La chasse aux cachalots aux Açores

Revue N°1

De Dominique Le Goupil –

Historique 

La chasse à la baleine se pratique depuis très longtemps et par des peuples aussi variés que les Japonais, les Eskimos, les Norvégiens, les Basques, etc. .. On a pu même se demander, en retrouvant une dent de cachalot dans le gisement paléolithique de Bédeilhac (Pyrénées), si les peuples préhistoriques ne se livraient pas à cette dangereuse chasse. Cependant, il ne semble pas qu’on ait retrouvé, dans les gisements de cette époque, d’instruments ayant pu servir assez efficacement de harpon. C’est, du reste, presque inconcevable en l’absence de fer, sans parler du problème posé par la ligne elle-même, nécessairement composée d’une corde très longue (plusieurs centaines de mètres), très solide, vu la force de l’animal, et très lisse pour filer correctement. Mais, s’il est presque exclu qu’ils aient pu utiliser cette technique, on peut toujours supposer que, comme les habitants des îles Aléoutiennes ou les indigènes. du Groenland et du Spitzberg, ils aient découvert la technique consistant à enduire un petit harpon de poison puis à essayer de suivre la bête jusqu’à ce qu’elle expire.

Quoi qu’il en soit, l’hypothèse la plus probable est qu’ils se soient contentés, lorsqu’ils avaient la chance d’habiter près des côtes, de récupérer les cadavres échoués sur les plages comme cela s’est fait un peu partout et à toutes les époques lorsque l’occasion s’en présentait.

Les premières traces tangibles de la chasse à la baleine ne remontent, en fait, guère au-delà du IXe siècle : les Norvégiens puis les Basques chassèrent le long de leurs côtes durant tout le Moyen-Age une petite baleine relativement inoffensive « Eubalaena glacialis ». Puis, celle-ci disparaissant, ils se lancèrent sur les mers à la recherche des baleines franches. Ils laissèrent même une trace de leur passage à Terre-Neuve dès la fin du XIXe siècle: l’épitaphe d’une tombe.

Au XVIIIe siècle la chasse prit une ampleur jusque-là inconnue essentiellement grâce aux Hollandais (400 navires baleiniers au XVIIIe siècle), aux Anglais, aux Français (Basques et Normands) …

Mais la grande période de la chasse fut incontestablement le XIXe siècle lorsque les habitants de la côte est-américaine entreprirent à leur tour de s’attaquer aux cétacés. Leurs victimes furent tout d’abord les baleines franches puis, à défaut de celles-ci, les cachalots réputés plus féroces.

Les principaux centres baleiniers étaient alors Nantucket, New Bedford (où existe maintenant un musée de la baleine) et Mystic. Les navires-baleiniers étaient de gros bateaux (trois-mâts carrés) qui partaient parfois pour des croisières de deux ou trois ans, sillonnant l’Atlantique, voire même le Pacifique (l’histoire de Moby Dick est supposée se passer dans le Pacifique où son auteur avait effectivement chassé la baleine) jusqu’à ce qu’ils aient rempli tous leurs barils d’huile. On comprend donc pourquoi, passant à l’occasion près des Açores, ils avaient pris l’habitude de venir s’y ravitailler en eau, nourriture fraîche et hommes lorsque le manque d’hygiène et les mauvaises conditions de vie à bord avaient trop réduit l’équipage. Il ne fait aucun doute que dès la fin du XVIIIe siècle, et même avant, les Açoréens connaissaient déjà la chasse à la baleine. En effet, dans les Archives des Açores, vol. VI,. est reproduite une lettre du capitaine général des Açores, datée de 1768 dans laquelle celui-ci signale que quelques Açoréens, quoiqu’à une très petite échelle, se livrent à la chasse au’ cachalot dont ils utilisent l’huile dans leurs maisons (sans doute pour l’éclairage). Ce n’est cependant qu’au contact des baleinières est-américaines du XIXe siècle que la chasse prit une réelle envergure aux Açores. La première société de chasse fut formée à Fayal en 1857. Fayal était, du reste, le port de ravitaillement privilégié puisque seulement pour l’année 1866, 104 navires-baleiniers vinrent s’y réapprovisionner.

Dès 1860, on y comptait déjà 10 baleinières. Il est assez probable que le début de la chasse aux cachalots à Florès a suivi d’assez près l’exemple de Fayal, sa voisine la plus proche (excepté l’îlot de Corvo).

Ce sont à peu près certainement les Açoréens, employés quelques années sur les baleinières américaines, qui en rapportèrent les techniques et entreprirent la chasse au cachalot avec leur île comme base à la place du navire. En effet, la méthode, les armes, les outils et jusqu’à la dénomination de ceux-ci et des différents termes de chasse, tout est d’origine américaine. Toujours selon les Archives des Açores, Vol. VI, l’inventaire succint de l’outillage d’une baleinière américaine comprend : corde, harpons, lances, hachette, tranchoir à découper le cachalot et chaudrons. Or l’inventaire d’une baleinière açoréenne actuelle donne exactement la même liste, exception faite des chaudrons puisque l’on traite la baleine à terre. Le vocabulaire lui-même est resté très inspiré du vocabulaire américain. Les chasseurs açoréens appellent en effet leurs baleinières bote, les rames oars ; lorsque le cachalot souffle, signalant ainsi sa présence, on crie blows et les exemples de ce type sont innombrables.

A l’heure actuelle, le principal centre de chasse au cachalot des Açores est situé sur l’île de Pico. On la pratique encore un peu à Fayal, Sao Jorge, Graciosa et Flores, mais à une échelle très réduite et il est probable qu’avant peu, elle s’éteindra dans ces îles comme elle l’a déjà fait à Sao Miguel, Santa Maria et Terceira.

