Seuls sur les flots

Revue N°295

Illustration de Maurice Pommier

Fred Rebell – Illustré par Maurice Pommier. Le Letton Fred Rebell a rejoint l’Australie en embarquant sur un paquebot comme soutier. Bûcheron, charpentier, homme à tout faire, il se débrouille jusqu’à ce que, la crise économique des années trente s’ajoutant à un désastre sentimental, il sombre dans le désespoir. Alors qu’il est prêt à commettre l’irréparable, une idée lui vient…

L’article publié dans la revue Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Pour donner un autre tour à ma vie, pourquoi ne pas tenter d’émigrer en Amérique ? Aussitôt, je me précipitai au consulat des États-Unis, où l’on me laissa peu d’espoir.

Les lois encadrant l’immigration étaient très strictes. Peu de visas étaient accordés, et le plus souvent en priorité à des gens ayant déjà des parents installés sur le territoire. L’attente pouvait durer des années avant d’obtenir le précieux sésame. J’eus l’impression de revenir plus de vingt ans en arrière, quand j’implorais le consul de Russie à Hambourg de me fournir un passeport ! Je m’étais alors débrouillé autrement, pourquoi n’en serait-il pas de même aujourd’hui ? Je n’allais tout de même pas me laisser impressionner par une histoire de papiers ! Je le dis fermement au consul en le regardant bien en face :

– Dans peu de temps, je serai aux États-Unis, sans avoir payé mon voyage ni embarqué comme clandestin sur un cargo. J’y resterai autant que je voudrai et j’en partirai quand bon me semblera. Tout cela sans avoir besoin d’implorer quelqu’un comme vous pour obtenir un visa.

Le consul me regarda comme si j’étais fou et je le plantai là sans même le saluer. Je ne parlais pas au hasard, mon plan était déjà mûrement réfléchi. (…) Pour 20 livres, j’achetai un petit voilier d’occasion de 5,50 mètres, le genre de dériveur utilisé pour régater en baie de Sydney. Il n’était pas ponté, bien sûr, et avait moins de 50 centimètres de franc-bord, ce qui m’assurait d’avoir à vivre et à naviguer au ras de l’eau. Une grande traversée océanique avait-elle déjà été envisagée à bord d’une si petite embarcation pensée pour se détendre en eaux abritées ? Cela me paraissait peu probable. Pour atténuer ses faiblesses, je renforçai tant bien que mal cette coque de noix, installant des membrures de bois supplémentaires et même une petite quille extérieure. Le moyen le plus simple et le plus économique que je pus trouver pour improviser un petit abri consista à fabriquer un capot de toile qui devait m’épargner une partie des embruns. Et j’entrepris d’agrandir mes voiles avec du tissu de récupération, partant du principe qu’avec un bateau encore plus rapide, je serais plus vite arrivé.

Ce voyage pouvant durer une année entière, la nourriture représentait sans doute le point le plus difficile à résoudre. Évidemment, je pourrais sûrement me réapprovisionner en cours de route en faisant escale dans les îles. Mais il me fallait tout de même au moins six mois de vivres d’avance pour être tranquille. Je conditionnai donc des kilos de riz, de blé, d’orge perlé, de flocons d’avoine, de pois, de haricots, de sucre, de farine et de lait en poudre dans des bidons enduits de paraffine pour améliorer la conservation. Je fis aussi des stocks de fruits secs, de pommes de terre, d’oignons, de jus de citron, d’huile d’olive, de levure et de mélasse. Je remplis d’eau douce quelques tonneaux rendus bien étanches par un enduit bitumé (et je tiens à recommander ce procédé qui donna à l’usage toute satisfaction).

Le niveau extrêmement bas de mes finances m’interdisait le moindre luxe : pas de boîtes de conserve, de thé, d’alcool, de médicaments, ni même de tabac. D’après mes calculs, ce que j’emportais m’autorisait à consommer chaque jour un litre et demi d’eau et 600 grammes d’aliments séchés. J’espérais bien sûr améliorer l’ordinaire en pêchant et je comptais sur l’eau de mer pour me fournir le sel dont j’aurais besoin. Pour cuisiner, je disposais d’un réchaud Primus, d’une boîte d’allumettes et de 23 litres de pétrole. Pour prévenir toute éventualité, j’embarquai mes outils de charpentier, diverses pièces de bois, une lampe torche, des clous et toutes sortes de petites choses susceptibles de me dépanner, ce qui fait que le total de mon chargement approchait sans doute les 500 kilogrammes.

