par Marie Dufay – À soixante-neuf ans, le musicien David Crosby, célèbre dans le monde entier pour les millions de disques vendus par ses groupes The Byrds et Crosby, Stills & Nash, l’est en revanche beaucoup moins pour ses talents de marin. Il a pourtant passé une grande partie de sa vie à naviguer sur le «Mayan », une goélette construite en 1947 sur un plan de John G. Alden.

Midi. Marina de Santa Barbara. En cette mi-janvier, la Californie connaît une météo inhabituelle: El Nirio fait son retour dans le Pacifique et une pluie torrentielle secoue les immenses palmiers bordant les rues. Le vent doit monter à 60 noeuds dans les prochaines heures, le taux d’hygrométrie frise les 90 pour cent. Les pélicans s’abritent comme ils peuvent sous les pontons chahutés. David vient d’arriver sur le Mayan et fait sécher son ciré au-dessus d’un petit chauffage électrique. De l’eau bout pour le thé sur une antique gazinière aussi chromée qu’une Cadillac. Des couvertures mexicaines recouvrent les banquettes et la chaude lumière des lampes ouvragées joue sur l’acajou de l’immense carré, où se sont réunies quelques-unes des plus grandes stars de la scène rock californienne des années soixante et soixante-dix. David, lui, y a écrit des chansons cultes, considérées par la jeunesse contestataire comme le reflet fidèle de ses valeurs. Avec la naissance de Crosby, Stills & Nash, un groupe dont l’aura égale celle des Beatles aux États-Unis, la contre-culture a connu son apogée, dans un maelstrôm psychédélique, révolutionnaire et enfumé. Deux fois introduit au Rock and Roll Hall of Fame, le panthéon du rock américain, l’hédoniste David Crosby a aussi inspiré le personnage du rebelle incarné par Dennis Hopper dans le film Easy rider. Si la vie de l’icône hippie de Woodstock ressemble à un scénario de film, si son exceptionnel jeu de guitare et sa voix de velours ont fait vibrer toute une génération, c’est sur son bateau que cet homme étonnant a toujours puisé sa force et son inspiration.

L’averse qui tambourine sur les hublots lui rappelle qu’il pleuvait aussi lors de la première nuit qu’il a passée à bord du Mayan. Depuis quarante ans, cette magnifique goélette est sa muse, son gage de liberté, son ange gardien. Qu’il soit au sommet de la gloire, qu’il connaisse les pires difficultés personnelles, riche ou pauvre, plein de vigueur ou sur le point de mourir, David a tout partagé avec elle. Il dit même que ce bateau lui a sauvé la vie plusieurs fois. Il y a quelques mois, pourtant, il a fait paraître dans Rolling Stone Magazine une annonce pour lui trouver un nouveau propriétaire. S’en séparer lui est très douloureux, mais les millions gagnés autrefois se sont évaporés et Crosby passe ses étés en tournée dans le monde pour remplir les caisses. Il n’a plus le temps de naviguer. Crosby, Stills & Nash sera d’ailleurs en concert à Paris les 12 et 13 juillet prochains. « J’ai laissé mon âme dans ce bateau, j’y ai dépensé beaucoup, beaucoup d’argent. Je ne veux pas le vendre… mais je ne veux pas vieillir non plus! Je cherche quelqu’un qui saura vraiment en prendre soin. »

« Naviguer, pour un enfant, c’est mieux que de rester assis devant la télévision »

Né en 1941 à Los Angeles, David Crosby tire ses premiers bords à onze ans sur un Sea Shell, petit dériveur de 2,60 mètres, au Sea Shell Club de Santa Barbara. D’instinct, il sait ce qu’il faut faire sur l’eau. Il est dans son élément et cette passion ne le quittera plus. Ses parents lui proposent de financer la moitié d’un bateau s’il arrive à réunir le reste de la somme. Pour y parvenir, David enchaîne les petits boulots. « C’était une sage idée de leur part, car la mer est le meilleur des professeurs. Pêcher, surfer, plonger, naviguer, pour un enfant, c’est mieux que de rester assis devant la télévision. Ça le maintient dans le monde réel. » Comme le moussaillon s’aventure trop souvent hors du port, au mépris des règles de sécurité, le Sea Shell Club ne tarde pas à l’évincer: David a déjà du mal à supporter l’autorité.

