Par Jean-François Henry – L’île d’Yeu est probablement, avec Saint-Jean-de-Luz, l’un des plus an­ciens ports de pêche au thon ger­mon de France (1). En effet, les caboteurs qui firent la fortune de l’île du Bas-Poitou aux XVIIe et XVIIIe siècles, profitaient de la relâche de leur activité, l’été, pour pratiquer la pêche au thon. A la fin du XIXe siècle, les chaloupes thonières fu­rent progressivement remplacées par les élégants dundées. En 1913, l’île d’Yeu ar­mait déjà quarante-trois dundées qui l’hi­ ver faisaient la pêche au chalut. Après la guerre 1914-1918, la flottille insulaire connut un nouvel essor. L’armement était désormais concentré pour l’essentiel entre quelques personnes venues pour la plu­ part du continent, tels les Nantais Guil­lon, Hyvert et Caillé, l’armateur Bureau, René Delhumeau, le docteur Dubois, médecin installé à l’île d’Yeu ainsi que son confrère et ami parisien le docteur Grand­ champ, et le vicomte Henri de Novion qui venait en villégiature. Seules deux fa­ milles insulaires pouvaient rivaliser avec ces armateurs venus du continent : les Besnard-Cottenceau et les Renaud. Ainsi ces personnes possédaient environ la moi­ tié des quelque soixante dundées de l’île sans compter les sloups (2).

Quatre-vingts pour cent des dundées étaient construits aux chantiers des Sables­ d’Olonne. Quelques armateurs confièrent la construction de leurs navires à des chantiers bretons : Belle-Ile, Concarneau ou Paimpol, ou aux chantiers nantais ou paimblotins. Un dundée, le Vigo Vene­randa, fut même construit à Suresnes !

Le choix des noms est très révélateur des convictions des armateurs. La famil­le de Barthélémy Renaud, par exemple, n’hésitait pas à affirmer les siennes en ar­mant au début du siècle l‘Alsace-Lo,raine puis le Saint-Barthélé »‘!J, le Saint-Antoine de Padoue, le Saint Expédit, le Pie X I, le Pape Benoit XV! Le vicomte de Novion pla­çait ses dundées sous la protection de Blanche de Castilk, Saint André-Yvonne, Saint Charles, Sainte Madeleine ou encore Sainte Yolande. Ce qui contrastait étrangement avec l’armement des docteurs Dubois et Grandchamp : le Phyllis, le César-Auguste, le Philippe Auguste, la Simone-Léon, le Roi d’Ys, la Toinettejean, ou encore le Gai-Lu­ron... Enfin René Delhumeau, qui avait découvert le charme de l’île d’Yeu en 1919, arma l’Euréka, puis il associa son prénom avec ceux des personnes qui lui étaient chères : René Aimé, R ené-Marce4 RenéSimone-, cet ancien capitaine au long­ cours devenu armateur et artiste-peintre voulut aussi rendre hommage à Paul Cé­zanne en donnant son nom à l’un de ses dundées (3).

La Thérèse de l’Enfant Jésus

La Thérèse de l’Enfant Jésus LSID 7177, avait été armée en 1926 par des per­ sonnes du Sud de la Vendée : Godreau, de Fontenay-le-Comte, Giraud, agricul­teur à Damvix, et Arsicaus, de Chaix. La canonisation de Thérèse Martin, en 1925, avait été l’un des événements majeurs de la vie religieuse en France et plus parti­culièrement dans l’Ouest. La petite sain­ te de Lisieux n’était-elle pas morte seule­ ment vingt-huit ans plus tôt… Ces pieux Vendéens, très certainement marqués par cette consécration, placèrent donc leur dundée sous la protection de la petite car­mélite.

Louis Delavaud et la maquette de son dundée. © Michel Thersiquel

A l’île d’Yeu, Monseigneur Garnier, évêque de Luçon, vint au mois d’avril 1926 consacrer une nouvelle cloche pour l’église Notre-Dame-du-Port à Port -Join­ville. Cette cloche, lourde de huit cent soixante-dix- huit kilos et fondue par Louis Bollée d’Orléans, reçut les prénoms de Thérèse de l’Enfant Jésus et Jehanne. La marraine fut mademoiselle Jehanne Michaud, fille de monsieur le maire et le parrain devait être Barthélémy Renaud, armateur bien connu. Mais son grand âge- il avait quatre-vingt-seize ans – lui avait interdit de se rendre à cette cérémonie. C’est pourquoi c’est son petit-fils pré­ nommé comme lui Barthélémy qui fut le parrain. Quelque temps plus tard, un au­ tel latéral fut consacré à la sainte nor­mande. Il avait été offert par un notable de l’île.