A Flores même, il ne restait en 1974 que deux à trois baleinières en activité (secondées par deux remorqueurs, l’un à Santa Cruz, l’autre à Lajes) alors que l’année précédente, il y en avait encore quatre. Il y a une vingtaine d’années, on comptait 7 baleinières a Lajes, 7 à Santa Cruz, 2 à Ponta Delgada, 2 à Faja Grande et 2 à Corvo. Cette chute brutale du nombre des bateaux tient à deux raisons principales : d’une part, l’émigration massive qui a fait une terrible saignée parmi la population de l’île, d’autre part la trop faible rémunération accordée aux chasseurs de cachalots en comparaison des bénéfices qu’offrent la cueillette des Sargasses ou tout simplement l’élevage.

Economie Production et partage 

Il existait autrefois deux compagnies baleinières rivales, l’une à Lajes à laquelle était rattachée Faja Grande, l’autre à Santa Cruz, Ponta Delgada et Corvo. Chacune avait son usine de traitement de cachalot. Elles se livraient une guerre sans merci d’espionnage et de ruse, les vigies d’une compagnie essayant lorsqu’elles avaient repéré un cachalot de ne rien dévoiler à leurs concurrents qui sinon, essaieraient de leur prendre leur gibier, le cachalot étant au premier qui le harponne.

Finalement, les deux compagnies fusionnèrent vers 1958 après que le gérant de celle de Lajes fut parti avec la caisse. Elles formèrent ainsi la compagnie Armacoes Baleeiras reunidas das Flores e Corvo dont le propriétaire réside à Lisbonne et est représenté à Lajes par un gérant. A l’occasion de la fusion des deux compagnies, la petite usine de Lajes située sur le port et d’un type très rudimentaire (un seul énorme chaudron de fonte chauffé au bois) fut fermée au profit de celle de Santa Cruz rénovée.

L’huile obtenue dans cette usine est stockée jusqu’à la venue du navire-citerne acquéreur, souvent allemand. Celui-ci vient en général une fois par an à l’automne lorsque la saison est finie. Il s’ancre dans la petite crique du« Boquerao » devant l’usine et l’huile est amenée par des centaines de mètres de tubes en plastique soutenus de place en place sur l’eau par des bidons vides, jusqu’au navire.

La chasse au cachalot pouvait occuper autrefois un très grand nombre de personnes puisque chaque baleinière comptait 6 et plutôt 7 hommes tandis qu’à terre existait un nombre de vigies très élevé. Le partage des bénéfices, toujours le même, est le suivant : 50 % pour le propriétaire-armateur, qui a à sa charge l’entretien de tout le matériel (embarcations et armes) et 50 % pour les hommes. Cependant, avant d’effectuer le partage de ces 50 % on a soin d’en déduire encore le pourcentage prélevé par l’usine, et tous les frais annexes : paiement mensuel fixe des vigies, paiement du combustible des remorqueurs, des impôts, etc. ..

On voit que finalement les charges du propriétaire ne sont pas écrasantes puisqu’il en partage la majorité avec les chasseurs. Ce n’est pas tous les jours en effet, que l’on brise un bateau et la consommation des harpons et des lances (dépenses réservées à l’armateur) est relativement négligeable.

A titre d’indication, voici les comptes de la compagnie de chasse au cachalot de Flores en 1975 :

Total de la production d’huile. . . . . . .. 85 200 1.
Pourcentage prélevé par l’usine . . . . . . .. 21 300 1.
Il reste donc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 63 900 1.
ce qui fait à 9 escudos/l en 1974 ….. 575 100 es.
Prélèvement pour le combustible. . .. 18 147 es.
Prélèvement pour les vigies. . . . . . . . . 9 800 es.
Prélèvement pour les impôts 6 390 es.

Il reste donc finalement 535 513 escudos à partager par moitié entre le propriétaire d’une part, et d’autre part, tout le reste des participants à la chasse (c’est-à-dire 20 à 25 personnes aujourd’hui mais 200 à 300 autrefois), La part de l’équipage est en outre soumise à une retenue de 6,5 % pour la Casa dos Pescadores. Un arrangement à l’amiable permet aux pêcheurs de garder les dents (autrefois sans valeur) tandis que le propriétaire garde la farine d’os (utilisée comme engrais).

Ensuite, le partage entre l’équipage s’effectue selon un système de. parts, assez identique à celui utilisé pour le partage du poisson ou des algues :

  • chaque rameur reçoit une part.
  • les mestres, de remorqueurs comme de baleinières, les harponneurs et gérants reçoivent deux parts.
  • les vigies, outre leur salaire fixe, reçoivent également une part.

On voit que, finalement, le nombre de parts est très élevé et on comprend pourquoi un simple rameur qui pourtant risque sa vie, ne touchait en 1974 que 6 300 escudos (environ 1 200 francs) pour sa saison complète. Ce chiffre ne saurait évidemment soutenir la comparaison avec celui des bénéfices rapportés par la cueillette des Sargasses et même l’élevage.