Illustration de Maurice Pommier

Restait une question épineuse à régler pour un marin sans le sou : celle des instruments de navigation et des cartes. Si l’on prête foi à ce que disent les spécialistes et les fournisseurs, il semblerait qu’il faille avoir au moins un siècle d’expérience avant de faire quoi que ce soit de bien dans ce domaine. Eh bien, j’allais essayer de leur donner tort…

Pour commencer, j’entrepris de fabriquer un sextant, indispensable si je voulais pouvoir suivre ma progression à l’aide du soleil et des étoiles. La difficulté était ici d’obtenir un niveau de précision suffisant, la moindre erreur se traduisant par un écart de dizaines, voire de centaines de milles. Quelques cercles métalliques, un vieux télescope de boy-scout (acheté un shilling), une lame de scie et un couteau de table en acier inoxydable firent parfaitement l’affaire. Les morceaux du couteau, une fois minutieusement poncés, se transformèrent en d’efficaces petits miroirs et les dents de la scie constituaient un système de graduation tout à fait convenable (deux dents pour un degré). Un système de subdivision me permit même d’obtenir une précision de l’ordre de la minute.

Je n’étais pas capable de fabriquer un chronomètre de marine, mais j’achetai à la place deux montres bon marché et je trouvai par la même occasion un vieux compas à un prix défiant toute concurrence. Il me fallait aussi un loch, sorte d’hélice traînée au bout d’un filin derrière le bateau et dont la rotation plus ou moins rapide commande un compteur mécanique qui permet d’estimer la vitesse et la distance parcourue sur l’eau. Je bricolai le mien à l’aide d’un morceau de manche à balai et de petites lames en aluminium formant d’excellentes ailettes. Une petite pendule modifiée fit office de compteur, le tout avec une précision assez satisfaisante à l’usage.

Évidemment, je ne savais rien de la manœuvre d’un voilier, pas plus que de l’art de la navigation. Mais cela ne devait pas être bien sorcier de s’y mettre. Je lus quelques bons livres sur le sujet à la bibliothèque et m’achetai un manuel d’occasion que j’aurais bien le temps d’étudier une fois parti ! Ne pouvant m’acheter de cartes, je passai plusieurs journées à recopier du mieux que je pouvais celles figurant dans le vieil atlas disponible dans la salle de lecture. J’allais comprendre un peu plus tard que je n’avais pas fait le meilleur choix, certaines îles se trouvant sur ma route n’ayant pas encore été découvertes au moment de l’impression de cet atlas…

Après tous ces préparatifs, il me manquait encore quelque chose : des documents en règle pour le bateau. Car comme les hommes – et peut-être même encore plus qu’eux –, les embarcations doivent satisfaire à certaines formalités pour obtenir les papiers que les administrations jugent indispensables. Mais j’avais une bonne raison pour m’en passer. (…) Je trouvais scandaleux d’avoir à payer pour un vulgaire chiffon de papier. Mon choix fut donc vite fait : oublier ces stupides histoires de paperasserie et prendre le large dès que possible sans rendre de comptes à personne. Mon bateau n’avait pas de livret officiel, mais il portait le plus joli nom imaginable – Elaine. Que lui aurait-il fallu de plus ? Le 30 décembre 1931, je m’estimai enfin prêt, plus rien ne me retenait. Je décidai de partir dès le lendemain.

Foxy Brian et sa bande – tous de bons amis – étaient venus sur le quai pour me dire au revoir.

– C’est vraiment gonflé, ce que tu veux faire. Si ça ne se passe pas bien, n’hésite pas à faire demi-tour.

– Merci, mais je ne renoncerai sous aucun prétexte. Quoi qu’il arrive, je m’accrocherai.

