La coquille, bivalve sentinelle

Revue N°318

Dans la main du scaphandrier biologiste, la coquille en majesté darde vers nous ses multiples petits yeux bleus, au-dessus de la « lèvre » supérieure du manteau, également bordé des tentacules qui assurent le toucher, l’ouïe et l’odorat du bivalve.
Dans la main du scaphandrier biologiste, la coquille en majesté darde vers nous ses multiples petits yeux bleus, au-dessus de la « lèvre » supérieure du manteau, également bordé des tentacules qui assurent le toucher, l’ouïe et l’odorat du bivalve. © Erwan Amice/CNRS

Par Laurent Chauvaud – Avez-vous déjà plongé votre regard dans ses dizaines d’yeux bleus électriques ? Avez-vous admiré sa danse agile ? Très sérieusement, avez-vous prêté l’oreille au « chant » de la coquille Saint-Jacques ? Voilà des décennies que Laurent Chauvaud étudie et célèbre ce mollusque plein de ressources, apparu voici 25 millions d’années. Quand le scientifique se pique de gratter sous la coquille, il finit par y lire, comme dans un journal, la chronique quotidienne des fonds où elle s’est établie. Des milliers d’années d’archives sur la Température de l’eau, le plancton… Sans oublier les pollutions humaines et les bouleversements climatiques à l’œuvre.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

N’en déplaise à la Saint-Jacques, les mollusques, dont elle fait partie, se caractérisent avant tout par leurs tissus mous, et non par leurs coquilles. Outre les bivalves ou les escargots, la famille des mollusques comprend aussi les poulpes, calmars, bulles, limaces et lièvres de mer, dont les coquilles, souvent fortement réduites, sont complètement internes, voire absentes. Dans le cas de la Saint-Jacques, la coquille dure peut être envisagée de deux manières bien différentes : partie la plus précieuse, ou barrière entre vous et votre repas.

La coquille Saint-Jacques, ou Pecten maximus – « le grand peigne », en latin scientifique – au naturel sur les fonds de la rade de Brest.

La coquille Saint-Jacques, ou Pecten maximus – « le grand peigne », en latin scientifique – au naturel sur les fonds de la rade de Brest. Noter les crépidules, mollusques à coquille arrondie qui vivent en phorésie – fixés sur la coquille–, et les ophiures de passage – échinodermes inoffensifs, au contraire de leurs cousines les étoiles de mer, redoutables prédateurs du bivalve. © Erwan Amice/CNRS

Très sérieusement, la polyvalence des organes est l’une des caractéristiques du petit monde des mollusques, qui se distinguent par leur aptitude à réduire les coûts, à s’économiser, à dévier les fonctions triviales. Chacun des organes de la coquille Saint-Jacques remplit ainsi deux, trois… ou de multiples rôles simultanément. Ainsi en va-t-il par exemple du manteau, la projection membraneuse qui enveloppe le corps de l’animal et protège ses organes, et de l’espace interne ouvert qu’il forme, que l’on appelle la cavité palléale. Cette cavité pleine d’eau remplit de très nombreuses fonctions. Premièrement, elle est le siège de la respiration, des échanges gazeux entre la branchie et l’eau qui la baigne. Deuxièmement, elle sert de chambre où la coquille fait entrer de l’eau de mer pour la filtrer, elle qui se nourrit des petites particules alimentaires qui y sont en suspension. Troisièmement, elle permet l’analyse de la qualité de l’eau grâce aux organes sensoriels internes qu’elle abrite. Quatrièmement, elle sert de lieux d’aisance où l’animal vide ses déjections et ses baves. Cinquièmement, elle constitue un lieu sûr pour pondre et protéger ses œufs, mais aussi pour éjaculer son sperme. Sixièmement, c’est dans le manteau que se fabrique le squelette externe de l’animal : cette coquille à deux valves produite par l’assemblage de cristaux de calcite et de briques de carbonate de calcium, si solide qu’une fois adulte, elle peut résister à l’attaque d’un tourteau ou d’un poulpe – avant l’âge d’un an, le bec d’une daurade lui sera fatal. Septièmement, le manteau étant le tissu le plus proche du monde extérieur, il est le mieux placé pour que s’y développent les organes sensoriels externes. En l’occurrence, les yeux de la coquille et les tentacules par lesquels elle touche, goûte et entend. Huitièmement, la coquille Saint-Jacques, comme la pieuvre ou la seiche, peut, grâce à son manteau, pomper de l’eau doucement puis l’éjecter brutalement. Autrement dit, nager ! Un agencement complexe de muscles à peine visibles lui permet de rétracter son manteau, de le relâcher à droite, de le contracter à gauche… Elle peut pivoter, souffler, prendre de l’altitude, se diriger et se cabrer à sa guise. Et même échapper à sa prédatrice suprême : l’étoile de mer.

