La traînière de pêche du Pays basque

Revue N°

La traînière Ameriketatik © Jean Léonard

par le collectif Albaola – La traînière de course a un peu éclipsé le bateau de pêche dont elle est dérivée. Ce dernier, apparu avec l’invention du filet tournant à bourse, servait surtout à encercler les bancs de sardines levés du fond par les dauphins. Ces rapides embarcations, propulsées à la voile et, plus fréquemment, à l’aviron, ont totalement disparu, vaincues par la concurrence des bolincheurs à vapeur. Mais, suite aux recherches présentées dans cet article, une réplique construite aux Etats-Unis a récemment été offerte aux Basques par leurs cousins d’Amérique.

La traînière, embarcation de pêche connue sous ce nom au Pays basque et sur une large part du littoral Nord de l’Espagne, a curieusement laissé une trace plus profonde dans la mémoire populaire que d’autres bateaux plus spectaculaires. Outil d’élection de la pêche sardinière, elle est née de l’accession de cette activité à une certaine forme de modernité. En effet, alors que la pêche de la sardine est attestée à Bermeo dès 1353, la traînière n’apparaîtra que quatre siècles plus tard, suite à l’invention d’un nouveau type d’engin de pêche. Tant que la sardine se capture au filet droit appâté à la rogue, les pêcheurs se satisfont de leurs chaloupes. Mais un changement radical va intervenir au milieu du XVIIIe siècle.

Si l’on en croit l’inspecteur Le Masson du Parc, en 1727, contrairement aux Basques espagnols jugés conformistes, les pêcheurs d’Hendaye, de Saint-Jean-de-Luz et de Guéthary ne pêchent plus guère la sardine qu’en guise d’appât pour leurs palangres, les consommateurs lui préférant alors la morue de Terre-Neuve, encore très abondante en ce début du XVIIIe siècle. Mais les guerres contre l’Angleterre vont ruiner cette activité. Les deux tiers des navires morutiers du Pays basque sont capturés ou coulés, tandis que leurs équipages périssent ou croupissent dans les geôles anglaises. La morue disparaissant des étals, force est de se rabattre sur la sardine, toujours abondante dans le golfe de Gascogne. C’est alors que l’idée d’un filet révolutionnaire germe dans l’esprit d’un pêcheur de Fontarabie. Un texte contemporain, daté de 1752 et récemment trouvé par un chercheur* dans les archives de la chambre de commerce de Bayonne, donne de précieux renseignements sur cette mutation technique décisive :

“Cette pêche se faisait par des filets tendus dans la mer, au long desquels les pêcheurs répandaient de la rave, autrement dit des œufs, ou frai d’autres poissons, particulièrement des morues qui en fournissent provision. Les sardines à cet appât se mettaient dans les filets d’où on les tirait une à une. Depuis quelques années – soit qu’il ait paru de plus grandes quantités de sardines sur cette côte, soit que les pêcheurs, voyant que l’appât n’attirait la sardine dans le filet qu’en certaines saisons ou de certains temps, ont cherché d’autres moyens de la pêcher –, un Fontarabien a imaginé un nouveau filet avec lequel une chaloupe, parcourant le long des côtes, aperçoit aux mouvements de la mer des quantités de sardines rassemblées sur la superficie et chassées par les marsouins. La chaloupe court dessus, jette son filet dont elle abandonne un bout, fait un tour avec une grande vitesse, vient avec l’autre bout du filet rejoindre le premier, puis tire avec promptitude des cordes à coulisse passées dans ce filet, dont il fait une espèce de sac ou de bourse, dans laquelle la sardine se trouve renfermée. On en prend de cette façon en beaucoup plus grande quantité que ci-devant, et surtout pendant l’hiver, cette façon de pêcher étant devenue familière à tous les Fontarabiens et la quantité qu’ils en portent à Saint-Jean-de-Luz venant à surpasser la consommation du Pays. […] Ce nouveau filet est fort coûteux, la maille en est très petite, d’un fil fin et très fort. Il faut plus de six mois à un bon ouvrier pour en faire un tout entier. Il doit être armé de beaucoup de liège, de beaucoup de plomb, de diverses cordes, cordelles et anneaux. Il faut une chaloupe bien munie de voiles, avirons et équipée au moins de neuf ou dix bons hommes. Les gens de Saint-Jean ont équipé l’hiver dernier jusqu’à sept chaloupes.”

Planche extraite du Diccionario historico de los artes de la pesca nacional de Don Antonio Sanez Reguart (1791), montrant l’épandage de rogue à bord d’une chaloupe cantabrique lors d’une pêche de la sardine au filet droit, appelé localement sardinera. Avant l’apparition du filet tournant inventé à Fontarabie, les marins des côtes basques pêchaient la sardine comme leurs homologues bretons. © Diccionario historico de los artes de la pesca nacional de Don Antonio Sanez Reguart (1791)

Peut-être l’idée de ce nouvel engin est-elle donc née du spectacle quotidien des dauphins – indûment appelés “marsouins” dans le texte cité – chassant les bancs de sardines. Ces prédateurs commencent en effet par encercler leurs proies pour les faire décoller du fond et les rassembler en masses compactes près de la surface, avant de s’en repaître. L’ingénieux Fontarabien, dont l’Histoire n’a malheureusement pas retenu le nom, imagine donc un filet susceptible de reproduire les conditions de ce fructueux carnage. Il s’agit d’une nappe rectangulaire à mailles étroites à travers laquelle le poisson ne peut pénétrer, mais qui le retient prisonnier. ce filet, doté de flotteurs en liège et lesté de plombs, est disposé en cercle autour du banc. Une fois celui-ci circonscrit, un orin coulissant dans des anneaux cousus à la corde du fond permet de refermer le piège de telle sorte qu’il se transforme en un sac duquel nul poisson ne pourra s’échapper. Il ne reste plus alors qu’à haler le filet le long du bord et à recueillir la sardine à l’aide de longues épuisettes.

