L’été est un moment privilégié pour les fêtes maritimes. Mis à part le rassemblement devenu traditionnel de Douarnenez, il en existe bien d’autres, où la convivialité et le bonheur de se retrouver pour naviguer ensemble fidélisent les équipages et attirent un public enthousiaste. Ainsi, les amoureux des grands voiliers ont-ils pu admirer une superbe flotte à Brest, à l’occasion du départ de la Cutty Sark. Plusieurs équipages français ont, quant à eux, choisi de se déplacer aux Etats-Unis pour participer à bord de leurs yoles 1796 à l’Atlantic Challenge, qui se déroulait à Rockland. Camaret rassemblait plusieurs dizaines d’unités construites par les charpentiers de la presqu’île de Crozon, rendant, entre autres, un hommage particulier au charpentier Auguste Tertu. Le Croisic fêtait le retour du navigateur Pierre Raffin, achevant le tour du monde à bord de « Babar ». En Méditerranée, Sète accueillait les bateaux à voile latine et les gens de mer de Provence et du Roussillon. La place manque pour évoquer toutes les manifestations nautiques à caractère patrimonial qui se sont déroulées cet été. Aussi, certaines d’entre elles trouveront-elles l’écho qu’elles méritent dans de prochains numéros.

La Cutty Sark à Brest

Par Ollivier Puget – Venues de toute l’Europe, une cinquantaine d’unités hautu­rières à gréement traditionnel se sont rassemblées à Brest du 13 au 16 juillet dernier en prélude à la Cutty Sark, la course des grands voiliers dont le départ, vers La Corogne, a été donné le 16 juillet au soir.

De nombreuses activités desti­nées aux jeunes équipages ont permis à ces derniers de se ren­contrer avant l’appareillage. Bien que ne participant pas à la cour­ se, les cadets russes du Sedov se sont particulièrement distingués lors des épreuves sportives à ter­re. Cent cinquante mille visiteurs se sont déplacés pour admirer to us ces navires, notamment ceux amarrés dans la Penfeld : la visite des grands voiliers et la chaude ambiance des concerts de chants de marins sont toujours aussi attractives, sans parler du grand feu d’artifice tiré le 14 juillet sur le port de commer­ce, un spectacle particulièrement apprécié des quelques privilégiés qui ont pu rester à bord du Sedov et du Kmzenshtem, accessibles as­sez tard dans la nuit.

Parmi les engagés figuraient no­tamment le Jens Krvgh, un ketch à cornes danois de 1899, détenteur du record de participation aux courses de grands voiliers, la goélette allemande Esprit (1995), vainqueur de l’édition 1997, ar­mée par un équipage féminin, le joli trois-mâts carré danois Georg Stage (1935), le trois-mâts barque néerlandais Stad Amsterdam (2000), le brick britannique Rqya­ list (1971), le brick-goélette néer­landais S1va11 fan Makkmn (1993), le Kapitan Glowacki (ex-Henryk IMk01vskt), brick-goélette de 1944 qui faisait là sa réapparition après dix ans d’absence aux courses de grands voiliers, le trois-mâts goé­lette polonais lskra (1982) et le Brixham trawler anglais Provident (1924). Seuls deux voiliers fran­çais, le dundée Mutin (1927) et le ketch à cornes Tante Fine (1960), étaient engagés. Comme son cousin russe le Sedov, le quatre-mâts barque estonien Kruzenshtern (1926), également présent à Brest, n’a finalement pas pris le départ de la course.

S’ils ne couraient pas la Cutry Sark, les voiliers du concours Ba­teaux des côtes de France étaient eux aussi à Brest, qui célébrait les dix ans de la Recouvrance. Avec quelques autres bâtiments étran­gers, comme le JR Tolkien (1964), un ancien remorqueur transformé en goélette à huniers, la goélette Carrie (1947), ou la goélette à hu­niers Jantje (1930), ils ont néan­moins participé à la parade du 16 juillet, qui a mené la flotte dans le goulet jusqu’en Iroise. Le départ des classe A a été donné à 19 heures sur une ligne située à 20 milles à l’Ouest de la poin­te Saint-Matthieu.