David Crosby, icône du folk américain, à la barre de sa chère goélette.

Son grand frère lui apprend à jouer de la guitare, et David consacre beaucoup de temps à l’apprentissage de cet instrument. Quand il le délaisse, c’est pour tourner des heures dans sa coque de noix autour des goélettes ancrées au port: Wanderer, qui appartient à l’acteur Sterling Hayden (Johnny Guitar), et Rejoice, dessinée par Alden. David saisit chaque occasion d’embarquer sur de plus gros bateaux, surtout quand il s’agit d’aller explorer les îles Channel, à quelques encablures de la côte. Il est également fasciné par les sculptures polynésiennes que son père, directeur de la photographie, a ramenées de Tahiti où il a participé au tournage de Tabou, le film de Murnau sorti en 1931. « Il est allé aux Bermudes sur un quatre-mâts, explique David, puis a fait le tour du monde en bateau. Il s’est lié d’amitié avec l’explorateur William Beebe, l’inventeur de la bathysphère, et a navigué sur sa goélette… J’ai sans doute hérité de mon père le goût du large et des profondeurs. »

Au début des années soixante, délaissant ses cours d’art dramatique pour chanter du folk et du blues dans les bars, Crosby sillonne les États-Unis. Il côtoie alors Janis Joplin, Jefferson Airplane, Buffalo Spring-field, The Grateful Dead, Carlos Santana… Le guitariste passe quelque temps à Coconut Grove, près de Miami, où il sympathise avec un loueur de bateaux qui lui donne le code d’accès aux pontons. La nuit, après avoir joué dans les clubs, il lui arrive « d’emprunter » un voilier pour aller naviguer avec des amis. Pour éviter les écueils et les hauts-fonds des Everglades, il apprend par coeur les cartes marines, mémorise l’emplacement des récifs et découvre l’Atlantique sous le clair de lune.

En 1964, de retour en Californie, David cofonde The Byrds. Le succès est fulgurant. Trois ans et cinq albums plus tard, c’est le divorce. Crosby n’est plus en phase avec ses partenaires. Il empoche ses indemnités de départ et retourne en Floride. Après la vie trépidante qu’il a menée en Califomie, David veut changer de tempo. Il a entendu parler d’une goélette à vendre à Fort Lauderdale. Lancée au Belize en 1947 sur des plans de John G. Alden, elle serait la soeur en construction de Sartatia, construite en 1927.

Il fait courir le bruit que la goélette est en mauvais état pour faire baisser le prix

Quand il voit le Mayan pour la première fois, Crosby sait que ce sera son bateau. D’une longueur au pont de 18 mètres (13,85 mètres à la flottaison), pour une largeur de 4,90 mètres, cette coque possède une énorme dérive pivotante permettant de ramener son tirant d’eau de 3,10 mètres à seulement 1,30 mètre. À l’évidence, le voilier est confortable, robuste, rapide, et semble taillé pour les croisières au long cours. Ses lignes racées, qui ne laissent pas d’évoquer celles des goélettes de pêche de Gloucester, son étrave en cuillère, son bout-dehors, son rouf tout en longueur et les bois précieux qui l’habillent de fond en comble, le séduisent instantanément.

David n’a pas les 60 000 dollars que son propriétaire en demande. Il fait alors courir le bruit que la structure du bateau est mangée par la rouille et que le moteur est en fin de vie: le prix tombe à 22500 dollars! Le Mayan devient sa maison. Il navigue beaucoup aux Bahamas et aux Caraibes. Une nuit, avec Stephen Sfills et ses amis du Jefferson Airplane, il compose dans le carré « Wooden Ships », l’une des chansons phares des années soixante. Le Jefferson Airplane en interprète sa propre version sur l’album Volunteers, où David est crédité comme navigateur, avec un logo représentant le Mayan sur le livret du disque.