Le dundée Thérèse de l’Enfant Jésus arri­va à l’île d’Yeu en juin 1926. Construit aux ateliers Florimond et Guignarde au des Sables-d’Olonne, il avait dû être béni dans ce port car le bulletin paroissial de Notre­ Dame-du-Port de l’Ile d’Yeu, d’ordinaire si soucieux de relever un tel événement, n’y fait aucune allusion. C’est Ferdinand Burgaud qui le premier eut l’honneur de commander ce dundée de 36,82 tx.

Louis Delavaud

Assis sur l’appui de la fenêtre de la grande maison du haut de la rue de l’Ar­genterie, à Port-Joinville, Louis Delavaud se repose quelques instants. Il attend pa­tiemment que ses jambes, fatiguées de le porter depuis plus de quatre-vingts ans, reprennent des forces pour le mener à sa maison du bas de la rue. Comme chaque jour, il revient de faire un tour dans son jardin de la rue du Paradis. Ces escales sur la route du retour sont l’occasion de rencontrer les personnes du quartier qui lui lancent un mot sur le temps, sur sa santé… Et il répond toujours avec un brin d’humour, parfois avec un peu de philo­sophie, celle que ses longs voyages et la mer lui ont apprise.

Mais ce qu’il aime par-dessus tout, ce sont ces visages d’enfants qui s’illuminent en le voyant; il serre chaleureusement ces petites mains et leur glisse une pêche de vigne de son jardin. Le jardin… le jardin, toujours le jardin. Depuis qu’il ne peut plus aller à la mer, il est sa principale oc­cupation. La terre, il est vrai, il ne l’a pas cultivée; son père Elie Delavaud était venu, son service militaire accompli, s’ins­ taller à l’île d’Yeu comme épicier. Il avait ouvert une boutique à l’angle de la rue de l’Abbesse et de la rue du Coin du Chat; et comme il vendait du café « Aux plan­teurs de Caïffa », le surnom lui est resté… Il est devenu le « Père Caïffa », surnom comme souvent héréditaire !

Mais ses enfants, baignés dans cette at­mosphère maritime, n’ont pas repris l’af­faire. « Mon frère Camille – on l’appelait toujours Joseph – a commencé à navi­guer à la sardine, puis il a suivi un capi­taine de l’île d’Yeu à Casablanca, au Ma­ roc, sur un remorqueur et finalement il partit au long-cours… »

Louis Delavaud a commencé à tra­vailler à dix ans à l’usine Bouvais-Flon. « J’ai été jusqu’à treize ans à l’usine, dit-il, puis il y a eu un mousse qui a eu un pa­naris; il naviguait sur le Ker Difouaine, un petit dundée qui faisait les homards à Ro­chebonne ». Il fallut donc le remplacer et le jeune Delavaud eut du mal à con­ vaincre son père : « C’est qu’il était dur le père Caïffa ! Il ne voulait pas que j’aille à la mer. Ça a été une misère pour le fai­re signer à la Marine, mais j’avais un oncle qui naviguait à bord, un Tempé­reau du côté de ma mère… »

Après quelques années à la pêche, Louis Delavaud fut attiré par les lointains horizons : « Un jour j’ai dit à Samelin, dit « Nez bleu », qui était au long-cours et ha­ bitait près de chez nous : «tu pourrais pas m’emmener avec toi au commerce ?» » C’était le début d’une carrière, faite d’em­barquements et d’aventures. L’Afrique, l’Espagne, les Etats-Unis d’Amérique… puis, lassé de ces longs voyages, il re­ tourna au pays.

Entre les deux guerres, la pêche au thon avait fait de Port-Joinville l’un des premiers ports français. Les majestueux dundées immatriculés LSID (4) avec leurs belles voiles ocre, brunes ou bleues, sillonnaient l’océan. Tangons déployés comme d’immenses insectes, ils captu­raient ces thons aux cuirasses d’argent… Louis Delavaud passa son brevet de pa­tron en 1934 et prit le commandement d’un thonier.

