Abord de Fleur de Lampaul, nous al­lons chercher les baleines comme d’autres partent en quête du Graal ou de l’Eldorado, parce qu’elles sont le symbole d’une mer propre et d’une na­ ture dont la beauté nous transcende. Signe des temps, il faut les chercher long­ temps, les baleines…

J’aurais voulu vous raconter toutes ces rencontres, tous ces mois passés au grand large, une vigie dans la mâture, à scruter l’horizon. Trois expéditions consacrées à l’étude des mammifères marins, cela peut se résumer en quelques chiffres : deux cent soixante-dix observations de douze espèces différentes. L’émotion qui se cache derrière cette arithmétique est indicible. Quand tu as croisé sous la mer le sourire des dauphins, nagé avec des or­ques, longuement regardé les cachalots géants, les yeux dans les yeux, tu portes ces images en toi pour toujours…

Nous avons beaucoup appris au con­ tact d’une poignée d’hommes qui ont cô­toyé ces animaux de légende toute leur vie : les chasseurs de cachalots de Ma­dère et des Açores. Nous aimons les mê­mes animaux – car ils les aiment – et respectons ces marins, à qui nous devont énormément. Ils ne recherchaient pas les cétacés pour les mêmes raisons que nous. Qu’importe ! Pour ces derniers héritiers du capitaine Achaab, la chasse était beau­ coup plus qu’une activité alimentaire, au demeurant fort nécessaire à ces îles pau­vres. Entre l’homme et l’animal, il s’est tissé des liens étranges. Eluterio Reis, le dernier chasseur de Madère, nous a con­ fié qu’il souhaitait mourir dans la gueule d’un cachalot.

Là-bas, aux Açores, les cachalots ha­ bitent toujours la mémoire des hommes. Fleur de Lampaul a croisé durant tout l’été 1991 dans les eaux açoriennes. Les îles, nous les avons surtout contemplées de la mer, relâchant brièvement ici ou là, en fonction de la météo et de l’itinérai­re des cachalots que nous suivions jour et nuit, grâce à un hydrophone direc­tionnel et à la collaboration d’éminents chercheurs.

Un archipel encore préservé

Les Açores ? Des îles très belles qui vous laissent au cœur une nostalgie tena­ce. L’homme a jardiné ces volcans isolés à près de mille milles au large du conti­nent européen, ajoutant encore à leur beauté. Cet isolement a préservé la socié­té açorienne et c’est ce qui fait son char­ me. Une société pauvre, sans grandes dis­ parités sociales, accueillante, confiante. L’entrée du Portugal, dont les îles dépen­dent, dans la Communauté européenne a provoqué dans l’archipel une arrivée de capitaux destinés à développer le touris­me. Mais, en l’absence de plages et de co­cotiers, celui-ci reste pour l’instant réser­vé à quelques amoureux de la nature.

Le visiteur qui arrive à Horta rencontre des cachalots partout : objets en os aux devantures, enseignes des magasins, ma­ quettes de baleinières… Au célèbre Café Sport, dans un décor unique, on peut rencontrer de vieux baleiniers qui ne se font pas prier pour raconter leurs chasses. Mais, comme dans tout récit trop sou­ vent ressassé, la réalité cède la place au mythe et le cachalot a tendance à y em­prunter les traits d’un monstre cruel à la Moby Dick. Trop facile. Pour rencontrer l’âme des baleiniers, il faut aller plus loin.

Chaque île ou presque a ses vestiges, ses épaves de baleinières, ses ruines de stations baleinières. A Florès, l’une des dernières îles à avoir pratiqué cette pêche sous l’impulsion du dynamique José Agosta, la gargote « Oaviao », derrière l’église, reste le rendez-vous des vieux harponneurs, d’une grande authenticité. Mais tous ces témoignages donnent à penser, à première vue, que la chasse au cachalot est une activité résolument étein­te, appartenant au domaine du passé. Et le superbe musée baleinier de Lajes, à Pico, renforce cette impression. Car un musée, même de cette qualité, c’est tou­jours un peu le témoignage d’une ère ré­volue.