Selon le Traité des pesches de Duhamel du Monceau (1769-1782) rédigé peu de temps après l’apparition de cette nouvelle technique, l’engin mesure alors trente brasses (48 mètres) de longueur, pour quatre et demie (7,20 mètres) de hauteur, ce qui correspond aux dimensions rapportées par les derniers pêcheurs ayant utilisé ce filet tournant au début du xxe siècle. L’efficacité de cette nouvelle technique de pêche est telle que le tonnage des sardines débarquées ne tarde pas à dépasser les besoins immédiats des consommateurs. On assiste alors à un développement spectaculaire des presses à sardine, principal moyen utilisé à cette époque pour conserver le poisson et l’expédier au loin. Jusqu’à présent, on ne pressait pas la sardine au Pays basque, la Bretagne atlantique ayant alors le monopole de cette industrie pour la France du Ponant. Le secret de cette fabrication est cependant parvenu à l’oreille des négociants du Labourd à la suite d’une indiscrétion, comme l’avouera un armateur de Bayonne en 1767, soit plus de vingt ans après les faits : “Quoique ce travail ne demande pas de procédés bien fins, il exige pourtant quelques connaissances que les gens de Saint-Jean-de-Luz n’avaient pas. Elles leur furent données par un maître de barque breton, qui sûrement ne s’en sera pas vanté dans son pays.”* C’est l’éclosion de ces presses – dont les archives ont gardé la trace – qui permet de dater du milieu du XVIIIe siècle la naissance de l’industrie sardinière basque, basée sur la mise en œuvre successive de deux nouveaux procédés de capture et de conservation du poisson.

De la généralisation du filet de Fontarabie va bientôt naître la traînière. En effet, les chaloupes sardinières employées jusqu’alors se prêtent mal à la nouvelle technique de pêche, qui requiert une grande vélocité. Bien que le nouveau bateau ne soit pas encore baptisé d’un nom spécifique qui permette de le distinguer du reste de la flotte, les archives duXVIIIe siècle en laissent deviner l’existence. Le port de Bermeo répertorie ainsi un type de fines embarcations de 12 mètres de long sur 2 mètres de large, qui ne peuvent être que des traînières avant la lettre. D’autre part, Duhamel du Monceau nous en révèle lui aussi la présence sur les côtes françaises du Pays basque, en citant le courrier que lui a adressé en 1774 le commissaire de la Marine de Saint-Jean-de-Luz. Ce dernier présente en effet l’embarcation associée au filet tournant comme une “chaloupe” montée par douze rameurs, nageant vers le large dès qu’une concentration d’oiseaux signale un attroupement de dauphins et, partant, un banc de sardines.

Selon les habitudes de nage du Pays basque, seul un bateau à huit bancs est susceptible d’accueillir un équipage de douze rameurs : cinq bancs pour les dix hommes nageant en couple, deux bancs pour les deux hommes nageant en pointe, et un banc supplémentaire servant de cale-pied au nageur solitaire de l’arrière, paradoxalement appelé vougue-avant. Si elle n’en porte pas encore le nom, cette embarcation correspond trait pour trait à la définition de la traînière, une appellation qui n’apparaîtra qu’au siècle suivant.

Le filet tournant semble donc bien avoir rapidement trouvé en la traînière son indispensable complément nautique. Avant l’apparition de la vapeur et de l’hélice, elle seule était capable de rejoindre suffisamment vite le banc de sardines levé par les dauphins et de l’encercler avant qu’il n’ait eu le temps de s’égailler.

Un bateau sans nom

Contrairement au type de filet auquel elle est associée, il semble que la traînière ait beaucoup tardé avant de se voir attribuer un nom spécifique. Deux décennies après Duhamel du Monceau, le dictionnaire des pêches d’Antonio Sañez Reguart (1791) n’aborde le Pays basque qu’à travers la chasse à la baleine, alors en pleine déconfiture. Une trentaine d’années plus tard (1827), dans un traité sur les eaux et forêts, Jacques Baudrillart reprend le terme de “chaloupe” à douze avirons. Même le fameux glossaire d’Augustin Jal (1848) ignore la traînière. La mesure est comble lorsque l’on découvre que l’auteur anonyme d’une chanson populaire de 1854, relatant à l’évidence une course de traînières, emboîte le pas aux érudits en les appelant txalupa (chaloupe).

Force est donc de conclure que le terme “traînière” n’existe pas encore au milieu du XIXe siècle, ou du moins qu’il ne désigne pas encore le bateau associé au filet tournant. Cette embarcation a donc servi pendant près d’un siècle sans qu’une appellation particulière permette de la différencier du reste de la flottille basque. Selon une habitude bien ancrée, les pêcheurs se contentent de classer leurs embarcations par tailles : ils distinguent ainsi, par ordre décroissant, la txalupa handi (grande chaloupe), la txalupa txiki (petite chaloupe), le battela (canot) et le batteliku (petit canot).