– Méfie-toi quand même, méfie-toi, dit le vieux Foxy sur un ton triste. Nos vœux t’accompagnent, et n’oublie pas de nous écrire quand tu arriveras.

Je larguai les amarres et commençai à progresser lentement dans la baie, essayant de tirer parti d’une petite brise erratique. Comme il était midi pile, j’en profitai pour vérifier une dernière fois la précision de mon sextant en faisant une méridienne qui me confirma que je me trouvais bien au beau milieu de Port Jackson. Une vague d’émotion m’envahit au moment de passer sous le monumental Harbour Bridge dont le chantier approchait de son terme. Reverrais-je un jour cet endroit ?

Si j’avais été sensible aux mauvais présages, je n’aurais sans doute jamais dépassé le niveau des Heads, la sortie de la baie. En tirant des bords contre le vent, je m’approchai un peu trop de terre et percutai un rocher. Sans dégâts apparents, mais pour un début de traversée, l’incident sonnait comme un avertissement…

Deux milles plus loin, une violente rafale bouscula Elaine. Je ne l’avais pas vue venir, pourtant j’aurais dû savoir que le southerly buster, le fort vent de sud local, peut se lever brutalement au milieu d’une journée chaude comme celle-ci. Les voiles battaient en tous sens et mon pauvre bateau se mit à gîter si fort que l’eau commençait à embarquer au-dessus du plat-bord. Il me fallut un moment pour reprendre mes esprits et trouver comment affaler la grand-voile afin de lui permettre de se redresser. En quelques minutes, les eaux calmes de la baie s’étaient transformées en chaudron bouillonnant. J’hésitais sur la conduite à tenir : rejoindre au plus vite un abri ou tenter de continuer ?

Illustration de Maurice Pommier

Heureusement, la vue d’une petite embarcation passant à proximité me remit les idées en place. Il s’agissait d’un dériveur léger, encore plus petit que le mien, mené par deux adolescents qui avaient l’air de s’amuser comme des fous, portant toute la toile possible au point que leur bateau volait presque sur l’eau. Cette vision me piqua au vif : « Si des enfants sont capables de se débrouiller dans ces conditions, pourquoi pas toi ? À quoi bon prétendre affronter l’océan si l’on est incapable de traverser la baie de Sydney sans s’abriter ? Tu n’as pas le droit de te dégonfler ainsi ! »

Sans renvoyer la grand-voile, en utilisant uniquement le foc, je remis donc le cap à petite vitesse vers les Heads. À l’extérieur m’attendait une grosse houle qui déstabilisa un moment mon estomac, mais dont mon bateau s’accommoda assez bien. Heureusement, ce mal de mer ne me tourmenta pas plus d’une heure et je ne fus plus jamais malade ensuite.

Derrière moi, la côte s’estompait peu à peu sur l’horizon. À la tombée de la nuit, je la distinguais à peine et je me mis à chanter « Adieu Australie, adieu mon amour, adieu pour toujours », pendant que les étoiles commençaient à scintiller au-dessus de moi.

Fred Rebell est né en 1886 à Ventspils, dans l’actuelle Lettonie. En 1907 il émigre en Allemagne et abandonne son nom de naissance, Karlis Sprogis, pour celui de Paul Sprogge. Pour gagner l’Australie, en 1909, il se forge le patronyme de Rebell. Seul sur les flots est le récit de l’incroyable traversée de ce débrouillard autodidacte, un brin illuminé, vers l’Amérique. Il est récemment reparu aux éditions Arthaud, dans une nouvelle traduction d’Olivier Le Carrer.

Maurice Pommier a illustré et écrit de nombreux livres pour enfants. Charpentier passionné, il est aussi – plus surprenant pour un enfant du Limousin, où il est né en 1946 – un grand connaisseur de la culture maritime. Il a notamment contribué aux livres de Loïc Josse Terre-neuvas. Depuis une dizaine d’années, il travaille avec Patrick Macaire, compagnon charpentier, à faire découvrir les arcanes du trait de charpente aux non-initiés. On peut se procurer le premier tome de leur cours, paru en mars 2018, et découvrir leurs derniers travaux sur <lesdeuxours.fr>.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Les derniers articles

Chasse-Marée