Kerguelen, chronique d’un archipel perdu

Revue N°318

L’Astrolabe
L’Astrolabe devant Port-aux-Français. Les pentes du mont Ross se perdent dans les nuages, après une chute de neige automnale. Le patrouilleur n’est pas mouillé, mais effectue à petite vitesse un parcours reconnu, sans danger. C’est ce qu’on appelle « faire une boîte ». © Grégory Pol

Par Dominique Le Brun – Croisant dans les Kerguelen à bord du patrouilleur polaire L’Astrolabe, Dominique Le Brun nous retrace l’histoire de cet archipel perdu au beau milieu de l’océan Indien, depuis sa découverte en 1772 par Yves-Joseph de Kerguelen de Trémarec et jusqu’à la vie de la base scientifique aujourd’hui établie là, aux confins des Cinquantièmes hurlants.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Une semaine d’océan vide depuis la Réunion, avec pour seule compagnie celle des oiseaux du grand large. Au lendemain d’une transition brutale entre la douceur tropicale et la violence des quarantièmes rugissants, nous avons vu les albatros jaillir des creux de houle en vols planés majestueux. Et expérimenté les premiers coups de roulis vertigineux : sur la passerelle de L’Astrolabe, dix-sept mètres au-dessus de la flottaison, mieux vaut ne pas se laisser surprendre ! En cette fin de nuit, le vent s’est établi à 40 nœuds avec des creux de 7 à 8 mètres. La mer sur l’arrière, nous courons avec les vagues, non sans une pensée émue pour les navigateurs d’autrefois dont nous reprenons le sillage, tel Bouvet de Lozier qui, en 1739, approchait sans pouvoir l’aborder une haute terre enneigée qu’il baptisait cap de la Circoncision – celle que nous appelons aujourd’hui île Bouvet. Était-ce la pointe Nord du continent Austral, dont nul ne doutait alors de l’existence, mais que personne n’avait jamais trouvé ?

La France de Louis XV est d’autant plus motivée à découvrir ce continent qu’elle tient une bonne piste : la terre que le capitaine normand Binot Paulmier de Gonneville a touchée en 1503. Alors qu’il a pris la route des Indes, une tempête le pousse vers un rivage au climat riant dont la population lui réserve un accueil généreux, le temps pour lui de remettre son navire en état. Reprenant la mer vers la France, il accepte d’embarquer le fils du chef, un certain Essomeric. Malheureusement, des pirates les attaquent au large de la Normandie et c’est à pied que les marins font leur retour à Honfleur. Gonneville, ruiné, ne trouve pas le moyen de rapatrier son protégé. Aussi il l’adopte et lui donne une parente pour épouse.

Yves-Joseph de Kerguelen de Trémarec

Yves-Joseph de Kerguelen de Trémarec (1734-1797) sera puni de six ans de prison pour ses mensonges sur son voyage jusqu’au « continent Austral ». © GL Archive/Alamy Stock Photo

L’histoire tombe dans l’oubli jusqu’en 1658, lorsque Louis XIV invente un nouvel impôt, le droit d’aubaine, taxe frappant les étrangers et descendants d’étrangers installés en France. Parmi ceux-ci figure le chanoine de la cathédrale de Lisieux, l’abbé Paulmier de Gonneville, que les services du Trésor ont identifié comme… « issu du Sauvage Essomeric, ramené par le capitaine Binot Paulmier de Gonneville des terres australes en 1504. » L’abbé ne conteste pas son ascendance, mais soucieux d’échapper à la taxe, il fait valoir le cas de force majeure. À l’amirauté de Honfleur, il retrouve le rapport de mer de son ancêtre, qu’il résume et publie sous la forme d’une note relatant en quelles circonstances Essomeric fut ramené en France, sans moyen de revenir chez lui. Ce texte situe alors la terre de Gonneville quelque part vers le cap de Bonne-Espérance.