Sur une grève de Bermeo. Au premier plan, des femmes lavent le linge. Au second plan, une traînière à huit bancs dont on remarque le guide d’étambrai du grand mât et les deux tilles des extrémités. © coll. Erkoreka

Il n’en va pas de même de l’appellation du type d’engin de pêche qui suscite l’invention de la traînière. Bien avant l’apparition de ce dernier mot, le filet tournant de Fontarabie est nommé txerkoa, terme dérivé du castillan cerco. Ce mot désignait auparavant la senne de plage, dont le fond ne se ferme pas comme le filet à bourse des sardiniers. Mais le sens plus général de cerco (toute chose qui fait le tour d’une autre) est effectivement applicable aux deux types de filets. Pourquoi la traînière n’a-t-elle pas été baptisée alors d’un terme dérivé de son outil de prédilection, comme c’est l’usage ? Mystère ! En fait, il faudra attendre qu’elle adopte un nouvel engin de pêche pour que cette règle s’applique et que la traînière reçoive enfin l’appellation que nous lui connaissons aujourd’hui.

Apparu au cours du XIXe siècle – les archives, muettes à ce sujet, ne permettent pas d’être plus précis –, le nouvel engin est dérivé du filet tournant d’origine, mais il en élimine les défauts. En effet, il arrive fréquemment que la sardine, fuyant la voracité des dauphins, vienne s’abriter au fond des baies, tout près du rivage. Elle y évolue sous la protection des marsouins, qui, négligeant ce fretin, lui préfèrent le bar, le mulet ou le saumon, et de surcroît tiennent les dauphins à distance. Dans de telles circonstances, le classique filet tournant – qui requiert la présence des dauphins pour décoller la sardine du fond – est inopérant. L’ancien filet maillant aurait certes pu reprendre du service, mais on préfère adapter le filet jusque-là en usage à cette situation particulière et remplacer l’action des dauphins par un épandage de rogue.

La conception du nouvel engin est conforme à celle du premier filet tournant, mais il est deux fois plus long (environ 80 mètres), avec une maille un peu plus large et un fil plus fin. Sans doute est-ce cette texture arachnéenne qui va conduire les pêcheurs à ranger le nouveau filet à sardine dans la famille des engins utilisés pour la capture des plus petits poissons, que les Castillans appellent bolinches et les Basques bolintxa ou, à Fontarabie, bolintxia. Mais ce filet de rivage dont la hauteur diminue aux extrémités ressemble superficiellement à la senne de plage. Il n’en faut pas davantage pour lui valoir une seconde dénomination : certains l’appellent traina en castillan, et à Saint-Sébastien, par exemple, les pêcheurs le nomment indifféremment bolintxa ou trena. Le bateau sardinier s’est enfin trouvé une identité, ou plutôt un radical d’où sera décliné son nom. D’abord adjectif – certains auteurs parlent de “barca trainera” ou de “chaloupes traînières” –, le terme se métamorphose peu à peu en un substantif. Le terme castillan de trainera s’impose de part et d’autre de la frontière, mais avec des variantes locales : à Fontarabie on dit trenerua, à Socoa treneroa, à Pasajes traiñerua. Le terme apparaît pour la première fois dans un texte publié en 1870 par le naturaliste espagnol Mariano de La Paz. Et il faut attendre vingt-deux ans pour qu’il soit mentionné en français dans un ouvrage du marquis Léopold de Folin, navigateur et océanographe bayonnais, publié en 1892.*

Les historiens mènent l’enquête

Pour autant, l’histoire détaillée des traînières – tout comme celle des autres bateaux basques – ne sera écrite que bien plus tard, après qu’elles eurent disparu. Par chance, ces études seront tout de même réalisées quelques années avant que ne décèdent les derniers pêcheurs ayant travaillé à bord de ces embarcations ; ce qui va permettre aux historiens de recueillir de précieuses informations.

Le travail des chercheurs sera également facilité par la survivance de quelques modèles d’époque. Il existe en effet six maquettes de traînières, conservées notamment dans les musées maritimes de Saint-Sébastien et de Bermeo. C’est toutefois au musée maritime de Madrid que Jean-Louis Boss a pu voir – et dessiner – en 1972 le plus ancien de ces modèles. L’étiquette apposée sur cet objet le datait du XVIIIe siècle. Si elle est exacte, l’information est d’importance, car elle tendrait à prouver que la forme des traînières n’a guère évolué entre l’époque de son avènement et celle de sa disparition.

I Jésus y adentro ! , toile de Pérez del Camino. L’équipage de cette traînière cueillie par un brusque coup d’enbata qui lui a cassé le mât de misaine, n’a pas eu le temps d’abattre le grand mât avant de border les avirons pour affronter la barre; cela aurait pourtant réduit le fardage, augmenté la stabilité et facilité la manœuvre. © musée des beaux-arts Santander

Très précieux pour la connaissance des proportions générales des traînières, ces modèles pèchent en revanche par une échelle trop réduite pour qu’y puissent apparaître les détails de construction et de gréement. Par ailleurs, la plupart des tracés et des demi-coques de chantier ont malheureusement été détruits. A ce jour, une seule liasse de plans a été – tardivement – découverte dans le petit port d’Orio, près de Saint-Sébastien. Faute d’archives laissées par les constructeurs, les historiens vont rechercher les informations qui leur font défaut dans l’iconographie, en l’occurrence les cartes postales anciennes. Ce sont là en effet les seules représentations disponibles des traînières. Car, aussi étonnant que cela puisse paraître, ces embarcations semblent avoir peu inspiré les peintres ; lacune stupéfiante pour des villes portuaires aussi importantes et prospères que Saint-Sébastien ou Bilbao, dont la population est pourtant réputée apprécier les arts plastiques.

