par Donatien Garnier et des photos d’Hélène David – Avant d’aller dans le golfe d’Aden pour chasser les pirates, la frégate de surveillance F 732 « Nivôse » rallie les Terres antarctiques et australes françaises afin d’y surveiller les activités de pêche. Un mois de traque et de routine au cours duquel les marins ne mettront pied à terre que durant six heures.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Jour 2. Gris. Tout est gris : le ciel, la mer, le navire, son sillage cabossé par les houles croisées. Partie de la Réunion deux jours plus tôt, la frégate de surveillance Nivôse fait route au Sud-Est. Cap au 280. Un cap qu’elle va conserver pendant dix jours pour atteindre sa zone de mission : un immense territoire maritime réparti entre le quarantième et le cinquantième parallèle, comprenant les archipels français de Crozet et Kerguelen. Mais aussi, dans le cadre d’une coopération avec l’Australie, celui de Heard. Tout un programme pour ce petit bâtiment de 93 mètres de long armé d’un hélicoptère léger de type Panther, d’un gros canon de 100 millimètres et de deux missiles mer-mer.

“Dans cinq minutes, briefing opérations en cafétéria.” 18 h 10. L’annonce est sortie simultanément de tous les haut-parleurs du bord : dans tous les lieux de travail, dans les quelques espaces de détente, dans les cabines, à l’extérieur. Aucun des cent dix membres de l’équipage ne peut l’ignorer. Big Brother n’aurait pas fait mieux. Dans la journée, la diffusion générale est utilisée à tout instant pour donner des informations, appeler un marin, déclencher un exercice ou une opération. La nuit, elle n’est utilisée que pour les urgences. Au moindre crachotement annonciateur d’un nouveau message, les marins se préparent instinctivement à changer brusquement d’activité, de tenue et d’intensité, à basculer dans l’action. “Au début c’est crispant, reconnaît Fanny Hopquin, vingt-cinq ans, l’une des douze femmes du bord, mais on finit par s’habituer.” Cette jeune liane souriante vient de terminer un dîner léger, justement pris dans cette cafétéria – une simple pièce équipée d’une longue table en bois et d’un coin télé – réservée aux matelots, où l’équipage est convoqué.

Au mess de l’équipage, le repas est toujours un moment de convivialité. Mais par force 6,
les déplacements sont périlleux. © Hélène David

Chassée de la cafet’ par le briefing, Fanny s’apprête à descendre dans son poste – la cabine de 15 mètres carrés qu’elle partage avec trois autres femmes – pour se reposer un peu avant son quart de nuit. Avant, surtout, la mauvaise mer qui s’annonce. Elle sait bien qu’il n’en faudra pas beaucoup pour que le Nivôse, du fait de sa prise au vent (36 mètres de tirant d’air) et de sa légèreté (2 800 tonnes), se transforme en manège à sensations digne des pires attractions foraines : “Je dois prendre des forces car je risque d’avoir le mal de mer pendant quelques jours”. Le regard de Fanny est déjà un peu flou. Mais les paroles sont déterminées : “Ça ne va pas m’empêcher de travailler. Si je n’assure pas, les collègues auront deux fois plus de travail.”

Éviter le pillage du stock de légine, poisson pélagique très convoité

“Briefing opérations en cafétéria.” Le nouvel appel a coupé la parole de Fanny, qui en profite pour disparaître par l’échelle métallique conduisant à sa chambrée. La cafet’ est bondée. Une cinquantaine d’hommes et de femmes, encore en tenue d’été – chemisette, short et sandales –, y ont pris place autour d’un écran dressé pour l’occasion. D’un coup les conversations cessent et l’assemblée se lève. “Asseyez-vous !” Le commandant, Jean-Marc Le Quilliec, est entré en trombe et a sauté sur sa chaise attitrée. Le briefing peut commencer et l’officier en charge des opérations présenter dans le détail cette mission attendue, qui fait suite à trois mois de représentation en Asie et à un mois de lutte antipiraterie dans le golfe d’Aden.