À bord de L’Astrolabe, commandé par François Trystram, la houle se fait de plus en plus profonde : les Kerguelen sont proches. À plusieurs reprises, on sent que l’étrave se tient un instant en suspens au-dessus d’un creux abyssal… Puis une lame nous dépasse, montagne de gris verdâtre avec une frange turquoise sous la crête déferlante, immaculée, aveuglante… Sur bâbord avant, sous le soleil qui se lève, les rayons d’une lumière surnaturelle font apparaître l’îlot du Rendez-Vous en ombre chinoise (voir carte p. 105). C’est par ici que, le 14 décembre 1773, lors de son second voyage, Kerguelen approche l’archipel. Ses deux bâtiments, Le Roland et L’Oiseau reconnaissent ce rocher solitaire dont les commandants décident qu’il servira de point de ralliement dans l’attente d’une mer et d’un vent assez maniables pour chercher un mouillage.

Le vent forcit avec des grains de neige et de grêle

En 1770, soit trois ans auparavant, Yves-Joseph de Kerguelen de Trémarec, officier aux brillants états de service, avait proposé de partir à la découverte de la « Terre de Gonneville » qu’il présentait comme un « très beau pays susceptible des plus riches productions, et habité peut-être par des nations instruites et policées. » Un an plus tard, Marc Marion du Fresne, dit Marion-Dufresne, et Julien Crozet, son second, feront de même. Ils découvriront pour leur part des « îles subantarctiques » – comme on les appelle de nos jours –, mais pas le pays natal d’Essomeric. Et pour cause : une mauvaise interprétation du rapport de mer de Gonneville a situé cette terre de cocagne vers l’Afrique du Sud, alors qu’elle se trouvait au Brésil !

appareillage d’une gabare, par Jean-Jérôme Baugean (1764-1819). La gabare de 36 mètres Le Gros-Ventre.

Appareillage d’une gabare, par Jean-Jérôme Baugean (1764-1819). La gabare de 36 mètres Le Gros-Ventre, commandée par Louis de Saint-Aloüarn, sera abandonnée par Kerguelen en 1772. © Jean-Jérôme Baugean, Petites Marines, Le Chasse-Marée, 1987

Le 16 janvier 1772, Kerguelen appareille de Port-Louis de l’île de France – que l’on appelle Maurice aujourd’hui –, avec la flûte La Fortune et la gabare Le Gros-Ventre, commandée par Louis de Saint Aloüarn. Le 13 février, une terre montagneuse barre l’horizon. Pour les marins, c’est forcément le continent Austral. Après concertation, il est décidé que la chaloupe de La Fortune partira repérer un mouillage, suivie du Gros-Ventre, lui-même précédant La Fortune. Mais la manœuvre tourne mal. La chaloupe aborde Le Gros-Ventre et subit de graves avaries. Puis le vent forcit avec des grains de neige et de grêle. La Fortune, dont le gréement donne des inquiétudes, est rejetée au large. Ses haubans, faits de mauvais chanvre, s’allongent et cèdent lorsqu’on tente de les raidir. Le temps empire encore. Cinq jours plus tard, Kerguelen décide de revenir à l’île de France sans s’inquiéter plus avant de sa conserve. À Port-Louis, il annonce avoir découvert le continent Austral, où Le Gros-Ventre, dit-il, demeure afin de garantir la possession de ce qu’il a baptisé France Australe. Lui s’empresse de cingler vers la France.

Arrivé à Brest le 16 juillet 1772, Kerguelen rejoint le roi à Compiègne pour lui annoncer avoir trouvé la mirifique Terre de Gonneville, tout en précisant quand même « que la violence des tempêtes l’a empêché d’aborder ». Qu’importe ! Louis XV, satisfait, nomme Kerguelen capitaine de vaisseau tandis que le ministre Boyne, en charge de la Marine, propose la colonisation immédiate de la France Australe. Une fois l’assentiment royal connu, les courtisans ne parlent plus que de ce pays de Cocagne qui va faire la fortune du royaume. Et Kerguelen de surenchérir tandis que personne ne relève l’énorme contradiction : la France Australe bénéficie d’un climat béni des dieux, mais des tempêtes de neige empêchent d’y accoster.