C’est dans un club de Miami que Crosby découvre la chanteuse canadienne Joni Mitchell, dont il tombe amoureux. Ils partent ensemble pour de longues virées au large, où leurs voix aériennes et leurs guitares acoustiques résonnent sur le pont. Après quelques semaines, ils partent pour Los Angeles et laissent le Mayan en Floride. David veut y produire le premier album de Joni, Song of a Seagull, pour lequel elle écrit deux chansons d’inspiration maritime, « The Dawntreader » (Le Passeur d’aurore) et « Pirate of Penance ».

En 1968, David Crosby et Stephen Stills font la connaissance de l’Anglais Graham Nash, venu avec son groupe, The Houles, donner un concert en Califomie. Les combinaisons harmoniques de leurs voix mêlées sont superbes et ils décident de monter un groupe. Ainsi naît Crosby, Stills & Nash, dont les mélodies planantes vont faire le tour du monde. D’hymnes romantiques en messages pacifistes, le groupe devient une référence pour la jeunesse hippie. Sorti en 1969, le disque Crosby, Stills & Nash fait un malheur. Neil Young, qui officiait au Buffalo Spring-field au côté de Stills, rejoint le trio pour le fameux concert de Woodstock. L’été de l’amour bat son plein, et Crosby, qui prône l’idéalisme communautaire, devient aux yeux de tous le roi du Flower Power.

C’est dans cette période idyllique qu’il est frappé de plein fouet par le décès brutal de sa compagne, Christine, victime d’un accident de voiture. David sombre dans une terrible dépression, qu’il croit soigner à l’héroïne. Pour disperser les cendres de son amie au large de San Francisco, il décide de ramener son bateau de Floride en Californie. Graham Nash et quelques amis, dont Joni Mitchell, l’accompagnent dans ce périple de 4 500 milles, à travers les Bahamas, la Jamaïque, le canal de Panamâ, la côte Ouest de l’Amérique Centrale et du Mexique.

Graham, qui n’avait jamais navigué, découvre le bien-être que procure la solitude en haute mer, s’abîme dans la contemplation du ballet des dauphins et des baleines bleues, et s’en trouve bien plus bouleversé qu’il n’aurait pu l’imaginer. David l’initie aux manoeuvres et il prend bientôt ses quarts en équipier averti. Ce voyage est une révélation pour l’Anglais du Lancashire et fait naître les convictions écologiques qu’il défendra toute sa vie. Au terme du voyage, alors que le Mayan est contrôlé par les agents des Douanes et de l’Immigration à San Diego, un grand fracas retentit dans le bateau: un voilier vient de louper sa manoeuvre dans le port et a arraché le bout-dehors. Le responsable n’est autre que le rédacteur en chef d’une revue nautique! Il reconnaîtra ses torts et paiera le remplacement de l’étrave. Dans la foulée, le Mayan est rénové en profondeur à Newport Beach, au chantier Lido.

Côté musique, après le succès de l’album Déjà Vu, sorti 1970, les quatre artistes réunis à Woodstock poursuivent leur chemin, en solo ou en duo. Ils sont à l’apogée de leur célébrité; on dit que le groupe est « le mieux payé de la planète ».

« Par sa seule présence et sa grâce, le Mayan donnait un sens à ma vie »

David, qui vit à bord du Mayan à Sausalito, près du Golden Gate Bridge, se raccroche à son voilier pour se remettre de la disparition de Christine. « Par sa seule présence et sa grâce, le Mayan donnait un sens à ma vie. Je partais presque tous les jours en mer pour retrouver un équilibre, me réconcilier avec ce qu’il y avait de bon en moi. » Les conditions de vent très particulières de la baie de San Francisco accroissent sa maîtrise de la goélette. Mais il ne peut la manœuvrer seul que par faible brise; heureusement, les équipiers volontaires ne manquent pas! En 1971, il enregistre son premier disque en solo, puis sort l’album Four Way Street avec Stills, Nash et Young, et un sublime morceau, « The Lee Shore » (La Côte au vent), écrit lors d’une navigation dans les îles Berry, aux Bahamas.

