Gyotaku, l’âme des poissons

Revue N°

L'empreinte d’un banc de poissons du Pacifique, des Sacura margaritaceus, une œuvre de Hosho Nakanishi, disciple de Boshu Nagase. © Musée océanographique Monaco/cl Michel Dagnino

Un jour de printemps, au musée de la Pêche à Concarneau. Dix enfants écoutent attentivement le peintre animalier Jean-Pierre Guilleron leur expliquer comment réaliser des empreintes de poissons, en l’occurrence des colinots, avec de l’encre, du papier et une brosse.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Les Japonais appellent cette technique, apparue au XIXe siècle gyotaku, gyo désignant le poisson, et taku signifiant empreinte. L’histoire a un parfum de légende. Au Japon, en 1862, à la fin de la période d’Edo, le seigneur Sakai vient de pêcher une superbe dorade grise, poisson noble et mets très recherché dans l’archipel, par ailleurs symbole du bonheur. Le poisson est particulièrement beau. Sa forme, ses écailles, son “âme” impressionnent la troupe de samourais qui l’entoure. Si l’empereur était parmi eux, Sakai-san lui offrirait immédiatement cette prise d’exception. Malheureusement, la scène se déroule à 300 kilomètres de la capitale. C’est alors qu’un de ces guerriers a l’idée de prendre l’empreinte de l’animal sur du papier (washi), afin de pouvoir en faire profiter l’empereur. Le poisson est lavé avant d’être badigeonné d’encre noire pour en produire une image inversée. Ainsi fut conçu le premier gyotaku. Cette œuvre historique est conservée au musée de Sakata.

Pendant environ un siècle, les gyotaku constitueront, pour les pêcheurs japonais, un moyen d’immortaliser leurs plus belles prises, exhibées à la manière de trophées, chez eux, dans des locaux communautaires, des gargotes au bord de l’eau ou des poissonneries. Certains oseront les enjoliver de courts poèmes, comme ceux calligraphiés sur les peintures japonaises. Cette méthode de représentation animalière est restée longtemps confinée au milieu maritime.

Des enfants de Concarneau ont participé à un atelier pédagogique consacré au gyotaku, sous la houlette du Morbihannais Jean-Pierre Guilleron. © Ouest-France, Concarneau

Ce type d’empreinte traditionnelle, dite “directe”, en noir et blanc sur papier, est toujours la seule utilisée par les pêcheurs. C’est du bout des lèvres que les Japonais acceptent de nommer gyotaku des ichtyogrammes coloriés. Quel ne fut pas l’étonnement d’amis pêcheurs, alors que nous nous trouvions au marché de poissons de Tsukiji, à qui nous présentions comme gyotaku les travaux en couleurs et sophistiqués du peintre animalier Jean-Pierre Guilleron ! Le gyotaku est non moins traditionnellement propriété de celui qui a sorti de l’eau son modèle ; sont donc consignés sur l’œuvre le nom du poisson, les date et lieu de pêche, les poids et taille, ainsi que le nom du pêcheur.

Maître Koyo Inada invente la couleur

C’est un artiste, maître Koyo Inada, qui a révolutionné la technique traditionnelle dans les années 1940, en retravaillant l’empreinte et en la coloriant. Au support papier, Inada et ses disciples ont également substitué la soie, qui permet de donner du relief à la représentation. L’origine de la révolution qu’allait provoquer cette méthode dite “indirecte” est due au hasard. Inaba, comme nombre de ses compatriotes, raffolait des tai-yaki, petites friandises à base de pâte sucrée de haricots rouges. En enveloppant ces sucreries de papier, il s’aperçut que la diffusion du colorant des tai-yaki faisait apparaître le filigrane de l’emballage. Ainsi est né le “tampon spécial” pour colorer les empreintes, technique exigeant un savoir-faire particulier, qui mêle connaissances en arts plastiques et en biologie.

Le poisson est nettoyé, débarrassé de toutes traces de mucus, de sang ou d’eau, sans léser les écailles, puis saupoudré de talc. On l’installe sur un socle d’argile ou de pâte à modeler pour déployer les nageoires et la queue, afin de le dessiner, ce qui permettra de reproduire les détails morphologiques lorsque sera réalisée l’empreinte colorée. Une feuille de papier légèrement humidifiée est appliquée sur le poisson, en s’aidant d’une petite éponge pour mieux la tendre. Après un séchage léger à l’aide d’un sèche-cheveux, la mise en couleurs s’effectue au tampon dans l’ordre suivant : bleu ultramarin sur la totalité du corps, jaune pour les nageoires, vermillon qui vient rehausser le jaune, noir afin de souligner les reliefs (nageoires, écailles, ligne latérale, etc.). Suit la peinture de l’œil au pinceau avant d’ôter le papier dans le sens des écailles, c’est-à-dire de la tête vers la queue. Enfin l’auteur appose sa signature avec un tampon spécial pour les œuvres d’art, le rakkan.

Maître Nagase, occupé à la mise en couleurs d’une empreinte au Musée océanographique de Monaco. © Musée océanographique Monaco/cl Michel Dagnino

Tout en s’appliquant à reproduire une image aussi fidèle que possible du modèle, maître Inada et ses élèves ont transformé ce qui était une preuve de capture pour des pêcheurs en une représentation aboutie d’animaux marins, ouvrant la voie à son appropriation par les scientifiques et les artistes. L’affranchissement culturel est complet. Alors que la tradition exige qu’on ne représente qu’un seul poisson, les empreintes de seconde génération en reproduisent parfois plusieurs. Tandis que le gyotaku est en principe réservé à la reproduction des seuls poissons, on voit apparaître des empreintes d’autres animaux marins, mollusques et crustacés le plus souvent.