Ce que les gourmets appellent la « noix » de la coquille Saint-Jacques est aux yeux de l’anatomiste son muscle adducteur (qui actionne les deux parties de la coquille, ou valves).

Ce que les gourmets appellent la « noix » de la coquille Saint-Jacques est aux yeux de l’anatomiste son muscle adducteur (qui actionne les deux parties de la coquille, ou valves). Quant au « corail », il s’agit de la gonade de ce mollusque hermaphrodite qui y produit d’abord ses spermatozoïdes, puis ses ovocytes. © Liz Hascoët/pour Bebest-Fovearts

Chaque organe joue les couteaux suisses

La coquille Saint-Jacques est aussi un véritable petit écureuil qui stocke ses provisions pour l’hiver. Comment fait-elle ? Elle synthétise du glycogène, le même polymère de glucose que celui que nous emmagasinons dans notre foie. Pour stocker ce sucre, elle utilise à nouveau un organe dont elle dévie la fonction première : son muscle adducteur, ce gardien qui sert avant tout à fermer la porte aux étoiles de mer et qui forme ce que les gourmets appellent la « noix » de la coquille Saint-Jacques.

Ce sont, notons-le au passage, ces chaînes de glycogène contenues dans le muscle qui se brisent en petits morceaux, molécules de glucose qui caramélisent lorsque le muscle est chauffé dans une poêle avec du beurre. D’où la couleur dorée de la noix de coquille dans votre assiette…

La coquille n’est ni un chameau, ni un quinquagénaire ventripotent. C’est ce stockage musculaire du sucre qui remplit principalement, chez elle, le rôle de la graisse que nous gardons autour de nos abdominaux. Pourtant, elle sait aussi faire du gras : les ovocytes qu’elle produit, qui deviendront des œufs si des spermatozoïdes les fécondent, sont chargés de gouttelettes de lipides. Ces graisses serviront de réserve énergétique pour les débuts de la larve, grande nageuse, et qui en aura besoin jusqu’à savoir se nourrir seule.

Mais elles aussi peuvent servir à une autre fonction. En rade de Brest, les coquilles produisent des ovocytes jusqu’à l’automne, puis stoppent leur production juste avant l’hiver. Elles peuvent ensuite utiliser le gras des ovocytes fabriqués en fin d’été pour leur propre survie hivernale. Autrement dit, la coquille Saint-Jacques puise dans ses réserves à la façon d’une poule qui mangerait, l’hiver, ses œufs pondus l’été précédent. L’ovaire, organe génital femelle de la coquille, lui permet d’assurer l’avenir en faisant des réserves. Quand vous dégustez à Noël le corail orange de la coquille, vous videz son garde-manger !

remontée de la drague à bord du Nemesis, de Saint-Quay-Portrieux.