En 1974, David repart en tournée avec ses comparses, mais leurs forts caractères et les problèmes de drogue créent des tensions. Pour changer d’air, Crosby part pour Hawaii, en escadre avec les goélettes Sea Runner et Flying Cloud, restaurées en même temps que le Mayan à Newport Beach; au passage, il embarque de nouveau Graham. Après une escale au Mexique, ils débarquent à Maui, dans le port de Lahaina, où le bateau restera près de deux ans. La découverte de l’archipel d’Hawaii, au côté de Crosby qui lui enseigne la navigation astronomique, marque fortement Graham: les croisières autour de Kahoolawe, Lanai, Molokai, au milieu des récifs et des courants, se déroulent sans encombre grâce aux compétences de David, qui ne faillit pas à sa réputation d’excellent marin soucieux de la sécurité de son équipage.

« Ce fut l’un des meilleurs moments de ma vie. J’étais parfaitement heureux. En tant que capitaine, je m’étais octroyé les meilleurs quarts: de 6 à 9 heures le matin, et de 18 à 21 heures. J’avais pour moi seul le lever et le coucher du soleil. C’est aussi à cette occasion que je me suis mis à la plongée. Cette vie saine m’allait parfaitement. » Graham succombe au charme de ces îles paradisiaques et s’installe à Kauai. Il écrit la chanson « Wind on the Water » et enregistre en 1975, avec Crosby, un album du même nom où il dénonce le massacre des baleines. Sur scène, il fait projeter un montage vidéo tiré d’images tournées par la Fondation Cousteau, auprès de laquelle il s’engage, comme avec Greenpeace, pour de nombreuses années.

David, rentré en Californie, multiplie les allers-retours sur le Mayan, qu’il se décide à emmener en Polynésie. Après dix-neuf jours de mer, il y laisse le bateau dans l’espoir de revenir bientôt explorer les îles. Mais son travail l’accapare et il le fait rapatrier à San Francisco au bout d’un an, pour finalement choisir Santa Barbara comme port d’attache.

À cette époque, David passe aussi son brevet de pilote d’avion. « Savoir naviguer m’a énormément aidé à piloter, précise-t-il. Ces deux activités se pratiquent dans un environnement qui ne pardonne pas. Vous ne pouvez pas les prendre à la légère. Si vous partez naviguer sans savoir ce que vous faites, vous perdrez le bateau et votre vie. Idem en avion. Il faut être extrêmement attentif, discipliné, mémoriser les choses, les reproduire encore et encore jusqu’à la perfection. Cet exercice mental me fait du bien. » À un pilote de dirigeable qui lui avait cédé les commandes et s’étonnait de son aisance à gérer l’inertie du mastodonte, le chanteur rétorquera: « C’est normal, je barre une goélette tout le temps ».

David Crosby passe beaucoup de temps à naviguer. Être en mer le grise et l’apaise à la fois. Ce contact intime avec la nature le recentre sur lui-même. De l’Amérique en effervescence qui a fait de lui un barde révolutionnaire, un chantre de la contre-culture, David doit quelquefois se protéger. Le Mayan lui permet de s’échapper en douce. À bord, il est le roi incontesté de la joyeuse communauté embarquée pour l’occasion, composée d’amis musiciens, d’admiratrices, de sa famille de cœur et de nouvelles connaissances. Le bateau devient un royaume insulaire, où l’on nage parmi les dauphins, où l’on pêche des langoustes pour le dîner, où l’on rit et chante sous des lampions d’étoiles. Pour un week-end ou des semaines entières, sans pression autre que celle contenue dans les bouteilles de plongée —il a fait installer un compresseur sur la goélette—, David s’exile dans ces îles Channel qu’il aime tant. Les drames des terriens sont bien loin… et il est plus facile de résister aux paradis artificiels quand on vit dans un tel cadre. Il donne même des cours de voile à l’un des membres du groupe The Eagles, qui vient d’acquérir un voilier, mais ne sait pas encore s’en servir.