Armé par un équipage en partie composé de « cadettes » suivant une formation maritime, le trois-mâts carré danois Georg Stage a pris la panne.

D’emblée, les navires néerlandais ont pris les devants, le Swan Fan Makkum dominant légèrement le clipper Stad Amsterdam, tous deux lancés à 13 nœuds. Le Royal& et le Kapitan Glowacki, puis le Georg Stage se laissaient déjà distancer, tandis qu’Iskra manquait totalement son départ. Parmi les
voiliers traditionnels, c’est le Provident qui prenait le meilleur départ, suivi du Mutin et du Jens Krogh, devant Tante Fine.

Cette première étape a été remportée, toutes classes confondues, par le yawl à cornes britannique Duet. Le Georg Stage s’est classé premier en classe A devant le Stad Amsterdam et le Swan fan Makkum. Quant au Mutin, il se classait second en classe B. Après une escale à La Corogne, où ils ont rejoint d’autres concurrents partis d’Alicante (avec escale à Màlaga), les grands voiliers ont mis le cap sur Santander avant de rallier Portsmouth.

Classement général : lasse A – 1er trois­ mâts carré A1ir(Russie), zc Stad Amsterdam. Classe A II – I » Kapitain Clouacki, 2′ brick ­goélette Asgard 11 (Irlande). Classe B – 1  ». Pro­l’idmt. Prix du plus grand nombre de nationa­lités présentes à bord lors d’une étape attribué au trois -mâts goélette bulgare Kaliakm. Trophée Cutty Sark attribué à Tante Fine.

Atlantic Challenge in America

Par Lénaïc Le Bars – C’est une formidable aventure qu’ont vécue les équipages des treize yoles de la dernière édi­tion de lAtlantic Challenge, qui s’est tenue à Rockland, dans le Maine, au Nord-Est des Etats­ Unis, du 11 au 16 juillet derniers. Parmi les huit nations représen­tées, les Français sont venus en force avec les Meldois d‘Action, les Provençaux de Zou Mai; les Nor­mands de Fidélité, sans oublier les Douarnenistes de Volonté.

Ce rassemblement a été l’occa­sion pour beaucoup de découvrir un continent, une région et un littoral envoûtants. Rockland est un petit port de pêche de dix mil­ le habitants situé au Nord de Boston. La vie, relativement cal­ me, est ici tournée vers la pêche du homard, une activité qui contribue à parsemer la baie d’une multitude de bouées de ca­siers. La mer circule entre les îles, protégée par des forêts de rési­neux qui viennent à l’aplomb de la côte. Nous naviguons sur ces eaux calmes et limpides sans ja­mais apercevoir l’horizon. Ici et là, quelques grèves s’annoncent comme une invite au farniente. Malheureusement nous ne dispo­ sons que de très peu de temps pour faire du tourisme.

L’anglais étant a priori de ri­gueur, les moins polyglottes d’entre nous ont dû faire quelques efforts lors de la nou­velle « épreuve de l’esprit ». Les équipages étant scindés, une moi­tié reste à son bord tandis que l’autre embarque sur une yole ad­ verse; tous les bateaux s’engagent alors dans une régate voile-avi­ron, moment rêvé pour compa­rer les techniques de chacun … et acquérir du vocabulaire maritime étranger! Outre son intérêt nau­tique, cette épreuve permet aux équipier s de faire rapidement connaissance. C’est d’ailleurs sur cette notion d’amitié que l’accent a été mis lors de la cérémonie d’ouverture . Les organisateurs n’ont bien sûr pas manqué de rap peler les « v raies valeurs » ins­piratrices de l‘Atlantic Challenge : respect, convivialité, échange. . . Et de fait, cette rencontre a été une opportunité unique de s’ou­vrir à d’autres cultures.