Il s’agit cette fois d’une opération de surveillance des pêches, focalisée sur une ressource : la légine. Ce poisson de grand fond qui ressemble à un gros congre est, après la canne à sucre et le tourisme, l’une des principales sources de revenu de la Réunion. Sept palangriers français sont habilités à opérer dans la vaste Zone économique exclusive (ZEE) entourant Crozet et Kerguelen. Très appréciée des Japonais et des Américains malgré son allure peu engageante, la légine est vendue autour de 29 euros le kilo à la criée. Une cargaison moyenne tourne ainsi autour de 3 millions d’euros. De quoi exciter les appétits de pêcheurs peu scrupuleux de formalités ou d’environnement. Ils étaient si nombreux à la fin des années quatre-vingt-dix qu’un dispositif de surveillance combinant observation satellitaire et patrouilles maritimes fut mis en place. Il semble avoir porté ses fruits puisque depuis l’arraisonnement de l’Apache, un navire de pêche illicite battant pavillon hondurien, en 2005, c’est le calme plat dans la zone. Les marins du Nivôse s’embarqueraient-ils pour un désert des Tartares où l’ennemi ne vient plus ?

Le commandant défend un autre point de vue : “Nous ne devons pas sous-estimer l’adversaire. L’enjeu financier est tel qu’il sera prêt à beaucoup de choses pour tenter de déjouer notre vigilance. Nous devons être prêts à intervenir et ce, dans des conditions de grand froid et de mer très forte. Nous allons donc nous entraîner en conséquence.” Tout le monde a compris : bien que la probabilité de tomber sur un contrevenant soit infime, les exercices seront fréquents et engagés. C’est mieux ainsi. Pour être prêt, bien sûr, mais aussi pour combattre un adversaire redoutable : l’ennui. Jean-Marc Le Quilliec le sait bien, maintenir son équipage mobilisé ne sera pas une tâche facile. Il lui faudra trouver un subtil équilibre entre autorité et confiance, densité de l’activité et soupapes de détente, routine et changements de rythme… Les marins l’attendent au tournant. Trop de pression, de sanctions, trop peu d’imprévus, d’action, cela dégraderait l’ambiance du bord aussi sûrement que le sel ronge l’acier.

Faute de proies à pourchasser, l’oisiveté menace le moral de l’équipage. Au carré des officiers mariniers, on tue le temps en jouant aux cartes. © Hélène David

“Second service paré, bon appétit !” 19 heures. Le briefing du soir doit s’achever pour laisser la place aux matelots qui n’ont pas encore dîné. Un petit groupe s’attarde dans la coursive principale pour commenter le programme très chargé du lendemain. Mais, gênés par le passage incessant d’autres marins, les causeurs finissent par se séparer et vaquent à leurs occupations, aux quatre ponts de la frégate.

Jour 7. “Branle-bas ! Branle-bas !” 7 h 45. Ce matin ça secoue. La mer comme la musique qui a précédé l’ordre du réveil. Selon le rituel, le chef de quart a choisi trois morceaux censés tirer agréablement les marins de leur sommeil avant le branle-bas, ordre définitif du réveil. C’est parfois chaloupé, parfois drôle, parfois rock, voire martial, mais ce matin, avec le groupe “métal indus techno gothique” allemand Rammstein, ça secoue ! Et ne fait pas l’unanimité. Dans le dortoir, où cohabitent dix-huit matelots, les postes collectifs partagés par deux ou six officiers mariniers, et les minuscules cellules individuelles où dorment et travaillent les officiers, chacun, en fonction de ses goûts, cherche à deviner qui est le DJ coupable ou à reconnaître le morceau.

Dans sa cabine encombrée de livres et de classeurs, Yves Damay, vingt-huit ans, n’en est pas là. Aujourd’hui, ce jeune homme fluet, doté d’un esprit vif et piquant, fait partie de ceux qui émergent péniblement. Responsable de l’administration, c’est-à-dire du secrétariat, du service comptable, de la gestion des vivres et de la restauration du bord, mais aussi des questions juridiques liées à l’arraisonnement des navires, Yves n’en est pas moins volontaire pour de nombreuses tâches additionnelles. Il est notamment chef de quart en passerelle. Une fonction qui lui vaut d’effectuer deux quarts de quatre ou trois heures par vingt-quatre heures. Du fait de leur nombre – il y en a neuf –, ces quarts sont glissants et Yves a écopé la nuit dernière du pire créneau, le “zérac”, de zéro à 4 heures. “En général, commente-t-il, je n’arrive jamais à dormir avant minuit et je dors très mal après 4 heures. Je passe donc un quart difficile et une matinée dans le gaz. Demain j’aurai le « quatràhuit », je verrai le jour se lever : ça ira beaucoup mieux.”

