Captive des pirates chinois

Revue N°252

barque chinoise encre de chine
© Christophe Novel

De Fanny Loviot, illustré par Christophe Novel – Le 30 mai 1852, une Parisienne embarque au Havre à destination d’une Californie alors enfiévrée par la ruée vers l’or. Faute d’avoir trouvé fortune à San Francisco, elle se rend à Hong Kong et c’est au retour de cette escapade que son navire est capturé par des pirates. Retenue prisonnière avec un négociant chinois sur la jonque de ses agresseurs, elle recouvre la liberté grâce à l’intervention d’un vapeur anglais.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Profitant de la permission qui m’avait été donnée, je remontai sur le pont. Les pirates continuèrent à me faire bonne mine. Plusieurs d’entre eux s’occupaient à détacher le petit canot qui était le long du bord. Ils allaient pêcher des huîtres à quelques brasses plus loin. Ce jour-là était, à ce qu’il paraît, une sorte de fête pour eux, car leur cuisinier, autour de ses fourneaux, semblait fort préoccupé de l’importance des plats qu’il avait à préparer. Il y avait un quart de porc, tournant dans une broche, qui se dorait à la flamme d’un brasier ardent, et de délicieux petits poissons avec l’éternel riz que l’on versait à profusion dans des plats. Tous ces préparatifs aiguisaient notre appétit. Quand vint l’heure du repas, nous nous retirâmes discrètement dans notre réduit.

Mais quelle ne fut pas notre surprise ! Non seulement on ne ferma pas notre panneau, mais encore nous vîmes les pirates se ranger autour de notre case que le jour éclairait en plein, et s’asseyant sur le plancher, à la manière des Orientaux, ils se mirent en devoir de faire honneur à ce fameux repas. Le cuisinier commença à faire passer à chacun une portion de ces huîtres qui avaient mis tout l’équipage en révolution. (Ces huîtres, pour la grosseur et la qualité, peuvent être comparées à celles que nous appelons ici pied-de-cheval.) Than-Sing et moi, nous ne fûmes pas oubliés, les uns et les autres nous passaient une part de tout ce qu’ils mangeaient. Je commençai d’abord par goûter du bout des lèvres, me méfiant beaucoup des sauces chinoises ; mais je ne tardai pas à sentir un petit fumet qui n’était pas désagréable. L’accommodement était une sauce très relevée, à la provençale ; ce devait être un de leurs mets de prédilection, car toutes les physionomies avaient un air de contentement extrême, sans excepter mon compagnon, qui avait une figure épanouie. Le tour du porc rôti vint ensuite ; nous en eûmes notre part, de même que du poisson et du riz ; nous eûmes aussi du thé et du vin dont j’ai déjà parlé. Les pirates nous paraissaient avoir une bonhomie, une prévenance qui pouvaient nous faire croire un moment que nous étions leurs hôtes, puisqu’ils semblaient oublier que nous fussions leurs prisonniers. Ils demandaient à Than-Sing si j’étais satisfaite de leur cuisine. Dois-je avouer que ces nouveautés culinaires, après des privations plus qu’inouïes, ne m’étaient pas désagréables ? Oui, sans doute, mais il fallait que j’eusse perdu à un certain degré l’odorat essentiel, car ce qui constitue le fond de la nourriture des Chinois ne venait nullement me troubler ; et pourtant, ils sont aussi sales que les sauvages sous ce rapport, s’ils ne le sont pas plus. Ils mangent, dit-on, les chiens, les chats, les rats. Lorsqu’ils tuent les volatiles, rien n’est perdu dans ces animaux, les intestins sont lavés, raclés, essuyés, et passent sans conteste par le gosier des Chinois. Enfin, ils absorbent jusqu’à des chenilles, des sauterelles, des vers de terre, sans oublier les fameux nids d’hirondelles, dont la réputation chez eux est proverbiale. La circonstance aidant, je faisais donc bonne contenance, comme je l’ai déjà dit.

© Christophe Novel

Mais l’inquiétude devait bientôt succéder aux heures de repos que nous venions de goûter. Les pirates, stimulés par leur chef, s’étaient levés tout à coup avec un fort mouvement d’action ; ce dernier, en regardant dans sa longue-vue, venait d’apercevoir au loin une jonque marchande, il la signalait à toute sa bande ; les débris de notre dîner, à peine achevé, disparurent en un clin d’œil et les pavillons furent hissés au haut du grand-mât en signe de ralliement. Les pirates couraient çà et là, disposant tout pour une attaque. Il s’agissait encore de pillage ; mon compagnon et moi reprîmes notre rôle passif ; nous attendions, dans une anxiété silencieuse, des événements nouveaux ; mais Dieu ne permit pas que cette journée qui avait été si heureuse pour nous s’achevât au milieu du carnage ; ils s’aperçurent que la jonque qu’ils poursuivaient, gagnant trop le large, ne pouvait être atteinte, et ils se virent forcés de renoncer à leurs projets, ce qui dissipa les angoisses que nous éprouvions.

Vers le soir, plusieurs jonques pirates s’étant approchées les unes des autres, se touchèrent presque bord à bord, et, en bons voisins, les chefs firent des échanges de marchandises ; ils se cédèrent des provisions de bouche. Ainsi, notre capitaine acheta, entre autres, des canards tout vivants ; s’apprêtait-il à nous bien traiter encore ? Quand la nuit fut venue, toutes les jonques se séparèrent, et la nôtre continua seule sa route. Peu après, la cérémonie de la prière commença à bord.

