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Par Christian Delangue – Paris en hiver, la Bretagne l’été. L’œuvre maritime de Charles Lapicque puise son inspiration dans les virées que le peintre s’accordait comme une récompense, la belle saison venue, à la barre de ses voiliers.

L’histoire débute en 1898. Charles Lapicque vient de naître. Son père étant décédé avant sa venue au monde, il est adopté par son oncle. D’origine vos­gienne, Louis Lapicque est un physiologiste de renom, et un estivant de la première heure qui fera découvrir la Bretagne à son neveu. À cette époque, l’armement morutier du Goëlo a atteint son apogée. En février 1898, quatre­-vingts goélettes, montées par près de deux mille hommes, ont quitté le port de Paimpol pour une campagne de six mois en Atlantique Nord. Douze ans plus tôt, Pierre Loti a publié son roman à succès Pêcheur d’Islande. Mar­ chant sur les pas de l’écrivain, qui était venu s’y documenter et puiser la matière de ses futurs personnages, Louis Lapicque se rend cet été là au village de Pors-Even, en Plou­ bazlanec. Il arrive à pied de Perros-Guirec, dis­ tant d’environ 30 kilomètres. Du haut de la colline, il découvre vers l’Ouest la verdoyante baie de Launay. Sous le charme, il décide d’y bâtir une maison. Deux ans plus tard, c’est chose faite.

Lapicque en Bretagne, cela commence donc par une demeure aux volets bleus, enchâssée dans la roche, un peu en surplomb de l’une des extrémités de la plage. L’endroit s’appelle Roch ar Had, la « Roche au Lièvre ». C’est la première villa de la baie. Bientôt, de nouveaux arrivants bâtissent à leur tour, parmi lesquels Jean Perrin, prix Nobel de physique, dont la fille Aline épouse Charles Lapicque en 1920. Comme elle peint elle aussi, son père fera édifier un confortable atelier à leur intention au-dessus de sa propriété, baptisée Ty Yann. La baie de Launay et la pointe de l’Arcouest deviennent le havre estival d’une petite communauté mêlant scientifiques, artistes et universitaires renommés. L’histo­rien Charles Seignobos, la physicienne et prix Nobel Marie Curie, Frédéric et Irène Joliot­ Curie ensuite, pareillement nobélisés, en feront partie. « Sorbonne-plage » est né et Charles Lapicque, qui fréquente les lieux dès son plus jeune âge, y restera fidèle sa vie durant.

« Foc moyen, lever l’ancre et fouette cocher ! »

Charles est initié à la plaisance par son oncle Louis, qui, après avoir partagé le voi­lier L‘Églantine avec l’historien Charles Sei­gnobos, a fait l’acquisition, avant guerre, de l’Axone, un ketch approchant les 16 mètres avec son bout dehors. Un marin du pays et son fils, ainsi qu’un mécanicien pour entre­ tenir le moteur auxiliaire forment l’équipage Plus que l’air du temps et ses modes picturales lui importent les risées courant sur la mer au pied de sa maison, prélude à une pro­ chaine escapade nautique vers l’archipel de Bréhat ou l’estuaire du Trieux, ses destinations favorites. Sa correspondance en témoigne : « De gros nuages parurent, puis des bancs entiers, puis de gros bouchons noirs et des grains qui accouraient, noyant tout le fond de la rade sous une nuée ardoise avant d’enténébrer mon rocher, puis tout l’immense désert du Sillon, pendant que les grosses gouttes touchaient les rochers, blanchissaient des parties de la mer et que les rafales couraient toutes noires et courbaient l’herbe… j’apercevais, tout petit dans sa crique, Flying Fox à sec de toile, tirant des bords sur son ancre. Mais j’en avais assez d’être sur ce rocher. Malgré les fulgurants changements de décors, je m’ennuyais; j’avais besoin d’une présence, d’une action. Fox m’offrait les deux.

