Par Nathalie Couilloud – Grand bourlingueur, Gildas Flahault exprime dans ses carnets de voyage son amour de la mer, d’une nature vierge et des hommes qui la peuplent. Un souffle puissant anime les œuvres de cet artiste libre qui aime citer le poète John Keats, également chantre des paysages purs : « Marchez doucement, car vous marchez sur mes rêves »

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Une table en bois, quelques chaises, un canapé fatigué, des peintures au mur et des livres. Un strict nécessaire, le tout un peu en vrac et de guingois. Le regard de Gildas Flahault s’échappe sans cesse vers le rebord de la fenêtre où picorent quelques piafs. « On leur met des graines, ils sont de plus en plus nombreux. » Bien qu’il occupe cette maison de Locmiquélic depuis deux ans, il ne semble pas s’y être vraiment posé et la petite bande de moineaux paraît déjà plus familière des lieux que lui.

Lui, il a tout d’un oiseau du large, de passage, le regard vif, aiguisé, l’impatience agitée. Il aspire la vie à longues goulées. Il partage avec Charles Baudelaire « l’horreur des domiciles » et la hantise des habitudes. Il se sent plus à l’aise dans un carré de bateau relié par capillarité aux éléments. Captivé par la vie, les hommes, la nature immense, Gildas a du mal à tenir en place. Est-ce sa faute à lui si le monde est si vaste et s’il est à ce point bordé d’océan ?

Gildas Flahault
L’image emblématique du marin, auréolé d’aventures et d’embruns, a inspiré une série de toiles présentées lors de l’exposition Océan Django repartira, en 1996 à Saint-Malo. Acrylique sur toile (92 x 73 cm).

Tout petit déjà, il voulait échapper au poids de l’ordinaire. « L’école n’était pas nécessaire à mon développement. C’était important socialement, car j’aimais beaucoup les copains. Ce que j’aimais, c’était la différence. Je pensais que la pire des choses qui pouvaient m’arriver serait de devenir commun. » Il en naît une attirance romantique pour la carrière d’explorateur, d’autant qu’elle n’exige pas d’être tiré à quatre épingles, ce qui convient à son goût précoce pour la bohème. Devenir marin à la grande pêche le tente aussi. Jusqu’au jour où l’un de ses oncles, qui a tâté du Grand Métier, laisse froidement tomber dans la conversation : « Si tu veux avoir une vie d’abruti… »

Gildas se le tient pour dit et reprend ses crayons. Dès l’école, il a en effet compris que le dessin lui offrirait toujours les moyens de se débrouiller dans la vie. Initié par sa mère à la peinture et sensibilisé « aux merveilles des paysages », l’enfant de Port-Navalo découvre à quatorze ans le magazine Pilote et la bande dessinée pour adultes : « C’était une vraie révolution, Giraud, Bretécher, Reiser, Druillet, le fantastique, l’humour décapant, c’était très créatif. Tout cet univers-là fait partie de mes bagages. » Ce qui lui permet de revendiquer autant les influences de Gauguin que de Moebius dans ses œuvres. Des œuvres effectivement très éclectiques, mais souvent inspirées par une nature effrontée, où vivent des personnages aux gueules abruptes.

Sur la péniche de René Dumont en compagnie de Graeme Allwright

Il ira se confronter au génie belge à l’Institut Saint-Luc à Tournay, une école artistique pluridisciplinaire où les élèves sont initiés aux arts déco, à l’architecture, à l’ébénisterie. Il y passe un an avant d’être renvoyé
pour indiscipline. En fait, il colle des affiches pour René Dumont qu’il rencontre sur sa péniche à Paris, où il partage parfois une cabine avec Graeme Allwright. Mais de cette école, il a tiré la substantifique moelle, un mélange d’intelligence et d’enchantement singulier, de poésie et d’irrévérence. Un enseignement déterminant puisqu’il renforce son attrait pour les chemins buissonniers, qu’il défriche aussi en lisant Charlie-Hebdo et La Gueule ouverte, sources d’une conscience écologiste avant l’heure.