Peu de rassemblements of­frent en effet la possibilité de mêler quelques jours durant Russes, Irlandais, Danois, Britanniques, Belges, Canadiens Américains et Français. Cette édition aura également été l’occasion d’accueillir les  » petits nou­veaux » du circuit, à savoir les In­donésiens, venus à bord de leur superbe et toute récente Merdeka (Liberté), une yo le de Bantry construite en teck et décorée de nombreuses sculptures. Pour leur première participation, les Indonésiens ont d’ailleurs fait montre d’un niveau exception­nel, d’autant plus impressionnant qu’ils étaient peu entraînés. Si l’on ajoute à cela leur constante bonne humeur – qui leur a d’ailleurs valu le prix de l’équipage le plus sympathique – on mesure combien l’Asie était ici superbement représentée.

Toutes les épreuves ont pu se dérouler – esprit, aviron, voile­ aviron, transfert de sac, remor­quage, captain’s gig, slalom, navi­gation et matelotage – à l’excep­tion de celle de voile pure, qui a dû être annulée faute de vent. A défaut, les treize yoles, amarrées les unes aux autres en pleine mer, se sont livrées à une gigantesque bataille navale à coups de seaux d’eau et d’écopes.

Quatre yoles 1796 françaises et leurs équipages se sont déplacés sur la côte Est des Etats-Unis pour participer à l’Atlantic Challenge 2002.

L’allégresse qui a marqué cet événement s’est également re­ trouvée dans la cohabitation des équipages à terre. Les trois cents jeunes – et moins jeunes – étant logés dans l’enceinte du collège de Rockland, l’ambiance y a été celle d’une colonie de vacances. Le réveil à l’aube est plutôt dur et les langues mettent quelque temps à se délier. Sur l’e au, en re­vanche, les équipages se défou­lent. On s’encourage les uns les autres avant chaque début de course. Le stress mont e avant le coup de trompe du départ. En soirée, les esprits sont relative­ ment calmes. On prépare l’épreu­ve du lendemain, notamment les plus techniques ou théoriques, comme le matelotage ou la navi­gation, on s’entraide.

E n définitive, c’est une très belle expérience, humaine et cul­turelle. Et je suis prête à renou­veler l’aventure pour la prochai­ne édition, en 2004, à laquelle se joindront au moins trois nouvelles yo les : l’ un e est en construction à Gênes, en Italie, et les deux autres vont l’être au pays Basque espagnol.

Equipière de la yole Volonté

Classement : 1er Unité (Irlande), 2e Loyauté (USA), 3e Ténacité (Canada), 4e Fidélité (France), 5e Intégrité (Royame-Uni), 6e Solidarité (Danemark), 7e Volonté (France), 8e Communauté (USA), 9e Zou Mai’ (France), 10e Humanité (Russie), 11e Carolus Quinto (Belgique), 12e Merdeka (Indonésie), 13e Action (France).

Le retour de Babar

le jour du retour.

Au Croisic, depuis 1997, l’asso­ciation Babar autour du mon­ de a organisé à plusieurs reprises une « fête des bateaux traditionnels et du patrimoine maritime » à l’en­seigne des Voiles d’amour. Le 20 juillet dernier, pour la quatrième édition, quelque trente-cinq unités étaient présentes pour accueillir Pierre Raffin et son Babar, de re­ tour d’un tour du monde entamé trois ans plus tôt. Pour l’occasion, s’étaient donné rendez-vous le Be­lem, tout juste revenu de son odys­sée transatlantique, le Renard, la Re­couvrance, la Cancalaise, le Notre­ Dame de Rumengol et bien d’autres bateaux ainsi que de nombreux amis, parfois venus de fort loin.