C’est au terme de ces recherches documentaires en demi-teintes que les historiens, délaissant les archives pour la mémoire orale, sont allés recueillir les souvenirs des derniers témoins du temps où les traînières étaient en activité. Vers 1978, un groupe se forme à Bermeo, qui se propose d’enquêter sur tous les aspects de la vie populaire d’autrefois. Au sein de ce groupe, Juan Antonio Apraiz et Jesús Urkidi se consacrent au domaine maritime et recueillent les témoignages des plus vieux pêcheurs du port. Après quoi Juan Antonio Apraiz élargit son champ d’investigation en allant interroger différents témoins d’autres ports, aux confins de sa province de Biscaye et jusqu’à celle du Guipúzcoa. De ces travaux va naître un ouvrage sur les pêches basques, qui bénéficie aussi des enquêtes d’Aingeru Astui, autre chercheur ayant interrogé les pêcheurs de Bermeo.*

Ces trois auteurs basques espagnols se croyaient seuls à creuser leur sillon, jusqu’au jour où ils se découvrent un confrère francophone en la personne de Jean-Louis Boss. Auteur d’une impressionnante série d’enquêtes sur la pêche traditionnelle basque, ce dernier a recueilli quantité de témoignages dans les ports de la côte basque française ; mais c’est surtout à Fontarabie qu’il a trouvé ses principaux informateurs. Ce port frontalier étant le berceau de la traînière, le présent article s’inspire largement du travail de Jean-Louis Boss.

Un air de famille

On ne peut comprendre l’architecture de la traînière si on l’isole de la famille au sein de laquelle elle a vu le jour. Au premier abord en effet, son originalité ne saute pas aux yeux ; on pense à une version allongée de l’élégant modèle standard constamment décliné sur la côte basque, où l’on retrouve toujours peu ou prou le même type d’embarcation, les seuls traits distinctifs de chaque type étant leurs dimensions : longueur, largeur, creux. Dans cette flottille assez uniforme dont les deux extrêmes sont la txalupa handi et le batteliku, la traînière pourrait se positionner au centre, entre la txalupa txiki et le battela.

On ne doit toutefois pas se contenter d’une vision aussi sommaire, ne serait-ce que parce qu’il existe différentes tailles de traînières. En outre, contrairement aux chaloupes, ces embarcations sont d’abord conçues pour la vitesse, et singulièrement pour la marche à l’aviron : si les sections sont assez rondes au maître-bau, les extrémités en revanche ont des façons joliment pincées qui favorisent la marche. L’avant est si fin que les épaules et les joues – si généreuses sur les chaloupes – s’en trouvent presque effacées. Quant à l’arrière, aux lignes de fuite creuses, le renflement des formes ne s’y épanouit qu’au-dessus de la flottaison, en un joli cul-de-poule. Autre particularité : les flancs de la traînière sont légèrement frégatés, la coque étant plus large à la flottaison qu’au plat-bord ; les anciens marins disaient qu’elle “rentrait”. Cette convergence des hauts vers l’intérieur du bateau se retrouve également au niveau de l’étrave et de l’étambot, qui s’infléchissent eux aussi dans ce sens au lieu de présenter l’élancement que les constructeurs donnent souvent aux extrémités des bateaux traditionnels. Une telle disposition permet de mettre la tête de ces pièces maîtresses à l’abri des chocs ; en cas de collision, ce sont les pieds d’étrave ou d’étambot qui encaissent.

Par ailleurs, la charpente est des plus classiques : une quille, parfois cintrée, des varangues croisant la quille et s’élevant jusqu’à la flottaison, accolées à des allonges prolongeant le couple jusqu’au carreau (bordage des hauts). Les extrémités sont renforcées par des massifs d’étrave et d’étambot, solidarisant ces pièces avec les varangues et allonges qui y aboutissent.

La tonture est déterminée par la forme du carreau, qui augmente progressivement de hauteur en courant vers la proue et la poupe, le point le plus bas étant situé un peu sur l’arrière du milieu de la coque. L’avant et l’arrière sont dotés d’une tille sous laquelle est entreposée une partie de l’armement, notamment les sacs de chanvre contenant les voiles. Entre ces deux portions de pontage, le fond est recouvert par un plancher amovible dont les lames reposent sur des traverses également démontables. Autre détail d’emménagement particulier : la tablette longue et étroite, partant de la hanche bâbord et aboutissant sur les bancs arrière, qui est destinée à recevoir la bolinche. La construction de la traînière s’achève par la pose des toletières, où viendront se ficher des tolets à estrope. A noter enfin les deux élégants demi-chaumards en bois posés de part et d’autre de l’étrave*.

La peinture extérieure de la coque est généralement noire, tandis que celle de l’intérieur est d’une couleur neutre moins salissante, comme le bleu soutenu ou le gris. Pour être sobre, la décoration n’en est pas moins soignée. Ainsi, outre quelques touches de couleur égayant certains éléments des emménagements, nombre de traînières arborent sous le carreau un liseré bicolore imitant les torons d’un cordage. Le nom, peint sur les hanches, est fréquemment emprunté au calendrier liturgique, ou aux lieux de pèlerinage les plus fréquentés par les marins.

Jusqu’à dix-huit rameurs

Il existe plusieurs sortes de traînières, qui se distinguent essentiellement par la taille, elle-même déterminée par le nombre des bancs de nage. A l’aviron, les hommes ne disposent pas de cale-pied mais prennent appui sur le chant du banc précédent. Cela oblige le constructeur à réduire l’espace compris entre deux bancs à la longueur moyenne d’une paire de jambes légèrement fléchies, soit environ 75 centimètres. La largeur de chaque banc étant de 18 centimètres, il est facile d’en déduire la longueur de la section de coque occupée par les rameurs, et la longueur totale du bateau, une fois ajoutées les deux tilles – dont les longueurs sont toutefois plus variables. Quant à la largeur des traînières, elle est déterminée par les nécessités de la nage en couple : à l’exception de ceux des extrémités, les bancs de nage doivent pouvoir accueillir deux hommes ramant sans se gêner.