L’héritage américain

La chasse aux cachalots a été introdui­te aux Açores par les Américains. Les ba­leiniers de New Bedford fréquentaient les zones de pêche à l’Ouest de l’archipel où ils relâchaient pour se ravitailler et em­barquer des équipiers supplémentaires. Les Açoriens ont donc appris le métier sur les trois-mâts yankees où certains ont occupé de hautes responsabilités. Une chasse autochtone est apparue dans les années 1830, à Pico. Elle s’est développée durant le siècle suivant, huit des neuf îles de l’archipel s’adonnant à cette nouvelle activité qui est devenue la principale sour­ce de revenus de certaines communautés. Les techniques de pêche, qu’Herman Mel­ ville a fait entrer dans la légende, n’ont pratiquement pas changé. Les baleinières sont directement inspirées des canots américains; elles sont simplement un peu plus grandes (environ onze mètres).

Après la Dernière Guerre mondiale, cette activité a connu un nouvel essor. Les flottes baleinières industrielles avaient été décimées, ou étaient restées inactives, du fait de la guerre. La demande en produits baleiniers était grande et les cours élevés. Une aubaine pour les Açoriens qui étaient vraiment pauvres. Ils pêchaient alors jusqu’à sept cents cachalots par an, chaque animal harponné étant une man­ ne en devises pour ces îles essentielle­ ment agricoles. En 1949, quatre usines, dix-huit stations de bateaux et quarante­ sept vigies étaient en activité. Cent vingt­ cinq canots capturaient en moyenne qua­tre cachalots par an. Cette activité faisait vivre des centaines de familles.

Rencontre familière entre la Fleur et un rorqual commun. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak
A Lajes do Pico, les baleinières, délaissées dans leur hangar depuis de nombreuses années, semblent prêtes à reprendre la mer. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak

Le déclin

Et puis la chasse a décliné. On peut même s’étonner qu’elle se soit perpétuée aussi longtemps et jusqu’au milieu des an­ nées quatre-vingts, à Pico. Les raisons du déclin sont nombreuses. D’abord, à par­ tir de 1957, une émigration massive a ponctionné un tiers, voire la moitié, de la population de certaines îles, partie prin­cipalement vers les Etats-Unis. Après la révolution portugaise de 1974, le Gouvernement central a davantage investi dans le développement des îles. L’éléva­tion du niveau de vie et l’essor du tou­risme ont créé des alternatives; la pêche au cachalot n’était plus alors qu’une pos­sibilité parmi d’autres. Il fallait être moti­vé pour choisir encore ce métier, certes exaltant, mais aussi dur et dangereux. En 1974, par exemple, un canot de Horta perd deux hommes, ce qui crée un trau­matisme certain dans le petit monde des pêcheurs.

Les moratoires baleiniers et la pression internationale ne semblent pas avoir joué un rôle décisif. Même si les prises aço­riennes représentaient la moitié du total des captures de cachalots de l’Atlantique Nord, elles pouvaient être considérées comme une activité artisanale, voire cul­turelle. Les Açoriens n’ont pas eu de dif­ficultés à écouler leur production, princi­palement vers l’Allemagne de l’Ouest via les Pays-Bas.

En 1981, deux usines étaient encore en activité à Santa Cruz das Flores et à Cais do Pico. Huit stations armaient neuf canots et vingt lanches. Quatorze vigies scrutaient inlassablement l’océan. Les captures, qui avaient été de trois cent vingt-sept cachalots en 1972, s’élevaient encore à cent vingt-cinq animaux en 1978. La pêche déclina pourtant progressivement pour s’éteindre de sa « belle mort » vers 1985. En un siècle et demi, hormis l’adoption de lanches à moteur, de radios et de cordages synthétiques, les Açoriens n’avaient pratiquement pas mo­dernisé leur activité. Les lanches, les ba­leinières, les usines, pratiquement tout l’équipement avait plus de quarante ans lors des derniers jours de la pêche.

Tout a été dit sur le contexte social, économique, technologique de cette acti­vité. Alors, qu’ajouter ? Autant tourner la page! Mais on n’enterre pas les cachalots comme cela. Rares sont les communau­tés maritimes à avoir poussé aussi loin dans le XXe siècle une tradition aussi an­cienne. Et la chasse au cachalot n’est pas une activité comme les autres. Au fil des escales, au fil des rencontres avec ces hommes, notre surprise grandissait.

