Par Camille Lin - En juin dernier, en rade de Brest, les « ribineurs », un trio d’amis qui affectionnent les chemins de traverse, ont réuni autour d’eux des adeptes du voile-aviron pendant trois jours. Une randonnée pour le plaisir, bien sûr, mais aussi pour faire revivre l’esprit des classes de mer d’antan : le respect de la nature, le sens des responsabilités, le goût de l’autonomie et de la simplicité sont au cœur du sujet.

Carte de la rade de Brest
Le Tinduff est devenu le port le plus important de la presqu’île de Plougastel au fil du xxe siècle, grâce notamment à la coquille Saint-Jacques. C’est d’ici que les canots s’élancent pour une randonnée imaginée par trois amis, dont Marc Rohou que l’on voit godiller sur son Aber Avel.
Marc Rohou à la godille sur Avel

Être au bon endroit au bon moment… C’est une sensation que trois comparses, Marc Rohou, Philippe Carrère et Michel Boulaire, familiers de la rade de Brest, connaissent bien. Auto-surnommés les Ribineurs, de ribine qui désigne les chemins de traverse dans cette pointe de Bretagne, ils ont voulu partager ce plaisir lors d’une randonnée nautique de trois jours en juin dernier.

Foin de paperasses et de déclarations officielles, une seule règle du jeu pour tous : être responsable de son embarcation et de sa sécurité, et autonome pour ses besoins personnels. Le principe de cette « non organisation » a séduit dix-neuf amateurs qui se sont retrouvés au port du Tinduff, au Sud de la presqu’île de Plougastel-Daoulas, point de départ de la balade.

Les embarcations sont mises à l’eau dans le fracas métallique des remorques et le cliquetis des treuils. Une fois amarrées en grappe à quai, elles sont aussitôt chargées de matériel, tentes, sacs étanches et vivres. Les équipages s’installent ensuite au café du Port, avec vue sur leur bosquet de mâts. Devant une carte en papier de la rade, Marc Rohou explique : « Pleine mer 13 heures ; ça va être du Nord-Est. Pas d’inquiétude, c’est facile de naviguer ici, il suffit de suivre les bouées de casiers ! » Après un dernier coup d’œil sur la carte, chacun rejoint son canot.

Marc Rohou est au petit soin pour son Aber, Avel, un plan François Vivier, dont il remplace la voile. « L’ancienne était trop usée, elle n’avait plus de forme. David Masson de Roscoat, voilier à Douarnenez, m’a taillé celle-ci, qui est un peu plus petite. » Avel Aber est le nom d’une vedette des marins-pompiers de Brest. Et comme le canot de Marc a été construit par un pompier, ce n’est pas forcément une coïncidence s’il s’appelle Avel. « Lors des fêtes maritimes de 2006, à Douarnenez, je me suis fait prêter ce canot pour passer la journée sur l’eau en famille. Quand on est rentrés à terre, je suis parti aux toilettes. Ma femme en a profité pour discuter avec le propriétaire et, quand je l’ai retrouvée, elle avait acheté Avel pour m’en faire cadeau ! »

Le Cornish Crabber Jolie Brise
En route vers Landévennec, l’Aber Avel et l’Ilur Avel Dro ont choisi de tirer à terre, tandis que le Cornish Crabber Jolie Brise préfère s’en éloigner. Si ce dernier est un peu « fort » pour cette flottille de « voile-aviron », il partage le même état d’esprit que les autres sur la manière de naviguer. © Mélanie Joubert

Sur l’eau, un coup de sifflet avertit la tête de la flottille qu’elle se dirige vers la mauvaise anse, alors que les Ribineurs ouvrent la marche vers l’anse du Moulin Neuf, « qu’on appelle en breton Pont Kalleg », précise Marc, avec qui j’embarque. Les voiliers mettent le cap au Nord-Est en louvoyant.