Remontée de la drague à bord du Nemesis, de Saint-Quay-Portrieux. La taille des prises et celle des mailles des dragues qui raclent le fond pour capturer les coquilles sont très strictement réglementées. © Lionel Flageul

Mais cet effort de reproduction ne sert évidemment pas uniquement à passer l’hiver… Reste que son fonctionnement sexuel risque de ternir un peu son image auprès des pèlerins catholiques qui l’ont choisie pour emblème. La coquille est hermaphrodite, à la fois mâle et femelle. Elle produit des spermatozoïdes et des œufs dans des gonades sans genre. Mais elle est protandre (c’est-à-dire qu’elle est d’abord mâle puis femelle) et éjacule toujours avant de pondre, à côté de sa branchie, dans la cavité palléale. Elle évacue ensuite les gamètes vers l’extérieur : elle bat des valves, elle ventile l’eau, et la mer emporte les gamètes, mâles puis femelles : la fécondation doit avoir lieu en pleine eau. Les copines font la même chose à côté d’elle. Une coquille peut pondre jusqu’à vingt millions d’œufs chaque année. Les spermatozoïdes sont bons nageurs, rapides et endurants, mais les chances de rencontre entre gamètes restent faibles et les pertes sont délirantes.

Les ovocytes fécondés évoluent en larves aux formes étranges, bientôt équipées d’une branchie pour respirer et manger. Ces larves nagent un peu, voyageant surtout au gré des courants et des marées. Elles se posent au fond de la mer après un mois de balade. Elle se métamorphosent, et se retrouvent dotées d’une belle coquille, finement ornementée comme le trône d’un sultan ottoman, qui ressemble, déjà, sous la loupe, à celles des grandes.

À ce stade, ces larves de 200 micromètres s’accrochent, grâce aux fibres collantes de leur byssus, à un autre animal, à une algue ou à une roche. Elles ne bougeront que peu par la suite. Ainsi commence leur vie de post-larves puis de juvéniles ; l’âge adulte débutera deux ans plus tard, lorsque leur appareil reproducteur sera « corail ».

En haut, prélèvement d’échantillons en plongée.

Prélèvement d’échantillons en plongée. © Liz Hascoët/pour Bebest-Fovearts

Nous la mangerons, pour peu qu’elle se laisse draguer… Si elle peut en principe atteindre quinze ou vingt ans, il est rare d’en remonter qui aient échappé plus de six ou huit années aux pêcheurs. Les Français l’adorent et en consomment quelques dizaines de milliers de tonnes chaque année. Mais, pour que l’homme dispose de la coquille Saint-Jacques pour sa béchamel, il fallait d’abord que fussent créés ses ancêtres, qu’elle partage avec l’huître, la palourde et le bigorneau, et que l’Évolution fasse son œuvre…

La coquille Saint-Jacques appartient à la famille des peignes, les pectinidés. La famille est jeune puisqu’elle apparaît sur notre planète au Toarcien, il y a environ 185 millions d’années, à la fin du Jurassique inférieur. Pour les scientifiques, depuis Carl von Linné, la coquille Saint-Jacques européenne, apparue à son tour voici quelque 25 millions d’années, s’appelle Pecten maximus, ce qui peut être traduit par « très grand peigne ». Les ancêtres de la coquille apparaissent probablement sur les côtes Est de la Pangée, le continent unique originel, ce qui peut expliquer la distribution actuelle du genre.

Des espèces très proches, qui porteront toutes le nom de Pecten et qui sont issues de sa lignée, jalonnent son histoire. Ces animaux vivent aujourd’hui dans les fonds sableux le long des côtes de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, de l’Australie et des îles voisines. Ils sont parmi les bivalves les plus pêchés au monde. Des espèces telles que Pecten maximus en Atlantique et en Méditerranée, Pecten jacobaeus en Méditerranée, Pecten fumatus en Australie, Pecten novaezelandiae en Nouvelle-Zélande et Pecten albicans au Japon constituent des pêcheries importantes à destination des tables occidentales et asiatiques, et elles sont bien connues.

Après un mois d’existence nomade et nageuse, les larves de Pecten maximus se posent au fond et se métamorphosent, adoptant une forme semblable à celle des adultes…

Après un mois d’existence nomade et nageuse, les larves de Pecten maximus se posent au fond et se métamorphosent, adoptant une forme semblable à celle des adultes… Ces juvéniles grandissent et atteignent la maturité sexuelle deux ans plus tard. © Erwan Amice/CNRS

La classification des coquilles Saint-Jacques et des pectinidés de la famille est basée sur les caractéristiques de la morphologie de la coquille, telles que la forme et la taille des valves (l’une plate, l’autre bombée, dans le cas de la Saint-Jacques) ainsi que des « oreilles », au niveau de la charnière. Les sculptures que portent la coquille (nombre, taille et distribution des lignes, côtes et nervures, présence et morphologie des lamelles et sillons), ainsi que les propriétés de leur patrimoine génétique, permettent de comprendre l’arbre généalogique de la coquille. Ce travail de comparaison anatomique attaché aux détails de la forme, des ornementations et des gènes suggère ainsi que nous pêchons peut-être la même espèce en Bretagne et en Méditerranée.