La main saisit la canne et voilà notre homme qui reprend sa route. « Tu sais mon gars, cette rose que j’ai cueillie tout à l’heure dans mon jardin; c’est pour Sain­ te Thérèse. Elle m’a sauvé! » Modeste pré­ sent dans ces mains tannées par le soleil, le sel et la sueur. Un doigt manque à l’ap­pel, victime de la mauvaise piqûre d’une arête de thon – « Il était grand temps de le couper, j’avais le bras tout enflé ! » – et sans prêter attention au va-et-vient de 1 circulation, Louis Delavaud rentre chez lm mettre cette rose devant la statue de Sain­ te Thérèse de l’Enfant Jésus.

Comme tous les marins, il a changé plusieurs fois de bateau. L’île du rêve, un thonier d’Etel : « Ce n’était pas le rêve à bord… pauvre malheureux ! C’était un tout petit bateau qui faisait l’eau. Il fallait toujours être à la pompe, nuit et jour! Je me suis dit : «J’ai fait un beau fret avec ça !» » Puis il y eut le René-Aimé de René Delhumeau dont le père était banquier : « Il était dur en affaire, dame, avec lui un sou était un sou ! » Et En Armor, avec le vicomte de Novion, La Renaissance, la Sainte Geneviève, le Roger-joséphine, etc.

Les souvenirs s’égrènent un à un au rythme d’un temps qui passe lentement : « Le coup de trente… la tempête de septembre a duré une quinzaine de jours. Dame I en Bretagne, il y a eu près de deux cents morts et une trentaine de ba­teaux disparus. Ceux qui revenaient étaient complètement désemparés, plus de voilure, tout arraché ! A l’île d’Yeu, Raymond Taraud avait le Pierre Palvadeau, un beau dundée blanc et vert… un paquet de mer s’est affalé sur le pont qui s’est enfoncé de plusieurs centimètres. Le ba­teau a été couvert jusqu’à mi-mât ».

Mais deux événements de mer ont par­ticulièrement marqué Louis Delavaud. C’était à bord de la Thérèse de l’Enfant Jé­sus qu’il commandait. Par deux fois, le sort ou la Providence lui a été favorable, mais depuis ce temps, il n’oublie pas…

Louis Delavaud à la barre de Thérèse de l’Enfant Jésus. © coll Louis Delavaud

L’attaque du sous-marin allemand

« C’était en septembre 1942. On se trouvait par 47°20′ de latitude Nord et 11°30′ de longitude Ouest, dans le suroît de l’Irlande quoi. La mer était calme… cal­ me choc comme on dit; les gars d’Etel, eux, disaient : «Y a plus de vent dans le ciel». Il faisait nuit. J’étais à l’arrière, assis sur la lisse. J’ai entendu un moteur. J’ai cru que c’était un avion. Tout à coup un sous-marin est arrivé par l’arrière et a dé­ foncé tout notre couronnement. Ça a été un sacré coup. Il a fait «en arrière», est venu nous reprendre par l’avant et il s’est amarré.

« Cinq marins sont montés à bord, re­volver à la ceinture et nous ont donné l’ordre de mettre le canot à l’eau et d’embarquer dedans. On est partis à la rame. Il y avait à un mille de là un thonier d’Etel et deux thoniers de l’île d’Yeu. Je suis allé vers celui que commandait Le Roc… Je me souviens plus de son nom…

« Quand le jour s’est levé, les Allemands ont quitté la Thérèse de /’Enfant Jésus. Ils avaient laissé la barre sous le vent. Le ba­teau pivotait et le sous-marin a replongé. On est donc retournés le récupérer. J’avais dit à mes matelots de faire atten­tion. Il était peut-être piégé. J’avais fait mon service dans les fusiliers-marins et j’avais appris le déminage. Alors j’ai dit à Vigier : «S’il y a un câble, coupe le avec ton couteau !» Dame ! quand on a été à bord, quelle misère ! Les Allemands avaient tout saccagé dans la chambre; ils avaient même brisé la statue de Sainte Thérèse et le crucifix. On a fait le tour du bateau, il n’y avait rien d’anormal, alors on a fait route vers l’île d’Yeu.

