peux pas prendre un chemin hasardeux au risque de te perdre. Ce sont des marécages où tu ne peux pas planter ta tente. »

Je décide de suivre la route la plus classique vers le village de Vyjka, l’un des derniers du delta avant la mer Caspienne. Maxime, un de mes amis, m’annonce qu’il me reste exactement 106 kilomètres. « Quand tu seras là-bas, je viendrai te chercher pour te ramener à Astrakhan. »

De nouveau, je pars sur le fleuve. L’éblouissante lumière d’Astrakhan m’accompagne et je passe les deux ponts ainsi que les nombreux bateaux à quai. Les pavillons iraniens côtoient ceux des Russes et je m’engouffre dans les portes de l’Orient. La Volga s’est rétrécie et le courant m’aide à atteindre le village de Trudfront pour y installer mon dernier camp.

Je ne suis plus qu’à 33 kilomètres de Vyjka. La dernière journée est un baroud d’honneur contre vents et vagues. Vers midi, aux abords du village de Jitnoye, une assemblée de pêcheurs me regarde arriver. Ils me proposent de les accompagner : « On a préparé la soupe oukha – aux poissons. Regarde tout ce qu’on a attrapé, tu auras assez à manger. » En effet, sandres et brèmes, tout juste pêchés, sont entassés dans les casiers. J’avale la soupe, le thé et les gâteaux qui me sont servis et ensuite, en quelques coups de pagaie, j’atteins un petit bras de fleuve encombré d’herbes hautes, de scirpes et de roseaux. Le soleil couchant diffuse des teintes orangées, le vent s’est calmé. Je ne vois pas l’horizon. Un bateau passe à un croisement et pointe en direction de Vyjka, toujours invisible, perdu dans l’épais rideau végétal. Soudain, je sors de cette jungle et aperçois devant moi l’ouverture vers la mer Caspienne, le plus grand lac du monde, et sur ma droite le village à atteindre d’où émerge le phare de Vyjka, érigé à l’instigation de Pierre le Grand.

En aval du dernier barrage, à Astrakhan.
En aval du dernier barrage, à Astrakhan, les eaux du delta, qui communique avec la Caspienne, sont plus poissonneuses et les rencontres avec les pêcheurs se multiplient. © Adrien Clémenceau

La nuit tombe, enveloppant avec elle tous les kilomètres parcourus. Seul le phare de Vyjka brille. Je ne peux pas aller plus loin. La côte devient une zone frontalière avec le Kazakhstan, et il est interdit de naviguer sans autorisation.

Au terme de ce long périple, les habitants des rives de la Volga n’ont cessé, chaque jour, de me surprendre davantage par leur hospitalité. À moi d’en témoigner à présent, à l’instar d’Alexandre Dumas, lui aussi conquis : « Je n’ai que ce moyen de prouver ma gratitude à ceux qui ont fait, de mon voyage en Russie, un des plus beaux voyages que j’aie faits. »

Des barrages sur la Volga

Barrages sur la Volga
Le barrage de Volgograd, le plus grand des neuf établis sur la Volga, au moment d’un lâcher d’eau. Des ascenseurs à poissons étaient prévus lors de sa construction, dans les années 1950. ©. ITAR-TASS News Agency / Alamy Stock Photo

À partir de 1927, Joseph Staline lance une politique de grands travaux pour électrifier l’URSS : onze barrages seront construits sur la Volga et son principal affluent, la Kama, pour alimenter des centrales hydroélectriques. Cette « cascade Volga-Kama » est aujourd’hui exploitée par l’entreprise RusHydro.
La construction du barrage de Volgograd, le plus imposant avec ses 725 mètres de long et ses 44 mètres de hauteur, a mobilisé de 1950 à 1961 environ 78 000 ouvriers, dont des jeunes du Komsomol – organisation de la jeunesse du Parti communiste. Quatre écluses permettent de franchir les 20 mètres de différence de niveau entre l’amont et l’aval du barrage. Selon RusHydro, ces vingt-deux turbines ont produit, en 2019, quelque 12 254 gigawattheures, alimentant Moscou par une ligne à haute tension. À titre de comparaison, c’est là une production de l’ordre de celle d’un réacteur nucléaire du type le plus courant en France.

Le bassin de la Volga est une immense plaine : le dénivelé, de la source à l’estuaire, n’est que de 103 mètres. L’édification de ces ouvrages a été accompagnée de la formation de grands lacs, appelés « réservoirs de plaine », permettant de provoquer des lâchers d’eau puissants. À titre d’exemple, le réservoir de Volgograd, long de 540 kilomètres, a une superficie de 3 117 kilomètres carrés… De nombreuses villes, villages et monuments ont été engloutis par la formation de ces lacs, à l’instar de Stavropol-sur-Volga ou du centre historique de Kaliazine, dont seule l’église émerge encore.

Par ailleurs, outre les phénomènes d’hydromorphie (saturation des sols en eau) dans certaines zones submergées, et de prolifération du phytoplancton conduisant à un empoisonnement des nappes phréatiques, les barrages ont eu pour effet d’accentuer l’érosion et de réduire la zone inondable qui s’étend du Sud de Volgograd au delta de la Volga – appelé aussi champ d’inondation Volga-Akhtouba –, entraînant l’avancée de la steppe et la salinisation des sols.