La conquête de nouveaux territoires par notre coquille Saint-Jacques l’a amenée aujourd’hui jusqu’aux îles Lofoten, au Nord. Au-delà, il fait trop froid pour elle ; c’est le royaume du pétoncle d’Islande, son cousin polaire. Les pétoncles, qui présentent deux valves bombées, sont allés encore plus loin, en Antarctique, en Arctique, dans les massifs coralliens et jusque dans les abysses obscurs des océans. Ce n’est pas le cas de la coquille Saint-Jacques qui reste presque toujours à portée de bateau, ne s’aventurant pas au-delà du talus continental.

Depuis son apparition au fond des mers, notre coquille n’a pas entamé sa céphalisation, et elle ne dispose que de quelques ganglions nerveux. Des amas de neurones qui n’aident ni pour le calcul matriciel, ni pour comprendre les climatosceptiques…

Mais la coquille est bien plus qu’un figurant acéphale inclus dans la Nature des hommes. Notre équipe du Laboratoire de sciences de l’environnement marin, à Brest (LEMAR), a pu lui découvrir un rôle caché, une utilité nouvelle. Un talent qui nous invite au voyage. Au hasard de nos découvertes, de rencontres, de plongées en Bretagne et jusque sous les glaces de l’Antarctique, nous avons appris à voir les coquilles comme une archive environnementale et une sentinelle de nos pollutions.

Cette aventure qui commence en rade de Brest est affaire de chance, ou de « sérendipité », pour reprendre le mot inventé par Horace Walpole, désignant la « sagacité accidentelle » de celui qui, cherchant la réponse à une question, découvre en fait tout autre chose…

Les archives de l’océan sont gravées à jamais dans la coquille

Un jour d’août 1995, devant Lanvéoc, notre équipe « d’aventuriers » remonte sa drague rouillée et décharge sa pêche sur le pont du bateau avant de nettoyer les coquilles à la manche à eau, puis de les brosser et de les frapper de nos couteaux émoussés, faisant gicler sous les coups de lame les crépidules de leurs coquilles « hôtes ». Bientôt elles brillent, fauves, dans nos mains.

La Saint-Jacques croissant au rythme d’un microscopique cerne par jour sur le pourtour de sa coquille, cette dernière constitue une forme de « journal » où sont archivées quotidiennement des informations sur son milieu.

La Saint-Jacques croissant au rythme d’un microscopique cerne par jour sur le pourtour de sa coquille, cette dernière constitue une forme de « journal » où sont archivées quotidiennement des informations sur son milieu. Son examen attentif et son analyse fournissent de précieuses indications sur les fonds marins le jour où se sont formés les bivalves, contemporains ou fossiles. © Erwan Amice/CNRS

Il est facile de lire l’âge d’une coquille. Comme un arbre dans la mer, les valves portent des cernes bien visibles. En surface, des bandes claires alternent avec des bandes sombres. Les « cicatrices » blanches déposées chaque hiver donnent son âge au premier coup d’œil.

À notre retour à la fac des Sciences de Brest, les glacières pleines d’échantillons, surprise : une fine marque, de couleur claire, à quelques millimètres du bord des coquilles, est parfaitement visible sur tous les spécimens collectés… pourtant nous sommes en août, bien avant l’hiver. À la loupe, l’examen détaillé de cette étrange bande blanche nous apprend que cet anneau est formé de la juxtaposition de stries microscopiques. Nous comptons ces stries concentriques. Le nombre de stries de ce surprenant « anneau » estival jusqu’au bord externe de la coquille correspond au nombre de jours écoulés depuis l’apparition d’algues toxiques, identifiées un mois auparavant dans l’eau de la rade de Brest.