« En arrivant à Port-Joinville les Allemands ont vu que tout était cassé à bord… le couronnement, mais aussi dans la chambre. Alors on a été convoqués à la Kommandantur… où est l’Inscription Maritime aujourd’hui. L’interprète était un Allemand, un brave gars. Il était officier de marine. On le connaissait depuis plus d’un an. Il était jeune. On l’appelait «le marchand de café» parce que, quand il venait à bord, il demandait toujours un coup de café. Il nous a dit de ne pas dire que c’était un sous-marin allemand, sinon on serait fusillés Place de la Norvège (5). On aurait pu croire qu’on s’était battus avec eux. Alors on a dit que c’était un sous-marin inconnu et l’affaire n’a pas été plus loin. Mais on n’a jamais compris pourquoi ils ne l’ont pas coulé. Peut-être qu’ils n’ont pas trouvé ce qu’ils cher­chaient ? Ils pensaient sans doute qu’on était armés. »

Louis Delavaud et son équipage s’en ti­ raient à bon compte; ils revenaient de loin. Mais déjà une complicité se nouait entre le patron et son dundée. Sans la moindre emphase, il se remémore cet épisode. On sent bien qu’il a mesuré la précarité des choses. Fallait-il y voir un simple coup de chance ou la marque d’une protection… divine ?

Le plus gros coup de chien

Quelques années plus tard, Louis De­lavaud, au commandement de la Thérèse de !Enfant Jésus, devait une nouvelle fois affronter le danger. Fortune de mer…

« Le plus gros coup de chien que j’aie eu, c’était à bord de la Thérèse de l’Enfant Jésus, la dernière année que j’ai navigué avec elle. Cela devait être en 1948. On était sur les côtes d’Irlande, Ouest dé­ bordé; et on était tout seul comme tho­nier à la mer. Tous les bateaux étaient désarmés ici et en Bretagne pareil. Sans me vanter, j’étais un enragé pour partir de bonne heure et puis rester tard et on réussissait tout le temps. On ne faisait pas fortune mais on réussissait.

« On était là, juste à l’accore des fonds, à chercher dans les 51° en latitude et puis les 16°15′ en longitude. Il faisait mauvais temps. On était à la cape : deux tours de rouleau. On allait se mettre à manger le midi, tout était près en bas dans la chambre. Tout à coup, je dis à l’équipa­ge: «Montons vite, le vent fraîchit». Le temps de monter sur le pont, la mer était blanche. Ce n’était qu’une fumée. On n’a pas eu le temps d’aller aux drisses pour amener la grand voile, du moins, ce qu’il en restait. Le vent nous est tombé des­ sus. Le bateau s’est couché, s’est couché ! La moitié du bateau a disparu et s’il y a un Bon Dieu qui m’entend, il sait que je ne dis pas un mensonge. J’avais un ma­telot, Léon Vigier, je ne voyais plus que sa tête sous le vent. Je lui disais : «Bouge pas, cramponne-toi.» Et puis les autres étaient au vent au sens inverse. On avait largement, sans exagérer, plus de quaran­te degrés de gîte.

« J’avais mon couteau à la main, paré _à couper l’écoute de grand voile. Je suis croyant mais je ne suis pas pratiquant. Le couteau à la main, j’ai dit : «O Sainte Thé­rèse, tu ne vas tout de même pas couler !» Puis le bateau s’est redressé, pas complè­tement mais il s’est redressé d’au moins dix degrés. La sueur coulait, dame ! Ce n’était pas le froid ! J’ai dit à l’équipage : «Quand on arrivera à l’île d’Yeu, on ira faire dire une messe à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, elle nous a sauvés !»

« L e vent a molli tout doucement mais il faisait toujours de la tempête – Il y avait deux chalutiers espagnols qu’on n’avait pas vus qui faisaient la pêche au merlu. Ils étaient deux, ils étaient en bœufs. s travaillaient ensemble avec un chalut; ils sont venus nous voir et avec son porte­ voix un patron a crié : «Avaria ?» Ça v u­ lait dire avarie; alors j’ai dit : «No avana» mais ils sont restés toute la nuit à côté de nous, debout à la mer.

« Le lendemain matin, j’ai dit à l’équipage : «Le vent a bien molli, qu’est-ce qu’on fait ? On s’en va à terre ou on continue ?» Alors les matelots m’ont dit: «T’es patron, tu feras bien ce que tu voudras». On pouvait avoir sept à huit cents poissons. C’étaient des thons de sept à huit kilos, quelquefois douze; en fin de saison ce n’est que du gros pois­ son. J’ai dit : «Voilà, on va faire un vote. On est cinq, on va faire cinq papiers. Ceux qui veulent rester à la mer mar­quent oui, ceux qui veulent retourner à terre marquent non». Alors, chacun avec son crayon dans son coin… Et moi je me suis dit : «Nom d’un chien ! ils vont peut­ être tous marquer de partir». Moi je marque «oui». Tout cela dans le bonnet. On roule le papier pour ne pas savoir­ quel marquerait «Non». «non, no?, non, oui, oui.» Alors on est revenus a terre. Dame, on nous avait signalés deux fois disparus. Cette marée-là on avait trente et un jours de mer. »