Technique de la chasse  – Les bateaux 

Les baleinières appelées bote sont, comme leur nom l’indique, les descendantes des baleinières américaines. Elles se sont cependant adaptées aux conditions particulières de la chasse à Flores où la rapidité l’emporte sur la sécurité, étant donné que les baleinières ne sortent que lorsque le temps le permet. Les botes sont donc plus effilés, plus longs, plus bas sur l’eau que les baleinières d’autrefois. leur longueur avoisine 10 mètres tandis que la largeur n’excède pas 2 mètres. Le tirant d’eau est très faible (environ 0,50 mètre) ainsi que le tonnage (2,5 à 3 t.). Toutes ces caractéristiques font de la baleinière un bateau très rapide à la voile et également à la rame quoique dans le premier cas, l’absence de quille et de dérive soit un inconvénient non négligeable, particulièrement lorsqu’il s’agit de remonter le vent. Les vieux de Flores se souviennent avoir vu sur les botes des dérives mobiles placées dans de longs puits de dérive faisant saillie sous les bateaux, mais elles furent abandonnées pour faciliter le halage au port.

La baleinière des Açores conservée au Musée de la Pêche de Concarneau. Une salle de ce remarquable musée est consacrée à la pêche à la baleine. A la poupe est implanté le taberin sur lequel on donne un tour à la ligne, plus en arrière le long safran plonge profondément pour faire office de dérive sous voile.

Comme le montre la fig. n° 1, la baleinière est ainsi composée d’avant en arrière de :

– La proue sur laquelle est posé le harpon relié à sa ligne dont 17 brasses ont été d’avance tirées et lovées sur la proue. Ces 17 brasses seront jetées à l’eau aussitôt après le harponnage afin que le cachalot en sondant (terme signifiant plonger pour un cachalot) ne donne pas un choc trop violent à la ligne. Le reste de la ligne, après être passé dans une petite gorge située tout à fait à la proue du bateau, traverse celui-ci dans le sens de la longueur jusqu’à l’arrière. Là, après un tour mort sur un gros taquet, le «taberin» (sorte de grosse bitte en bois), elle revient vers le centre du bateau. A cet endroit se trouvent deux gros baquets de bois contenant le restant de la ligne soigneusement lovée, le moindre nœud pouvant avoir des conséquences catastrophiques.

– Puis six bancs sur lesquels vient prendre place l’équipage. Entre le 2· et le 3″ banc se trouve le mât amovible que l’on hisse ou abat chaque fois que le mestre décide de passer de la rame à la voile et vice-versa. Derrière le 5· et le 6· banc sont placés les deux baquets contenant les lignes.

– Enfin la poupe où se tient assis le mestre, est ornée d’un très gros taberin de bois, le cepo ; autour duquel on donne le tour mort à la ligne afin d’une part de maintenir celle-ci bien dans l’axe et de l’empêcher de balayer dangereusement le bateau, d’autre part de freiner le cachalot qui s’épuise plus vite. La vitesse de défilement lorsque la bête sonde est souvent telle que le mestre est obligé d’arroser le taquet pour qu’il ne s’enflamme pas.

Le mestre tient en main soit la barre de safran, si l’on navigue à la voile, soit une très longue rame de 6,70 m, dite rama do official qui lui sert de gouvernail si l’on navigue à la rame.

Les remorqueurs, quant à eux, sont des bateaux pontés propulsés par un moteur assez puissant. Quoique de même longueur (OU à peu près) que les botes, ils sont cependant d’un tonnage double et possèdent une quille lourde, ce qui les rend infiniment plus stables et plus marins que les baleinières toujours prêtes à chavirer.

Les moyens de propulsion des baleinières 

Ils sont de deux types employés alternativement selon la décision du mestre (décision liée au vent, à l’état de la mer, à la proximité du cachalot … ) : la voile et la rame.

En principe, s’il reste une grande distance à parcourir avant dé rattraper le cachalot et si le vent est suffisant, on hisse les voiles afin de ne pas s’épuiser inutilement. Par contre, on aura une petite préférence pour les rames lors du harponnage, d’un côté parce que les mouvements du bateau se contrôlent mieux ainsi, et d’un autre côté parce que le mât étant déjà abattu, on n’aura pas à le faire précipitamment juste après le harponnage alors que l’embarcation est entraînée parfois très rapidement par le cachalot et que la ligne défile à l’ intérieur du bateau, gênant tous les mouvements.

La voile est aujourd’hui unique; c’est une voile aurique à corne avec un pic en bambou assez court et une bôme longue en bois peu élevée au-dessus du plat-bord. La voile est en coton.

Autrefois, il existait un petit foc auquel on a finalement renoncé car il gênait beaucoup le harponneur. En effet, au moment du harponnage, celui-ci devait écarter le foc d’une main pour lancer son harpon. Cela fait naturellement dire que les harponneurs d’autrefois étaient beaucoup plus habiles que ceux d’aujourd’hui.

Les rameurs disposent de deux modèles de rames : des rames longues pour faire avancer normalement le bateau, de petites pagaies courtes pour les manœuvres dans le port ou lors de l’amarrage du cachalot (après sa mort).

– Le premier modèle est exceptionnellement long, peut-être le plus long qui ait jamais existé sur des embarcations si petites. La longueur de ces rames est d’environ 5,80 m au total ; la palette elle-même mesure 1,60 m sur 9 cm de large, et la longueur totale sortie de l’eau (après la dame de nage) mesure près de 4,20 m. On conçoit que le maniement en soit particulièrement fatigant mais efficace. L’abordage du cachalot se fait généralement avec ces rames que les rameurs soulèvent au-dessus de l’eau au moment où la bête passe juste à côté du bateau.

– Le second modèle, moins employé, est beaucoup plus maniable mais moins efficace. Il s’agit, en fait, de petites pagaies, appelées Pa et mesurant 1,38 m (palette : 54 cm sur 13 cm). Chaque rameur dispose des deux modèles qu’il emploie alternativement selon les besoins.