Le 28 mars 1773, Kerguelen repart de Brest à bord du vaisseau Le Roland, avec pour conserve la frégate L’Oiseau, commandée par Saulx de Rosnevet. Or, trois semaines plus tard, Le Gros-Ventre fait son entrée en rade de Brest et voici ce qu’on apprend : le lendemain de la tentative de trouver un mouillage en France Australe, un jeune officier est parvenu à débarquer dans l’anse baptisée du Gros-Ventre (au Sud-Ouest de l’archipel). Puis la gabare a patrouillé dans les parages où La Fortune pouvait apparaître. Au bout de trois semaines, considérant que tout espoir était désormais vain, la gabare a poursuivi la mission initiale : prendre possession du Nord-Ouest de l’actuelle Australie (CM 141) et revenir à l’île de France après une relâche à Batavia. Quant à la France Australe… « Le froid, les brouillards et le mauvais temps annoncent un pays peu susceptible d’établissement », assène le rapport du commandant.

« Carte de la route de M. de Kerguelen de l’Isle de France à la terre qu’il a découverte », 1774.

« Carte de la route de M. de Kerguelen de l’Isle de France à la terre qu’il a découverte », 1774. Sont également portées sur cette carte, les routes de Bouvet de Lozier en 1739 et de Marion du Fresne en 1772. © gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France

Dans le même temps, la nouvelle expédition de Kerguelen affronte les pires avanies. Non seulement une voie d’eau gâte une bonne partie des vivres du Roland et nombre de marins souffrent de dysenterie, mais l’état-major se confine dans une ambiance délétère. Le commandant loge une très jeune fille dans sa cabine ! Sur l’île de France, Kerguelen est très mal accueilli par le gouverneur et l’intendant qui savent à quoi s’en tenir sur lui depuis que ceux du Gros-Ventre leur ont raconté la vérité sur la France Australe. Et une fois sur place, la situation ne se présente pas mieux que lors du premier voyage.

En 1776, James Cook, rebaptise la France australe du nom de Kerguelen

Le Roland et L’Oiseau atteignent cette fois l’archipel par le Nord-Ouest, repérant le haut rocher solitaire qu’ils baptisent îlot du Rendez-vous. Ce 14 décembre 1773, bien qu’on soit au cœur de l’été austral, le temps est abominable avec un froid si vif que plusieurs matelots s’évanouissent dans le gréement. Pendant plus d’un mois, les navires tentent un accostage. Finalement, L’Oiseau parvient à mettre une chaloupe à terre dans une baie profonde située en face d’une particularité géologique incroyable : un pan de falaise haut de cent mètres, percé d’une brèche assez grande pour laisser passage à un vaisseau. La prise de possession est accomplie, mais malgré toute l’insistance de Rosnevet, Kerguelen refuse de pousser plus loin l’exploration. Il ordonne l’abandon de la mission pour mettre le cap sur Madagascar. Là, les équipements destinés à la France Australe sont cédés à un certain Beniowski, supposément chargé de coloniser l’île au profit de la France. Dès son retour, Kerguelen est traduit devant un conseil de guerre qui le condamne à six ans de prison.

C’est l’Anglais James Cook qui signe la fin de l’histoire : lors de son troisième voyage, à la Noël 1776, il rebaptise la France Australe du nom de Kerguelen, après avoir, dans un premier temps, appelé l’archipel îles de la Désolation, un nom que les baleiniers et les chasseurs de phoques continueront à utiliser, eux qui restent désormais bien les seuls à fréquenter l’archipel où beaucoup font naufrage, à l’instar de John Nunn et de ses quatre compagnons qui y ont vécu en robinsons de 1825 à 1829 (CM 87).

Une vue de Port-Christmas, sur la côte Est des Kerguelen, avec Resolution et Discovery de l’expédition Cook au mouillage. L’arche de Kerguelen se dresse sur la gauche. Au premier plan, des « pingouins », appelés aujourd’hui manchots, s’apprêtent à subir un mauvais sort. Gravure de John Webber, 1784. © State library of NSW

L’archipel fait également l’objet de plusieurs expéditions scientifiques. En 1840, l’Anglais James Clark Ross, avec les fameux Erebus et Terror, y étudie la flore et la faune avant de mettre le cap sur l’Antarctique où il découvre la grande barrière à laquelle il donnera son nom, porte d’accès au pôle Sud. En 1874, le transit de Vénus devant le soleil attire aux Kerguelen des expéditions anglaise, américaine et allemande, tandis que la France choisit d’établir son observatoire sur l’île Saint-Paul, correctement située pour cette observation et bénéficiant d’un ciel plus fréquemment dégagé. Enfin, une mission scientifique allemande séjourne sur Kerguelen de 1901 à 1903.