“On est toujours les uns sur les autres, vingt-quatre heures sur vingt-quatre”

Un optimisme que ne partage pas Haquim Bouchayoua, matelot sur le pont d’envol de l’hélicoptère. Il travaille rarement de nuit, mais le réveil n’en est pas moins douloureux. Sorti de sa couchette en même temps que les occupants des deux “niches” empilées au-dessus de la sienne, il se fraie un chemin jusqu’à son armoire et tente d’enfiler sa tenue sans emmêler ses gestes à ceux de ses voisins. À vingt-quatre ans, Haquim a déjà six ans de navigation derrière lui, et la promiscuité commence à lui peser : “On est toujours les uns sur les autres, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Impossible de rester seul plus de dix minutes.” Le haut-parleur l’interrompt : “Cette nuit nous sommes entrés dans les quarantièmes rugissants.” Une étape attendue vient d’être franchie. Pourtant, dans la coursive principale où Yves et Haquim se croisent pour aller avaler leur café avant l’appel, les visages demeurent impassibles. Ce n’est pas seulement le passage du quarantième parallèle que l’on attend, mais la mer dantesque censée aller avec. Or, si la mer est grosse ce matin, les marins ont déjà vu bien pire au large de Brest. Mais rien ne presse pour la furie des éléments, on a le temps. La diffusion se poursuit. “Activités de la journée : sport pour les commandos, entraînement débarquement/embarquement de l’équipe de visite, tir au canon de 20 millimètres…”

L’annonce a mis les trois cuisiniers en effervescence. Comme tous les membres de l’équipage, ils exercent plusieurs fonctions à bord et deux d’entre eux sont les tireurs attitrés des canons de 20. Indifférents aux embardées du navire et aux effondrements métalliques qu’elles provoquent dans les placards, les deux hommes essaient d’avancer au maximum la préparation du repas avant d’être appelés.

Coiffeur d’occasion, le bosco Éric Autin exerce son talent dans un poste d’officier marinier. © Hélène David

“Dans cinq minutes, briefing exercice de tir en passerelle.” Laissé par ses coéquipiers, Jean-Sébastien Estella, trente ans, le visage maigre et la mine préoccupée, s’active à la préparation des salades, rôtis de porc et gratins de chou-fleur prévus pour le déjeuner. Vu la météo et le manque d’effectif, le menu aurait pu être simplifié, mais pour le cuisinier, fort de douze années d’expérience, il n’en est pas question : “L’important, c’est que l’équipage soit content. Le repas, c’est la ponctuation de la journée, le moment où on va pouvoir se détendre, s’asseoir, discuter, prendre un petit peu de plaisir. Forcément, si c’est mauvais, l’ambiance s’en ressentira. Je m’en sens responsable.”

Une exigence qui conduit aujourd’hui le cuisinier à changer de spécialité. Les restrictions budgétaires et la baisse corollaire de la qualité des vivres embarqués – “On ouvre de plus en plus de boîtes.” – l’ont décidé à se porter candidat à une formation d’adjoint au chef de quart. “C’est une énorme remise en question, avoue Jean-Sébastien. Dès que j’ai un peu de temps, je me plonge dans les bouquins. Je n’avais plus fait de maths depuis le lycée ! Et quand je sèche, il y a toujours quelqu’un pour m’aider.” La reconnaissance du ventre ? Pas seulement. “Sur un bateau, il y a toujours quelque chose à apprendre et quelqu’un pour le transmettre.” Les plus appliqués peuvent ainsi espérer de beaux parcours, comme celui de Frédéric Karakaya, aujourd’hui chef de l’escadron du Nivôse et pilote du Panther, qui fit ses premiers embarquements comme matelot.