Jusqu’à ces dernières années, avait lieu chaque année à Santa Cruz une course entre baleinières des deux villages. Le parcours était balisé en mer et comportait environ 5 miles à la rame et 15 à la voile. Cette course purement honorifique et qui attirait beaucoup de spectateurs venus de toute l’île soulignait non seulement la rivalité existant sur tous les points entre les deux villages mais aussi l’importance de la vitesse et le côté sportif des baleinières.

Les vigies 

Comme les anciens navires-baleiniers, l’île est pourvue de postes de vigie qui, de l’aube jusqu’à 15 – 16h, les jours de beau temps, surveillent constamment la mer aux jumelles.

Il existe ainsi un poste à Lajes, un à Fazenda, un à Santa Cruz, un à Faja Grande et, autrefois, un à Ponta Delgada et un à Corvo. Tout le pourtour de l’île, ou presque, est ainsi placé sous surveillance. Le poste de vigie de Lajes est situé sur la falaise au pied du phare. C’est de là, en effet, que l’on a le plus grand champ visuel pour observer la mer. Il peut arriver cependant que, par temps très clair, la vigie aille s’installer un peu plus haut sur la colline située au-dessus du phare et de l’école, ce qui lui permet ainsi de voir plus loin. Autrefois, il existait encore un autre poste au sommet du pic qui surplombe la côte au S.O. du village, mais le désintérêt croissant porté à la chasse au cachalot l’a fait abandonner.

Le matériel de la vigie est très rudimentaire : une paire de jumelles posée sur un petit support en bois à inclinaison plus ou moins réglable et un petit banc gradué sur lequel il enregistre grossièrement la direction dans laquelle se trouve le cachalot repéré. Lorsque la vigie aperçoit le souffle de celui-ci sur la mer, elle fait partir une série de quatre ou cinq pétards qui s’entendent très bien de tout le village et des environs, puis il hisse un drapeau noir sur le poste. Le cachalot se fait repérer par le souffle puissant qui s’échappe de ses évents. Au contact avec l’air froid, cet air chaud sorti de ses poumons se transforme en fines gouttelettes de vapeur, ce qui donne alors l’impression d’un geyser jaillissant à quelques mètres au-dessus de la mer. La vigie reconnaît le cachalot d’une autre baleine grâce à la direction et à l’angle de ce geyser, car le cachalot ne soufflant que par l’évent gauche, envoie un jet dissymétrique et incliné à 45° sur la mer, vers l’avant. Par l’inclinaison du jet, la vigie peut également deviner la direction suivie par le cétacé. Il est à noter que les Açoréens ne chassent que le cachalot ; lorsque par hasard, la vigie aperçoit une autre espèce de baleine, elle ne donne même pas l’alerte, car, à la rame ou à la voile, les chasseurs auraient fort peu de chances de la rattraper.

Dès que l’alerte est donnée, tous les pêcheurs se précipitent au port avec un petit casse-croûte qui en saison est toujours prêt à la maison, et on met les embarcations à l’eau. Une fois les bateaux partis (environ 1/2 heure après l’alerte) la vigie reste en liaison radio avec le remorqueur et indique la direction à suivre soit en se référant aux points cardinaux, soit, plus souvent, en se référant à un banc rocheux. Il guide ainsi les bateaux jusqu’à l’endroit où les cachalots sont apparus pour la dernière fois et c’est alors à l’équipage de surveiller la prochaine apparition. La liaison radio entre vigie et remorqueur ne date que d’une vingtaine d’années. Encore était-elle très précaire au début, un simple pédalier permettant l’alimentation en électricité de l’appareil. Auparavant, les indications de la vigie ne pouvaient être que visuelles. L’homme de vigie disposait pour cela de deux grands drapeaux blancs dont la disposition indiquait la route à suivre. On les plantait pour cela devant le poste et les bateaux devaient alors suivre l’axe ainsi tracé par les deux drapeaux et le poste de vigie. Lorsque la vigie repliait les drapeaux, les bateaux savaient qu’ils étaient arrivés sur le lieu de la chasse.

Au cas où le cachalot après une plongée aurait fait surface dans le dos des pêcheurs, c’est-à-dire entre la côte et eux, la vigie devait replier les drapeaux et allumer un feu derrière le poste ; puis, lorsque les pêcheurs avaient compris et fait demi-tour, elle replaçait les drapeaux dans l’axe désiré, axe complété par la disposition du feu.

Ce système réduisait évidemment la distance à laquelle on pouvait chasser le cachalot puisque les bateaux étaient obligés de garder le poste de vigie à portée de vue.

Selon leur orientation par rapport au soleil et leur altitude au-dessus de la mer, les postes sont plus ou moins visibles. C’est ainsi que par beau temps, on estime approximativement que :

Le poste de Lajes est à visible à . . . . .. 12-15 miles
Le poste de Santa Cruz  ……  ..    18-25 miles
Le poste de Faja Grande. . . . . . . . . .. 16-20 miles
Le poste de Ponta Delgada. . . . . . . .  25 miles
Le poste de Corvo. . . . . . . . . . . . . . . .  12 miles

L’apport de la radio en ce domaine est donc assez important puisqu’il permet de chasser beaucoup plus loin des côtes. Cependant, la taille des embarcations et leur manque d’équipement rend cet apport relativement secondaire car, de toutes façons, il ne saurait être question de passer la nuit en mer. Il est même très rare, sauf par temps brumeux, que l’on perde la côte de vue.