Né en 1948, artiste peintre pas­sionné par l’aventure humaine et les bateaux traditionnels, Pierre Raffin s’installe dans la région nantaise en 1984. Il travaille dans le secteur industriel avant de vendre des bateaux pour un em­ployeur, puis pour son propre compte. A bord de la Goélle, un sloup dessiné par Bureau et ache­ té chez Gendron, à Noirmoutier, il se met lors d’une escale à couple de Babar. Construite de manière traditionnelle sur un plan de François Vivier et lancée au chantier du Guip en 1981 sous le nom de Soir du 10 mai, cette ré­ plique de sloup langoustier adap­tée pour la plaisance mesure 10 mètres au pont, cale 1,60 mètre, déplace 12 tonnes et porte une voilure de sloup à cor­ ne de 90 mètres carrés.

Le 18 décembre 2001, Babar, entre la Réunion et Durban, est couché par une déferlante au Sud de Madagascar. Pierre Raffin (ci-contre) représentera avec réalisme l’événement.

C’est la révélation! Bien vite, dans le but précis de faire le tour du monde, un rêve qu’il caresse depuis qu’il est tout petit, Pierre propose le rachat du bateau – ce qui se concrétisera en 1993 après la vente de la Goelle. Pierre pro­ jette alors – en suivant, cinquan­te ans plus tard, la même route avec les mêmes escales (à quelques exceptions près) – de ré­ éditer le périple de Jacques-Yves Le Toumelin, qui, en 1949, appa­reillait du Croisic à bord du Kurun pour y revenir trois ans plus tard après avoir bouclé la boucle.

Le 26 septembre 1999, Babar quitte le Croisic. Vigo, Lisbonne, Madère – Babar n’ira pas au Ma­ roc où Kurun avait séjourné lon­guement – puis cap sur les An­ tilles. Suivent quatre mois passés entre la Martinique, Marie-Galan­te et les Saintes, avec la rencontre d’Alain Foy, constructeur de sain­ toises. Puis, après le franc hisse­ ment du canal de Panama, direc­tion les Galapagos. Pierre y ren­contre le fils de Gonzalez Garcia, un pêcheur qu’avait en son temps connu Le Toumelin.

Ensuite ce sont les Marquises, Tahiti et les îles Sous-le -Vent, Mooréa, Tahaa, Bora-Bora; quelques mois sont mis à profit pour remettre Babar en état avant de rejoindre Pago Pago et Nou­méa, que n’avait pas touché Le Toumelin (il avait en revanche re­ lâché en Papouasie -Nouvelle ­Guinée). Après deux mois passés en Nouvelle-Calédonie, Babar s’échoue malencontreusement, ce qui prolonge le séjour car il faut réparer. Puis nouveau départ, di­ rection le détroit de Torrès, les îles Coco Keeling – « le plus beau lagon que j’aie jamais vu » – et la Réunion, atteinte le 3 dé­ cembre 2001. C’est entre cette île et Durban que Babar, naviguant sous foc et trinquette, se cou­chera à l’horizontale, et se re­ dressera sans subir de dégât. Après Le Cap, c’est la remontée de l’Atlantique, avec escale à Sainte-Hélène et aux Açores (où Le Toumelin, faute de temps, ne s’était pas arrêté). C’est de là que Pierre donnera par téléphone de ses nouvelles au Chasse-Marée, un appel sympathique qui confir­mait son arrivée prochaine. Puis ce seront les escales discrètes à Sauzon et à Hoëdic, avant de re­ trouver l’escadre accompagnant ses derniers milles.

Hormis l’échouement, le ba­teau couché et trois côtes cassées, Pierre Raffin n’a pas connu de gros problème. Equipé d’un son­deur, d’un GPS et d’un poste ra­dio récepteur BLU, Babar a ac­compli ce tour du monde sans pilote automatique, le sloup étant parfaitement équilibré une fois les voiles réglées, avec un sandow sur le palan du gouvernail. Pier­ re n’a barré qu’aux allures (très) portantes, dormant souvent ses huit heures d’affilée. Parmi ses projets, il envisage d’exposer les nombreuses aquarelles peintes au cours du voyage ainsi que d’en publier le récit. Il en a d’autres, liés à la pratique de la navigation sur bateaux traditionnels, dont il nous fera certainement part prochainement. En résumé, pour lui, cette aventure a été « une bulle de bonheur, où la réalité a été plus belle que le rêve ».