« Brestois de Brest même », Marc a appris à godiller avec Tonton Fañch, un cap-hornier ayant une cabane ostréicole près du centre nautique de Moulin Mer. À huit ans, il rencontre Jacques Kerhoas, grâce à sa grand-mère, Paule Côme, qui coud des galons sur les uniformes d’officiers de la Marine et confectionne des habits de mer sur mesure. Elle a pour ami l’instituteur bien connu dans la région qui a organisé, dès 1964, les premières classes de mer pour rapprocher les enfants de la nature.

C’est au fond de la rade, au Centre nautique de Moulin Mer créé par Jacques Kerhoas, que Marc découvre l’autonomie. « C’est une joie immense ! On a envie de faire comme les grands et de mener soi-même une barque. » À quatorze ans, devenu aide-moniteur au centre nautique, il navigue sur des Caravelle ou des bateaux traditionnels comme plus tard Solweig ou Ariane. « Parfois, on partait à une dizaine pour une petite semaine avec les tentes. On apprenait à reconnaître la faune de l’estran, les oiseaux. C’est un peu l’esprit que nous tentons de faire revivre avec cette randonnée voile-aviron. »

Echouage de quelques bateaux à Rostiviec
Les « Ribineurs » échouent à Rostiviec. On reconnaît, de gauche à droite, Le Major, l’Ilur Thérèse Joy et un Aber. © Mélanie Joubert

Jolie Brise, le Cornish Crabbers d’Antoine, arrive à notre hauteur. Si son bateau est un peu hors catégorie avec ses 6 mètres de long, Antoine partage l’esprit de la flottille : « Quand j’ai cherché un voilier pour naviguer ici, dit-il, la condition sine qua non était que ce soit un dériveur pour pouvoir aller dans les moindres recoins de la rade. »

Les virements de bord s’enchaînent au ras des cailloux, sous les yeux d’un lièvre, immobile sur l’estran, à la limite des salicornes. Au bout de l’anse se profile Pont Kalleg. « Aujourd’hui, commente Marc, on y trouve un quai démesuré par rapport à l’activité du village. Avant la construction des ponts, le transport se faisait ici grâce aux navires. » Le vent mollissant, Marc fait gîter un peu son Aber. « Par petit temps, ça permet de diminuer sa surface mouillée. Dans ces conditions, on marche mieux que les Ilur, conçus par le même architecte, mais un peu plus larges. »

Quand l’anse devient trop étroite pour la flottille, la tête du convoi repart au portant. On discute de bateau à bateau, le patron de Kerlinou racontant ainsi que le sien porte le nom d’un quartier de Brest. « En 1992, chaque Mission locale a construit son propre bateau. Trente ans plus tard, un des jeunes du quartier de Kerlinou l’a reconnu sur une grève de la rade. Il était heureux comme tout ! »

À la sortie de l’anse, Black Mojette, un plan Jean-François Garry, serre la côte pour gratter des longueurs… mauvaise pioche : déventé par le relief devant la page de Porz Gwenn, le skipper doit sortir les avirons. La flottille règle à nouveau ses voiles pour remonter l’anse de Penfoul. Marc reprend du guindant sur Avel pour profiter des rares risées qui lui permettent de gagner en cap.

En voyant s’affirmer la passion de la voile de Marc, son père lui propose de l’inscrire chez les scouts marins ou à la Société des régates de Brest. Marc opte pour la seconde et se qualifie à seize ans aux championnats de France de voile en 420. Plus tard, son père lui offre un Corsaire, avec une seule consigne : ne pas dépasser la longitude de Camaret. Très vite l’adolescent sait qu’il fera du bateau son métier et, s’il s’oriente vers le tourisme, il ne perd pas de vue la mer. En 1982, il fait le tour de l’Angleterre en double sur un quarter tonner, un plan Lucas. Insatiable, il rejoint ensuite le groupe des goélettes de l’École navale, puis affine l’art de la manœuvre sur l’Étoile et les chaloupes de la Marine lors de son service militaire. Aujourd’hui, il est responsable commercial de la goélette La Recouvrance

Raymond Brélivet tire son bateau vers l'eau libre.
Pour quitter Rostiviec, où le jusant commence à se faire sentir, pas d’autre solution pour Raymond Brélivet, patron du kerhor Mari-Lizig que de se mettre à l’eau pour tirer son bateau vers l’eau libre ! © Mélanie Joubert