Jour 8. “Attention ! Ça va rouler !” 9 heures. L’hélicoptère vient de s’envoler pour une reconnaissance dans le Nord-Est des îles Crozet et le Nivôse reprend le cap qu’il avait dû abandonner pour favoriser le décollage. La manœuvre expose son flanc bâbord à la houle. Dans l’obscurité du “Central opérations”, les détecteurs ont senti venir le mouvement et empoigné les mains courantes à leur portée. Et c’est sans quitter des yeux leurs écrans qu’ils encaissent les coups de roulis. Les cinq hommes qui suivent si attentivement la progression orange et clignotante de l’hélicoptère font partie de la majorité “aveugle” du bord : ceux qui ne sortent jamais sur le pont. Comme les mécaniciens, les techniciens télécom ou informatique, les secrétaires ou les cuisiniers, ils ne voient le jour que pour fumer une cigarette sur la plate-forme située au-dessus de la passerelle, ou faire un peu de sport quand le temps le permet, ce qui est plutôt rare en ce moment. Chiches bols d’air dans un quotidien éclairé au néon.

“Allez, les jeunes ! Cette fois, ça va être bon ! Je sens qu’ils vont nous trouver un client !”

Un confinement qui ne gêne pas du tout le détecteur Philippe Chaput, vingt-neuf ans. “On ne voit peut-être pas l’eau, affirme-t-il avec un soupçon d’emphase, mais on est au cœur de l’action. À la différence des autres, on sait tout ce qui se passe dans la région. En temps réel. C’est quelquefois spectaculaire. Par exemple quand nous sommes dans une zone très passante comme le golfe d’Aden et que les écrans sont saturés d’échos et de routes de collision.” Pour l’heure, l’océan est vide, survolé seulement par quelques albatros invisibles au radar. Les seules informations qui parviennent au “c.o.” sont les rapports de l’hélicoptère transmis par un canal sécurisé.

Conscient de la lassitude sceptique qui gagne les détecteurs de son service, Laurent Guyot tente de remotiver ses troupes. À quarante et un ans, l’homme a l’assurance tranquille des vétérans qui ont multiplié les campagnes longues dans des contextes tendus ; il est aussi pourvu d’un humour décapant. Deux qualités qui lui valent d’être apprécié autant que redouté. “Allez, les jeunes ! Cette fois, ça va être bon ! Je sens qu’ils vont nous trouver un client !” Mis en confiance par la bonne humeur de son supérieur, un matelot se risque : “Vous y croyez, vous, patron ?” La réponse fuse : “Bien sûr que j’y crois, gamin ! Sinon, je ne serais pas là. Si je fais ce métier, c’est pour faire de l’opérationnel, pas pour me balader… Même si j’aime bien me balader, aussi.”

L’hélicoptère du bord est l’arme fatale du Nivôse. C’est lui qui repère les navires à contrôler et guide vers eux la frégate. © Hélène David

Un silence studieux est revenu dans le Central, régulièrement entrecoupé par la lecture des messages envoyés par l’hélicoptère. “Ils ont un écho sur leur radar. Allez, les gars ! On y croit !” Les hommes se préparent à dérouler les procédures si souvent répétées, qui mettront le navire en ébullition : interruption immédiate des exercices, changement de route et d’allure, échanges de renseignements avec l’état-major, équipement des cinq commandos embarqués et de l’équipe de visite qu’ils encadrent, préparation du hors-bord, contact radio avec le bâtiment suspect… Un nouveau message arrive sur le terminal du chef de secteur. “Bah ! c’était encore un « rat bleu » !” Nom poétique désignant un écho radar ne correspondant à aucun objet flottant ou volant. “Le Panther rentre”, annonce sèchement Laurent Guyot. La tension baisse d’un cran mais la mission du Central se poursuit. Il faut accompagner son retour jusqu’au Nivôse.

“Communication sécurité : circulation interdite sur la plate-forme.” Dehors, au grand jour, les conditions ne sont pas fameuses. Au centre du pont d’envol, le “chien jaune”, l’homme chargé de guider le pilote par gestes, s’inquiète. Le vent a forci et la mer s’est creusée. “Ça va être tendu, est-ce qu’on ne peut pas améliorer le cap ?” demande-t-il par radio. Les pompiers qui patientent depuis une heure, lance d’incendie en main, sont frigorifiés. Et ils râlent : “Les pilotes ne savent pas la chance qu’ils ont. Eux au moins, ils peuvent quitter le bateau.” À côté d’eux, les quatre mécaniciens du détachement aéronautique guettent dans le ciel l’apparition du petit bijou qu’ils bichonnent chaque jour avec un soin maniaque. Un gros ronflement annonce enfin l’arrivée de l’appareil. Au-dessus de la plate-forme, sa relative fixité souligne l’amplitude du tangage. Pendant un temps qui semble une éternité, le pilote tente d’apprécier la régularité du mouvement, puis, d’un coup, se pose. Très vite, l’appareil est arrimé au pont. Les visages se décrispent.