La traînière Etoile de Biarritz rentre au port tandis que son équipage nettoie la bolinche, le filet à l’aide duquel on encercle le banc de sardines. © coll. CERS /musée de la mer, Biarritz/cl. Bernard

A Fontarabie, les petites unités (treñeru tikiak) portent huit bancs de nage pour douze rameurs, le patron gouvernant à l’aide d’un aviron de queue, ou sept bancs pour dix nageurs. Les grandes traînières (treñeru aundiak) comptent onze bancs de nage et dix-huit rameurs, auxquels s’ajoute le patron. Mais on trouve aussi des unités intermédiaires à neuf bancs et quatorze rameurs plus le patron.

En l’occurrence, le nombre de bancs est tout à fait déterminant et ruine l’hypothèse de Mariano de La Paz – et de tant d’autres après lui – selon laquelle les premières traînières seraient nées d’une extrapolation des anciennes baleinières basques. De toute évidence, leur modèle est plutôt à rechercher au sein de la flottille de pêche côtière. En effet, selon les archives de l’époque, les pirogues baleinières n’étaient armées que par six, voire quatre rameurs accompagnés du patron et du harponneur. Que l’on dispose cet équipage de toutes les façons imaginables, que l’on répartisse les rameurs en file, que l’on attribue un banc de nage et un aviron au harponneur, que l’on étire ainsi de force toute la barque jusqu’à lui donner une longueur égale à celle de la plus modeste des traînières… jamais on n’obtiendra une embarcation de la largeur, de la puissance de nage et de la contenance d’une traînière ! En procédant à l’inverse, c’est-à-dire en disposant les rameurs de la baleinière en couples sur les bancs, on n’obtiendra toujours pas une traînière, mais plutôt une petite embarcation dont la silhouette ne laissera pas d’évoquer celle du battela. Sans avoir forcément servi de modèle aux baleinières, ce canot à tout faire des pêcheurs basques a donc indéniablement des caractéristiques assez proches de ces bateaux.

De cette démonstration découle le fait que, malgré son air de famille avec les autres bateaux basques, la traînière est une embarcation bien caractérisée. Cette thèse est d’ailleurs étayée par le témoignage de Bibiano Arbelaiz. Selon ce pêcheur fontarabien, le grand nombre de bancs des traînières est imposé par la nécessité de disposer d’un équipage suffisamment nombreux pour rejoindre rapidement le banc de sardines et fermer tout aussi prestement le filet tournant. La traînière se distingue également de la baleinière par le fait que, contrairement à cette dernière, c’est aussi à sa manière un bateau de charge, apte à contenir à l’occasion une certaine quantité de poisson. Ainsi, les intervalles entre les bancs de nage peuvent-ils être cloisonnés à l’aide de planches, de telle sorte que la masse des sardines ne puisse riper d’un bord ou de l’autre au risque de mettre l’embarcation en péril.

Grand voile et misaine

Sur une grande traînière de onze bancs à la mode de Fontarabie, huit couples de nageurs s’assoient sur huit bancs doubles, tandis qu’un brigadier prend place sur un banc simple à l’avant, et un vougue-avant, sur le sien à… l’arrière, l’ultime banc de poupe – le onzième – lui servant de cale-pied. Chacun de ces hommes borde un aviron. Quant au patron, il gouverne debout, avec un aviron de queue estropé sur un tolet fiché près de la tête d’étambot. La répartition de l’équipage est sensiblement la même sur les traînières à sept ou huit bancs en service à Fontarabie. Comme ces petites unités ont été dans ce port détournées de leur premier métier au profit de la capture du thon, on n’en traitera ici que brièvement.

Qu’elles soient grandes ou petites, toutes les traînières embarquent deux mâts avec la drome de leurs avirons : un grand mât emplanté au milieu de la coque, et tenu par un étambrai longitudinal fixé sur deux bancs, et un mât de misaine plus court et de plus faible section, maintenu par un traversin placé tout contre la tille avant. Ces espars permettent de gréer une grand voile et une misaine au tiers, à la vergue apiquée selon la mode du pays. Chaque voile se hisse au moyen d’une itague nouée au quart ou au cinquième inférieur de la vergue. La grand voile est généralement amurée en abord, assez loin au-devant du grand mât, tandis que le point d’amure de misaine se situe au milieu de la tille avant. Le grand mât est calé dans son étambrai à l’aide de coins, qui sont intervertis à chaque virement de bord, de telle sorte que l’espar soit toujours incliné du côté au vent. Cette disposition spécifique permet de réduire la dérive à laquelle la traînière, qui a peu de pied dans l’eau, est naturellement très sujette. Par brise fraîche, on peut réduire la toile ; à cet effet, la grand voile porte deux bandes de ris et la misaine une seule. Les grandes traînières disposent en outre dans leur armement d’une troisième voile au tiers de petite surface, qui peut être établie sur le mât de misaine guindé à la place du grand mât, en guise de tourmentin.

Lorsque la traînière navigue à la voile, l’aviron de queue est remplacé par un gouvernail suspendu à l’étambot et dont le tirant d’eau excède celui de la quille. Un banc démontable est alors encastré tout contre la tille arrière, afin que le patron s’y puisse asseoir pour barrer. Par vent modéré, certains patrons renoncent à gréer leur voilure. Une traînière, en effet, marche toujours plus vite à l’aviron qu’à la voile, et une longue vogue par beau temps n’est pas de nature à fatiguer des rameurs aguerris. En fait, les traînières apparaissent davantage conçues pour l’aviron que pour la voile, contrairement aux chaloupes palangrières.