La dévotion à Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus

Certaines personnes pourraient ne voir dans cette brusque modification de la for­ ce du vent qu’une simple coïncidence. Louis Delavaud n’a jamais eu le moindre doute; il a mesuré en quelques fractions de seconde l’inimaginable puissance des éléments et l’extrême fragilité des 36,82 tx de son dundée. Face à cet incroyable déséquilibre, il s’est tourné spontanément vers une force protectrice comme l’ont déjà fait, à l’île d’Yeu comme ailleurs, de générations de marins (6). Il a invoque celle dont le nom est inscrit à l’arrière de son bateau et qui veille sur sa destinée : Thérèse de l’Enfant Jésus. Et dans son invocation : «0 Sainte Thérèse, tu ne vas tout de même pas couler !», Louis Dela­vaud a confondu le bateau et la sainte dans un fraternel tutoiement. « Depuis, dit-il, j’ai toujours dans ma tête que c’est elle qui nous a sauvés. » Intime conviction qui désormais va bouleverser la vie de ce marin.

Statuette de Sainte Thérèse dans sa boîte, sur une tombe anonyme du cimetière de Port-Joinville. Louis Delavaud est souvent venu fleurir cette sépulture, probablement celle d’un marin qui possédait la statuette à son bord. © Jeanlin Henry

Tout d’abord, en homme d’honneur, il a voulu accomplir avec les membres de son équipage le geste d’action de grâce promis. « Quand on est arrivés au port, j’ai été à la cure. C’était le curé Pontho­reau et je lui ai dit : «Vous allez faire une messe pour Sainte Thérèse de l’Enfant Jé­sus; elle nous a sauvés». » La messe fut célébrée le dimanche suivant en présen­ce de l’équipage au complet. Et quelques années plus tard, après une saison fruc­tueuse Louis Delavaud est même allé sur le continent, à l’intérieur des terres, jus­ qu’à Lisieux, remercier la saine norman­de de sa bienveillante protection .

Mais quand le vieux dundée, après un quart de siècle de navigation, tira son der­ nier bord et alla s’échouer définitivement au fond du port à Couillarte, au cimetiè­re des bateaux, Louis Delavaud convo­qua une dernière fois son équipage (J).

« Je ne toucherai pas à ce bateau, leur dit-il; je vous le donne, je ne vous le vends pas. Mais je veux que dans la semaine, il ait disparu. Le seul morceau que je veux avoir, c’est le bout-dehors ».

Les dernières volontés de cet homme qui avait tant de fois commandé aux des­ tinées de ce bateau, témoignent d’un res­pect quasi religieux et d’une profonde émotion.

Ce dundée béni à l’aube de sa naviga­tion, était devenu un espace sacré puisqu’il avait été sauvé par l’intervention protectrice de Sainte-Thérèse (8). Était-il pos­sible de tirer un quelconque profit de ce qui avait été protégé par les puissances célestes ? N’était-ce pas offenser la sain­ te que de vouloir vendre les restes de ce navire qui lui devait tant ? Et puis, ce ba­teau que Louis Delavaud avait tutoyé dans sa détresse, n’était-il pas devenu un être cher, un ami ?

Rue de l’Argenterie, la petite maison de Louis Delavaud est régulièrement gratifiée de retouches de peinture, comme les marins le font à leur bateau. Objets pieusement conservés, la mâchoire du pic de la Thérèse de l’Enfant Jésus et la statuette de la Vierge qui a remplacé celle de Sainte Thérèse, brisée au cours de l’arraisonnement par un sous-marin allemand pendant la Dernière Guerre. © M. Thersiquel et Jeanlin Henry

Mais le réalisme est là. On ne pouvait conserver éternellement ce dundée et le patron était un homme sensible. Son re­gard ne supporterait pas, au retour de mer, de voir la membrure de la Thérèse se décharner peu à peu. Souffrance d’un ba­teau, souffrance d’un homme. Puisqu’il faut en finir, qu’on fasse vite.