Travaux de maintenance de l’hélicoptère. © Hélène David

Après huit jours de mer et d’exercices, huit jours de vaine traque et de promiscuité, la nécessité de mettre un peu d’espace entre soi et la tôle grise du navire, avivée par le récit des pilotes qui ont survolé quelques-uns des îlots de l’archipel de Crozet, se fait pressante. Ce soir, si tout va bien, on sera en baie du Marin, l’un des rares mouillages de l’île de la Possession. Avec un peu de chance la météo permettra de débarquer.

Jour 9. “La demi-bordée Delta est attendue pour le débarquement.” 10 heures. La baraka l’a emporté. Noyée sous la pluie et battue par la tempête, l’île était invisible hier. Mais ce matin, le vent a molli et le crachin laisse entrevoir un paysage désolé : manteau pelé d’herbe et de sphaigne, crevé ici et là par des dents de roche noires. Les premiers marins sont déjà à terre et s’égaillent par petits groupes. Ambiance colonie de vacances, pour deux heures seulement. Vite, s’approcher de l’immense et piaffante manchotière. Vite, photographier l’apathie dionysiaque des éléphants de mer. Vite, acheter et faire tamponner un timbre rare au bureau de poste. Vite, échanger des impressions de solitude avec l’un des trente résidents de la base scientifique Alfred-Faure. Ah ! ne pas oublier de goûter un peu l’étrangeté du silence, l’immobilité, l’insouciance… Trop tard, c’est déjà fini. Place à la demi-bordée suivante.

18 heures. La nuit tombe. La dernière rotation a regagné le bord. On sert le premier service tandis que le Nivôse quitte son mouillage. À l’exception de quelques mécanos mobilisés par une avarie, l’ensemble de l’équipage aura eu sa ration d’exotisme terrien. Tout improbable qu’elle soit, il veut à présent sa dose d’action “opérationnelle”.

Jour 11. 19 h 30. Ce soir, un seul sujet de conversation intéresse les marins attablés dans leurs carrés respectifs : le contrôle réalisé dans la journée sur le palangrier uruguayen Banzare, intercepté alors qu’il faisait route sur Durban, les frigos remplis de légine. À la cafétéria, entre les cris d’un film “gore” diffusé pendant le dîner, les matelots qui ont participé à l’opération racontent la mer formée, les acrobaties sur l’échelle de pilote, l’épaule déboîtée et la chute de l’un d’entre eux, la détermination des commandos chargés d’encadrer l’inspection du navire… Dans l’ambiance plus feutrée du carré des officiers, Yves Damay, le commissaire, évoque l’accueil un brin matois du patron espagnol, le Jolly Roger [pavillon des pirates] en fond d’écran sur l’ordinateur du bord, les bondieuseries kitsch décorant la passerelle, le doute vite dissipé par l’examen des documents de pêche et de la cargaison. Le palangrier était en règle. Rien à signaler ! Dans le carré des officiers mariniers, c’est surtout des pêcheurs que l’on parle. De ces marins uruguayens et indonésiens épuisés, mais heureux de leur lucrative campagne de trois mois. De la dangerosité des techniques de pêche utilisées. Certains critiquent aussi la pertinence des ordres donnés pendant la manœuvre.

Debout devant la machine à café, Laurent Sarigarabedian, le discret chef du secteur électricité et président du carré des officiers mariniers, semble satisfait de l’atmosphère ragaillardie qui y règne. À quarante-huit ans, dont vingt-huit de navigation, Laurent fait partie des quelques vétérans du bord, ceux qui prolongent leur carrière au-delà des vingt années d’embarquement nécessaires à l’obtention de la retraite. “Au départ, se souvient-il, j’avais signé pour cinq ans. Je me disais : tu te formes, tu fais des voyages que tu ne pourras jamais te payer autrement et puis tu t’en vas. Mais j’y ai pris goût. J’ai aimé le fait de voir tout de suite le résultat de mon travail, de me sentir utile. J’ai aimé cette possibilité qu’on a de contempler l’océan et les étoiles.” Au point que naviguer est vite devenu une priorité. Absolue. “J’ai été marié, mais ça s’est terminé au bout de sept ans. Pendant cette période je n’avais vu ma femme que six mois…” Au fil des ans, les motivations évoluent, mais la passion est intacte : “Je regarde moins la mer maintenant. Elle est un peu devenue un outil de travail. Ce qui m’attire surtout, c’est la très forte solidarité que la vie en vase clos suscite entre nous. On est obligé de s’entraider, d’échanger, de se respecter. C’est unique.”