Au bistrot de Rostiviec, le groupe reprend des forces avant de redescendre l’anse de Penfoul vers Landévennec. Raymond Brelivet, le patron du kerhor Mari-Lizig, bateau emblématique de la rade de Brest, passe une aussière en guise de bricole pour sortir le kerhor du peu d’eau où il flotte. Bientôt, les voiles s’ouvrent en grand. Sept nœuds de Nord-Est, c’est léger. En plus, c’est la renverse, et le jusant risque d’être impardonnable dans la remontée vers Landévennec. Au niveau du Bindy, pour couronner le tout, c’est pétole. « On est à 1,4 nœud sur le fond… ça, c’est de la vitesse ! », plaisante le patron d’Avel.

Calme choc à nouveau, le ciel tombe à grosses gouttes…

Marc Rohou passe de trente-quatre à quarante-cinq jours par an sur son Aber. « Je l’ai amené sur les grands lacs des Alpes suisses et italiennes, sur l’étang de Thau et les canaux de Sète… » Ses virées en solitaire, au plus près de l’eau, lui offrent des surprises. « Un jour, dans l’anse de Daoulas, je me laissais entraîner par le courant en corrigeant juste un peu la dérive à la godille, voile affalée pour ne pas effaroucher les oiseaux. Visiblement, c’est aussi une bonne technique pour approcher un animal aussi discret que la loutre d’Europe… »

Pause déjeuner.
Sur ce type d’événement, le plaisir de la rencontre est aussi important que celui de la navigation, qu’on soit à bord – ci-dessus sur Mari-Lizig – ou à terre comme au sillon des Anglais, une « flèche géologique » qui s’allonge depuis sa création il y a 10 000 ans et qui tiendrait son nom d’une tentative de débarquement de nos voisins d’outre-Manche. © Edouard Sautai
Rassemblement de bateaux au sillon des Anglais.
© Edouard Sautai

« Calme choc » à nouveau. Le ciel tombe à grosses gouttes sur le bras de l’Aulne, près de la petite anse du Bourg, où une langue de galets emprisonne une lagune entre une plage et une colline. « Les vagues, la marée, les crues déposent dans les contre-courants des matériaux qui s’y accumulent et façonnent des sillons. Il y en a plein la rade. Ils ont longtemps servi à hiverner les bateaux dans la vase », raconte Philippe Carrère, que j’ai rejoint à bord de son Aber.

« Les ribines sont des passages hors des sentiers battus. Ici, je navigue souvent à la recherche de lieux méconnus. On crée nos propres chemins en quelque sorte. » Son Aber est bordé franc en acajou riveté cuivre, alors que celui de Marc est en petites lattes de pin, pointées et collées. « J’ai acheté le mien l’année dernière. Il a été construit en 1995 par un charpentier du golfe du Morbihan, qui l’a revendu pour s’en faire un plus grand », poursuit Philippe.

Le courant atteint 3 nœuds… contre nous. Et le vent nous envoie là où il est encore plus fort. Michel Boulaire, pourtant, caracole en tête depuis le début. « Il est dans les parcs à moules à l’abri du courant, m’explique Philippe, et il connaît la rade comme sa poche. » Le quai de Port Maria, notre escale à Landévennec, apparaît. Ceux qui vont dormir sur leur voilier prennent un corps mort, et les autres s’échouent sur la grève, avant de gagner le gîte communal.

Le lendemain, alors que onze coups sonnent au clocher, la pluie s’arrête enfin. La rando peut reprendre, cap à l’Ouest, vers le sillon des Anglais. Une demi-heure plus tard, la troupe pique-nique sur sur un amas de galets, de coquilles et de maërl.

La brise repassant Ouest, le Sterne retrouve tout son allant

Le casse-croûte avalé, Christian Gagou envoie la voile au tiers bômée de son Sterne. Bordé en acajou sur membrures en chêne, avec étrave, quille et tableau en iroko, cette neuvième unité d’une série de onze a été construite par Jean-François Sibiril en 1999. Ce canot classique a été conçu sur le modèle des bateaux de travail pour répondre aux besoins de la plaisance en baie de Morlaix (CM 27).