« Cela peut sembler ridicule, mais il est pour moi comme un être vivant… Je hisse les voiles sans difficulté malgré les risées noires, voile de cape, trois tours de rouleau, foc moyen, lever l’ancre et fouette cocher! Fox consent à l’établissement du foc en vent arrière, et nous voilà partis à cette fière allure, voiles en ciseau, poussés par les rafales d’Ouest-Sud-Ouest, plein vent arrière dans le grand chenal où le flot déjà bien établi rebroussait durement les vagues contre le vent. Fox planait littéralement sur la crête des vagues qui déferlaient un long moment contre ses flancs avant que son nez retombe dans un creux. C’était prodigieux et sans danger… J’avais juste la toile conve­nable. »

Charles Lapicque a possédé quatre bateaux: Saranak, un canot breton; Flying Fox, un Cor­moran acheté en 1949 pour régater et baptisé du nom d’un cheval de course célèbre; Rodello, un croiseur de 7 mètres; et enfin Frynaudour, dont la coque d’un rouge « lapicquien » s’em­brasait au mouillage de Launay sous les rayons obliques du soleil déclinant . Construit au chantier Marie à Paimpol en 1960, Frynaudour a été conçu par le peintre, âgé de soixante et un ans au moment de son lancement. « J’y ai mis au moins cinq toiles d’énergie et de matière grise! », confia-t-il un jour. Dessiné avec l’aide de l’ingénieur aéronautique et ami Guy Bernet, ce biquille aurait dû être le pro­totype d’une série baptisée Jabiru, mais le pro­jet n’eut pas de suite. Lorsqu’il cesse de naviguer, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, Charles Lapicque donne son bateau à un proche, comme il l’avait déjà fait de ses pré­cédents voiliers. L’un de ses petits-fils en prend soin aujourd’hui.

« Je ne salue plus les Glénans depuis qu’ils ont cessé de me répondre »

Voilier de croisière côtière adapté au dédale de cailloux local, Frynaudour tient son nom d’un lieu-dit, au confluent du Trieux maritime et du Leff. Avec ses deux quilles latérales, sa ton­ ture inversée et son rouf volumineux occupant toute la largeur du pont, ce voilier de 7,50 mètres a une allure très originale pour l’époque. Il se distingue aussi par son impo­sant moteur à quatre cylindres Indenor, le même que celui dont sont dotées les auto­ mobiles 403 Peugeot. Cet engin de 40 chevaux propulse ses 3,2 tonnes à 9,5 nœuds. S’il ne conçoit pas d’embarquer sur un bateau dépourvu de voilure, Charles Lapicque, plai­sancier solitaire par tempérament, ne souhaite pas non plus se priver du soutien de la méca­nique. Ce puissant moteur le séduit d’autant plus que les performances à la voile du biquille se révèlent assez décevantes. Du coup, le peintre établit rarement sa voilure. Ce qui aura parfois des conséquences assez inattendues. Un jour, croisant par petit temps une flottille du Centre nautique des Glénans dans le che­nal du Kerpont , entre Bréhat et Béniguet, il prend soin de ralentir pour réduire son sillage. Un voilier, puis un deuxième le croisent. Le troisième lui lance: « Et ta voile alors? » La réponse ne se fait pas attendre: « Et ta sœur, espèce de petit con! » Le patron de Frynau­dour n’a pas digéré l’affront : « Je ne salue plus les Glénans depuis qu’ils ont cessé de me répondre ».

Tel est Charles Lapicque, la tête près du bon­ net. Lors d’un vernissage à Brest, alors qu’il est encore peintre officiel de la Marine il l’a été de 1948 à 1966 , un amiral , sans doute peu sensible à ses audaces picturales, ironise sur son travail : « Ah ! voilà Picasso ! » Mauvaise inspiration … Quand bien même Lapicque voue un grand respect au peintre espagnol, la réaction ne tarde guère: « Ils peuvent aller se brosser! » lance-t-il avant de démissionner. Charles Lapicque a peu profité de l’hospitalité de la Marine. Tout juste relève-t-on quelques embarquements en 1948 sur le Grenadier en manœuvre en Iroise, une croisière méditerranéenne sur le croiseur léger Émile Bertin , et , dans les années cinquante, sur l’aviso Pimodan, dont son fils aîné, Georges, est alors le second. L’ h om me est à fleur de peau. Au-delà de l’énergie, des certitudes affichées et de l’hu­mour acéré, rôde la tristesse de blessures anciennes.