Les vigies disposent d’un statut un peu à part: outre la part qu’elles touchent sur les prises, elles sont assurées d’un petit fixe. Cet avantage est dû au fait que leur travail, s’il est beaucoup moins dangereux et fatigant que celui des baleiniers, est cependant beaucoup plus prenant. Les vigies sont, en effet, tenues d’être théoriquement à leur poste du matin au soir tous les jours de beau temps, essentiellement d’avril à octobre. En 1974, la première chasse eut lieu le 18 avril et la dernière le 21 octobre. Par contre, en 1975 elle ne commença qu’en mai selon le caprice du temps et des cachalots. Très exceptionnellement en hiver ou au début du printemps, il peut arriver que l’on chasse mais il faut alors un temps particulièrement beau et un cachalot très provoquant qui vient très près de la côte. Cela arrivait surtout autrefois alors que les hommes se battaient encore pour participer à la chasse, mais maintenant c’est extrêmement rare, les vigies ne se donnant pas la peine d’aller surveiller la mer à cette époque, même par très beau temps.

En fait, un grand relâchement s’est produit en ce domaine ces dernières années et les heures et jours de présence diminuent de plus en plus même en été, à mesure que la vigie estime sa rétribution insuffisante et se désintéresse de son travail.

L’équipage, qui était autrefois composé de 7 hommes, est aujourd’hui le plus souvent réduit à 6 en raison de la pénurie d’hommes. Le harponneur vient alors s’asseoir à la place du rameur de bau (n° 2 sur la fig. n° 1) et fait office de rameur jusqu’à ce qu’on soit assez près du cachalot. Alors, sur un ordre du mestre, il va à la proue où il se tient debout, le genou bien maintenu dans une échancrure en demi-lune ménagée dans le tillac. Le harpon à la main, c’est lui qui, lorsque le cachalot est trop près pour que le mestre puisse le voir de sa place, dirige la manœuvre en indiquant s’il faut aller un peu plus à droite ou à gauche pour passer au ras de la bête. Au moment opportun, il lance le harpon de sa propre initiative à moins que le mestre ait pu surveiller la manœuvre et donne l’ordre par le cri de Tranca. Aussitôt après, le harponneur jette à l’eau très vite les 17 brasses de ligne déjà tirées des baquets et lovées sur la proue. Le mestre a ainsi le temps de passer la ligne autour du gros taberin avant que celle-ci ne se mette à défiler à une vitesse vertigineuse sous la traction de l’animal blessé qui sonde.

A ce moment avait lieu autrefois une opération délicate d’inversion des rôles entre le harponneur et le mestre. Le premier venait à la poupe prendre la barre tandis que le second passait à la proue afin d’achever le cachalot à coups de lance. Cette habitude était directement héritée des traditions régnant sur les navires-baleiniers américains. Elle fut abandonnée à Flores il y a moins d’un demi-siècle pour la raison suivante: le harponneur (qui touchait alors une part et demi quand le mestre en touchait trois) prenait de plus en plus prétexte de son séjour à la barre pour prétendre à la qualité de mestre, ce qui provoqua un gonflage excessif des effectifs, le nombre de mestres ne correspondant plus à celui des bateaux. On décida donc de supprimer cette habitude qui favorisait trop la

L’équipage 

Emplacement et rôle des différents membres de l’équipage sur la baleinière 

La figure n° 1 indique la place respective de chacun à bord :

1/place du harponneur
2/place du rameur de bau
3/place du rameur d’avante
4/place du rameur d’entre davante
5/place du rameur de meio
6/place du rameur de bogue
7/Place du mestre assis sur la poupe, un peu surélevé.

Tous, sauf le mestre, sont assis le dos à la marche; c’est donc le rameur de bogue qui est le chef des rameurs, et c’est lui qui guide les mouvements. Un équipage bien entraîné n’a pas besoin qu’on le dirige oralement; tous les hommes se modèlent sur les mouvements du rameur de bogue dont ils voient le dos. Cependant, si un novice se mêle au groupe, il peut arriver que le rameur de bogue scande le mouvement en comptant sur un rythme tertiaire : un-deux-trois., . un-deux-trois.v. Il est en effet absolument nécessaire, vu la longueur exceptionnelle des rames, que tous les mouvements soient bien synchronisés. Si une rame prenait un peu de retard sur les autres, elle entraînerait aussitôt une pagaille générale en les faisant s’entrecroiser et se cogner les unes contre les autres.

La chasse

Le déroulement 

Entre le moment où l’alerte est donnée par les vigies et celui où les baleiniers quittent le port, il s’écoule généralement d’une demi-heure à une heure. Puis le trajet, assez variable suivant la distance à laquelle a été repéré le cachalot, peut durer de quinze minutes environ à parfois une heure ou deux. A ce moment, les baleinières se trouvent sur le lieu de la chasse mais il peut s’écouler encore plusieurs heures avant que l’animal ne soit harponné. En effet, il ne remonte en surface que tous les trois quarts d’heure ou toutes les heures (selon sa taille) et cela pour une durée approximative de 5 à 10 minutes. Il convient donc de se trouver assez près de lui lorsqu’il fait surface et de profiter de ce bref laps de temps pour le harponner. A ce niveau, l’intuition et l’expérience du mestre sont déterminantes car c’est lui qui dirige la baleinière vers l’endroit présumé où le cachalot apparaîtra. Les bons mestres sont sensés pouvoir deviner à peu près cet endroit selon la taille de l’animal (donc sa durée en plongée et la distance qu’il peut parcourir sous l’eau), l’orientation de sa queue lorsqu’il plonge (ce qui indiquera la direction qu’il va suivre) et également selon que le cétacé est alerté ou non, ce qui modifie son comportement. Malgré ces quelques indications, il est assez difficile de prévoir où la bête va surgir et c’est pourquoi généralement les baleinières se -dispersent parfois assez loin les unes des autres sur le lieu de la chasse.