Ainsi, grâce à un événement fortuit, parce qu’une espèce de microalgue s’est développée en rade de Brest, ralentissant la croissance des Saint-Jacques, nous découvrons que ce coquillage dépose une strie par jour sur le pourtour de sa coquille. La distance qui sépare deux stries fournit une information précieuse et inédite à l’interface eau-sédiment : la croissance quotidienne d’un invertébré vivant au fond de la mer. Et cet invertébré a le bon goût d’archiver cette information journalière dans son squelette.

L’interprétation de ces stries nous livrera une multitude d’informations, notamment sur les pollutions qui affectent les organismes marins. Par exemple sur les rejets de nitrates dans l’eau de mer, qui provoquent des proliférations d’algues, lesquelles se décomposent ensuite sous l’action des bactéries. Ces dernières consomment de l’oxygène qui vient à manquer (on parle alors d’un phénomène d’hypoxie), voire à disparaître (anoxie). La Saint-Jacques, dont la croissance est affectée, garde la trace de ces pollutions et de ces anoxies, lisible sur sa coquille, au jour près.

L’étude du mécanisme par lequel ces conditions difficiles marquent la croissance de la coquille réserve son lot de surprises et de merveilles.

La danse et le chant de la coquille

Puisque la Saint-Jacques construit sa coquille sur son manteau, celui-ci doit rester immobile quelques instants, le temps de fabriquer cette strie… D’où l’idée d’étudier le mouvement des coquilles Saint-Jacques pour comprendre leur croissance. Nous décidons de filmer la coquille. L’échec est cuisant. Puis nous imaginons une méthode alternative, basée sur l’utilisation d’un accéléromètre comme celui qui commande, sur les téléphones portables, les changements d’affichage. Après trois ans de mise au point, nous disposons d’un capteur d’à peine un gramme que l’on peut coller sur le dos de la coquille et qui enregistre ses mouvements des mois durant, cent fois par seconde. Ces mesures de la vivacité des mouvements valvaires se révèlent anormales quand la concentration en oxygène de l’eau de mer diminue ou que des algues toxiques se développent.

La compréhension de la croissance de la coquille suppose d’en étudier les mouvements…

La compréhension de la croissance de la coquille suppose d’en étudier les mouvements… En laboratoire d’abord, puis sur les fonds marins, on les équipera ainsi d’accéléromètres enregistreurs (ici fixés sur la valve supérieure), semblables à ceux des téléphones portables, et l’on enregistrera le son produit par leur respiration à l’aide d’hydrophones (dans le bac à l’arrière-plan). © Erwan Amice/CNRS

Puis par hasard encore, dans le bâtiment de nos expérimentations, nous découvrons que le bruit de la porte des toilettes perturbe les animaux tapis dans le sable des bacs d’élevage. Nous décidons de mesurer ce bruit, et c’est comme cela que nous en venons à étudier le son produit par les coquilles…

Écouter les coquilles Saint-Jacques est un rêve. L’animal souffle son eau comme un oiseau chante son air. Le son que l’on entend, légèrement modulé, est discret mais audible et on perçoit, à l’hydrophone, comme un médecin avec son stéthoscope, les bruits anormaux qu’elle fait lorsqu’elle ne va pas bien. La coquille Saint-Jacques, pour qui lui prête l’oreille, nous dit comment va la mer.

À l’été 1999, un coup de vent le long des côtes norvégiennes, en mettant l’eau de surface en mouvement et provoquant ainsi la remontée d’eau profonde et froide, nous donnera l’idée d’aller plus loin dans l’art de lire les messages archivés dans le papyrus qu’est le squelette carbonaté de la coquille. Lors de ce coup de vent estival, la température de l’eau a brutalement chuté et la coquille Saint-Jacques, princesse au petit pois, n’aime pas ça. Sa croissance ralentit, faisant apparaître une marque semblable à un cerne hivernal. Le « coup de froid » qui a suivi le coup de vent est imprimé dans la coquille, comme la poussée de microalgues toxiques dans la rade de Brest…

Dans un café du port de Bergen a surgi l’idée d’étudier la composition chimique du squelette pour y chercher des traces des variations de la température de l’eau de mer.