En 1977, Crosby, Still & Nash sort son deuxième album, CSN. La pochette les montre sur le pont d’un bateau, qui n’est pas le Mayan, contrairement à ce que les fans ont longtemps cru: David est au pied du mât, Stephen, coiffé d’un bonnet rouge à la Cousteau et portant un tee-shirt de la Calypso, se trouve dans la descente, tandis que Graham est allongé sur le rouf. La chanson qui ouvre l’album, « Shadow Captain », est un grand succès; David l’a écrite à 4 heures du matin à 150 milles de la côte, entre San Francisco et Santa Barbara.

Les fugitifs veulent se rendre au Costa Rica à bord du Mayan

Malgré ses succès artistiques, Crosby va mal. L’abus de drogue et d’alcool marque le début de sa descente aux enfers. En 1979, il part naviguer à Tahiti, sur les traces de Tabou, le film auquel son père a participé. Mais si le groupe sort un nouvel album en 1982, c’est dans la rubrique des faits divers qu’on entend de plus en plus souvent parler de Crosby. Outre ses démêlés avec la police pour détention de drogue et d’armes à feu, sa santé se détériore et les tournées sont de plus en plus dures à assumer. Il délaisse complètement le Mayan, bien qu’il n’ait aucune intention de le vendre.

Il finit par s’échapper du centre de désintoxication où l’on tente de le soigner. À nouveau interpellé en 1985, il ne se rend pas à sa comparution et prend la fuite pour Miami à bord d’un petit avion avec Jan, sa nouvelle compagne. Les fugitifs veulent se rendre clandestinement au Costa Rica à bord du Mayan. Mais David n’a plus un sou —il a vendu jusqu’à son piano— et l’équipage qui n’est plus payé depuis des mois est parti en emportant tous les objets de valeur, du sextant à la plomberie. Victimes de leurs addictions, David et Jan se cachent quelque temps à bord pour échapper au FBI, jusqu’à ce que Crosby finisse par se rendre aux autorités.

En 2005, le Mayan, gruté sur une barge, va être restauré en profondeur, sous la houlette de Wayne Ettel. Soixante-dix pour cent des membrures et la totalité du bordé sont changés. Le pont et le cockpit sont refaits à neuf et le charpentier en profite pour corriger les erreurs des précédentes restaurations.

Il va purger une peine de neuf mois de prison à Dallas. Enfermé seul dans une cellule sans fenêtre, il est en proie à des crises de manque et de panique, et ne bénéficie d’aucune assistance médicale. On ne lui a même pas laissé sa guitare… de peur qu’il ne se pende avec les cordes. Pour cet apôtre de la liberté, l’épreuve est terrible, mais elle se révélera salutaire. Tandis que les magazines titrent sur sa mort probable, il vit une miraculeuse renaissance, décrite dans la chanson « Compass », qui raconte comment l’instinct de survie agit comme une boussole dans les tempêtes de l’existence. « En prison, je pensais sans cesse au Mayan. Je me sentais horriblement coupable de l’avoir abandonné et je voulais m’amender, car ce bateau avait toujours été un ami pour moi. C’est extraordinaire, dans l’état où il était, qu’il n’ait tout simplement pas coulé. »

À sa sortie, Jan l’attend, elle aussi profondément transformée. Ils optent désormais pour la sobriété et David publie une première autobiographie en 1988, Long Time Gone, pour narrer son combat. Durant un an et demi, le Mayan est à nouveau en chantier, à Jupiter en Floride, pour une complète remise en état. David lui offre de nouveaux mâts et retourne naviguer avant même que les médecins ne l’y autorisent.