Léon Vigier et son frère Simon, dit Mounette, Viaux, dit Pilite, Prudent Bur­gaud, dit Gagas, et quelques autres ac­ compliment la besogne dans les délais. La quille – « elle faisait trente pieds » – fut uti­lisée par Jo Simon, le mareyeur, pour ses viviers à la de mi-lune, près de l’estacade. Quant au bout-dehors, dernier vestige, pièce maîtresse par excellence, il était un peu comme la figure de proue. C’était lui qui en prolongeant le bateau lui donnait son allure altière et qui permettait aux voiles de le « surdimensionner ».

Louis Delavaud éprouva le besoin de perpétuer un lien personnel avec son dundée. Il confia donc cet espar à un charpentier de marine qui le transforma en table. Ainsi, il pourrait chaque jour, dans ses gestes quotidiens toucher ce bois de pitchpin, ce bois qui avait tant connu de coups de mer, et rester ainsi un peu à bord de la Thérèse.

Et puis d’autres souvenirs demeurent, témoins évocateurs, objets d’une sorte de culte domestique : dans la cour, un mor­ceau de la mâchoire du pic, dans la cui­sine, la boîte vitrée avec la statue de Ma­ rie, celle qui a remplacé la statue de Sainte Thérèse brisée par les Allemands; ici, la plaque de construction des Chantiers Flo­rimond et Guignardeau, ou encore cette maquette toutes perches déployées avec leurs lignes… Tous parlent de la Thérèse de l’Enfant Jésus.

 

Pendant longtemps, Louis Delavaud est allé à l’église Notre-Dame-du-Port se recueillir devant l’autel de Sainte Thérè­se, ou encore au cimetière, sur une tom­be anonyme proche de celle de sa famil­le, fleurir la statue de la sainte normande dans sa boîte de bois, dérisoire châsse at­ taquée par le vent du large comme au plus fort dé la tempête. Aujourd’hui, il ne peut plus aller si souvent à l’église ou au cimetière, alors c’est vers la statue qui est placée au-dessus de son lit qu’il se tour­ ne dans une fidèle reconnaissance.

Les événements semblent bousculer le temps comme des nuages dans un ciel de grand vent, mais avec Louis Delavaud le temps a choisi de ralentir la cadence. Sans ostentation ni marque extérieure de dé­votion, il commémore discrètement cet­ te intervention de Sainte Thérèse de l’En­fant Jésus qui bouleversa sa vie par un jour d’automne au large des côtes d’Ir­lande.

L’Ile d’Yeu. La sécurité offerte au Nord par Port-Joinville contraste avec la belle côte sauvage déchiquetée, où les petites embarcations pourront néan-moins trouver refuge dans l’échancrure du port de la Meule. L’épopée thonière a marqué de son empreinte la mémoire islaise, comme en témoignent les nombreuses représentations de barques et de dundées, dans les maisons, au-dessus des toits ou sur les vitraux de l’église. Monsieur Poiraud, ancien marin, consacre son temps à construire des modèles de bateaux à voiles ou à moteur; le beau dundée qu’il présente en maquette est le Père Palvadeau dont il est question précédemment. © M. Thersiquel

Une coutume islaise la « Sainte Touche »

Ce matin-là, l’effervescence régnait dans les maisons de l’île. Non, ce n’était pas dimanche ou jour de fête nationale, mais c’était tout de même un grand jour de fête qui avait l’im­mense mérite de revenir au rythme des sai­sons : janvier, avril, juillet, octobre. C’était le jour des Invalides de la Marine, la « Sainte Touche » comme se plaisaient à dire les an­ ciens. Jour béni de cette pension qui pendant quelque temps donnait l’illusion de la fortu­ne pour les marins, jour tant attendu par les veuves qui espéraient subvenir aux rudes né­cessités de la vie, jour d’intense agitation pour les aubergistes qui devaient rafraîchir nombre de gosiers assoiffés.

Ce matin-là donc, les hommes se rasaient de près et capelaient des vêtements propres. Aux temps froids, ils n’oubliaient pas le tricot de flanelle acheté chez ma­ demoiselle Céleste dans la Grand-Rue, ou chez made­moiselle Georgette, rue de l’Abbesse, le pull à col rou­lé, la vareuse pour les ma­telots, la veste de cuir pour les patrons plus fortunés. Ils délaissaient la casquette de toile, pour celle de drap, celle des cérémonies et des enterrements. Et les voilà partis, dignes et joyeux, pour l’inscription Maritime.