Gildas Flahault
Cargo, huile et goudron sur toile (116 x 89 cm)

« Le vent se lève. Il est temps de vivre », disait Paul Valéry. Gildas connaît les premières caresses de l’alizé lors d’une traversée de l’Atlantique à la voile avec un copain sur un Beaufort 14. « Quand j’avais quinze ans, mes héros, c’étaient les “Damien”, Moitessier. Je lisais des histoires de pirates et de corsaires quand je suis arrivé aux Antilles. La Barbade, la première fiesta dans la “Rue qui glisse”, les bordels… Je suis resté un an dans une famille antillaise de six enfants, dont le père était médecin de campagne au Nord de la Martinique. Je me suis fondu dans une autre culture, c’était très formateur. J’écrivais des lettres à mes parents, avec un maximum de précisions, comme si je voulais honorer leur confiance. J’aime écrire depuis cette époque. L’idée, c’est de partager ; si tu fais un effort, tu amènes les gens avec toi. » Et pour gagner trois sous, il vend aux plaisanciers de passage des dessins de leurs bateaux.

De retour en Bretagne, il réalise sa première exposition chez Myette Le Corre à l’île aux Moines. Il y vend presque toutes ses aquarelles en une soirée. « J’ai créé des personnages qui sont devenus des archétypes à cette époque. Le marin de dos, sac sur l’épaule, qui regarde la mer, je l’ai dessiné en vingt minutes, en écoutant une émission sur Cendrars, Kessel et Monfreid. Dans mon enfance à Houat, Hoédic, Port-Navalo, il y avait des figures de pêcheurs avec leur casquette, la clope au bec, le bistrot. Les femmes portaient encore la coiffe. Il y avait ici des choses singulières qui n’appartenaient qu’à la Bretagne et qui parlent encore à beaucoup de monde. »

Dans le Grand Sud à bord d’Antarctica

Pour lutter contre l’uniformité qui gagne du terrain, Gildas va bientôt partir très loin. En 1988, il retrouve au Salon nautique Jean Collet, avec qui il a navigué sur son voilier en bois-moulé, Logo. Ce dernier l’embarque aussitôt dans l’aventure d’Antarctica, dont il sera le capitaine. La goélette est en construction à Villeneuve-la-Garenne et sera mise à l’eau en 1990 au Havre. « Je me suis retrouvé dans ce projet fou où se côtoyaient des Russes, des Chinois, des Américains, des Anglais, chez Jean-Louis Étienne à Paris, dans une tour au douzième étage ! C’était un bateau fait par des montagnards et des marins. Moi, j’étais là comme matelot et dessinateur de l’expédition. On est parti sur New York, où le voilier a passé trois semaines en chantier, puis au Chili d’où on a rejoint l’Antarctique. Je suis resté avec eux neuf mois. Dans la baie Marguerite, un jour, on a retrouvé des vieilles fusées. En les manipulant, l’une d’elles a explosé et j’ai été brûlé au deuxième degré à la tête et aux bras… » Fin prématurée de l’aventure. Gildas est rapatrié et hospitalisé à Santiago. Il mettra des semaines à retrouver un visage acceptable.

En 1996, il repart sur le Marion-Dufresne pour les Kerguelen, d’où il ramènera son premier carnet de voyage, Carnet tempête. « Je faisais les affiches de la Mini Transat depuis un moment et j’ai une dizaine de potes qui l’ont courue. L’un d’eux, Henri Gouge, dit “Fouine”, est devenu “discro”, directeur de la base de Crozet. Il m’a proposé d’embarquer en échange d’une fresque dans le réfectoire et sur un mur de la station. Sur le bateau, si tu veux polir une phrase tu peux y passer la journée, c’était parfait pour écrire et dessiner. À l’époque, il existait peu de carnets de voyage et c’était selon moi le genre idéal pour raconter une histoire. » Le livre, préfacé par Isabelle Autissier, relate des histoires de marins et offre le bestiaire « du paradis originel, celui d’avant l’homme » ; il y célèbre les manchots, des « nains en tenue de soirée », le pétrel « funeste bombardier », le skua « sorte de goéland marron foncé, moche, sale, qui vole comme une patate et qui fait les poubelles ». Le voilà habillé pour l’hiver austral !

