Festival de Loire à Orléans

Revue N°183

trois cent mille visiteurs se sont succédé sur le quai d'Orléans pour y découvrir les traditions de la Loire.
Organisé à Orléans pour la seconde année, le Festival de Loire a pour ambition de rassembler autour de la marine ligérienne d'autres flottes fluviales de France et d'ailleurs. Bateaux de pêche, de charge ou de plaisance, embarcations à voile ou à vapeur, canots d'aviron ou à pagaie, tout ce qui flotte sur l'eau douce est le bienvenu. Sur plus de 800 kilomètres, la Loire fut l'un des axes économiques majeurs de l'ancienne France. Orléans était alors un véritable carrefour de marchandises venues de tous les horizons. De l'amont descendaient, par convois de sapines, le charbon de la région stéphanoise, les faïences, les poteries, le vin. De l'aval montaient les ardoises d'Angers, le tuffeau (pierre à bâtir), le vin, le sel de Guérande. La Loire était aussi la voie royale pour amener jusqu'à Paris par les canaux de Briare et du Loing le sucre et les épices d'Amérique ou de l'Inde débarqués à Nantes. Tous ces trafics ont engendré la construction de bateaux spécifiques adaptés au transport de lourdes charges et au cours capricieux du fleuve sauvage. Ce sont pour la plupart des embarcations à fond plat bordées à clins, gréant une voile carrée pour profiter des vents dominants d'Ouest à la remonte (CM 18). L'apparition du chemin de fer frappera de plein fouet cette batellerie. Elle s'éteint au début du XXe siècle, seules les petites embarcations de pêche et de passage survivant jusqu'à nos jours. Mais depuis une vingtaine d'années, nombre d'associations et de particuliers redécouvrent le fleuve et s'emploient à le faire revivre. On ne compte plus aujourd'hui les répliques ou reconstitutions de chalands, gabares, coches d'eau, toues de pêche ou de charge, fûtreaux (CM 51), sans parler des unités de plaisance qui réveillent les plaisirs du canotage. Néanmoins, la Loire n'est plus aussi navigable qu'elle le fut. De part et d'autre d'Orléans, le fleuve est hérissé de barrages, et son cours n'est plus guère entretenu. Aussi, seuls les bateaux basés à une vingtaine de kilomètres en aval et à une dizaine en amont ont pu accéder au site du festival par la voie fluviale, dès lors que le niveau de l'eau très faible en fin d'été leur a permis de parer les bancs de sable (CM 35). En réalité, la plupart des bateaux ont rallié Orléans par camions, dont plus d'une quarantaine en convoi exceptionnel. Plus de cent trente bateaux se sont ainsi rassemblés pendant cinq jours (du 21 au 25 septembre). Bien sûr, c'est la flotte ligérienne qui est la mieux représentée. Jamais sans doute on n'a vu ici un regroupement de cette importance et de cette qualité.