Les cachalots occupent encore aujour­d’hui une place importante dans les mé­moires, l’imaginaire, l’artisanat, la littéra­ture, les conversations de bistrot, bref, la culture açorienne . Ils ne sont pas près d’être oubliés, bien au contraire.

Vestiges vivaces

Lajes do Pico. A quelques centaines de mètres du musée, j’ai un coup au cœur. Les baleinières sont toujours là, dans leurs abris, au fond du port. Dans la pé­nombre, les longues coques effilées, les voiles étendues, les espars et les avirons… L’une d’elles, Ester, est prête à prendre la mer. Coque blanche, lisse rouge et or, pontage et bancs de nage roses, fonds bleu ciel, elle est pimpante comme pour une fête.

Ainsi, les baleinières ne sont pas mor­ tes, elles existent encore, ailleurs que dans les musées. Nous avons voulu en savoir plus, car dès le premier jour nous sommes tombés amoureux de ces embarcations, parmi les plus belles que l’homme ait ja­mais créées. Nous sommes partis à leur recherche autour de Pico, l’île la plus pauvre, celle où la chasse était la plus en­ racinée. En fouillant dans les petits ports, les mauvais abris, les creux de falaise tout autour de cette île abrupte, dominée par le volcan Pico – le plus haut sommet du Portugal -, nous en avons trouvé beau­ coup. A Lajes, au moins sept baleinières et deux lanches. Ces dernières étaient des bateaux à moteur d’une quinzaine de mètres, pouvant atteindre seize nœuds; elles servaient à remorquer les baleinières vers les lieux de pêche, puis à ramener les ca­chalots morts à l’usine. A Ribeiras, six ba­leinières, la dernière lanche armant main­ tenant à la pêche, deux canots à Calheta de Nesquim. A Sào Roque, au moins six baleinières et cinq lanches. Et d’autres en­core, à Sào Mateus, à Sào Joào.

Quelle émotion! Une porte s’entrouvre et l’on découvre une coque morte, les peintures fanées, les voiles déchirées… Autour traînent quelques lances et har­pons, mêlés à la drôme. Et puis les ob­jets usuels : le tonnelet de bois, pour l’eau potable, les bacs à ligne, l’écope, de bois également… Des objets de musée.

Un enfant de Ribeiras me fait décou­vrir les baleinières de son port. Sur la cale, deux coques magnifiques, fraîche­ ment repeintes : Silo jolio et Silo Miguel Les plaques sculptées sont ornées de guir­landes de fleurs. Dans les hangars, des embarcations éclatées. Les cachalots. Le bois raconte un tas d’histoires à lui tout seul. Mon petit guide y ajoute celle-ci : un jour, quand la fusée éclata dans le ciel, donnant l’alerte : « cachalots en vue », les hommes laissèrent tomber, comme d’ha­bitude, leurs occupations habituelles pour courir vers le port. L’un d’eux portait une belle veste neuve. Un homme du village, réputé pour avoir le mauvais œil, lui lan­ça cet avertissement: « ne va pas en mer avec ta veste neuve, ou tu ne la ramène­ ras pas ». L’autre haussa les épaules. Mais il manque un mètre carré de bordé sur la baleinière, à l’endroit où se trouvait ce marin. Heureusement, il ne perdit que la veste dans la bataille…

Les hangars à baleinières de Lajes do Pico. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak
Manuel Constancio, forgeron de harpons. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak

La vigie et le forgeron

Arthur nous présente un vieux. Joào était vigie. Il l’est toujours. Il a passé sa vie à scruter l’horizon, solitaire dans sa cabane sur les hauteurs. Ses puissantes ju­melles lui permettaient de repérer les ca­chalots jusqu’à trente milles au large, par bonnes conditions. C’était lui qui préve­nait les équipages. Aujourd’hui, on ne chasse plus. Pourtant les baleinières pren­nent toujours la mer. Et Joào monte en­core, presque quotidiennement, scruter les flots. C’est plus fort que lui. Les ca­chalots sont là, ils soufflent.