Camaret fêtes ses charpentiers

C’est une très belle idée q ‘ont eue nos amis camareto1s pour fêter la grande tradition des constructeurs de la presqu’île de Crozon. Ainsi, à la mi-juillet, tous les bateaux construits aux environs de Camaret étaient invités à rejoindre le site de leur naissance, à l’occasion d’une fête intitulée « Blious Brai » (nom d’un mélan­ge d’étanchéité inventé par un charpentier local). A terre, divers concerts et des expositions de grande qualité – arts plastiques, collection d’outillage, démonstra­tion de calfatage – complétaient à merveille l’excellente présentation de l’histoire de la construction na­vale locale, celle des Keraudren, Lastenet, les Sripon, Péron, Bel­ béoc’h, Gourmelon, Le Hir, Le Fur et Tertu.

Il ne fallait absolument pas manquer l’atelier des Charpen­tiers maritimes camarétois. Là, chacun a pu découvrir un lieu d’exception, un vrai chantier na­ val ouvert sur la grève comme il n’en reste plus beaucoup le long de nos côtes.. Tout au fond, dans la fosse, trônaient quelques gaba­rits dressés de Belle E toile, tandis que des maquettes permettaient aux visiteurs de comprendre mieux la structure d’un bateau . Presque toute la mémoire de la flotte de la presqu’île était re­ groupée là, notamment au travers de dizaines de photos de lan­goustiers, sans oublier les magni­fiques images de Bernard Henry qui s’est intéressé il y a plusieurs années au travail d’Auguste Ter­ tu, le charpentier de Rostellec. Et soudain, dans cet endroit tout de quiétude, un vacarme assourdis­sant venait surprendre le visiteur, celui de la mise en route d’une scie de chantier, qui laisse bien­ tôt place à la voix si particulière du mythique Auguste Tertu, au­ tant d’éléments sonores qui ajou­taient à l’atmosphère envoûtante des lieux. Et pour bien montrer que cet hommage aux anciens ne tournait pas le dos à l’avenir, le jeune patron actuel du chantier était là pour répondre à toutes les questions et nourrir quelques rêves.

Sur l’eau, outre la cérémonie organisée pour fêter le dixième anniversaire de Belle Etoile et la très belle parade « chronologique » d’une cinquantaine de bateaux construits en presqu’île, le spec­tacle était véritablement de qua­ li té. A proximité du sillon, quelques régates étaient organi­sées sur un intelligent tracé qui offrait à la fois une très belle vue au public massé sur le môle et un véritable intérêt aux marins. Sur ce parcours relativement court, les bateaux ont pu régater âpre­ ment en déjouant les pièges d’un plan d’eau relativement tech­ nique, perturbé par de multiples effets de site. De ce côté, on pourra tout juste regretter le peu de mise en valeur des bateaux au port, mêlés sur les pontons aux bateaux de passage de tout type.

Cette manifestation – qui au­ rait mérité une fréquentation plus importante – aura eu le grand mérite de réunir l’espace d’un week-end des bateaux « frères », et de rendre hommage à la mémoire de centaines de charpentiers. Les conversations ont ainsi été bon train, chacun profitant de cette magnifique oc­casion pour comparer les lignes des bateaux présents, et recon­naître le style de chaque char­pentier. Une véritable jouissance maritime et culturelle qui, espé­rons-le, inspirera dans l’avenir d’autres coins de notre littoral !