La flotte ligérienne, un courpet de Dordogne et cinq bijoux frisons

Voici bord à bord, la Montjeannaise, reconstitution d'une gabare de 1830 et première réplique d'un bateau de Loire; la toue du XVII le siècle Val-de-Vienne et la gabare Fleur de Pontille, de Chinon; Bar@quai, réplique d'un "accéléré" (gabare à hunier); la Gaillarde, gabare de Châteauneuf-sur-Loire; la charrière Belle Passante et la Madeleine, de Savonnières; la Nivernaise, de Decize; le Grand Courlis, du Bec-d 'Allier; la Belle Cosnoise, de Cosne-sur-Loire; Brasse-Bouillon, de Saint-Étienne-de-Chigny; les deux toues sablières Pibole et Champi; Etienne Burry et L'Jacques, de Combleux; la toue de pêche cabanée le Bourru et la Java, de Gien; Rémi des Rauches, de la Maison de la Loire de Jargeau... Sans compter les fûtreaux, trop nombreux pour être tous cités. Et sans omettre le "drekki" Olav Kyrre, réplique d'un navire viking du IXe siècle, dont le mode de construction à clins et la voile carrée présentent d'évidentes analogies avec les bateaux ligériens. Pour la première fois, Orléans accueille des unités venues d'autres bassins fluviaux. A commencer par la Dordogne, dont le cours a vu s'épanouir une batellerie originale, qui assurait, depuis l'Antiquité jusqu'à la fin du XIXe siècle, les échanges entre la façade atlantique et le Massif central. Cette flotte est représentée ici par une réplique de courpet d'Argentat, éphémère embarcation de 14 mètres de longueur et 8 tonnes de déplacement, armée par quatre vigoureux rameurs et un patron. Jadis, ces bateaux dévalaient la Dordogne jusqu'à l'estuaire de la Gironde avec leur chargement de carassonnes (piquets de vigne en châtaignier) et de merrains (planches de chêne pour la tonnellerie) destinés aux vignobles bordelais. Parvenus à destination, les courpets étaient vendus avec leur cargaison pour être "déchirés", tandis que les équipages regagnaient à pied leur domicile (CM 96). Autres invités de marque..."étrangère", les cinq bateaux néerlandais, à la fois objets d'art, club de centenaires et échantillon représentatif des petites unités d'eaux... saumâtres: une "staverse jol" de 1901, un "boier" de 1902, deux "tries jachten" de 1919 et de 1964, et un "schouw" de 1930. L'éclat de leur vernis, le charme de leurs rondeurs ont épaté les Ligériens, plus habitués aux frustes coques goudronnées à bouchains vifs. [caption id="attachment_44152" align="aligncenter" width="600"] Le spectacle est partout: sur les quais où sont présentés des engins de pêche; sur la cale où est lancée une sapine; sur le fleuve où les bateliers du courpet d'Argentat non motorisé font preuve d'une étonnante dextérité.[/caption] Trois chantiers sont à l'œuvre sur les quais d'Orléans, qui donnent tout son sens à cette fête du patrimoine ligérien. L'association Ensemble à Villerest achève devant le public la construction de la petite ramberte la Péronnelle, barque à fond plat typique de la haute Loire, qui transportait autrefois du vin, du vinaigre ou du charbon. Sa mise à l'eau, le dimanche, sera l'un des temps forts de la manifestation. Plus en aval, la Fédération archéologique du Loiret remonte aux origines de la navigation fluviale en reconstituant une pirogue monoxyle du mésolithique. Quant à Olivier Choussy, de La Canoterie, c'est un kayak en toile qu'il fabrique en direct sur les quais, également animés par un couple de scieurs de long, des cordiers et un atelier de poterie. Pour l'occasion Orléans renoue avec son animation portuaire d'antan. La Belle Cosnoise charge et décharge ses tonneaux jusqu'au point de dégustation du vin local, fort apprécié des amateurs. La Pibole et le Champi effectuent des démonstrations de dragage et de débarquement de sable. Chaque jour, Pierre Jousse embarque parents et enfants à bord de sa plate Grande Lune d'Août, pour pêcher la friture au carrelet. L'ancienne plaisance fluviale est également bien représentée, notamment grâce à l'association Sequana, de Chatou, qui expose plusieurs embarcations datant de la grande époque du canotage sur la Seine. Le chantier Canotage de France présente également ses embarcations voile-aviron notamment le Seil, dérivé des prames norvégiennes , des unités modernes d'inspiration ancienne, particulièrement bien adaptées à la navigation en Loire. Enfin, les tout débuts de la plaisance nantaise sont aussi évoqués et avec quel panache! par Vezon, un dériveur houari construit en tôle d'acier zingué par Blasse en... 1887 (CM 148). Rassembler des bateaux fluviaux du patrimoine ne serait que planter un joli décor de théâtre si l'on ne donnait aux spectateurs les outils pédagogiques nécessaires pour interpréter la pièce. Chaque matin, la Fédération voiles de Loire réunit les équipages pour décider avec les organisateurs du programme de la journée: formation de trains de bateaux, concours de bourde (perche), chargements, manœuvres sous voiles... Autant de séquences commentées par des amoureux du patrimoine ligérien.