Manuel Constancio a quatre-vingt-dix ans. C’était le meilleur forgeron de har­pons de tout l’archipel. Il forge depuis toujours ces armes qu’aujourd’hui nul pê­cheur ne lui commande plus. Accepterait­ il de rallumer pour nous son foyer ? Ma­nuel ne se fait pas prier. Le fer rougi prend forme sur son enclume; la pointe articulée, joliment découpée, soigneuse­ ment aiguisée…

Antonio José est employé dans l’admi­nistration. Avant, il était « mestre », capi­taine de baleinière. « J’aimais la chasse, cette compétition entre l’homme et l’ani­mal. J’ai ça dans le sang. Mon père et mon grand-père étaient harponneurs. Maintenant, c’est fini. Je suis triste. »

L’usine abandonnée de Cais do Pico. Des années après la fermeture, le matériel, telles les chaudières destinées à fondre le lard, reste imprégné d’huile de cachalot. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak

L’usine morte

A Cais do Pico, j’ai un nouveau coup au cœur. J’avais cherché une usine intac­te. Peine perdue. Mais la grande pêche­ rie me réserve une surprise de taille : tout est là. Un véritable cimetière des bateaux baleiniers, des lanches, des canots… Tris­tesse poignante que ces esquifs taillés pour la course, échoués sur la cale, éven­trés, abandonnés… Et l’usine : les im­menses autoclaves, les chaudières, les har­pons, les lances, les tranchoirs, des tas d’os, de vertèbres, des mâchoires. Un im­ mense bâtiment, mystérieux et sombre comme un cimetière, entrelacs de canalisations, machineries d’un autre âge où tout, absolument tout est imbibé d’huile de cachalot à la senteur forte et chaude.

En fouillant dans les moindres recoins, nous découvrons, abandonnés et pous­siéreux, ces objets oubliés qui feraient le bonheur d’un conservateur de musée : des savates de bois à semelles cloutées, pour escalader les cadavres des géants, des tranchoirs tout neufs, soigneusement emballés, des compas, des fanaux, des pièces d’accastillage en os, en bronze, en bois, les registres des quarante dernières années, détaillant le nombre de cachalots tués par tel ou tel canot, le tonnage d’hui­le, les misérables paies des hommes… Des vieux qui ont travaillé là depuis l’enfan­ce, nous guident, nous expliquent, re­ montant le cours de la mémoire.

Là, c’est le couloir de la mort, par où les cétacés étaient hissés. Ici, on décou­pait le lard, fondu dans ces chaudières. Cet autoclave réduisait les os en poudre. Les dents étaient pour l’équipage du ca­ not. L’ancien comptable rouvre ses re­gistres. « Regarde, c’est moi qui ai écrit cela, il y a trente ans. Vingt-cinq pour cent de l’huile ainsi que tous les os et la viande étaient pour l’usine. Le reste de l’huile était pour moitié pour l’armement, et pour moitié pour l’équipage et les vi­gies. Les hommes gagnaient très peu, quelques dizaines d’escudos par jour ». Peu d’endroits expriment la mort à ce point. Les enfants font une drôle de tête : ils viennent de passer des jours au large, en compagnie des cachalots vivants…

Nous voyageons dans la mémoire de l’île, nous attardant chez les artisans qui sculptent les os ou gravent les dents, ren­contrant un armateur, bavardant avec les harponneurs… Dans tous les bistrots, on parle des cétacés. Les mots « baleia », « ca­chalote » sont sur toutes les lèvres. Les ba­leines nagent et soufflent et sautent, plus fort que jamais, dans les mémoires de ces hommes. Alors, peu à peu, nous com­prenons la nostalgie des pêcheurs de ca­chalots. Ces animaux fantastiques étaient pour eux bien plus qu’un moyen de sor­tir de la misère. Ils étaient leur fierté, leur noblesse. Quand un harponneur tuait un cétacé, il était au centre de toutes les conversations pendant longtemps. La ra­dio locale, une semaine durant, ressassait le combat. Il était le héros d’une fabuleu­se saga des mers.