Laurent a fini son café. Il jette un œil à la salle à manger où les cartes de poker ont remplacé les assiettes, puis au petit salon où une dizaine de marins regardent un épisode de la série Docteur House. Il semble hésiter. Les haut-parleurs lui imposent une troisième option : “Le maître principal Laurent Sarigarabedian est demandé au PC-mess.” L’électricien reçoit l’information sans ciller et se dirige vers la salle de contrôle des machines où l’équipe de quart a besoin de son expérience pour tenter de “résoudre” une avarie. Ce sera l’affaire de quelques minutes, d’une heure ou peut-être de la nuit. “J’ai bien fait de prendre un café.”

Rares sont les pères qui assistent à la naissance de leurs enfants

Jour 12. 4 h 20. Droit au but. C’est le style de Michaël Burtin, trente ans. Artilleur, il s’occupe du gros canon à tourelle situé à l’avant de la frégate. Il est aussi “veilleur surface” en passerelle. En quittant son poste une demi-heure plus tôt, il s’est dirigé, selon une trajectoire incurvée par les oscillations du navire, vers le casier alphabétique où, tous les soirs, un vaguemestre du PC-télécommunication range les courriels – imprimés, pliés et agrafés – reçus par les marins. L’un d’eux lui étant destiné, Michaël l’a aussitôt ouvert, lu, déchiré et jeté. Il a ensuite gravi énergiquement les deux étages le séparant de la passerelle, ouvert la porte et salué d’une voix forte les ombres qui s’y tenaient. Il s’est dirigé vers la table à cartes éclairée d’une faible lumière rouge, a pris connaissance des ordres pour la nuit, puis s’est calé dans un coin sombre, juste derrière le timonier, commençant aussitôt à scruter la nuit opaque.

Débarquement à Crozet parmi les manchots. © Hélène David

“Il nous reste encore seize jours de mer. La dernière semaine va être très longue. Surtout pour moi puisque je suis le papa d’un petit garçon, Raphaël, qui est né quatre jours après notre départ. Normalement, j’aurais dû assister à l’accouchement, mais la mission a été avancée de deux semaines.” Une grêle d’embruns s’abat sur les vitres de la passerelle tandis qu’un gros choc ébranle la structure du navire. La frustration de Michaël est monnaie courante. La moyenne d’âge des marins du Nivôse tourne autour de trente ans, si bien que les jeunes pères sont nombreux. Voir naître son enfant est souvent un coup de chance. Le départ retardé qui a privé l’artilleur de cette joie permettra peut-être au cuistot Jean-Sébastien de la connaître, le terme de sa femme coïncidant au jour près avec la date prévue pour l’arrivée de la frégate à la Réunion, 1 600 milles plus haut.

Être flexible, savoir se “reconfigurer” en permanence, s’adapter aux contraintes d’un exercice, à un changement inopiné de mission, aux vacances annulées, aux programmes chamboulés. C’est l’indispensable qualité requise pour durer dans la Marine. Ceux qui ne l’ont pas ou ne parviennent pas à l’acquérir partent très vite. Ceux qui la perdent ne s’attardent pas d’avantage. Sans surprise, cette faculté d’adaptation dépend étroitement de la façon dont ces contretemps sont perçus par le conjoint, les enfants ou les parents restés à terre, notamment lors de ces moments clés que sont les naissances, les décès, les anniversaires ou les fêtes de fin d’année.