Dans la matinée de ce lundi 6 mai, L’Astrolabe défile devant l’arche de Kerguelen dont, malheureusement, il ne reste que les deux piliers ; la voûte se serait effondrée vers 1910. Immédiatement après, nous virons sur tribord pour entrer dans la baie de l’Oiseau où débarqua Rosnevet, et Port-Christmas où mouilla Cook. Les lieux sont minuscules et balayés par les bourrasques : comment y manœuvrait-on une frégate ? Ces navigateurs étaient des géants… Comme nous nous enfonçons dans un fjord profond en direction de la presqu’île de la Société de Géographie, le vent monte et s’établit à 45 nœuds. Sur la mer gris sombre, des taches de lumière courent à toute vitesse, tandis que les percées de nuages laissent apercevoir névés et glaciers. Sur les reliefs — non, je n’invente rien — de puissantes cascades, véritables chutes d’eau, remontent la falaise à la verticale au lieu de tomber !

Une mission de marins français sur les îles Kerguelen le 8 janvier 1893.

Une mission de marins français sur les îles Kerguelen le 8 janvier 1893. © GL Archive/Alamy Stock Photo

Le programme de notre patrouille dans les îles subantarctiques comporte d’abord une mission de police des pêches au profit de l’Australie dans la zone économique exclusive (ZEE) de l’île Heard, par 53° de latitude. Encore faut-il que la météo l’autorise. Aussi L’Astrolabe va-t-il se tenir en stand-by dans l’archipel, consacrant son temps et ses moyens à divers travaux pour le compte des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Une aubaine extraordinaire qui nous permet de visiter les hauts lieux historiques de l’archipel…

Ainsi, au fond de la baie du Français, nous faisons demi-tour au point de rencontre avec le détroit de Tucker qui nous aurait pourtant permis de sortir de l’archipel par le Nord-Est. Mais les fonds sont un peu « justes » pour L’Astrolabe, tandis que les Instructions nautiques indiquent que ce passage a été miné. Pendant la Seconde guerre mondiale sans doute, lorsque l’archipel fut le repaire de « corsaires » allemands… Sous l’apparence d’inoffensifs cargos, ces bâtiments armés de canons et de tubes lance-torpilles utilisaient Kerguelen pour changer d’apparence, leurs stocks de peinture et d’accastillage factices leur permettant de composer vingt-six déguisements différents ! En pirates sans merci, ils se livrèrent à une véritable curée sur les navires marchands alliés, et ce d’autant plus facilement que leur arrivée dans l’océan Indien était passée inaperçue. Ainsi, le Komet avait d’abord rejoint le Pacifique depuis la Baltique en empruntant le Passage du Nord-Est, avec l’assistance bienveillante de brise-glace soviétiques, et ce quelques mois seulement avant l’opération Barbarossa, l’attaque surprise de l’URSS par l’Allemagne, en juin 1941…

Afin d’exploiter au mieux le temps disponible, L’Astrolabe contourne l’archipel pendant la nuit pour atteindre Port-aux-Français au petit matin. C’est sous une pluie diluvienne que nous embouquons la passe Royale pour entrer dans le golfe du Morbihan, un des noms choisis par Raymond Rallier du Baty, enfant de Locmiquélic, lors de ses deux séjours dans l’archipel en 1907 et 1909 (CM 129). En cette veille du 8 mai, décision est prise à bord de L’Astrolabe qu’une délégation de l’équipage participera le lendemain à la cérémonie commémorative, tandis que le bâtiment évoluera à faible vitesse dans la baie, ce qui est bien plus sûr que de mouiller. Le débarquement est préparé avec le plus grand soin. Afin de n’importer sur l’île aucune espèce végétale ou animale étrangère, on va jusqu’à passer les bandes Velcro des vêtements à l’aspirateur.

Vue de la cale de la station baleinière de Port-Jeanne-d’Arc, en 1909.