A cette île pauvre où rien ne passe, l’océan livrait des monstres géants. Sur leurs barques de bois, les hommes livraient combat, presque à mains nues. Ils étaient des hommes debout. C’est fini et ils ne s’en sont pas remis. Quelque chose est brisé. Elle est profonde, leur nostalgie.

L’enseigne de l’usine de Cais do Pico. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak
Les témoins, les objets et les bateaux évoquent des souvenirs chargés de nostalgie. A Lajes do Pico, Gil, le harponneur, accueille les visiteurs dans le hangar aux baleinières; certaines, dont la coque a jadis été éclatée par un cachalot, sont néanmoins soigneusement conservées. A droite, en bas, le tabedn placé à l’arrière de la chaloupe porte les marques de la ligne du harpon qui filait à toute vitesse quand le cachalot frappé sondait. A Cais do Pico, la pêcherie désaffectée abrite encore des tranchoirs à lard n’ayant jamais servi; et les enfants de la Fleur consultent un vieux registre. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak
La mise à l’eau des baleinières de régate, sur la cale de Calheta. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak

Régates de baleinières

A Calheta de Nesquim, je m’approche timidement d’un groupe de pêcheurs, ras­ semblés autour d’un canot. Est-ce que je peux prendre quelques photos ? Comme presque partout aux Açores, les visages s’ouvrent dès que l’on fait preuve d’inté­rêt pour la chasse. Arthur Cardoso Ca­ rias, géant barbu, m’entraîne boire un coup chez lui. Il me dédicace une photo de sa baleinière. Bientôt, il y aura des ré­gates. Nous y sommes invités.

Deux semaines plus tard, Fleur de l’Am­paul se balance au mouillage devant Cal­heta. L’accueil est chaleureux, comme partout dans ces îles bénies. Et le spec­tacle est magique. Cinq baleinières su­perbes se livrent à une régate acharnée, la Fleur servant de marque de parcours.

Pas un touriste pour profiter de ce spec­tacle d’un autre temps. C’est pour eux­ mêmes que les Açoriens régatent, pour ne pas oublier. La compétition est féro­ce. Les rivalités, qui opposaient autrefois les équipages des différents ports, ne sont pas mortes. Il fallait être le premier à har­ponner la bête…

La première manche se dispute à l’avi­ron. Le « mestre », debout à l’arrière, gou­vernail en main, donne l’impulsion. Il harcèle les cinq rameurs qui se dépensent sans compter. Puis les voiles sont établies et le spectacle devient féérique. La surfa­ ce de voilure de ces embarcations fines et instables, sans lest, est réellement im­pressionnante. Avec leur immense grand voile aurique et leur petit foc, les balei­nières ont, de loin, la silhouette de grands voiliers. Elles prennent une gîte impressionnante, les longues bômes trempent parfois dans l’eau sous la risée. Ces em­barcations peuvent atteindre huit nœuds. Mais, cet après-midi, il n’y a pas assez de vent et la nuit tombe avant que toutes aient regagné le port. Nous les suivons sur l’eau, puis les admirons du pont de la Fleur. Silencieuses, elles glissent à nos côtés. Comme des ombres…

Aujourd’hui, les Açoriens pratiquent l’aviron pour ne pas oublier les gestes et la mémoire de leurs
pères et aïeux. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak

« Est-ce que vous accepteriez de nous emmener sur votre baleinière ? » Quelques jours plus tard, les enfants de la Fleur em­barquent. Ils sont revenus, les rameurs, le poil gris, torses nus, heureux de laisser tomber pour quelques heures costumes de bureaucrates ou uniformes de doua­niers et de sentir à nouveau vibrer, sous eux, la fine coque…

Chefs-d’œuvre de pureté et d’élégance, apogée d’un savoir maritime ancestral, les baleinières sont féminines et sensuelles. Et pourtant, ces fins esquifs, décorés de fleurs et d’images pieuses, ont été conçus pour porter une mort cruelle à des géants pacifiques. Paradoxe du génie humain…

Reconstruire des baleinières

Mais l’histoire n’est pas achevée. On parle de reconstruire des baleinières; plans et gabarits sont soigneusement conservés. La municipalité de Sao Roque a racheté la pêcherie de Cais do Pico pour en faire un musée. Il ne se passe pas de mois sans que des journalistes ou des équipes de télévision ne viennent faire re­ vivre l’épopée.