Avec l’aide des dauphins

En pêche, chaque traînière s’adjoint le concours d’une vigie postée sur une falaise d’où elle peut balayer l’horizon. Dès que ce guetteur observe un tourbillon d’oiseaux au-dessus d’une ripaille de dauphins, il donne à la traînière le signal du départ et la direction à suivre. Il faut alors faire force d’avirons pour s’inviter au banquet avant que les cétacés n’aient décimé le banc de sardines. Chacun s’efforce d’être le premier à arriver sur place, car d’autres traînières embusquées dans diverses criques s’élancent vers le même but. L’âpreté de cette course est toutefois tempérée par une convention d’origine ancienne, connue sous le nom de baltza. Selon cette coutume, le résultat du coup de filet devra en effet être partagé avec les équipages qui auront eu le temps de soulever puis de rejeter la première des deux extrémités de l’engin mis à la mer par la traînière gagnante, avant que celle-ci n’ait achevé de contourner le banc de sardines. Cette tradition, peut-être née d’une volonté de solidarité à l’égard d’équipages rentrés bredouilles au terme d’un pénible effort, contribue en tout cas à l’intérêt commun en atténuant les effets de la loi du plus fort. Encore faut-il, pour en profiter, ne pas arriver sur le banc lorsque la messe est dite !

La pêche est finie, le filet est à bord, les hommes finissent de rentrer les avirons tandis que la traînière regagne le port sous sa misaine (trinketa). © coll. Chasse-Marée

Pour éviter ces courses usantes, certains patrons choisissent de se passer de vigie à terre et patrouillent au large dans l’espoir d’y rencontrer un banc de sardines. Mais, tout comme les équipages restés en veille au pied des falaises, ces pêcheurs rencontrent eux aussi, au long de cette quête, plusieurs autres traînières, avec lesquelles ils doivent éventuellement partager leur butin. Sauf à disposer d’une équipe de rameurs très supérieure aux autres, ou à bénéficier de hasards particulièrement heureux, cette technique n’est donc guère plus fructueuse que la précédente.

Une fois à pied d’œuvre, la traînière doit encercler le banc de sardines tout en larguant le filet à mesure. Les rameurs assis du côté le plus proche du banc de poissons rentrent leurs avirons. La propulsion de l’embarcation n’incombe plus alors qu’à l’autre moitié de l’équipage, dont la nage exécutée d’un seul bord provoque la giration de la traînière. Ainsi fait-on le tour du banc. Tous les avirons sont alors rangés en drome et l’ensemble de l’équipage procède au halage du filet. Pour éviter la fuite des sardines sous la bolinche, on referme le piège en embraquant les deux extrémités du cordage coulissant qui en obture le fond. La fermeture – incomplète, mais moins indispensable – des côtés verticaux de la nappe se fait à l’aide de deux manœuvres terminées en patte-d’oie, chaque branche de celle-ci aboutissant en haut et en bas du filet.

Lorsque le fond est obturé et que les deux pattes-d’oie sont à bord, la partie du filet proche de la traînière se trouve à fleur d’eau. On embarque alors la plus grande partie de la nappe, en laissant refluer la sardine au fond de sa prison de mailles. Puis on retire de la drome une longue perche fourchue avec laquelle on croche la bordure supérieure du filet pour la soulever au-dessus de l’eau. Ensuite, après avoir assuré le pied de cette perche au creux de la traînière, on embarque le poisson à coups d’épuisettes, en s’appliquant à bien le répartir dans les différents parcs.

En fait, seule une faible partie des sardines levées par les dauphins se retrouve dans le creux du filet. Le banc a déjà commencé à se disperser lorsque les cétacés, effarouchés par l’arrivée des hommes, l’abandonnent à ses nouveaux prédateurs. Selon une expression en usage à Saint-Jean-de-Luz, les pêcheurs n’en écument que l’arranpua, c’est-à-dire la “crème”. Tel est le métier des équipages des traînières : beaucoup d’astuce et d’effort pour un résultat pas toujours à la hauteur des espérances. Mais il ne faut pas oublier le rôle de stimulant joué alors par l’émulation qui règne entre les marins.

Néanmoins, cette technique de pêche est parfois fructueuse. La traînière a alors vite fait de se remplir de poisson, au point qu’il devient dangereux de poursuivre la pêche avec un chargement aussi lourd. C’est pourquoi beaucoup de patrons s’adjoignent les services de deux ou  trois battelak, dont ils rétribuent les équipages pour faire la navette entre le bateau et la terre. Grâce à quoi la traînière, régulièrement allégée d’une partie de ses prises, peut demeurer sur les lieux de pêche toute la journée. A Fontarabie, le patron Angel Alza, surnommé “Urrexkoa” (“l’homme d’or”), se serait ainsi attaché le concours de vingt-deux matelots !

Le soir venu, toutes les traînières rentrent au port avec leur dernier chargement de sardine. Le retour n’est pas sans danger lorsque la mer brise sur les bancs de sable barrant l’entrée de la Bidassoa. Certains patrons se replient alors sur le goulet rocheux, plus facile d’accès, qui forme l’entrée de Pasajes. D’autres se fient à leur expérience des lieux, bien que beaucoup de marins aient laissé leur vie sur cette barre.