En 1997, Gildas s’envole pour la Mongolie. Il espère y rencontrer les cousins des Indiens qu’il aimait tant quand il était petit, mais dont la civilisation a vécu. Dans les faubourgs d’Oulan-Bator, il se sent « projeté loin du xxe siècle et délicieusement loin de ceux de ma race ». Le « long nez » qu’il est file dans la steppe sur les traces de Gengis Khan. La nature et les hommes rencontrés sont à la hauteur de ses attentes, ce qui jette une ombre sur les pays dits civilisés « où l’on s’acharne à compliquer la vie ». Il en tire un deuxième carnet de voyage.

Gildas Flahault
À étarquer, huile sur toile (160 x 90 cm)

Reconstruire un phare sur l’île des États

Au retour, il fréquente à La Rochelle une bande de voileux qui gravitent autour du chantier Pinta, où l’on prépare les bateaux d’Isabelle Autissier et d’Halvard Mabire. Parmi ces amis, il y a André Bronner, surnommé « Yul », qui a retrouvé les ruines du phare de l’île des États. « On était onze dans cette aventure. On a préfabriqué le phare au bord de la Loire, puis il est parti en conteneur et on l’a monté là-bas. On vivait dans un campement, on faisait les fous, mais on a assemblé les 20 tonnes de bois. Construire une cabane avec un pote, on ne peut pas trouver un jeu plus universel. » Depuis le 26 février 1998, le phare argentin émet à nouveau ses signaux.

Après un détour par le Mali en 2003, dont il ramène un nouveau carnet de voyage (Mali, sur les rives du Niger), il revient dans le Grand Sud. Son dernier livre, publié en 2005, Je me souviens des hommes, retrace son odyssée sur Fleur australe, l’ancien voilier de croisière de Philippe Poupon, que ce dernier lui a proposé de ramener en France. Gildas a pris le ketch à Port-Stanley, aux Malouines. Avant de rallier Port-Navalo par le canal de Panamá, il a exploré les canaux de Patagonie, jusqu’aux îles Chiloé, en partie accompagné par Yves Dupasquier, autre copain de La Rochelle et ancien du boc Challenge. « Au fond, écrit-il dans l’entrée du Brazo Noroeste, loin devant, on le sait, scintille un glacier bleuté qui rend ses diamants à la mer. On chemine dans un sillon tortueux, creusé dans les soubresauts de la planète. Falaises vertigineuses. Attiré par cet aimant glacial, ensorcelé par le chant de la pureté, on se sent soudain écrasé ; on se sait tout juste toléré. […] On ne sera plus jamais le même après avoir respiré tant de puissance. Dans l’empire sauvage, les coups d’épée de la beauté laissent des cicatrices de lumière au travers de nos âmes. »

En 2011, il rejoint un autre copain, Lucos, propriétaire du voilier Roxane. Ils naviguent au Groenland et empruntent le passage du Nord-Ouest. Gildas enchaîne sur deux mois au Chili et en Bolivie où l’Alliance française lui a confié un projet artistique autour des carnets de voyages dans huit collèges : « C’est génial d’allumer des étincelles dans la tête des gamins ! » Des paysages immaculés du Grand Nord ou du Grand Sud, il dit que ce sont « des drogues dures ». Et il s’explique : « Je suis accro à la lumière des pôles à la manière d’un junkie. Il y a vraiment des lieux initiatiques, au pied d’un glacier, par exemple, où l’on sent que les animaux, les plantes sont nos égaux, qu’on ne fait qu’un. Je suis bien plus à ma place dans cette nature que dans le métro à Paris ou devant un ordinateur. »

« L’affiche, c’est le haïku du dessin »

Entre tous ces voyages, Gildas a habité une magnanerie dans les Cévennes et a construit une maison en bois dans son pays breton. Il regrette surtout d’avoir dû se séparer de La Passagère, une ancienne vedette à passagers en acier de 18 mètres, construite en 1951, qu’il avait achetée en 1997 à Saint-Malo. « Elle a la silhouette de la canonnière du Yang-Tsé-Kiang, tu peux l’imaginer entre les mains de Corto Maltese ou de Lord Jim ! Je voulais en faire ma maison, j’ai d’ailleurs vécu un peu à bord dans le golfe du Morbihan, mais je suis parti à Marseille et je n’ai pas pu la garder. » À Marseille, il habite une petite baraque sur l’eau, où il a pour voisins Lucky Poupon et Florence Arthaud.