Vue de la cale de la station baleinière de Port-Jeanne-d’Arc, en 1909. © TAAF

Pluie battante, brise soutenue et température fraîche

L’histoire de Port-aux-Français commence en 1949, lorsqu’au lendemain de la Seconde guerre mondiale, la France songe de nouveau aux îles subantarctiques désertées depuis 1931. À l’époque, il apparaît certain que si Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam ne sont pas habitées en permanence, elles feront l’objet de revendications si ce n’est d’une occupation autoritaire comme la Norvège l’avait fait en 1924 avec l’île Bouvet, avant de s’interroger publiquement dès 1946 sur la légitimité de la France à revendiquer la Terre-Adélie, où elle n’a alors jamais entretenu la moindre présence.

Concernant Kerguelen, depuis le séjour des corsaires allemands pendant la guerre, l’Australie lui voit un caractère stratégique. C’est pourquoi, en décembre 1949, l’aviso Lapérouse débarque une mission de quinze personnes et 130 tonnes d’équipement et matériaux de construction avec pour mission d’établir une station scientifique sur un rivage du golfe du Morbihan. Port-aux-Français est ainsi fondé sur un site relativement abrité du vent, face à un mouillage en eaux profondes, et à proximité d’un lieu où on pourrait aménager une piste d’aviation.

Dès les années 1950, Kerguelen accueille en permanence un grand nombre de programmes scientifiques pilotés par divers organismes. La Météorologie nationale établit une station locale qui vient ajouter ses données au maillage mondial de l’information météo. Le Centre national d’études spatiales (CNES), créé en 1961, assure depuis la base le suivi des satellites français et européens ainsi que les connexions radio avec leurs centres de contrôle respectifs. Mais aussi, Kerguelen conserve le souvenir d’une collaboration passée avec l’URSS dans les années 1970 — en pleine Guerre froide, donc — pour le lancement de fusées destinées à l’étude des aurores boréales. S’y ajoutent les agents des TAAF chargés d’inventorier la faune et la flore de la réserve naturelle, ainsi que les missions dépêchées par l’Institut polaire français Paul-Émile Victor (IPEV) : géophysiciens et sismologues notamment.

Pluie battante, brise soutenue et température fraîche : c’est une ambiance courante ici… L’Aventure II, la barge de la base, assure les transferts. En haut de la route bitumée, le grand bâtiment blanc et bleu à la toiture couleur tuile est celui de la cafétéria et de « Totoche », le bar-salle de billard-karaoké-piste de danse, haut lieu de la sociabilité de Kerguelen où se retrouvent les quarante hivernants. Les murs en sont décorés de créations artistiques aussi variées qu’étranges, souvenirs laissés par chacune des missions à Kerguelen, et dont les grandes dimensions commencent à poser problème puisque nous sommes cette année à la mission 69 !

Le préposé du bureau de poste ne cache pas son plaisir de voir une nouvelle tête. On papote et il s’inquiète de savoir si le courrier qui reçoit les jolis timbres des TAAF et divers tampons est urgent ou non. Comme je le rassure, il m’informe que lettres et cartes postales partiront au prochain passage du ravitailleur Marion-Dufresne (CM 302). Car si L’Astrolabe a le devoir d’apporter du courrier à Kerguelen, il n’a pas celui d’en emporter… Mes lettres, postées le 7 mai, devraient donc atteindre leurs destinataires en France vers le mois de septembre.

Ce fjord s’enfonce profondément dans les terres en amont de Port-Jeanne-d’Arc.

Ce fjord s’enfonce profondément dans les terres en amont de Port-Jeanne-d’Arc. On voit derrière le mont Ross, perdu dans les nuages. © Grégory Pol

Des milliers de rennes de Suède menacent l’écosystème

Je passe ensuite à la coopérative, dont le gestionnaire semble encore plus heureux que le préposé des postes de recevoir de la visite. Avec la bibliothèque, j’achève ma découverte de la base. Le petit bâtiment en bois de forme triangulaire aligne des rayonnages où des centaines de romans sont classés par ordre d’auteur. Un havre de paix et de solitude.