En hommage aux charpentiers locaux (en haut, Auguste Tenu), de nombreuses unités construites sur la presqu’île de Crozon étaient présentes à Camaret, comme ici le petit sloup Moana, lancé en 1952 chez Stipon.

Le rendez-vous sétois

La barque catalane Espérance (au premier plan) qui s’apprête à virer, et Bise Aigiie, réplique d’une barquette Ruopollo de 1935, ont mis un point d’honneur, comme les autres bateaux, à rentrer au port à la voile.

Par Bemard Vigne – L’invitation avait été lancée aux cousins et cousines du litto­ral: « Rendez-vous à Sète du 26 au 29 juillet, pour la deuxième édi­tion de Sète-Méditmanée. » Ils ont répondu, et pas moins de trente­ cinq barques à voile latine ont oc­cupé le quai de la Consigne que les pêcheurs avaient libéré pour l’occasion. Une manière d’hono­rer ce quartier voué à la pêche de­ puis la création du port de Sète.  »Tu comprends, nous a dit Chris­ tian Dorques, le président de l’as­ sociation Voile latine de Sète et du bassin de Thau, ici ça sent la sardine depuis toujours, les ba­teaux-bœufs étaient amarrés là, les catalanes au môle Saint-Louis, la vente du poisson se faisait à l’em­placement de la criée… Pas question de faire une fête dédiée aux bateaux et aux gens de mer ailleurs que sur ce quai ! »

Les marins de Provence, du Languedoc et du Roussillon ont retrouvé le chemin qu’emprun­taient jadis les pêcheurs ligures et catalans venant faire la saison du poisson bleu dans le golfe du Lion. La Libe,1é, tartane de la pres­qu’île de Giens, le Manchot, tartane de Toulon, ont fait la traversée, le Monte-Cristo, de l’Estaque, a préfé­ré embouquer le golfe de Fos et venir à Sète par le Rhône et les ca­naux, l’équipage s’offrant le plaisir d’une remontée du fleuve à la voi­le jusqu’en Arles, avant d’être ac­ cueilli par la Chorma arlatenca et sa barquette Césaire Bonaventure.

Venue d’Argelès, N om -Dame de Consolation a été rejointe par An­dré et Mary-Flore, deux catalanes du port de La Nautique à Nar­bonne. Les Graulens et les Pala­vasiens, avec catalanes, barquettes, nacelles et mourres-de­ pouar ont eu vite fait de traverser le golfe d’Aigues-Mortes et sont arrivés à temps pour la sarclinade offerte aux équipages le vendre­ di soir. De nombreux petits ba­teaux sont aussi venus par la rou­te, le Mistrau, un joli pointu va­ rois d’Hyères, la Bise Aigiie, une barquette marseillaise, chef­ d’œuvre de jeunes charpentiers confié aux Pescadous de !’Es­ taque. Les Sétois n’étaient pas en reste: leurs barques ont été re­peintes de neuf pour l’occasion, et toute la flottille de l’association était là.

Voiles blanches, écrues ou ocre, coques joliment colorées, équipages gaillards, hautbois, tam­bours, violons et accordéons, pastis et Picpoul de Pinet, tous les ingrédients d’une belle fête sont réunis. D’autant que le pro­ gramme est chargé: vire-vire le samedi et le dimanche au pied du mont Saint-Clair, défis à l’aviron lancés entre équipages avec les barques de Cettarames, défilé nocturne dans le port, passage des ponts le lundi matin et pro­menade sur l’étang de Thau pour finir à Bouzigues à la cabane au­ tour d’une brasucade de moules et d’un café-crémat.

La catalane Cette navigue « à la bonne main » (l’antenne dégagée du mât).