Lorsqu’enfin une baleinière a réussi le harponnage, les autres lui abandonnent sa proie, soit pour rentrer au port, soit pour poursuivre un autre cachalot (en cas de repérage d’un troupeau et non d’un solitaire) .

Lorsque le cachalot harponné a plongé, la ligne se déroule très rapidement, constituant ainsi un grand danger pour l’équipage. On a déjà vu plus d’un cas à Flores où un homme, particulièrement le harponneur au moment du harponnage, happé par un nœud de la ligne ou une boucle quelconque, était précipité dans l’eau à une vitesse telle que le corps éclatait sous l’effet de la pression avant même l’effet de la noyade. Aussi y a-t-il toujours à bord une hache prête à l’action.

Généralement, le cétacé, capable de rester une heure en plongée et de descendre jusqu’à 1 000 mètres, refait surface assez vite, inquiet et essoufflé. Les deux lignes contenues dans les baquets mesurent au total environ 800 mètres mais, si cela s’avère nécessaire, au premier signal d’une baleinière, (en général un drapeau bleu) une autre vient à la rescousse et l’on raboute sa ligne à la première. Enfin, en dernier recours, on dispose toujours de la hache pour couper la ligne trop courte ou faisant nœud. Après que le cachalot se soit bien épuisé, les hommes peuvent de leur côté tirer sur la ligne pour le fatiguer davantage.

Autrefois, pour fatiguer un cachalot récalcitrant, on attachait à la ligne de grands panneaux de bois de près d’un mètre de côté qui, fixés perpendiculairement à la ligne, offraient une grande résistance dans l’eau. Cette technique, bien connue sur les baleiniers américains, a été abandonnée à Flores depuis 20 ou 30 ans, témoignant ainsi de l’appauvrissement de la technique. L’un de ces panneaux gît encore dans l’ancienne usine de cachalot de Lajes. Cet abandon provient aussi d’une certaine adaptation aux conditions de chasse; on ne chasse plus souvent, comme autrefois, d’énormes cachalots solitaires et si par hasard on avait affaire à une bête particulièrement récalcitrante, on n’aurait plus tellement de scrupules à l’abandonner en coupant la ligne alors qu’autrefois, on combattait jusqu’au bout.

La différence de taille entre les cachalots chassés autrefois et maintenant est attestée par la différence de gabarit des dents de cachalots récupérées aujourd’hui et celles que l’on a parfois l’occasion de voir dans un hangar ou dans le placard d’un ancien chasseur. Alors qu’il est rare qu’à présent une dent pèse plus de 300 ou 400 g, on en a vu à Flores qui pesaient plus d’un kg. Le fils d’un ancien mestre en possède une pesant 1,200 kg, ce qui est tout à fait exceptionnel.

Une fois le cachalot très fatigué par le harponnage, la mise à mort a lieu. Pour cela, le harponneur s’empare de la lance et on attend que l’animal refasse surface. Puis on fait force de rames vers lui pour passer juste à côté afin que le harponneur puisse le frapper. De nos jours, le remorqueur prend très souvent part à cette manœuvre. En effet, ce remorqueur qui a amené les baleinières jusque sur le terrain de chasse les a ensuite abandonnées pour le harponnage ‘en se tenant à une distance respectable pour ne pas éveiller l’attention des cétacés par le bruit de son moteur. Une fois le cachalot averti, soit par le bruit, soit par un harponnage manqué, il est effectivement beaucoup plus difficile de l’approcher. Mais une fois harponné, le problème est différent puisqu’il ne peut plus fuir en sondant sans que le bateau le retrouve inévitablement. Le remorqueur plus rapide et plus manœuvrant que les botes peut donc participer efficacement à la mise à mort pour peu qu’il ait à son bord un bon mestre et un harponneur. Il peut même arriver, si le cachalot se défend particulièrement et que le bote ait du mal à l’atteindre, que le harponneur du bote monte sur le remorqueur qui rattrapera plus facilement l’animal.

Scène de chasse devant Florès. La baleinière s’approche pour porter le coupe de grâce au cachalot, puis le prend en remorque.

La mise à mort peur être très rapide (15 à 20 mn) comme très longue (des heures entières) selon la vitalité de la bête et l’efficacité du harponneur. Parfois deux ou trois coups de lance bien placés en ont vite raison, alors qu’un autre cétacé vivra encore avec une quarantaine de coups dans le corps. Il est même arrivé qu’à la nuit tombée, après plusieurs heures de lutte, on ait été obligé de trancher la ligne et d’ abandonner la bête, ligne et harpon. Evidemment, on fait tout pour éviter d’en arriver là ; mais lorsque l’opération dure, qu’il commence à faire nuit et que le temps n’est pas sûr, les baleinières n’offrent pas une sécurité suffisante pour courir le risque de passer la nuit en mer.

Le cachalot une fois mort, le harponneur taille, au moyen d’un tranchoir, outil tranchant triangulaire nommé spade , un large trou dans sa queue. Puis y amarre une haussière dont il donne l’extrémité au remorqueur. C’est en effet celui-ci qui l’emmène jusqu’à l’usine de Santa Cruz tout en remorquant également les baleinières et en les abandonnant au passage devant leur port.

Il arrive fréquemment que l’on ait affaire, non à un cachalot solitaire, mais à un troupeau. Les baleinières essaient alors d’attraper chacune un animal, et si par hasard; on en tue un assez rapidement, on l’abandonne au remorqueur pour se lancer à la poursuite d’un autre. C’est ainsi qu’en 1974, onze sorties fructueuses donnèrent 24 cachalots ; mais si l’on ajoute à ce compte les 16 sorties infructueuses, la moyenne des cachalots capturés par sortie est inférieure à un.