La météo sur l’île Heard s’avérant durablement calamiteuse, L’Astrolabe reste dans l’archipel de Kerguelen, avec pour mission de retrouver des corps-morts autrefois mouillés à Port-Jeanne-d’Arc et Port-Couvreux. On ne se lasse pas du cabotage dans le labyrinthe que composent les dizaines d’îles. Tout fascine, à commencer par les nuages qui s’accrochent aux reliefs en compositions baroques, jusqu’aux rares apparitions du mont Ross, point culminant de l’archipel, à 1 850 mètres d’altitude, l’ancien volcan étant la plupart du temps caché dans les nuages.

Ce matin, nous faisons route vers « Péjida », alias « pjda », alias Port-Jeanne-d’Arc ! On y accède en se glissant dans un fjord très étroit. Pour le moment, par calme plat absolu, il forme un miroir parfait dans lequel se reflètent quelques nuages lenticulaires blancs et gris. Puis, en quelques instants, le vent fraîchit, force 4 à 5. Une heure plus tard, on est en plein nuage et il « pleuge » – ce néologisme en usage à Kerguelen désigne un temps par lequel on ne sait trop s’il pleut ou s’il neige. Alors le contraste devient stupéfiant entre la mer gris de plomb, la neige éclatante sur les sommets, et le bas des reliefs où alternent le roux, le brun, l’ocre, le jaune et le vert fluo.

Port-aux-Français.

Port-aux-Français. En 1949, l’aviso Lapérouse débarquait une quinzaine d’hommes et du matériel, en vue d’établir cette base scientifique sur un rivage du golfe du Morbihan dans un site relativement abrité du vent, devant un mouillage en eau profonde. © Dominique Le brun

Nous voici à Port-Jeanne-d’Arc. Au pied de reliefs tapissés de lande rousse, parsemés de taches de neige sous un ciel sombre, un rai de lumière colore en orange vif les cuves rouillées alignées sur le rivage, à côté de grandes maisons de bois typiquement scandinaves : rouges sang de bœuf avec des fenêtres à petits carreaux encadrées de blanc de chaux. Cette base baleinière établie par des Norvégiens en 1908 est un vestige de l’aventure des frères Bossière (CM 315). Titulaires d’une concession d’exploitation des îles Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam, ils auraient voulu reproduire sur Kerguelen ce que les Anglais ont réussi aux îles Malouines et en Patagonie : l’élevage de moutons à grande échelle. Malheureusement, les conditions climatiques sont ici bien plus rudes et elles ne permettent pas de nourrir de grands troupeaux. C’est pourquoi les Bossière se rabattirent sur la chasse aux mammifères marins mais, au lieu d’armer eux-mêmes un baleinier ou un phoquier, ils se contentèrent de céder les droits découlant de leur concession à une société norvégienne. La base fonctionna jusqu’en 1926, lorsque les autorités françaises furent alertées du massacre que les Norvégiens perpétraient sans s’inquiéter de l’éradication des troupeaux. La faune de Kerguelen est depuis lors protégée par la réglementation stricte d’un parc naturel.

Au beau milieu d’une immensité de reliefs peu élevés dont les pentes douces sont couvertes d’une végétation vert tendre, au pied de l’escalier argenté dessiné par une cascade abondante, éclate une minuscule tache colorée. Ce sont les murs blancs et le toit en tôle rouillée de la cabane de Port-Couvreux. C’est ici qu’en 1913, les Bossière installèrent un premier troupeau de moutons. Mais bientôt la guerre obligea à rapatrier les bergers. En 1927, ils firent une nouvelle tentative en recrutant trois couples de bergers parmi les agents de ville de la brigade cycliste du Havre. Ceux-ci emmenaient deux petites filles, de neuf et douze ans ! On n’ose imaginer l’angoisse qui les saisit lorsqu’ils découvrirent le « beau milieu de nulle part » où ils allaient résider. Avant leur évacuation en 1931, deux d’entre eux décédèrent du scorbut…

Si les moutons n’ont jamais pu s’acclimater à cet environnement trop rude, il n’en va pas de même des rennes de Suède implantés en 1955-1956. Ils sont aujourd’hui plusieurs milliers, menaçant le sacro-saint écosystème de Kerguelen.