Conçue pour encercler les bancs de sardines, la traînière n’en est pas pour autant condamnée à ne pêcher que ce poisson. Son second métier est celui de l’anchois, autre clupéidé très apprécié des dauphins, dont les oiseaux marins signalent les carnages. La ressemblance s’arrête là, car les réactions de l’anchois face au déploiement de la bolinche sont aux antipodes de celles de la sardine. Tétanisée par la peur, celle-ci se laisse encercler sans trop réagir ; l’anchois, lui, reste très combatif et n’a de cesse de s’échapper du piège. Les pêcheurs doivent donc recourir à diverses ruses pour retenir le poisson en surface et contrarier l’instinct qui le pousse à regagner le fond.

Accessoirement, les traînières pêchent également quelques autres espèces au filet tournant : des lançons, des chinchards (ou saurels), des maquereaux, des vives, et même parfois des mérous qui maraudent en groupe autour des épaves ou des amas de branchages et de souches transportés par les courants. La bolinche n’est donc pas exclusivement réservée à la capture des sardines ; elle peut aussi emprisonner d’autres espèces évoluant en bancs compacts à la surface de l’eau, qu’ils soient ou non en proie à la voracité des dauphins.

Pour autant, cet engin polyvalent restera toujours l’apanage des traînières ; il n’appartiendra jamais à l’armement des chaloupes ou de quelque autre bateau basque. Sans doute faut-il chercher la raison de cette exclusivité dans les qualités propres de la traînière, c’est-à-dire dans son exceptionnelle capacité de marche à l’aviron. Pour encercler un banc, aperçu de très loin grâce au charivari des oiseaux avant qu’il ne se disperse, il faut en effet aller vite. La traînière reste donc le seul bateau adapté à ce type de pêche.

Quant aux bancs de poissons venus en surface sans l’intervention des dauphins – et donc sans la concentration d’oiseaux marins qui permet de les apercevoir de loin –, leur capture est beaucoup plus aléatoire. En effet, les “apparences” qui les signalent, beaucoup plus discrètes, ne se voient qu’à proximité ; c’est une ombre mouvante sur la mer lisse, une confluence de courants marins jalonnée de débris et survolée par quelques oiseaux vagabonds. En l’occurrence, la vitesse est moins déterminante puisque le banc est proche, mais les pêcheurs ne peuvent compter sur des rencontres aussi hasardeuses pour gagner leur pain quotidien. Sans doute est-ce la raison pour laquelle ce type de filet ne sera jamais associé qu’à la traînière, le seul bateau traditionnel suffisamment rapide pour en tirer le meilleur parti.

Quand arrive la vapeur…

C’est l’apparition de bateaux à vapeur dans les flottilles de pêche du Pays basque qui va sonner le glas des grandes embarcations à voiles et avirons. Ici, les ports en eaux profondes sont rares, les embouchures des rivières sont souvent encombrées de bancs de sable et les havres d’échouage sont flanqués de falaises propres à couper l’élan de tous les vents. Ce littoral hostile a façonné des embarcations adaptées à ces difficiles conditions de navigation et d’atterrissage. Pourtant, les traînières, dénuées de pontage, dont les carènes peu profondes ne peuvent contenir qu’une faible quantité de poisson, nécessairement armées par un grand nombre de rameurs, se révèlent finalement inadaptées à de longs et fructueux séjours en mer. Elles ne sont pas de taille à lutter contre les vapeurs, qui évitent tous ces handicaps. Quand ces nouvelles unités font leur apparition, la flottille des traînières perd rapidement de son intérêt économique. Désormais, elles sont tout juste capables d’assurer la subsistance des familles de leurs équipages, à condition que ces derniers ne craignent pas de risquer leur vie !

Au tournant du XIXe siècle, d’abord sur la côte française du Pays basque, ensuite à la frontière et, plus tardivement, sur les bords de l’austère Biscaye, la flotte des embarcations à voiles et avirons est peu à peu évincée. La traînière est abandonnée, contrairement au génial filet qui avait suscité son apparition. Car cet engin équipe toujours les sardiniers à vapeur, à côté du chalut, introduit dans le pays avec la pêche mécanisée. Employé quelque temps sous ses deux formes, txerkoa et bolintxia, il ne subsiste plus ensuite que sous la seconde, en prenant encore davantage d’ampleur. La bolinche mesure désormais près de 500 mètres de circonférence pour quelque 60 mètres de chute, et elle n’est plus systématiquement associée à l’épandage de rogue.

Ameriketarik en construction à l’Apprenticeshop de Rockland. © Josean Urbieta

La traînière n’a pas laissé que son filet en héritage. L’esprit d’émulation entre ses équipages de pêcheurs a fait naître chez tous ces rameurs le désir de se mesurer dans un cadre réglementaire de nature à les départager équitablement. Ainsi sont organisées de grandes courses de traînières, allant d’un port à l’autre tout au long de falaises couronnées de foules passionnées, ou s’élançant vers le large pour y virer une bouée. Très populaires, ces régates font l’objet de paris insensés : les plus modestes laboureurs de la proche montagne n’hésitent pas à engager, qui les draps de son lit, qui l’une de ses deux vaches, qui sa masure, qui son champ de maïs. Ainsi le patron vainqueur contribue-t-il à faire la fortune de ses partisans, tandis que sa gloire est colportée dans tous les ports grâce aux chansons que les poètes ne manquent pas de consacrer à son exploit. En revanche, quelle déconvenue pour le perdant et ses supporteurs ! Combien de parieurs se sont ainsi ruinés, au point que certains, désespérés, se sont donné la mort ! Il est même arrivé qu’un patron de Pasajes ait dû fuir à jamais le pays pour échapper aux menaces de parieurs malheureux.