© Christian Delangue
© coll part ADAGP 2009

Un ingénieur artiste partagé entre ses carrières scientifique et artistique

Son père, peintre amateur et musicien de talent, est mort avant sa naissance et il ne croisera que très tardivement sa mère, prati­quement inconnue de lui. La chronique dépeint un enfant aux dons multiples, docile mais déconcertant . « Une muraille infran­chissable s’est élevée entre sa vie intérieure, ardente et très secrète, et la « vie » », écrit Elmina Auger, une amie proche, à qui Charles Lapicque rend régulièrement visite sur l’île de Bréhat, après avoir échoué son bateau dans l’anse de la Corderie. « Ma vie, je la donnerais pour deux sous », lui confie l’artiste, qui réserve son allégresse à son œuvre. « Est-ce que le peintre veut transformer le monde en œuvre d’art afin de pouvoir l’aimer ? » lui demande Elmina Auger. « Si c’est bien une authentique œuvre d’art que l’on contemple, répond Lapicque, alors on peut y percevoir le mon de plus proche de nous qu’il ne l’est dans la perception ordinaire; on le voit comme dans une autre vie où d’irremplaçables et consolantes révélations sur les êtres nous sont données. Sans doute parce qu’on peut y aimer les êtres sans désir. »

Le quotidien de Charles Lapicque s’est long­ temps partagé entre ses carrières scientifique et artistique. L’une a littéralement nourri l’autre. D’abord employé de la Distribution électrique en Normandie, il reprend ses études après le krach de 1929, année de sa première exposition ses premiers tableaux datent de 1920. Ingénieur centralien, titulaire d’un doc­torat ès sciences, il est préparateur de physique dans le laboratoire de Marie Curie au Centre de physique-chimie-biologie de Paris. Ses connaissances de spécialiste de l’optique nour­rissent ses recherches artistiques. Il soutient ainsi une thèse relative à l’échelonnement des couleurs dans l’espace : le bleu pour les premiers plans et le solide, le rouge et le jaune pour les lointains et le mouvant.

Dans sa peinture cohabitent fulgurances et méthode. « Un monde ordonné de l’imagi­naire » dira Elmina Auger. Un autre critique d’art, Charles Estienne, écrit en 1951: « Cet improvisateur apparent organise son tableau exactement comme un coureur olympique de grande classe organise sa foulée et sa res­piration, et court sa chance, unique à chaque fois et à tous risques, mais après long entraî­nement pour l’athlète et longue maturation pour le peintre. Le risque spirituel et tech­nique est sans limite; mais que la flèche marque son but, alors, comme disait un jour Max Jacob de l’acte du poète : « Il frappe le soleil et le soleil sonne ». »

Au fil du temps et des séries, la forme pictu­rale prend chez lui des chemins multiples et innovants. Si l’abstraction se déleste de l’identifiable chez certains de ses confrères, Lapicque, lui, reste au contact. Figuratif tou­jours, mais à sa manière aventureuse, bien loin de la perspective classique. « Il figure, il est vrai, de façon à donner le vertige, à s’envoler la tête en bas comme dans un plafond baroque », jubile Charles Estienne. Au-delà de l’exploration formelle, et de ses découvertes, le vrai res­sort de son expression est, semble-t-il, métaphysique: peindre pour approcher le mystère du monde, comme un funambule au­ dessus du vide, avec sa « science » comme unique garde-fou au vertige. « Au fond de son cas, souligne Charles Estienne, s’il y a un réflexe impérieux, ce n’est pas celui de faire un tableau mais, tout d’abord, d’exprimer ce dont il est gonflé et comme oppressé au contact de la vie et du monde. On ne peut pas bien comprendre Lapicque si on ne sent pas à quel point, pour lui, l’émotion initiale est le fait essentiel et les problèmes de style et d’écri­ture l’accessoire, les moyens… L’aventure d’un peintre, ce sont ses aventures avec ces grandes réalités que sont la mer, la mort, le désir. »

« Je n’ai jamais rien fait de plus bonbon fondant ni de plus audacieux »

La mer et la Bretagne ont inspiré Lapicque tout au long de sa vie. « Les liens avec la Bre­tagne, ce « p ays sans péché », sont d’une extrême profondeur, comme si cette région que le hasard a choisie pour lui, était sa véri­table patrie, remarque Elmina Auger. Toujours les mêmes lieux, les mêmes paysages, mais quinze séries de paysages bretons, chacune avec sa technique propre et son absolue nou­veauté. Quel rapport, en effet, entre le Port de Loguivy de 1939, dans le système bleu et rouge, tout sombre et tragique, et une Lagune bre­tonne de 1959, de technique purement tachiste claire et paisible. Comment comparer Les Régates de 1946, compartimentées comme des émaux, et Les Régates de 1952, toutes fluides et mouvantes? D’année en année, les vraies régates se courent de la même façon; c’est l’imaginaire de l’artiste qui y introduit une variété inépuisable . »