Comment ? En analysant le calcaire du squelette des invertébrés marins, constitué en majorité de carbonate de calcium (CACO3). Cet oxygène tiré de l’eau de mer existe sous différentes formes, ou isotopes, qui diffèrent par le nombre de neutrons de leur noyau atomique. Les scientifiques savent les reconnaître, les peser et les compter. Or la température de l’eau fait « préférer » un isotope aux autres lors de la synthèse du carbonate de calcium. Ainsi les proportions de ces isotopes varient dans le calcaire en fonction de la température de l’eau de mer au moment où la coquille croît. L’analyse strie par strie de la composition de la coquille donne une indication sur la température de l’eau, jour après jour, comme un livre où le climat se lit, page après page, aujourd’hui comme il y a 6 000 ans.

Le pétoncle antarctique, Adamussium colbecki, cousin polaire de la coquille Saint-Jacques, vit sous la glace et même dedans !

Le pétoncle antarctique, Adamussium colbecki, cousin polaire de la coquille Saint-Jacques, vit sous la glace et même dedans ! © Erwan Amice/CNRS

Les annales glacées du pétoncle polaire

Les variations de l’environnement enregistrées par la coquille peuvent être diverses, comme le montreront, ensuite, des travaux sur la contamination au nickel d’un pétoncle tropical de la baie de Dumbéa-Nouméa, puis notre étude sur le vanadium du pétrole de l’Erika, retrouvé dans les coquilles au large de Belle-Île. Après des essais sur les terres rares du Sahara apportées par les tempêtes de sable en péninsule d’Iwik, en Mauritanie, nous reviendrons dans nos eaux en 2019 avec les professeurs Barrat et Ben Salem, travaillant sur les examens d’imagerie à résonnance magnétique (IRM) réalisés à l’hôpital brestois de la Cavale-Blanche. Nous démontrerons que le gadolinium, une autre terre rare injectée comme contrastant dans les veines des patients devant subir un IRM, se retrouvait dans les coquilles de la rade de Brest. Des idées nées en Nouvelle-Calédonie, peaufinées en Mauritanie ont ainsi trouvé toute leur « utilité » en rade de Brest. Qui pouvait le prédire ?

De ces travaux sur les Saint-Jacques des côtes bretonnes jusqu’en Nouvelle-Calédonie est née l’idée d’aller étudier leurs cousins en Antarctique, puis en Arctique.

Nous apprenons à plonger dans de l’eau à -1,8 °C, par un trou dans la banquise. Un mètre carré d’eau noire dans une immensité de glace blanche, avec pour voisins les manchots empereurs indifférents. On descend dans le boyau de glace. Le bruit augmente. La nuit nous enveloppe sous les trois mètres de glace. Nous descendons encore un peu. Les tympans craquent. Nous devinons le fond dans le faisceau de notre phare. Les pétoncles sont là, sous la glace et même dans la glace. Nous découvrons un écosystème en perpétuel changement. La biodiversité augmente avec la profondeur et, comme en rade de Brest, quelques pétoncles côtoient des polychètes ainsi qu’une myriade d’échinodermes énormes, colorés et somptueux : des oursins, des éponges orange, des concombres de mer, des étoiles de mer, des crinoïdes géants et orange, des ophiures et des lys de mer à la danse féérique. Le spectacle est continu ; dans cette nature magique, au fil de quelque trois cent cinquante plongées, nous étudions des pétoncles mauves, à la transparence d’opaline, qui grandissent au rythme d’un cerne tous les quinze jours.