Loin de ces dérives passionnelles, des commerçants avisés n’ont pas tardé à percevoir tout le profit qu’ils pouvaient tirer de ces grandes manifestations populaires. La course de traînières devient alors un spectacle lucratif et son organisation s’en trouve naturellement modifiée. Le parcours est raccourci, afin que le public massé dans les ports ne perde jamais de vue la flottille. La traînière, elle aussi, se métamorphose, devenant une véritable machine de course. Alors même que les unités de pêche sont encore en activité, des embarcations plus légères et plus rapides destinées uniquement à la compétition font leur apparition. Ces bateaux, qui n’ont jamais connu une écaille de poisson, s’éloignent inexorablement de leur modèle. Les flancs frégatés de la traînière de pêche s’épanouissent au contraire en un profil tulipé pour mieux affiner la carène tout en débordant le portage des avirons – sans que varie pour autant la longueur entre poignée et tolet. De même, la traditionnelle étrave convexe devient concave. En revanche, comme pour se faire pardonner ces écarts, les constructeurs conservent – et parfois accentuent – la convexité de l’ancien étambot. La palette des couleurs enfin emprunte à un autre registre : moins austères que leurs aînées, les traînières de course adoptent des tons pastel, bleus, verts, jaunes ou roses.

Aujourd’hui, ultime sacrilège, les coques sont construites en fibre de carbone. Un autre monde, aux antipodes de l’ancien ! La traînière traditionnelle et la pêche à la sardine à laquelle elle était si étroitement associée ne vivent plus que dans les pages des quelques 

rares études qui leur ont été consacrées. D’où le rêve de Xabier Agote, grand amateur d’aviron mais aussi charpentier de marine, de pouvoir un jour reconstruire une authentique traînière de pêche du XIXe siècle. Pour concrétiser ce projet, il commence par une sérieuse recherche historique avec la complicité de Jean-Louis Boss. Ensemble, ils reconstituent les plans de formes et de construction détaillés à partir de l’épure retrouvée d’une traînière lancée par un chantier d’Orio.

Le cadeau des cousins d’Amérique

Ayant appris son métier de charpentier de marine à l’Apprenticeshop de Rockland, dans l’Etat du Maine (Etats-Unis), où il a passé quatre ans, c’est tout naturellement que Xabier Agote fait part de son idée à Lance Lee, le directeur de cette fameuse école. Enthousiasmé par le projet, ce dernier invite son ancien élève à construire la traînière dans son établissement.

Reste à financer le chantier. Lance Lee se propose de collecter les fonds nécessaires auprès de ses relais habituels, mais Xabier Agote a une meilleure idée : pourquoi ne pas lancer un appel aux quelque cent soixante amicales de Basques établis aux Etats-Unis ? Une lettre leur est adressée aussitôt et, le bouche à oreille aidant, les réponses affluent de tout le continent, des Etats-Unis, mais aussi du Canada, du Brésil, du Mexique, d’Argentine, sans oublier Saint-Pierre-et-Miquelon, qui se distingue par sa générosité. Les 75 000 dollars nécessaires à la construction et au convoyage de la traînière sont vite réunis. C’est ainsi que les cousins d’outre-Atlantique vont contribuer à la résurrection de l’embarcation emblématique de leur patrie d’origine.

L’équipage massé à l’arrière fait lever le nez du bateau dans la houle. © Jean Léonard

La construction débute en janvier 1998 pour s’achever le 10 mai. Xabier Agote se heurte d’abord au problème du bois : impossible de trouver dans la région du chêne tors utilisable pour la charpente d’une coque aussi frégatée. Finalement, la membrure, l’étrave et l’étambot devront être réalisés en chêne lamellé-collé. A cela près, la traînière est en tous points conforme aux unités traditionnelles. Longue de 11,50 mètres et large de 1,96 mètre, avec un creux minimum de 0,80 mètre, une étrave de 1,40 mètre et un étambot de 1,15 mètre, cette traînière est dotée de neuf bancs de nage, conformément au type le plus répandu. Après quelques essais, au cours desquels elle damera le pion (à l’aviron) à une yole 1796, la nouvelle-née prend le chemin de New York sur le plateau d’un camion. Un cargo l’attend quai de l’Hudson pour l’expédier directement à Bilbao.

Offerte au Pays basque par son constructeur de la part des cousins d’outre-Atlantique, Ameriketatik (Venue d’Amérique) retrouve ainsi les eaux que tant de ses semblables avaient sillonnées. Depuis lors, la traînière ne cesse de naviguer, Xabier Agote n’ayant eu aucun mal à lui trouver un équipage. Trois cent cinquante hommes, marins pêcheurs, sportifs ou plaisanciers, se sont déjà succédé à bord pour effectuer le voyage inaugural de vingt-neuf étapes tout au long des côtes basques.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car Xabier Agote a ouvert un chantier naval à Pasajes. Et les autorités de cette ville en pleine réhabilitation lui ont demandé de reconstituer une petite flottille de bateaux traditionnels représentatifs, susceptible d’animer un port par trop délaissé. C’est ainsi que quatre barques semblablement ressuscitées du passé se dandinent aujourd’hui devant les fenêtres de Pasajes.

Une chose manque pourtant à la traînière Ameriketatik, c’est le fameux txerkoa, le filet tournant. Malheureusement, si les bancs de sardines sont toujours fidèles au rendez-vous, il n’en est plus de même des dauphins, du moins de ces troupeaux innombrables de chasseurs dont le concours était indispensable aux pêcheurs. Ceux-là ont disparu, à l’exception d’un seul d’entre eux, revenu vivre en ermite dans la baie de Saint-Sebastien depuis quelques années       

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