Rassemblement de voiles-avirons
Plein vent arrière, une partie de la flottille profite des petits airs. L’incroyable Carantec Amzer Zo (CM 307) glisse dans la traînée de trois « Vivier », tandis que le Goat Island Skiff (CM 308), Faute de frappe, profite de sa légèreté et de sa jolie surface de misaine pour prendre le large. © Mélanie Joubert

Le vent soufflant du Sud-Ouest, le près n’est plus une option, comme pour Black Mojette, faiblement toilé, et Mari-Lizig. Au sixième bord, le Sterne sort du Bindy. « Mon grand-père était matelot sur des yachts en Méditerranée, comme beaucoup de marins de Carantec, raconte Christian. Dans les années 1980, j’avais quatorze ans, je passais devant les chantiers, regardant les charpentiers ployer les membrures des Cormoran. Ça sentait bon les copeaux. À l’époque, j’ai réussi à m’acheter un petit canot à clins, Sant Karantez, un monotype de Carantec, construit en 1966 par Jean Nédelec, du Clouët. » En 1990, Christian fait le tour du monde sur la Jeanne d’Arc, puis il passe quinze ans sur les sous-marins de la Marine nationale. Il termine sa carrière comme mécanicien à l’île Longue. « Aujourd’hui, je sors quand il y a du vent et je pêche l’araignée au casier. J’ai essayé de proposer mes services à des associations, mais tu retrouves les mêmes chefs qu’à l’armée, alors je préfère naviguer seul. »

La soufflerie reprend : Sud-Ouest, 10 nœuds, rafale à 15. Subitement, la brise repassant Ouest, le Sterne retrouve tout son allant et file droit vers la cale. L’association des Plaisanciers de Lanvéoc accueille la flottille avec panache : grillades et tours de magie !

Le lendemain, à 7 heures, Antoine et Jolie Brise quittent le mouillage dans la brume qui se lèvera une heure plus tard. Un coup de vent est attendu, la flottille doit rentrer au Tinduff. Tout le monde appareille bien arisé. Charly, 3,40 mètres, glisse son étrave droite entre les vagues. Son propriétaire, Olivier Langlet, a acheté en 1989 le livre de Xavier Buhot Launay, Construire un bateau en bois. Depuis, il a sorti quatre bateaux de son garage à Nantes : une prame, puis un Youkou Lili sur plan François Vivier, qu’il a trouvé davantage taillé pour l’aviron que pour la voile, un Beg-Meil, petit sloup également dessiné par François Vivier, et, enfin, Charly, le canot à clins du livre de Buhot-Launay, qu’il a mis un an à construire pendant ses loisirs.

« On peut repérer les défauts quand les clins sont mal foutus. Il faut que ça file à l’œil, sinon c’est à rectifier. Je n’ai pas utilisé de membrures bouillies, je n’avais pas d’étuve. C’est du lamellé-collé. Bouilli, ça travaille et ça se casse parfois. Là, c’est du costaud. Le bordé est en sapelli, le tableau en movingui. Je l’ai traité à l’huile de lin, parce que j’aime moins l’aspect vernis. La quille est en iroko, plus facile à travailler et à coller que le chêne. Dans le livre, il conseillait de ne pas coller les clins, mais je l’ai fait, ça marche bien, puis j’ai riveté avec du cuivre. J’ai aussi modifié les emménagements en m’inspirant du Beg-Meil, et j’ai ajouté un foc sur bout-dehors. »

Les amis de la simplicité regagnent la cale du Tinduff pour se mettre à l’abri, en imaginant sans doute déjà une prochaine sortie. Maintenant que les Ribineurs leur ont ouvert le chemin, ceux qui viennent de découvrir la rade y reviendront sans doute…

Retrouvez sur notre site Internet, rubrique « Supplément du web », un reportage photos consacré à la Rando des Ribineurs.