Des études commencées en draguant le fond de la rade de Brest peuvent mener loin…

Des études commencées en draguant le fond de la rade de Brest peuvent mener loin… jusqu’en Terre-Adélie, en Nouvelle-Calédonie ou ici, sous la banquise du Groenland, à la poursuite des pétoncles d’Islande, Chlamys islandica, dans des eaux à -1,8 °C. © Erwan Amice/CNRS

En Antarctique puis dans le Grand Nord, de missions polaires en plongées sous glace, on démontre bien vite que les pétoncles polaires attestent un changement drastique de leurs conditions de vie depuis trente ans. Dans ce monde sous-marin qui témoigne de l’exubérance créatrice de la vie, nos chers bivalves nous permettent de lire, comme dans un livre, notre capacité de destruction, même s’ils n’ont certainement pas été créés pour cela.

 

Une célébration de l’amour sous toutes ses formes

La plus belle surfeuse de la Renaissance, sur le plus délicat des vaisseaux…

La plus belle surfeuse de la Renaissance, sur le plus délicat des vaisseaux… © World History Archive/Alamy Stock Photo

Avant d’incarner le summum de la gastronomie festive aux yeux des Français et une archive de l’environnement pour les naturalistes, la coquille fut une parure, un symbole de pouvoir précieux. Bien plus qu’une nourriture, elle était un bijou de prestige pour l’homme de Néandertal et l’Homo sapiens : on retrouve ces parures dans les sépultures du Mésolithique de Téviec, dans le Morbihan (5 400 ans avant notre ère), du Néolithique, à Houat (-3 000 ans), et jusqu’à plusieurs centaines de kilomètres à l’intérieur des terres.

Au Moyen Âge, même si la coquille n’est pas encore pêchée sur les fonds marins, elle est ramassée et consommée, comme l’attestent les fouilles des dépôts de déchets des moines de l’abbaye de Landévennec (rade de Brest), où le bivalve est cuisiné depuis plus de mille ans.

Au-delà de sa fonction de parure, la coquille Saint-Jacques est un talisman, un porte-bonheur éloignant le mauvais sort et la maladie. Arboré par les voyageurs depuis l’Antiquité, et particulièrement, dès le Moyen Âge, par les pèlerins de Compostelle, qui ramenaient une coquille glanée sur les rivages de Galice, il est le symbole de leur pieux périple. Dans le Codex Calixtinus, ou Livre de saint Jacques (achevé en 1140), il est expliqué que « les deux valves du coquillage représentent les deux préceptes de l’amour, à savoir aimer Dieu plus que tout et aimer son prochain comme soi-même ». Le suave bivalve, selon une symbolique récurrente dans le monde de la malacologie (science des mollusques), n’en est pas moins un symbole de féminité, de fécondité et d’amour sensuel, autant que de pureté spirituelle. Ce n’est pas dans un bénitier, mais dans une large coquille Saint-Jacques que Sandro Botticelli fait aborder la déesse de l’amour aux rivages de Cythère.

 

 

Un laboratoire interdisciplinaire pour les sciences de la mer

Laurent Chauvaud en plongée lors d’une campagne de mesures en Nouvelle-Calédonie pour le lemar.

Laurent Chauvaud en plongée lors d’une campagne de mesures en Nouvelle-Calédonie pour le LEMAR. © Erwan Amice/CNRS

Depuis les travaux pionniers d’Albert Lucas et de Michel Glémarec, dans les années 1970, la coquille Saint-Jacques et son milieu sont une spécialité reconnue des scientifiques brestois comme Laurent Chauvaud – auteur de l’article – et ses collègues du Laboratoire des sciences de l’environnement marin (LEMAR).

Ici, sur le campus de la pointe du Diable, travaillent et cohabitent la plupart des quelque deux cents savants de cette unité mixte de recherche – quand ils ne sont pas en expédition en Afrique, en Nouvelle-Calédonie ou ailleurs… Cette ruche savante entend étudier le fonctionnement marin de l’échelle de la cellule à celle de l’océan. Pour chaque programme, les chercheurs « font leur marché » parmi leurs collègues biologistes, chimistes, géologues, juristes ou sociologues… recrutant parfois au comptoir de la cafétéria de ce campus dont l’interdisciplinarité est la clef de voûte.