Alors, les Açoriens ont découvert que leur culture pouvait aussi être source de richesses. Hormis leur beauté, ces îles n’ont pas grand chose à offrir au visiteur : pas de plages, peu de ports, un soleil sou­ vent voilé, un océan rude… Mais ce qui a porté au loin la renommée des Açores, c’est leur activité ancestrale de pêche baleinière. Tous ont compris l’importance d’en préserver les derniers témoignages, de les mettre en valeur. Voire de recons­truire. Les responsables du musée de Lajes sont allés voir ce qui se fait sur la côte Est des Etats-Unis et en Europe. Ils veulent développer, autour de leur patri­ moine maritime, un tourisme culturel. Prévoyants, les artisans se recyclent : l’os et la dent de cachalot se faisant rares, ils s’attaquent aux fémurs de vaches !

Et c’est comme cela que l’histoire con­tinue. Aux Açores, il n’y a même pas eu d’interruption entre la fin d’une activité maritime traditionnelle et son renouveau culturel et économique. Tous les témoins, tous les bateaux, tous les objets sont là. La graisse des cachalots faisait vivre les îles. Elles prospéreront dorénavant grâce à l’image de ces animaux, leur souvenir, leur légende. Quant aux harponneurs nostalgiques, ils n’iront plus au combat; ils raconteront leurs histoires et réarme­ront leurs merveilleux bateaux pour le plaisir des visiteurs. Je ne sais pas s’ils ga­gneront au change.

Mais c’est tant mieux pour les cacha­ lots. Au large des Açores, ils batifolent librement dans les eaux bleues. Non seulement on les a harponnés sans ménage­ments pendant des siècles, mais, en plus, on les a traités d’animaux cruels, de mons­tres féroces et sanguinaires. Comme si l’homme était grandi par la férocité de son adversaire. Suprême mensonge, car si, blessés par les harpons, ils se sont par­ fois âprement défendus, les cachalots n’ont pratiquement jamais attaqué de ba­leiniers.

Nous passons en leur compagnie des semaines qui comptent parmi les plus belles de nos vies. Sous l’eau, la magie est totale. Nous avons vu des cachalots se sai­sir par la mâchoire et danser, étroitement enlacés, un fabuleux ballet amoureux. Ces mammifères sont d’une étonnante dou­ceur, formant des bandes étroitement unies, à la structure sociale complexe.

J’ai vu les enfants de la Fleur nager aux côtés des monstres paisibles, image d’une harmonie indicible. La rencontre sous­ marine avec les cachalots est boulever­sante de beauté, de force, de douceur. Cette expédition nous a fait prendre conscience d’une chose. Quand tu es dans l’eau, petit grain de vie, il y a tout de même une différence entre toi et le plancton, les poissons ou les cétacés qui t’entourent. C’est que tu appartiens à l’es­ pèce humaine, la seule capable de détrui­re l’ensemble de cette vie océane.

Gardons-nous de juger les pêcheurs des Açores : leurs prélèvements ne mena­çaient pas la population de cétacés. Les scientifiques nous ont révélé un danger infiniment plus grave : la pollution. Ac­tuellement, les substances toxiques (parti­culièrement les PCB) répandues dans l’en­ semble des océans du monde menacent gravement la vie. La situation est alar­mante et empire d’année en année. Les polluants se concentrent tout au long de la chaîne alimentaire, au sommet de la­ quelle se trouvent les cétacés et… les hommes.

Puissent les voiliers traditionnels for­ mer, eux, une flotte véritablement écolo­gique…

Bibliographie : Charles Hervé-Gruyer, Les enfants dauphins (Gallimard-Jeunesse);D. Legoupil, La chasse a11x cachalots aux Acores (Le Chasse-Marée n°1); Jacques Soulaire, A la recherche de Moby Dick (Hachette); H. Melville : Moby Dick; Paul Budker, Baleines el baleiniers (Horizons de France).