Dans le cas des troupeaux, les animaux sont généralement plus petits, 12 – 13 mètres en moyenne. Un règlement international interdit de tuer des cachalots dont la longueur est inférieure à 7 mètres. Aussi la baleinière qui tombe au milieu d’un troupeau ne harponne-telle pas le premier cétacé qui se présente. C’est d’ailleurs leur intérêt d’en choisir un assez gros, car petit ou gros, il représente très probablement la fin de la chasse pour la journée, tout le troupeau s’enfuyant généralement pendant que son représentant harponné est mis à mort.

Les gros solitaires sont plus dangereux quoiqu’excédant rarement 16 à 17 mètres aujourd’hui. Les chasseurs du siècle passé avaient à affronter des animaux beaucoup plus gros, comme en témoignent les récits de marins et la taille des dents de cachalots. Il est certain qu’ils pouvaient assez facilement dépasser les 20 mètres et atteindre selon certains récits jusqu’à 28 à 30 mètres.

Il faut remarquer que, quel que soit le bateau qui harponne l’animal, le partage sera toujours égal entre les différents équipages, alors qu’autrefois, au temps des deux compagnies, la prise appartenait au premier qui réussissait le harponnage (pour le bénéfice de sa compagnie).

Technique du harponnage 

Le harpon est l’arme la plus importante et ‘la plus précieuse. Il était autrefois fabriqué par les forgerons locaux particulièrement habiles, mais à présent seuls ceux de l’île de Pico en sont encore capables. Le harpon réclame en effet une grande perfection dans l’équilibre, la rectitude et l’articulation de la tête sur son axe. Il a une tête basculante qui s’ouvre dans le corps de la bête et prend une position à 900 essentielle pour l’empêcher de ressortir. Un petit trou nommé Pino  situé un peu sur l’arrière de la tête, correspond à un trou sur la tige, et dans lequel on glisse un petit morceau de bois, permet de bloquer légèrement la tête dans l’axe de la tige. Cela évite que la tête ne bascule intempestivement lors du harponnage et ne vienne frapper l’animal à plat. Mais, lorsque la traction de la ligne sur le harpon tend à faire basculer la tête, le petit morceau de bois casse sans difficulté.

Le long manche en bois est hexagonal. Le long de la face supérieure (la plus large) est fixée la ligne, retenue de place en place par quelques petites cordelettes. L’extrémité de la ligne est fixée sur la douille de fer du harpon, et celui-ci n’est retenu au manche que par la ligne. Cette face, la plus large du manche, est toujours la face supérieure dans l’ alignement de laquelle on verra la pointe arrière du harpon. On pourra ainsi l’utiliser comme mire pour vérifier la rectitude de l’arme. C’est également dans cette position, pointe arrière du harpon au-dessus, qu’il faudra harponner l’animal, afin qu’une fois l’arme fichée, le poids du manche tende à favoriser l’ouverture de la tête basculante. Dans le cas contraire, le poids du manche empêcherait cette ouverture en formant un effet de couple avec la tête du harpon, mais dans le mauvais sens. Celle-ci, alors, couperait la chair, resterait en position fermée (tête dans l’axe) et pourrait ainsi ressortir.

On a tendance à imaginer que le harponnage nécessite une grande force ; or, il n’en est rien ; c’est la précision qui compte avant tout, le poids même du harpon suffisant presque s’il est lancé avec une force normale mais d’une main sûre et experte. Le harponneur tient son arme des deux mains (voir photo) les bras levés un peu au-dessus de lui. Etant donné le poids du harpon (plus de 4 kg . avec le manche), c’est déjà un effort physique suffisant pour éliminer un homme de trop petit gabarit qui aurait alors plus de mal qu’un autre à conserver sa précision. Une estimation de la force du coup est évidemment difficile à faire, mais il est certain que le harponneur ne donne pas toute sa force mais qu’il la contrôle juste assez pou avoir un maximum de précision. L’endroit où il frappe est en effet essentiel car s’il atteint la tête énorme (plus d’1/3 de l’animal), celle-ci, par sa résistance particulière, un peu caoutchouteuse, renvoie l’arme tordue et inutilisable. Il est même arrivé que le harpon ainsi renvoyé aille transpercer le ventre du harponneur.

L’endroit de prédilection pour frapper est le dessus du dos entre la tête et la queue. C’est en effet un endroit dépourvu d’os mais bien pourvu au contraire de veines et de muscles dans lesquels le harpon se coince facilement. Un autre endroit possible, quoique très rarement visé est la gueule, mais cela ne peut se faire que dans un cas : celui où la baleinière arrive de face sur le cachalot ; celui-ci sentant le danger peut alors tenter de se laisser couler. La queue et le corps énorme s’enfoncent les premiers et le harponneur, prévoyant la manœuvre, doit alors avoir le réflexe de Je frapper très rapidement en pleine gueule.

La mise à mort 

Elle s’effectue à l’aide de la lance, elle aussi reliée à un filin fixé au bateau. Ce filin assez court permettra de récupérer la lance après chaque coup, de la redresser grossièrement à coups de maillet et de la relancer.

La lance devra être envoyée, la partie lancéolée verticale afin d’avoir plus de sa précision. Une estimation de la force du coup est évidemment difficile à faire, mais il est certain que le harponneur ne donne pas toute sa force mais qu’il la contrôle juste assez pour avoir un maximum de précision. L’endroit où il frappe est en effet essentiel car s’il atteint la tête énorme (plus d ‘113 de l’animal), celle-ci, par sa résistance particulière, un peu caoutchouteuse, renvoie l’arme tordue et inutilisable. Il est même arrivé que le harpon ainsi renvoyé aille transpercer le ventre du harponneur.