 

Astrakhan, capitale du caviar

Brossage et tamisage
Préparation du caviar. Brossage et tamisage des œufs d’esturgeons de la Volga, en Russie, sur les lieux mêmes de la pêche, 1925. © Roger-Viollet

 

Les grands barrages le long de la Volga perturbent fortement la migration des esturgeons dans le fleuve, malgré la présence officielle « d’ascenseurs à poissons ». De plus, ils modifient la température et le débit de l’eau. Surpêchée, la population d’esturgeons a diminué de 90 pour cent depuis 1978. Afin de freiner ce phénomène, la pêche à l’esturgeon sauvage est interdite depuis le début des années 2000, au profit de l’élevage. Les pêcheurs l’entendent d’une autre oreille… Dix ans plus tard, le braconnage représentait plus de 90 pour cent du marché du caviar, selon l’hebdomadaire russe Itogui.

Les pêcheurs, pour lesquels l’esturgeon est la plus lucrative, mais pas la seule espèce ciblée, établissent des pêcheries dans les multiples canaux du delta que forme le fleuve sur une centaine de kilomètres, d’Astrakhan à la mer Caspienne. Des palissades en bois ou des lignes tendues dirigent le flux des poissons vers la zone où les pêcheurs n’ont plus qu’à les « cueillir ». Simple, mais efficace et lucratif : les œufs d’esturgeon sont à l’origine du caviar noir, dont le prix au détail s’établit couramment à 2000 euros le kilogramme – jusqu’à cinq fois plus pour le caviar d’esturgeon « bélouga », le plus recherché. Les esturgeons, qui remontent les fleuves pour pondre, ne se reproduisent pas avant l’âge de onze ans, puis tous les trois à cinq ans, ce qui explique en partie la rareté de ce produit.

La production de caviar de qualité demande un savoir-faire précis : les œufs doivent être récupérés avant leur expulsion en incisant le ventre avec un scalpel dans un environnement parfaitement stérile, tout en gardant l’animal en vie. Les œufs doivent ensuite être salés dans les dix minutes avant d’être séchés puis conditionnés. La plupart des élevages ne pratiquent pas scrupuleusement ces méthodes. Un élevage d’esturgeons peut d’ailleurs servir de vitrine pour écouler, à prix d’or, du caviar issu du braconnage, copieusement arrosé de conservateurs et néfaste pour la santé.

 

Les bourlaki, bateliers de la Volga

The Boatmen on the Volga, 1870-73 (oil on canvas)
Les Bateliers de la Volga, du peintre russe Ilya Repine (1873). Cette peinture fut achetée par le grand-duc Vladimir Alexandrovitch. © Brideman images

Les bourlaki sont connus à travers la chanson traditionnelle russe Les bateliers de la Volga, collectée par le compositeur russe Mili Balakirev (1836-1910). Le peintre russe Ilya Repine les a représentés à l’œuvre dans un tableau célèbre de 1873, contribuant à en faire le symbole de la dureté des conditions de vie du peuple dans l’Empire russe. Les bourlaki étaient parfois jusqu’à deux cents, hommes et femmes, à haler les bateaux à la bricole, sorte de harnais rudimentaire.

Pour remonter le fleuve, certains chalands à fond plat, atteignant 30 à 50 mètres se touaient aussi parfois sur des ancres de jet mouillées en amont, parfois appuyés à la voile. Les bourlaki pouvaient ainsi parcourir jusqu’à 30 kilomètres par jour.

Ouvriers journaliers, ils étaient rémunérés et disposaient, même au XIXe siècle, d’un syndicat. À l’aube du XXe siècle, cette pratique fut concurrencée par les bateaux à vapeur avant d’être interdite par le gouvernement soviétique en 1929.

Que faut-il pour un tel voyage ?

Pour sa descente de la Volga, le chantier Nautiraid a fourni à Adrien un kayak de mer Narak 470, pliable, en toile polyuréthane avec une ossature en aluminium – pour un poids lège de 22 kilogrammes. Il complète son équipement avec deux pagaies en carbone Select Paddles, démontables et souples. L’armement du kayak comprenait un petit « kit de réparation » pour son bateau, un panneau solaire pour les batteries, un imperméable, des maillots de corps en Lycra, une chapka, quelques tee-shirts, deux pantalons, des gants, une couverture de survie, une tente, un duvet, un réchaud, des barres énergétiques… totalisant un poids d’environ 10 kilogrammes, et rangés dans deux petits sacs étanches.

Adrien a gardé son matériel précieux – téléphone portable, carte de téléphone, portefeuille… – dans un troisième sac, rangé à l’intérieur du kayak.
Pour ce qui est de l’avitaillement, Adrien s’est approvisionné tous les quatre ou cinq jours dans les villes traversées. Lors de ses bivouacs, il se nourrissait ainsi de soupes, de porridge mélangé avec du miel et du yaourt, de pain, de sardines en boîte, de fromage et de saucisse sèche : jusqu’à cinq kilogrammes de vivres, dont deux ou trois de miel (!), sans compter les légumes ou les conserves donnés par les riverains qu’il a rencontrés. Adrien a bénéficié également de l’hospitalité des habitants, mais aussi, dans certaines villes, des stoloviye, des cantines populaires où l’on peut consommer un repas chaud et peu coûteux. Quant à l’eau, Adrien faisait des réserves, mais il lui est arrivé de prendre directement dans les réservoirs des barrages, en la faisant parfois bouillir.

Au total, hors frais de transport au départ et au retour, ce voyage de trois mois lui aura coûté environ 1 500 euros en nourriture, matériel, et frais de visa.

Adrien répartir ses affaires
Adrien répartit ses affaires – pesant 10 kilogrammes tout au plus – dans trois sacs étanches : il en garde un à l’abri dans son kayak, et attache les deux autres sur le pontage arrière ; l’un des sacs et son duvet seront perdus lors d’une nuit particulièrement venteuse.  ©  Adrien Clémenceau