 à Port-Jeanne-d’Arc, les cuves rouillées de l’ancienne station baleinière.

À Port-Jeanne-d’Arc, les cuves rouillées de l’ancienne station baleinière voisinent avec les maisons colorées en bois de type scandinave, sur un tapis de lande rousse. © Grégory Pol

Une scie de sommets enneigés sur un fond de ciel d’azur tendre

À Port-Couvreux, en plus de retrouver les anciens corps-morts, nous mettons à terre trois scientifiques chargés d’une courte manipulation. Ils emportent pourtant chacun un énorme sac à dos, comme s’ils partaient pour une randonnée d’une semaine en montagne. En quelque sorte, c’est bien de cela qu’il s’agit : la situation météo pouvant s’aggraver au point de rendre durablement impossible la récupération du personnel débarqué, ils doivent être en mesure de rejoindre par leurs propres moyens Port-aux-Français, distant de cinq jours de marche. On voit bien que tous les trois rêvent de pareille aventure mais – pas de « chance » pour cette fois – on les embarquera à l’heure dite sans le moindre souci.

Après une fin de nuit glaciale, les premières lueurs du jour révèlent des sommets enneigés sous un ciel clair. Deux heures plus tard, le vent monte à force 6 tandis qu’un grain de neige opaque nous enveloppe. Puis, en moins de cinq minutes, il fait à nouveau un grand soleil et un froid coupant qui font songer au mistral d’hiver en Provence. Pour L’Astrolabe, l’heure est venue de continuer la patrouille vers les îles Saint-Paul et Amsterdam. Une heure plus tard, dans le sillage blanc immaculé du bateau sur une mer bleu marine, les îles Kerguelen dessinent une scie de sommets enneigés sur un fond de ciel d’azur tendre.

En 1773, Monsieur de Kerguelen eut-il sous les yeux ce même paysage ? On peut l’imaginer, mais avec un ciel moins clair et une mer plus dure. Depuis l’arrière de L’Astrolabe, sur la plate-forme de l’hélicoptère, on se tient à la même hauteur au-dessus de l’eau que sur la dunette du bâtiment de Kerguelen, mais on danse moins que sur une frégate du XVIIIe siècle. Qu’importe. L’histoire de Kerguelen me paraît désormais encore plus folle : non, la vision de ces sommets enneigés ne peut en aucun cas donner de ces îles l’image de contrées où il ferait bon vivre.

 

Les vrais enjeux des zones économiques exclusives

Grâce à ses ZEE, la France occupe le deuxième rang des puissances maritimes du monde (derrière les États-Unis).

Grâce à ses ZEE, la France occupe le deuxième rang des puissances maritimes du monde (derrière les États-Unis) avec 10,2 millions de kilomètres carrés d’océans. © GEBCO

Depuis la Convention de Montego Bay, signée en 1982 sous l’égide de l’ONU, le droit international détermine autour de chacune des terres émergées du globe une zone économique exclusive (ZEE), s’étendant jusqu’à 200 milles au large. L’État côtier y exerce des droits souverains dont les principaux sont l’exclusivité de la pêche et de l’exploitation des fonds marins.

L’existence de ces ZEE place ainsi la France au rang de deuxième puissance maritime au monde (derrière les États-Unis d’Amérique) avec 10,2 millions de kilomètres carrés d’océans sous sa souveraineté. Là réside l’immense intérêt pour le pays d’assurer une présence sur des terres inhabitées et sans intérêt apparent, telles les îles Éparses, autour de Madagascar. Quant aux îles subantarctiques, elles sont entourées par des zones de pêche richissimes, avec une profusion de langoustes autour de Saint-Paul et Amsterdam, et des bancs de légines au large de Crozet et Kerguelen. La pérennité de ces ressources halieutiques est garantie par une réglementation pointilleuse, et pour y avoir accès, les armateurs versent aux TAAF des droits de pêche dont les montants atteignent des sommes considérables : 13 millions d’euros en 2018 !