Le LEMAR regroupe des scientifiques de l’Université de Bretagne occidentale et du CNRS, des personnels de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (IFREMER), mais aussi des chercheurs de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), dont le modèle repose sur le partenariat scientifique équitable avec les pays en développement. Ceci explique l’importance des pays du Sud dans le monde du LEMAR.

Les chercheurs du labo brestois multiplient ainsi les collaborations : études sur les courants, sur la biodiversité des fonds bretons, sur l’impact des bruits anthropiques ou sur les planctons et la ressource benthique au Sud du Sénégal, programmes sur le cycle du silicium ou sur les lipides des organismes marins… <www-iuem.univ-brest.fr/lemar>

 

 

Sauvage ou d’élevage, la coquille se porte bien, merci

Pêche et tri de la coquille en baie de Saint-Brieuc.

Pêche et tri de la coquille en baie de Saint-Brieuc. © Erwan Amice/CNRS

Près de cinq cents navires sont armés à la pêche à la coquille en Manche, se répartissant presque également sur les deux principaux gisements français de Pecten maximus : celui de la baie de Seine, et celui de la baie de Saint-Brieuc. La production totale française était en 2018 de 18 791 tonnes. Les Français détiennent le record mondial de consommation de ce mollusque et de ses cousins importés, sous la même appellation commerciale de « coquille Saint-Jacques » : 2,5 kilogrammes par habitant et par an en moyenne.

Les techniques de pêche – utilisant de lourdes dragues – font débat, en raison des dégradations subies par les fonds marins et la biodiversité à force de passages répétés. C’est ainsi que les pinnes marines, mollusques du genre Atrina, ont en grande partie disparu des fonds concernés en Bretagne. Ceci ne doit pas faire oublier la remarquable gestion de la ressource, sous l’égide de l’IFREMER. Ainsi, en 2020, la biomasse évaluée par les biologistes pour la baie de Saint-Brieuc atteint les 68 000 tonnes, dépassant de loin le précédent record, datant de 2018. Ces chiffres sont établis annuellement depuis la fin des années 1970, et permettent notamment d’adapter finement les règles de pêche : quantités maximales à prélever, taille des prises… Une surveillance drastique de la pêche en assure le respect, pour ce qui est de sa durée (en baie de Saint-Brieuc, celle-ci est limitée à 45 minutes, deux jours par semaine), de la taille des anneaux de la drague (97 mm) et des quantités débarquées. Toutes les coquilles pêchées doivent obligatoirement passer en criée.

Parmi les gisements secondaires de Pecten maximus, la rade de Brest, où sont pêchées environ 300 tonnes de coquilles par an, est un bassin de production modeste. Le mode de production de la coquille développé ici n’en est pas moins intéressant : la volonté d’assurer la pérennité de la ressource pour cette espèce emblématique des pêcheries de la rade a conduit aux premières recherches de fond sur l’espèce et à la création d’un établissement unique en son genre, l’écloserie du Tinduff, à Plougastel-Daoulas, où sont produites par millions des coquilles juvéniles qui servent à l’ensemencement de la rade par les pêcheurs.

Ceux-ci achètent ainsi leur semence auprès de cette coopérative financée par les licences de pêche. Trois ans plus tard, les coquilles à maturité peuvent être « récoltées » à la drague. Le réensemencement représente, selon les années, 40 à 60 pour cent des prises dans la rade. Hormis une écloserie de moindre importance à Bergen, en Norvège, celle du Tinduff n’a pas d’équivalent en Europe. Elle peut être considérée, une trentaine d’années après les lourds investissements qui lui ont permis d’atteindre sa dimension actuelle, comme un remarquable succès. Pêcheurs et scientifiques ont ainsi mis à profit des connaissances nouvelles pour subvenir raisonnablement à ses besoins alimentaires, montrant que l’océan, plus qu’une simple source de protéines, peut être le lieu de nouveaux métiers respectueux de la mer. L’écloserie du Tinduff fournit d’ailleurs des juvéniles pour des expériences d’ensemencement sur d’autres gisements de coquilles, de Granville à La Rochelle.

À lire :

Laurent Chauvaud, la coquille Saint-Jacques, Sentinelle de l’océan, Éditions des Équateurs, Paris, 2019.

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