Malgré d’énormes problèmes de santé, David reforme Crosby, Stills & Nash, part en tournée et épouse Jan. Dans les années quatre-vingt-dix, cependant, les désastres s’accumulent: après un grave accident de moto, il se retrouve ruiné par les malversations de son ancien imprésario, puis il perd sa maison dans un tremblement de terre. Atteint d’hépatite C, il doit subir une greffe du foie et partir en urgence à l’hôpital. Personne ne donne cher de sa vie, lui le premier. Alors il embarque sur le Mayan pour ce qu’il croit être son ultime croisière. Il convie quelques amis navigateurs, largue les amarres et prend la direction des îles Channel. Alors qu’il souffre d’encéphalopathie, il plonge à une indécente profondeur, risquant l’accident neurologique à chaque coup de palme. Finalement, il rend les armes et, perclus de douleurs, retourne à l’hôpital…

Durant deux ans et demi, quatre personnes à temps plein sur le chantier

Opéré avec succès, David reçoit dans sa chambre de convalescent la visite de son fils James Raymond, qu’il avait abandonné après sa naissance en 1964, se jugeant trop jeune pour assumer une vie de famille. James est musicien et David fondera avec lui le groupe CPR en 1998. Puis c’est la naissance de Django, le fils que lui offre Jan. David a cinquante-quatre ans et vit une sorte de rédemption. Les disques et les tournées s’enchaînent. Une nouvelle génération découvre le musicien et le militant politique défenseur de l’environnement et des droits de l’homme.

En 2005, il charge Wayne Ettel, un charpentier de marine renommé de Los Angeles, de la restauration complète du Mayan. Ils se sont rencontrés à Santa Barbara, alors que Wayne restaurait Gallant, un plan Herreshoff de 1926. La charpente du bateau est devenue fragile, attaquée par la rouille qui vire à l’acide. Durant deux ans et demi, quatre personnes vont œuvrer à temps plein sur la goélette, qui a été grutée sur une barge à flot, maintenue solidement à quai; la clémente météo californienne permet de travailler en plein air. Soixante-dix pour cent des membrures et la totalité du bordé sont changés. David fait entièrement confiance au charpentier pour corriger les erreurs commises lors des rénovations antérieures. Il a dû attendre deux ans qu’il soit disponible pour s’occuper du Mayan et il lui laisse carte blanche. De son côté, Wayne, habitué à traiter avec des clients fortunés, riches hommes d’affaires ou stars du show business, apprécie de travailler avec un vrai connaisseur. Ce n’est pas la rockstar qui vient discuter avec lui au chantier, mais « David le marin ».

À l’issue de cette cure de jouvence, la goélette est aussi saine et solide qu’à son neuvage. Pour sa première sortie, le propriétaire invite à bord le charpentier responsable de cette résurrection et les deux hommes jubilent, car le voilier révèle des performances insoupçonnées: alors que jusque-là sa vitesse moyenne était de 8 noeuds, elle peut désormais atteindre les 11 noeuds ! « C’était incroyable, se souvient David, j’étais si heureux! Même si, en même temps, je regrettais de n’avoir pas rencontré Wayne vingt ans plus tôt! »

Crosby et le Mayan forment un couple indissociable, à l’image de Moitessier et Joshua ou de Tabarly et Pen Duick: l’homme et le bateau sont inséparables, comme frères, viscéralement liés par le sel, la sueur, le sang et l’amour. D’ailleurs, ces deux marins impressionnent le musicien: « Les navigateurs français sont les meilleurs du monde, surtout maintenant; je reste béat d’admiration devant les performances de l’Hydroptère. » Mais le chanteur n’est pas un adepte de la compétition. Il préfère l’esprit des marins voyageurs, comme ces « tourdumondistes » français qu’il a rencontrés à Tahiti et aux Antilles. Il n’a d’ailleurs jamais régaté avec le Mayan : « Si vous voulez aller vite, prenez l’avion! Sérieusement, je ne voulais pas avoir un bateau de course; je voulais un bateau de croisière qui m’emmènerait dans de chouettes endroits où je pourrais plonger. Et je voulais aussi un bateau racé; le mien est toujours le plus beau du port, où que je sois, et j’aime ça! »