Il n’est jamais facile d’être séparés si longtemps avec si peu de certitudes sur le calendrier. La plupart des familles parviennent cependant à trouver un équilibre qui triomphe des aléas d’un métier suffisamment accaparant pour que les annuités de retraite comptent double. Certains couples s’écrivent rituellement, une fois par jour, un message électronique donnant les dernières nouvelles. D’autres ne communiquent qu’une fois par semaine, par téléphone satellite. D’autres encore seulement dans la trêve de l’escale, avec tout le confort de la visioconférence autorisée par Internet. Contact quotidien ou cloisonnement associé à l’intense joie des retrouvailles, à chaque ménage sa recette. Celle de Jean-Sébastien Estella comprend un ingrédient précieux : “Mon épouse a été embarquée. Elle comprend donc très bien ce que je vis. Il m’est aussi arrivé d’être à terre quand elle était en mer et je sais bien que c’est pour celui qui reste que c’est le plus dur.” Un avis très largement partagé.

“On n’est pas des millions à avoir franchi le quarantième parallèle”

5 heures. Une odeur de viennoiserie chaude envahit la coursive principale. Adeline Deniaud, la boulangère du bord, est en train de défourner un plateau de tresses au chocolat qu’elle a préparé sur son temps de repos après les baguettes destinées à la consommation de la journée. Les marins de quart apprécieront l’attention de cette jeune femme enjouée, trop heureuse de pouvoir enfin exercer son art après une série d’échecs à terre, dans le civil. “Je n’arrivais pas à me fixer, se souvient-elle. Il me manquait quelque chose mais je ne savais pas quoi. Je l’ai découvert en m’engageant dans la Marine. Ce qui me manquait, en fait, c’était le mouvement, le voyage.” Elle est servie.

Jour 18. 10 heures. “Les deux machines : arrière deux ! Attention plage avant ! Tribord mouillez ! Stoppez ! – Les deux machines sont stoppées. – Bien !” La série d’ordres, avec accusés de réception, lancée par le chef de quart vient de conclure le second et dernier mouillage du Nivôse aux Kerguelen. Après Port-aux-Français, niché dans la vaste baie d’Audierne, où est installée, depuis 1950, la base scientifique de l’archipel, voici le fjord de Hopefull, désert et mal hydrographié. L’équipe de navigation qui a conduit la dangereuse manœuvre à partir d’une compilation de cartes incomplètes et anciennes, peut enfin porter un regard dégagé de toute obligation technique sur le paysage qui l’entoure. Celui-ci serait terrifiant et lugubre dans les conditions météo habituelles de l’archipel. Mais comme, pour la septième journée en six mois, le soleil a choisi de briller, le fjord peut révéler toute la splendeur de ses falaises de basalte, innervées de lichens fluorescents et assiégées de landes rousses.

Le Nivôse dans les quarantièmes rugissant. © Hélène David

D’ici une heure, l’équipage pourra débarquer pour la troisième et dernière fois de la mission. En un mois de mer, les plus chanceux, ceux que n’aura retenus aucune obligation de service, n’auront foulé la terre ferme que six heures. Mais ni la rareté des débarquements, ni leur brièveté ne sont de nature à atténuer l’enthousiasme du cuisinier, Jean-Sébastien Estella : “C’est mythique ! On n’est pas des millions à avoir franchi le quarantième parallèle et à avoir posé le pied ici. C’est une chance exceptionnelle. Je me ferai un grand plaisir de raconter tout ça à mes petits-enfants, si j’en ai un jour.” Cette euphorie du futur ex-cuisinier reflète assez bien le sentiment de l’équipage. La patrouille aux Kerguelen est une mission à part. Un objectif qu’on se donne pour décrocher une bonne place au classement des écoles, un détour de carrière qu’on se promet, une pièce maîtresse dans la collection des caps, des mers et des latitudes… Certes, quelques attentes, plus opérationnelles, ont été déçues. Certes, il reste encore une longue route à parcourir avant la Réunion, au cours de laquelle il sera plus difficile de se mobiliser pour les exercices. Mais toutes les fatigues, toutes les privations seront dûment récompensées par une prime rondelette. Et cette mission gardera pour tous la saveur singulière d’un privilège.

Dix jours après son retour à la Réunion, le Nivôse a repris la mer. Non pour l’Asie comme prévu, mais, de nouveau, pour le golfe d’Aden, afin d’assurer la protection des navires de commerce. À peine arrivés sur zone – un petit rectangle d’océan au large de la Somalie –, les chasseurs de la frégate ont repéré et capturé un bateau mère et deux skiffs bourrés d’armes et de provisions. En un mois, vingt-cinq pirates ont ainsi été arrêtés et remis aux autorités kenyanes par les hommes et les femmes embarqués sur le Nivôse.