Charles Lapicque à sa table à dessin. Un artiste qui a cultivé toute sa vie une grande liberté de ton. © coll part

C’est une Bretagne de sensations estivales que l’on contemple. Lapicque, pourtant, fut d’abord le peintre des saisons secrètes de son cœur. La Hollande, qu’il a traversée par un jour sombre et pluvieux de 1974, s’est méta­morphosée sous le pinceau de ce formidable coloriste en une véritable incandescence, conforme, selon lui, à la vérité profonde du lieu. Sans relâche, il sollicite sa capacité d’émer­veillement poétique, se grisant parfois du résul­tat obtenu: « Devant moi, sur le poêle, le chef-d’œuvre des ciels verts, écrit-il à propos de Lagune bretonne (1959), un Turner lapic­quien, un Monet après la lettre et davantage en esprit, un morceau d’enluminure échappé de l’histoire et venu au monde avec cinq cents ans de retard et cinquante d’avance. Cette fois, pan dans le mille! La voilà, la brume. La brume sans brume et brume tout de même. Je n’ai jamais rien fait de plus bonbon fon­dant ni de plus audacieux, de moins Lapicquien et de plus Lapicque. Hip, hip, hip hurrah! »

« Charlot », ainsi surnommé pour sa ressem­blance avec le comédien, règne sur son petit monde de Launay. Moins dans le rôle du Dic­tateur que dans celui d’un homme qui, res­pectant la liberté d’autrui, défend la sienne farouchement. Avec lui, mieux vaut sans doute ne s’étonner de rien. Comme ce jour de mer calme où le peintre, bientôt septua­génaire, abandonne ses compagnons à bord de son Rodello, non loin de l’île Blanche, en face de l’Arcouest, pour partir en balade à bord de l’annexe pliante. En fait de promenade, Charles Lapicque rallie à l’aviron le Sillon de Talbert, à l’Ouest de l’archipel bréhatin. Il le traverse à pied, son « Bardiaux » sur le dos, avant de le remettre à l’eau dans l’estuaire du Jaudy, qu’il remonte ensuite jusqu’au port de Tréguier une quinzaine de milles au bas mot! Le soir, il rentre en car, son canot sur le toit. Une bonne petite virée en somme, bien moins lointaine et périlleuse sûrement que ses croi­sières intérieures, sur les routes de l’arc-en-ciel.

La force de la couleur est le dénominateur commun de la plupart des aventures picturales de Charles Lapicque. Fasciné par les vitraux et les émaux, il affirme que, dans son monde, « les couleurs se répondent plus qu’elles ne s’harmonisent ». À quoi il ajoute : « Peut-être faut-il voir dans une attirance de toujours vers les œuvres picturales contras­tées et fragmentées une simple modalité de mon incoercible besoin de musique ». À en croire l’artiste, formes et couleurs s’imbriquent sur la toile à la manière de notes sur une par­tition, dont l’unité comble une aspiration pro­ fonde, propre à l’âme humaine. « Lapicque, en poète, retrouve la vérité secrète du langage, où le mot de tonalité est associé aux gammes comme aux couleurs, estime son fils aîné Georges. Il aura, plus que tout autre, inventé et construit «l’opéra de la peinture». » Amou­reux de Mozart, le peintre va allegro molto!

La Bouée à virer, 1952, huile sur toile. © galerie Nathan/ADAGP 2009

« Certains peignent comme ils marchent, commente encore Charles Estienne. Lapicque, lui, peint comme on suppose qu’il doit bar­rer en course. Et toutes les balises sont derrière lui. » Jamais le patron du Flying Fox, parti en 1988 à l’âge de quatre-vingt-dix ans, n’a réduit la toile. Brûlant toujours du même feu, il annonçait sur ses vieux jours: « Je progresse encore ».

Remerciements : à Philippe Lapicque, petit-fils du peintre. Exposition: Charles Lapicque, peintre de la mer, jusqu’au 27 septembre, au musée national de la Marine, à Toulon. Exposition itinérante sur le peintre, au musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun, du 6 mars au le juin; au musée d’Unterlinden, Colmar, du 20 juin au 12 octobre; au musée de l’abbaye Sainte-Croix, Les Sables-d’Olonne, du 20 décembre au 25 avril 2010.

Bibliographie : Lapicque, catalogue du musée national d’Art moderne, mai-juin 1967. Lapicque, catalogue rai­ sonné, Estampes, 1981.