Cette manière “indirecte” de maître Inada va vite séduire les ichtyologistes japonais, puis étrangers, pour représenter la faune marine. L’un d’eux, Yoshio Hiyama, étonna grandement ses collègues occidentaux, en 1952, lors d’un congrès aux États-Unis, en illustrant de gyotaku une communication sur les poissons du Japon. Dès lors, la technique s’est diffusée dans les sphères scientifiques et artistiques.

De Boshu Nagase à Jean-Pierre Guilleron, du Japon à la Bretagne

Âgé de quatre-vingt-dix ans, Boshu Nagase, qui réside à Saitama, est reconnu dans le monde entier comme le grand spécialiste des gyotaku. Né en 1924, loin de la mer, il est depuis l’enfance passionné de pêche en rivière. Cet ingénieur de métier, qui n’a jamais réalisé d’empreintes traditionnelles, eut un véritable coup de foudre en découvrant les travaux d’Inaba, dont il devint un disciple. Depuis, il n’a cessé de rechercher des empreintes “fidèles à la beauté des détails et des formes des poissons”. Boshu Nagase a longtemps pratiqué ce “folk art”, comme il l’appelle, à la manière d’un loisir dominical, puis y a consacré toute son énergie dès que l’heure de la retraite a sonné… à soixante-douze ans.

Après avoir réalisé des centaines d’empreintes de poissons de son pays, Boshu Nagase s’est aventuré à l’étranger. Au début des années 1990, un de ses anciens élèves, installé en Australie, l’invite à venir officier à Townsville, dans le Queensland, où il travaille sur les poissons de la Grande Barrière de corail. Une campagne similaire le conduira ensuite aux confins de l’Arctique. En 1997, Harvey Merchant, un célèbre océanographe australien, expert du “continent blanc”, découvre ses empreintes et lui en commande plusieurs exemplaires à réaliser d’après différents poissons qu’il lui fait parvenir. Ceux-ci sont congelés sur place, puis acheminés soit vers le National Institute of Polar Research, à Hobart, soit vers Tokyo. L’artiste en a extrait cent cinquante gyotaku, rassemblés dans un très bel ouvrage, Antarctic Fishes, publié en Australie par Rosenberg en 2006.

26 Sars et sardines, par Jean-Pierre Guilleron. © Jean-Pierre Guilleron

Boshu Nagase s’est aussi rendu en Méditerranée en 2001, séjournant six mois à Monaco, à l’invitation du Musée océanographique ; l’occasion de livrer sa trois mille cinq cent soixante-septième empreinte : une baudroie rousse. Chaque jour, bien qu’ayant déjà réalisé quelque six mille gyotaku, Boshu Nagase gagne son atelier. Son poisson préféré est l’ayu, poisson de rivière prisé des gourmets japonais. En août 2009, contemplant les empreintes de colinots faites par des enfants au musée de la Pêche de Concarneau – à l’instigation de la galerie Gloux –, il a salué la qualité de leur travail, même s’il estime que la méthode indirecte reste inaccessible aux “très jeunes”. Ce qui, et c’est affaire de culture, n’est pas l’avis de Jean-Pierre Guilleron. Quant aux œuvres de cet artiste, le maître japonais y a vu une nouvelle étape dans l’évolution des gyotaku.

Établi à Pont-Scorff, le calligraphe et aquarelliste breton a longtemps fréquenté les salles d’arts martiaux, ce qui lui a servi d’introduction à la culture japonaise. C’est néanmoins par hasard qu’il découvre chez un ami, en 1990, une reproduction de gyotaku. Au terme d’un lent processus de maturation, il se met à créer à son tour des empreintes de poissons – parfois vivants – selon la technique indirecte mise au service de son univers poétique. Ses travaux ont un lien de parenté avec les “états moments de la nature” du peintre Yves Klein, qui était lui-même pétri de culture japonaise. Certains des monotypes les plus récents du Morbihannais (crevettes, encornets, bars) expriment d’autant mieux le mouvement lorsqu’ils sont montés en kakémono – image suspendue et déroulée verticalement.

À l’issue de notre rencontre, en guise de carte de visite, Jean-Pierre Guilleron nous glisse dans la main un papier portant cette citation du grand peintre japonais Hokusai : “Dès l’âge de six ans, j’ai commencé à dessiner toutes sortes de choses. Mais c’est à partir de soixante-treize ans que j’ai commencé à comprendre la véritable forme des animaux, des insectes et des poissons, et la nature des plantes et des arbres. En conséquence, à quatre-vingt-six ans, j’aurai pénétré plus avant dans l’essence de l’art. À cent ans, j’aurai définitivement atteint un niveau merveilleux, et, à cent dix ans, chaque point et chaque ligne de mes dessins auront leur propre vie.”

C’est très probablement parce qu’il est occidental que Guilleron a pu proposer une nouvelle évolution de l’art du gyotaku, sans contrainte liée à la tradition ou aux relations de subordination entre maître et disciple. L’Italo-Mexicain Marcelo Balzaretti a lui aussi mené une recherche personnelle, en combinant empreinte et mouvements sous forme de vidéos. Ces deux créateurs, s’ils ne sont pas les seuls à s’intéresser aux gyotaku, semblent former l’avant-garde d’un mouvement qui voit une expression artistique propre au pays du Soleil Levant migrer vers le couchant pour y connaître de nouvelles métamorphoses.

Remerciements : à Didier Théron, Valérie Pisani, Michel Dagnino du Musée océanographique de Monaco.

 

Les derniers articles

Chasse-Marée

N°304 Réservé aux abonnés

Pontée

Jean-Paul Honoré - Illustré par Yann Debbi - À son lancement, en août 2015, le CMA CGM Bougainville était le plus... Lire la suite