Donner à voir et à comprendre

En outre, des panneaux jalonnant les quais précisent les caractéristiques de chaque famille de bateaux présents. Sur le "quai des marchandises" sont également exposés les principaux matériaux et produits transportés autrefois sur la Loire: charbon de haute Loire, pierres de tuffeau, ardoises de Trélazé, sel de Guérande (CM 117)... A l'abri de petites guérites, les visiteurs découvrent encore des pains de sucre ou des faïences de Gien. Par ailleurs, l'association montjeannaise Loire et marine présente divers engins de pêche: nasses, friquets, bosses... Tandis qu'à bord de sa toue cabanée, Guy Meneau commente avec bagout son exposition de maquettes de filets-barrages et autres pièges à poisson, qui rappellent que le fleuve sauvage fut de tout temps un vivier dont les riverains savaient tirer leur provende. Mais la plus belle réussite de ce festival est sans doute la rencontre des équipages d'origines fort diverses. Voir des membres de Thorvald aventure (CM 126) déguisés en Vikings pagayer à bord d'une périssoire de Seine, des mariniers ligériens délaisser les bourdes de leurs toues pour les rames d'un courpet, les marins néerlandais passer de leurs bijoux étincelants aux rustiques fûtreaux, voilà qui réjouit le coeur et donne à tous les équipages mais aussi les trois cent mille visiteurs l'envie d'une prochaine fois, en 2007!

Sonia Lassaigne

Les 17 et 18 septembre derniers, le port de La Possonnière, près de Montjean-sur-Loire (Maine-et-Loire), a été le théâtre d'une rencontre entre les cultures ligérienne et viking. Pour cette dixième édition, les organisateurs de Loire 2005 ont en effet sollicité la participation de l'association Thorvald aventure, qui a planté son camp au bord du fleuve, à proximité de ses deux répliques de bateaux scandinaves: Olav Kyrre, un "drekki" de 10,57 mètres construit en Norvège en 1989, et Snore, un "hardingen" de 6,71 mètres construit au même endroit en 2001. Et ce n'était pas le moindre intérêt de cette fête que de permettre une comparaison, fort instructive, entre ces bateaux vikings et la flotte ligérienne, représentée notamment par les quatre répliques de chalands de Loire: la Montjeannaise, Fleur de Pontille, Val-de-Vienne et la Madeleine. A croire que celles-ci ont pu subir l'influence de ceux-là au temps où ils remontaient furtivement les fleuves de France. Le samedi matin, réservé aux scolaires, a permis à cent cinquante enfants de s'abîmer dans la contemplation de ces bateaux, avant de participer aux différents ateliers du camp viking et de ce "do touch museum". L'après-midi, la flottille s'étoffait avec la mise à l'eau de toutes sortes de bateaux, canots voile-aviron, canoës, annexes et autres embarcations, parmi lesquelles on remarquait notamment une lasse ostréicole girondine propulsée par une antique motogodille, et la yole 1796 Le Traict, venue de Mesquer, en Loire-Atlantique. Tout ce joli monde appareillait alors pour une randonnée nautique entre Bouchemaine, au confluent du Maine et de la Loire, et La Possonnière, avec escale sur l'île de Béhuard. Arrivés au port à 18 heures, les équipages ont pu découvrir cette petite commune régulièrement inondée, où vit encore cependant une centaine d'habitants. Le soir, place à la musique, aux combats vikings, et à un spectaculaire embrasement du fleuve. Le dimanche, une foule de promeneurs envahissait le port à l'affût des multiples animations qui leur étaient proposées: stands artisanaux, marché ligérien, musiques, contes, conférences, et bien sûr le fameux camp viking. A 11 heures avait lieu, au son de la veuze, la mise à l'eau d'un nouveau fûtreau. Il sera baptisé Hatoup ("tout dessus" en breton), preuve de l'attachement des propriétaires à l'île de Groix. Enfin, la rencontre s'est achevée en apothéose par la grande parade, savamment commentée par François Ayrault, mais malheureusement contrariée par un fort vent d'amont. Après cette fête ligérienne, conviviale, gratuite et néanmoins authentique elle a reçu le label Val-de-Loire patrimoine mondial de l'UNESCO, chacun attend avec impatience la prochaine édition, qui aura lieu les 16 et 17 septembre 2006.

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