« La Marine », autrefois place La Pylaie, juste à l’en­trée de la rue Forcée, puis au Ker Beaulieu, à la Croix du Port, pendant la Dernière Guerre, accueillait les pensionnés à l’Errnitage, dans l’ancienne maison Orson­neau. Alignés en bon ordre, par rang d’âges, les plus anciens d’abord, les marins attendaient leur tour. Mâchonnant leur chique ou tirant sur leur pipe, la voix rauque, les mains en­ fouies dans les poches, le col relevé pour lut­ ter contre le vent de noroît, ils patientaient tout en jetant machinalement un regard vers le fond du port; les chantiers Barranger et Charon préparaient la relève de la flottille in­sulaire, tandis qu’à Couillarte sommeillaient tristement dans la vase les charpentes déchar­nées de leurs vieux dundées. Mais l’heure n’était pas à la nostalgie.

Il faisait bon entrer dans la pièce bien chauffée du Bureau de la Marine où les at­ tendaient le syndic et le préposé aux Inva­lides. Ce poste avait été confié en 1935 à ma­ demoiselle Eugénie Marchandeau, la fille du capitaine Emile Marchandeau qui, après avoir commandé en second au long-cours, avait pris le commandement de la Ville d’Aurqy et de l’Islais. Jusqu’en 1965, mademoiselle Mar­chandeau s’acquitta avec ponctualité de cette mission. Tous les trimestres, la Trésorerie de la Marine de Nantes lui envoyait l’argent né­cessaire pour le paiement des pensions.

Elle enfermait alors le pactole dans un coffre-fort chez elle. Mais la Marine, sou­cieuse de la sécurité de « son » préposé, lui avait confié un revolver pour repousser une éventuelle agression; cette sage précaution fut inutile car jamais nos pacifiques marins ne fu­rent animés d’une coupable intention.

Le pensionné présentait donc au syndic son brevet, mademoiselle Marchandeau versait la somme d’argent correspondante et le syndic apposait consciencieusement le tampon « payé » sur l’imprimé, dans la case prévue. Après les hommes qui touchaient l’intégrali­té de leur pension, venaient les « Invalides proportionnels », puis les veuves et enfin celles qui bénéficiaient de la Caisse de Prévoyance, quand leur mari mort trop jeune n’avait pas assez cotisé.

© M. Thersiquel

Seules, très discrètement, quelques sil­houettes se faufilaient le lendemain, rue de la Tourette, pour recevoir au domicile de made­moiselle Marchandeau, leur pension. C’étaient les veuves des capitaines au long-cours, Ma­ dame Martin et Madame Henry, qui ne vou­laient pas se mêler au tumulte du port…

Mais certains ne pouvaient attendre trois mois et quelques hommes, toujours les mêmes, – parmi lesquels, La Chiouse, Lalo, Tribalia – venaient toucher une avance sur pension. La soif avait fait de ceux-là les créa­teurs involontaires de la mensualisation !

Et c’est alors que commençait la fête, et quelle fête I Le port abritait une étonnante suite de cafés que nos marins ne manquaient d’honorer. Le café Roberot, tenu par Jean Si­ mon, le plus près de la Marine, avait l’hon­neur de la première escale. Nos hommes n’oubliaient jamais de saluer le perroquet qu’avait ramené Armand Roberot, le mari de Marie-Dodo. Ce souvenir emplumé d’un loin­ tain voyage au long-cours avait enrichi son vocabulaire au contact de ces rudes gaillards et, selon l’humeur du jour, il savait décocher un crissant « Merde » aux têtes qui ne lui re­ venaient pas !

Et puis on allait aussi chez Marie Liminic, au café Lebris, chez la Mère Chailot, chez Thérèse Turbé – Thérèse à P’tit frère – chez Marie Leroc, chez Fifine Bugeon, chez Georges Poiraud, le frère au Grand Fic, au ta­ bac Meunier, chez Maria Roc, chez Bouchet et enfin, à l’autre bout du port, chez Pharoux ! Quelle aventure ! A coup de moques de gros rouge, nos anciens évoquaient le vieux temps, refaisaient le monde, et chantaient la gloire ! Parfois, une jeune enfant, envoyée par une épouse aussi furieuse qu’inquiète, venait cher­ cher le grand-père; et le vieil homme qui ne voulait ni obéir à sa femme ni contrarier sa petite-fille, achevait en maugréant une partie de cartes ou de dominos, vi­dait… un dernier verre et rentrait à contre-cœur.