En vérité, au-delà des intérêts économiques que représentent ces droits, la réglementation stricte de la pêche dans ces zones dépasse les seuls intérêts nationaux. Il s’agit de garantir les ressources alimentaires de la planète, à une époque où le pillage des fonds marins par les chalutiers usines, chinois et russes principalement, a déjà abouti à plusieurs désastres : hier au large de la Somalie, contraignant des pêcheurs dépourvus de ressources à se tourner vers la piraterie ; aujourd’hui sur les côtes d’Afrique du Nord-Ouest, provoquant un début de famine.

Le premier patrouilleur brise-glace français

L’Astrolabe, mis en service en 2018.

L’Astrolabe, mis en service en 2018. © TAAF

La mise en service du patrouilleur polaire P800 L’Astrolabe, en 2018, intervient dans des circonstances particulières. Il s’agit alors de remplacer deux navires arrivés en fin de carrière. Le premier n’était autre que le précédent Astrolabe, qui assurait depuis des années la desserte de la Terre-Adélie. Le second, le patrouilleur Albatros, assurait dans le sud de l’océan Indien des « missions de souveraineté nationale », associant surveillance, lutte contre les trafics illicites, protection des ressources halieutiques et de l’environnement, voire sauvetage… Le premier ministre Édouard Philippe avait résumé en septembre 2017, depuis le porte-hélicoptères Mistral, la doctrine française en la matière : « ce qui n’est pas surveillé est visité, ce qui est visité est pillé, et ce qui est pillé finit toujours par être contesté. » Dans le même temps, la Marine nationale souhaitait acquérir un nouveau savoir-faire en termes de navigation polaire.

De ces trois impératifs est né le partenariat, au sein d’un groupement d’intérêt économique réunissant les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), qui ont financé le projet, la Marine nationale, qui assure l’armement du navire, et l’Institut Paul-Émile Victor, qui l’affrète — en versant un loyer aux TAAF — pour la desserte de la base Dumont-d’Urville, en Terre-Adélie. L’Astrolabe partage donc son année en deux. Pendant cent vingt jours, durant l’été austral, il transporte fret et passagers à destination de la base Dumont-d’Urville, en quatre ou cinq rotations. Le reste de l’année, il assure des missions de souveraineté nationale dans
le Sud de l’océan Indien, et tout particulièrement la police des pêches.

L’Astrolabe est un brise-glace classé PC5 dans la catégorie A du Code polaire, ce qui signifie qu’il peut ouvrir son chemin dans une banquise atteignant 1,20 mètre d’épaisseur. De plus, quatre moteurs diesel de 1 600 kilowatts chacun entraînent deux hélices à pales orientables, lui conférant à la fois puissance et vitesse (14 nœuds). Par ailleurs, avec ses 72 mètres de long pour 16 de large, il peut transporter en cale jusqu’à 1 200 tonnes de fret ainsi que deux hélicoptères. Enfin, il accueille une quarantaine de passagers, scientifiques et techniciens en charge des missions polaires, en plus de son équipage de vingt et un marins.

Les îles Kerguelen

les îles Kerguelen.

Les TAAF, patrimoine mondial

Le 5 juillet 2019, l’inscription au patrimoine de l’Unesco de l’ensemble formé par les îles Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam ainsi que de leurs parages maritimes, apporte la garantie d’une protection absolue de ces terres et des zones maritimes qui les entourent. L’enjeu était de taille, comme le précisait le dossier de candidature : « Éloignées des centres d’activité humaine, elles sont restées des sanctuaires de biodiversité. Elles abritent l’une des plus fortes concentrations et diversités d’oiseaux de mer au monde, ainsi que l’une des plus importantes populations de mammifères marins. Leurs eaux très productives forment une “oasis” nourricière pour ces espèces. Cette nature sauvage et foisonnante au sein de paysages volcaniques grandioses forge le caractère sublime du bien. L’immensité de ces territoires et le modèle de gestion que porte la Réserve naturelle nationale des terres australes françaises assurent le maintien à long terme de ces espèces et la protection de ce patrimoine naturel. » En chiffres, ce sont aujourd’hui 672 969 kilomètres carrés qui se trouvent mis à l’abri du plus dangereux des prédateurs : l’homme.

Éléphants de mer (Mirounga Leonina).

Éléphants de mer (Mirounga Leonina). © Grégory Pol

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