Des expositions sur la char­ pente marine, une cérémonie d’hommage aux gens de mer sont organisées pour associer le public et le monde maritime à cette manifestation. Sur l’eau, chacun peut naviguer à sa guise, les vire-vire organisés par la So­ciété nautique de Sète permettent à ceux qui veulent en découdre de se mesurer à la loyale. Les autres peuvent savourer le plaisir de faire marcher un bateau au mieux de ses possibilités et pro­fiter du spectacle offert par les mangeurs d’écoutes. Sans contes­ te, les Marseillais sont les plus af­fûtés. Monte-Cristo et Bise Aigüe avec leur gréement provençal très élancé se jouent de tous leurs concurrents. Tartanes et catalanes font jeu égal dans de jolis duels. Le samedi, par vent faible, la flot­ tille reste assez groupée et donne un très beau spectacle . Le di­ manche, la brume enveloppe ra­pidement tout le plan d’eau, ré­ servant aux équipages quelques instants magiques, quand soudain la silhouette cotonneuse d’un voi­sin surgit du néant.

Le dimanche soir, les barques sont invitées à défiler dans le port, sunlights et poursuites met­tent en lumière cette parade tan­ dis que Christian Dorques, assis sur un vieux filet présente chaque bateau au nombreux public mas­sé le long du quai et sur la pro­menade qui le surplombe. Un exercice à la fois spectaculaire et pédagogique. Il est toujours dif­ficile de partager une passion, mais ce soir-là, la qualité des commentaires et la beauté du spectacle ont montré que l’on peut captiver un large public en le respectant, sans racolage tapa­geur, ni flonflons, ni paillettes.

Passer les ponts

Le lendemain, tout le monde se met en route pour le désor­mais traditionnel passa ponts . A Sète, pour se rendre sur l’étang de Thau, il faut en effet passer les cinq ponts qui enjambent les canaux. Les bateaux dont le tirant d’air excède 1,50 mètre doivent ainsi attendre que ces ouvrages se lèvent ou pivotent pour leur ou­vrir la voie. Un véritable rituel qui dure près d’une heure.

Les équipages sont ensuite in­vités à s’arrêter à la Plagette pour visiter le dernier chantier encore en activité, celui de Nanou de Santis, l’ancien chantier d’André Aversa que Voile latine de Sète s’apprête à reprendre sous une forme associative dès l’année prochaine. Chacun peut respirer l’odeur du bois et du goudron, écouter chanter la monumentale scie à ruban, examiner les treuils, et les différentes coques en répa­ration sur leurs berceaux. José Cano, un jeune charpentier de Marseille en bave d’envie: « C’est pas possible! Et moi qui pleure pour avoir un bout de quai à Marseille, rien qu’un petit bout, pour pouvoir travailler ! »

Le gangui de l’Estaque Monte Cristo, au gréement provençal à l’apiquage très prononcé, le passage des ponts — une caractéristique des canaux sétois l’équipage des Marseillais durant la régate d’aviron, et la convivialité ensoleillée d’un bateau à l’autre, quelques moments de plaisir saisis durant la fête.

Après l’apéro, les barques se rendent sur l’étang. La calmasse et le soleil y plombent les équi­pages, avant que la brise de mer, le labech, ne vienne enfin gonfler les voiles. A la fin de la journée, leurs barques amo11rées sur la plage de Bouzigues, les équipages sacrifient quelques douzaines d’huîtres avant d’attaquer la bra­sucade, les moules grillées sur une tôle et parfumées aux herbes, ba­silic, thym et huile d’olive.

Vient enfin le moment où les Catalans sortent de la cale Je fa­meux crémat, la boisson forte des marins partis de Catalogne pour Cuba : du rhum, de l’extrait de café, des écorces de citron, du sucre de canne; on enflamme le tout et on sert à la louche le li­quide brûlant. A vostra santal co­sins, cosinas, portatz-vos ben, adissiatz, e al reveire...

La fête est fin.ie, il faut repas­ser les ponts. Qui par la mer, qui par les canaux, qui par la route, chacun retourne à son port d’at­ tache, des couleurs plein la tête. Re n d e z-vo us à Sète … dans quatre ans!