Il reste à peine une dizaine de goélettes signées Alden dans le monde et le Mayan est parmi celles qui sont le mieux conservées. « Elle est comme neuve, affirme son propriétaire. Elle peut naviguer encore cinquante ans, si on fait attention à elle. Il suffit de remplir la cambuse et on peut partir demain pour l’Australie. Elle est faite pour naviguer, pas pour rester au port et devenir le bar à cocktails d’un chic armateur. Sa dérive pivotante et la semelle d’acier de sa quille lui permettent d’aller partout, même dans les Bahamas Banks, ce que peu de voiliers de cette taille peuvent se permettre. Alden, tout comme Herreshoff, a vraiment dessiné des bateaux exceptionnels. Pourquoi? Parce qu’ils étaient tous les deux navigateurs. Alden, avec sa série des Malabar, a montré ce qu’on pouvait faire d’une goélette, il avait l’oeil pour dessiner des unités élégantes et performantes, aux qualités maritimes incontestables. Le Mayan remonte à 45 degrés du vent par temps medium. Il avance à plus de 8 noeuds quand le vent fraîchit. Aux allures portantes, il ne roule pas. Au travers, c’est vraiment super, et il gîte à peine, 15 à 20 degrés maximum, ça dépend si les voiles sont hautes ou non. Pas mal, pour un vieux bateau de 28 tonnes, non? »

Une minuscule porte, dans le carré, ouvre sur la salle des machines, bien éclairée: « Il y a des LED partout! » précise David. Le voilier est équipé d’un moteur principal Mercedes de 100 ch, d’un Yanmar 2GM en guise de moteur auxiliaire et de deux alternateurs. L’eau stockée sous la couchette bâbord alimente la douche et les WC, tandis qu’un autre réservoir recueille l’eau du dessalinisateur, qui produit 150 litres par jour. Au pied de la descente, la table à cartes accueille radar, GPS, sondeur, traceur de route, Nav-tex et VHF. Puis, c’est la cabine du propriétaire, sobrement décorée d’une cloche tibétaine. Sur bâbord, après une grande banquette, se trouve la cuisine. Dans la coursive, David ouvre un placard qui dévoile le câble actionnant la dérive. En continuant vers l’avant, on trouve d’autres bannettes, puis les toilettes et la cabine de douche. Un passage en U permet d’accéder à une autre cabine double et à la soute à voiles.

Sur le pont en teck, les mâts en sitka spruce ont été peints en blanc pour éviter de devoir les revenir constamment. Le grand-mât de 20 mètres et le mât de misaine de 15 mètres portent une voilure en Dacron de 154 mètres carrés. Un gros winch permet de descendre ou relever la dérive en trente secondes. Alors qu’il nous montre la belle ébénisterie du vaste cockpit refait par Wayne Ettel, David loue le travail du charpentier de marine, qu’il compare à celui de luthier: « Un voilier en bois, c’est comme une guitare acoustique. Les deux possèdent des formes parfaites qui ont évolué au fil des siècles. Les deux sont sous tension, celle des cordes et du gréement. Les deux ont une essence féminine qui capture votre coeur. » Alors le Mayan a sa propre musique? « Oh oui! quand il est sous voiles, il chante. » Et Crosby d’imiter par une série d’onomatopées le bruit du vent, le chuintement de la vague d’étrave et le grincement du pont.

Le soir tombe. David resterait bien encore, lui qui a l’habitude de venir passer des nuits à bord, pour dévorer des récits maritimes, surtout ceux de Cecil Scott Forester et de Patrick O’Brian. Ce soir pourtant, il va rentrer chez lui, car il enregistre toute la semaine à Los Angeles et doit se reposer. Il enfile son ciré, visse sa casquette sur sa longue crinière blanche, grimpe sur le pont tandis que sa main caresse plus qu’elle ne tient les mains-courantes vernies. « Ce bateau élève mon âme, écrit-il dans sa seconde autobiographie, Since Then, publiée en 2006. En mer, il n’y a pas de place pour l’ego ou les faux-semblants. L’océan se fiche de qui vous êtes, de votre notoriété: le vent souffle pareil pour tout le monde. » Espérons qu’avant de trouver un nouvel acquéreur au Mayan, David lui écrira une chanson juste pour lui. Pour que la romance de cet homme et de son bateau retentisse éternellement dans le coeur de tous les marins.

Remerciements: à Bob Craven, de Santa Barbara, et à la compagnie Air Tahiti Nui, sans lesquels nous n’aurions pu réaliser ce reportage.