On amarre le cachalot en vue du remorquage. Remarquer la lance bien visible à babord avec son fer caractéristique. chances de s’insérer entre les côtes ou tout au moins d’être seulement déviée et non arrêtée si elle en rencontre une.

La position de l’homme est exactement la même pour envoyer la lance que le harpon.

L’endroit de prédilection pour frapper le cachalot avec la lance se situe au niveau de l’aileron, voire légèrement derrière (cf. croquis). En effet, à cet endroit se situe un gros dépôt de sang. Si on réussit à percer celui-ci, la bête s’épuise rapidement tout en rejetant des flots de sang non seulement par sa blessure mais aussi par les évents. Si de plus, après avoir percé te dépôt, la lance va encore fouailler les intestins de l’animal, on peut considérer le coup comme mortel ; mais il est bien sûr très rare et seul un très bon harponneur peut ainsi espérer tuer le cachalot du premier ou second coup.

Conclusion 

La chasse au cachalot n’a plus à l’heure actuelle une influence déterminante sur la vie économique et sociale de Lajes comme autrefois puisqu’elle ne concerne plus guère qu’une quinzaine d’hommes. Cependant, son intérêt ethnographique est évident car il se trouve que les Açores sont le dernier endroit au monde où elle se pratique encore selon la vieille technique des siècles passés. A l’époque où les navires-usines sillonnent les mers; on a du mal à imaginer la survivance d’une technique aussi dangereuse et peu efficace que le harponnage à la main. C’est en outre une survivance qui aura le plus grand mal à ne pas mourir avec la génération actuelle de chasseurs et même probablement avant sous l’influence de nouveaux facteurs économIques.

A Flores même, si la cadence de désarmement des baleinières continue sur le même rythme que durant les vingt dernières années, elle devrait s’éteindre d’ici deux ou trois ans. Et ce n’est certainement pas la Révolution et les idées économiques modernes qu’elle apporte, qui empêchera l’extinction de cette activité traditionnelle et peu rémunératrice.

Outre cet intérêt ethnographique, la chasse au cachalot présente une certaine importance dans l’étude du village par l’impact qu’elle a eu et qu’elle a encore, quoique plus affaibli, sur l’ensemble de la communauté. Tous, aussi bien paysans que pêcheurs, se sentent concernés car la chasse n’a jamais été la spécialité d’un petit groupe. C’était et c’est encore une activité annexe ouverte à tous pourvu que l’on ait la force physique et le courage nécessaire. L’apprentissage n’est pas long puisqu’il suffit de savoir ramer. D’autre part, c’est et ce fut toujours à Flores une activité annexe qui n’empêchait nullement d’être paysan ou pêcheur. Il suffisait lorsqu’on entendait les coups de pétard, de quitter sa charrue ou son échoppe et de se précipiter au port pour être le premier à embarquer. Autrefois (il y a encore trente ans) il y avait plus de candidats que de places à bord et c’était donc la course pour être dans les premiers, le premier arrivé s’ installant en priorité dans une baleinière. Il n’en est évidemment plus de même aujourd’hui puisque le gérant est souvent obligé d’aller récupérer les hommes récalcitrants dans leurs champs ; Il tente même de leur faire signer un contrat qui les engagerait à aller à la chasse à chaque alerte, mais il se heurte là à une vive opposition.

Quoi qu’il en soit, l’esprit est resté le même; il n’y a pas une caste de baleiniers, mais simplement des paysans, des pêcheurs ou même des employés de commerce qui vont occasionnellement au cachalot pour gagner un peu d’argent et améliorer l’ordinaire. Une fois la· chasse finie, chacun rentre chez soi et l’on ne peut distinguer aucun esprit de groupe réel entre les membres de l’équipage.

Il est à noter que l’origine des chasseurs est très variée et composée en majorité de paysans. Le seul lien commun est la pauvreté, un éleveur riche ou un paysan aisé se souciant fort peu de cette activité dangereuse et peu lucrative.

Le fait de participer à la chasse au cachalot n’entraîne donc pas la considération des autres puisqu’elle symbolise au contraire la pauvreté du chasseur qui a besoin de cette activité pour vivre.

Les pêcheurs participent à la chasse au cachalot, dans une proportion à peine supérieure à celle des paysans. Cependant, comme pour la cueillette des Sargasses, on peut remarquer que ce sont eux qui accaparent presque tous les postes à responsabilité : mestres et harponneurs.

En définitive, qu’il s’agisse de pêche ordinaire, de cueillette des Sargasses ou de chasse au cachalot, toutes les activités maritimes de Flores sont extrêmement épisodiques et engendrent un cycle économique extrêmement irrégulier pour ceux qui prétendent en vivre. Dans tous les cas c’est l’été que se font les rentrées d’argent avec lesquelles il faudra vivre tout l’automne, l’hiver et le printemps suivants. De plus, aucune de ces trois activités ne peut suffire à nourrir correctement une famille (exceptée la cueillette des Sargasses en plongée: et seulement les meilleures années). Cela explique la polyvalence des « maritimes» qui profitent de toutes les occasions pour se faire un peu d’argent. Non seulement ils cherchent à bénéficier des trois pêches, mais ils s’occupent aussi du déchargement des navires lorsqu’il y en a, et ils ne manquent pas en outre de pratiquer quelques petites cultures qui assureront la nourriture quotidienne: ignames, pommes de terre, choux, sans parler de l’élevage de quelques poules et du porc.

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