Tandis que les contre­ vents des maisons basses gémissaient sur leurs gonds, les portes des bis­trots claquaient, laissant échapper pêle-mêle, lumiè­re, cris, chants et fumée. Peu à peu, les marins ren­traient au port d’attache, à la maison où les attendait la famille résignée. Les rues n’étaient pas alors assez larges et comme par un hasard sournois, le vent se levait soudain dans les voiles de nos vieux gréements qui n’en finissaient de tirer des bords.

Certains avaient le vin triste, d’autres au contraire devenaient éloquents, comme cet ancien de 14-18 qui gardait de la Grande Guerre la nostalgie de son fusil à baïonnette et une hargne furieuse contre les Allemands. Et quand un malicieux plaisantin lançait ce mot magique : « A la caserne I », notre hom­me, maîtrisant mal son équilibre, raide dé­ foncé, rétorquait, grandiose : « Sans moi et beaucoup d’autres… que seriez-vous peut­ être ? Boches maintenant I » Et son fidèle Tango, son petit chien frisé, s’agitait, lui mor­dillant les chevilles pour le faire avancer.

Un soir d’invalides de Juillet, la fête s’était prolongée, tard, très tard, rue du Coin du Chat. Deux anciens avaient comme de cou­tume, vidé des bouteilles et chanté leur ré­pertoire. Quand le plus lucide, pour mettre fin à la soirée, lança un solennel « en avant toute I » pour faire comprendre à la compa­gnie qu’il fallait faire route et rentrer, le second, malgré une deuxième injonction, ne ré­ pondit pas, effondré sur sa table… Ce soir-là, les Invalides avaient fait une victime!

Bibliographie : Dominique Duviard : 1.., temps des thoniers (Voile s-Gallimard); Jean-François Henry : Aimer l’ile d’Yeu (éd, Ouest -France); Maurice Esseul : L’ile dYeu (éd, du Vieux Chouan).

(1) A. Krebs, Le thon, sa piche et son utilisation sur les côtes Jranfaises de l’Atlantiqrie, Paris, 193

(2) Noël Gruet et Dominique Duviard, Les barques du havre d’Olonne in Le Petit Perroquet, n° 25.

(3) « Le 21 juin avait lie u la bénédiction du nouveau thonier Pouf Cézanne appartenant à Monsieur Delhumeau, avec Mon­ sie ur Viaud comme patro Monsieur le curé d’Homécourt, du diocèse de Nancy, qui prend à l’île d’Yeu quelques jours d’un repos bien gagné, assistait à cette bénédiction. Nos félicitation s et nos meilleurs vœux à l’armateur et à l’équipage du Paul Cé­ zanne«  (La Semaine Chrétienne, Paroisse N D. du Port fit d’Yeu Juin 1 926 ).

(4) LSID : pour Les Sables-lnsula D L’administrtation a per­pétué longtemps une fausse étymologie de l’île d’Yeu, en en re­prenant les initiales (d’après J.G. Gaussens,l’ile d’Yeu, éd. Mé­lusine, La Rochelle).

(5) Place située sur le port à Port-Joinville, commémorant le sauvetage de l’équipage d’un navire norvégien par les marins de l’île d’Yeu en 1917. Lire à ce sujet l’ouvrage de Jean Pillet, Le sauvetage au temps des avions et de la voile (éd. Le Chasse-Ma­ rée), et du même auteur, Sauvetage dranntique à ! fie d’Yeu, (in Le Chasse-Marée n°23).

(6) « D ès 1629, Charles Michon , maître de navire, Jean Frédic, contremaître, Pierre Royé, Jacques Bernard, Pierre Orsonneau, {puis Morinet et Charles Moiseau, habitants _de l’île d’Yeu, as­ sis tés de Dom Noue!, vicaire de la paroisse Samtauve ,. se sont rendus à Sainte-Anne d’Auray dans le sancruru.re pnm1, f pour remercier Di eu et la glorieuse Sainte-Anne de ce 9u ils avaient été préservés d’un naufrage. » J_.-F . Henry Des marins, au siècle du Roi-Soleil, L’ile d’Yeu sous le regne de Louis XIV, Janze, 1982.

(7) Louis Dclavaud était devenu propriétaire de la Thérèse en 1947 avec plu sieurs personnes du cannent de la région de Cholet, dont René Dclhumeau.

(8) M. Mo at, Attitudes des gens de mer devant le danger el la mort in Revue d’ethnologie française, 1979, IX, 2 l . 198.