Dans cette vie de nomade, il est des ancrages qui résistent à toutes les tornades. « La construction de ma vie s’est faite dans le Morbihan, côté mer et côté campagne. À Lorient, les gens sont solidaires, gentils, simples. C’est ici que j’ai des copains. J’aime bien aller à Houat, Hoédic, Groix. La Bretagne, c’est un continent à part entière. » Dans le goût des départs, il y a aussi la félicité des retours et la fidélité à l’amitié. Comme celle qui le lie aux organisateurs de la Semaine du golfe, dont il dessine les affiches depuis la première édition. « L’affiche, c’est le haïku du dessin ! L’important, c’est l’idée. Il t’en vient cent, il faut choisir la meilleure, celle qui va parler au plus grand nombre. »

L’amitié au pays porte aussi le nom du navigateur Eugène Riguidel. « Quand il a gagné sa Transat, on a fait la fête, c’était un gars du pays. On a acheté ensemble la Rieuse, le Guépard avec lequel il faisait tout, acheter son pain, aller voir sa mère. C’est l’homme qui a planté des Guépard dans la mer : il y en a cent vingt maintenant ! Il est de tous les combats, il est partout où il faut défendre le bon sens contre les grosses machines. Et c’est toujours délicieux de naviguer avec Eugène, quelle que soit la météo, avec lui, le temps n’est jamais compté. »

Pour profiter de sa « petite mer », Gildas a aussi initié avec quelques copains des championnats du monde de godille… organisés depuis trois ans par la No Federation de godille ! « Le petit Port-Lay, à Groix, est le décor idéal. On a limité le nombre de concurrents à quatre-vingts et les inscriptions sont ouvertes le 1er avril à minuit. Huit jours après, c’est bouclé. » La manifestation ne veut surtout pas grandir : les journalistes ne sont tolérés que s’ils s’inscrivent au concours.

« Dessiner, écrire pour partager, c’est une attitude amoureuse, non, généreuse. J’aime énormément la photographie aussi, dont je n’ai jamais fait l’effort de maîtriser la technique ; du coup ça m’oblige à dessiner. Car je peux rester six mois sans toucher un pinceau. Et dans tout ce que je fais, ce que je préfère, ce sont les croquis ; quand tu veux faire beau, tu tues ton travail. On a du goût, on est porté, il y a des moments où on a du plaisir et puis, le lendemain, tout s’écroule. Je suis amoureux de tellement de peintres, notamment de ceux qui ont une culture maritime, de Marin-Marie à Turner en passant par Méheut ou Yvon Le Corre… Mais je ne suis jamais arrivé au quart de leur technique, de leur expression. »

Gildas Flahault
Chasse aux narvals, laque sur contre-plaqué (130 x 90 cm), présentée à Saint-Malo lors de l’exposition Inuits qui accompagnait le départ de la Route du rhum en 2010.

« La liberté n’est pas rassurante, c’est pourquoi elle est si jolie »

À cinquante-six ans, ce grand bourligueur s’excuse de ne pas recevoir dans un atelier sentant bon la térébenthine, dont les cimaises porteraient les traces de sa vie artistique. À force de traquer les nomades, leur esprit s’est infiltré en lui. Esprits, c’est le titre qu’il a donné à une série de créations éphémères composées en 2009 : des photographies montrent Gildas envoyer dans le ciel le contenu d’un seau rempli d’encre de seiche. Les figures magistrales qui s’en échappent et son corps tout en élancement s’unissent dans une calligraphie aérienne des plus étonnantes.

Gildas Flahault dit aujourd’hui qu’il se calme. Il prend des cours de tango, vient de refuser une invitation sur le radeau des cimes en Amazonie et doit louer un atelier à Lorient pour travailler sérieusement. Il a envie d’écrire et de dessiner une histoire qui lui trotte dans la tête depuis un moment ; il y est question d’un bar au milieu de l’Atlantique, où se côtoient des héros de différentes époques… « La liberté n’est pas rassurante, elle refuse le confort et la sécurité, elle est difficile à conquérir, c’est la raison pour laquelle elle est si jolie », écrit-il dans son livre Images. Entre la table à dessin et le vent du large, Gildas Flahault balance comme un voilier sur la vague envolée.