Confiants dans les bonnes dispositions qui nous avaient été manifestées, nous remontâmes, mon compagnon et moi, sur le pont. La brise était douce et molle, le ciel, d’une pureté splendide, reflétait ce qui constitue en mer l’occupation du penseur, les étoiles. Je regardais d’un œil humide. Sous cette voûte azurée je cherchais à découvrir l’ombre de la mienne, ou à défaut le moindre signe favorable, le plus petit espoir. N’étais-je pas abandonnée de la terre entière ? Livrée à ces tristes pensées, je reportai les yeux autour de moi, c’est-à-dire que je rentrai dans la réalité, et je remarquai que, contrairement aux jours précédents, on avait mis toutes les voiles dehors, au lieu de jeter l’ancre à la tombée de la nuit, comme on avait fait jusqu’alors. Vers dix heures, j’allai m’étendre sur mes planches et je pensai néanmoins à tout ce que nous avions eu d’heureux dans ce jour qui venait de s’écouler, puis je tâchai de fermer les yeux ; mais plusieurs fois je m’éveillai, et je prêtai l’oreille au moindre bruit. Le vent s’était élevé, et j’entendais au sillage de l’eau, le long de la coque du navire, que nous filions rapidement.

Le lendemain devait être un jour marqué par la providence ; c’était le 18. Il pouvait être quatre heures du matin, lorsque mon compagnon et moi, nous fûmes tirés de notre sommeil par un bruit de voix et de pas précipités. L’ancre avait été jetée, nous ne marchions plus ; en outre, on avait hermétiquement fermé notre panneau. Je cherchai à m’expliquer la cau-se de l’activité qui régnait à une heure si matinale, et plus j’écoutais, plus il me semblait qu’il se passait quelque cho-se d’extraordinaire.

Après avoir tourmenté quelques instants mon esprit, j’essayai de me ren-dormir, mais l’in-quiétude était plus forte que le sommeil. Je me tournai vers Than-Sing ; il avait les yeux ouverts. Je le priai alors de me dire ce qui se passait sur le pont. Il se tenait l’oreille tendue ; il mit un doigt sur sa bouche comme pour me dire : silence ! Je ne comprenais pas très bien. Comme je m’apprêtais à lui faire de nouvelles questions, il me fit encore signe de me taire, en me disant bien bas : « Ils s’en vont ! ». Puis il écoutait de nouveau.

Je ne comprenais absolument rien à ce que disait ce pauvre homme, quand tout à coup il s’écria, avec un sentiment qui exprimait la joie et la peur en même temps : « Ils s’en vont ! vous dis-je, c’est un steamer !

– Un steamer ? » répétai-je d’un air stupide. Je crus un moment que mon compagnon devenait fou, et je le regardai, avec une véritable peur, mais, me calmant aussitôt, je me contentai de hausser les épaules avec pitié. Je lui en voulais de réveiller en moi une espérance depuis longtemps abandonnée, parce qu’elle me semblait irréalisable ; aussi je lui tournai le dos avec humeur. « Un steamer ! »me disais-je en moi-même. Mais, à peine avais-je eu le temps de faire quelques réflexions, qu’il me toucha l’épaule, et qu’il me dit encore : « C’est un steamer ! Les pirates ont vu un steamer, ils se sauvent dans la montagne ! »

Je le regardai cette fois en face. Mes idées commençaient à s’embrouiller. Il m’était impossible de donner un sens à tout ce que je lui entendais dire. « Vous vous trompez, lui dis-je ; si nos ennemis étaient poursuivis, est-ce qu’ils perdraient leur temps à rester à l’ancre ? » Pour toute réponse, il colla son visage à la petite lucarne près du gouvernail, et je l’entendis qui répétait : « Oui, oui, c’est un steamer ; regardez plutôt ! » Cette fois, le cœur commença à me battre avec violence ; je m’approchai, à mon tour, de la lucarne, et je distinguai, en effet, un navire qui pouvait se trouver à environ deux milles au large. Je me sers du mot navire, parce que je ne lui voyais laisser aucune trace de fumée derrière lui. Ma joie se calma même aussitôt, et le doute me revint à l’esprit. Je me dis, alors, que c’était tout simplement un navire voguant vers Hong Kong, Canton ou Macao. « Qui pense à venir nous secourir ? me disais-je. Qui pourra nous découvrir à bord de cette jonque, ressemblant à tant d’au-tres qui sillonnent ces parages ? » Cependant, quelque effort que je fisse pour contraindre mon agitation, je ne pouvais détacher mes yeux de la lucarne.

© Christophe Novel

À ce moment, Than-Sing dit encore entre ses lèvres : « Ils s’en vont ! Ils s’en vont ! » Mais j’étais d’une incrédulité désespérante. Il est difficile de revenir à la vie lorsqu’on a été si longtemps à l’agonie.

« Et pourquoi s’en iraient-ils ? lui disais-je.

– À cause du steamer, me répondait-il.

– Mais je vous dis que cela n’en est pas un.

– Si, je vous assure que je ne vous trompe pas.

– D’abord, il n’y a pas de fumée ; vous voyez bien que c’est un navire.

– Cela ne fait rien ; les pirates s’en vont. Écoutez… »

Le silence se faisait en effet autour de nous, car l’on n’entendait plus que par intervalles un murmure de voix qui allait toujours s’éloignant. Pourtant, les pas d’un homme se faisaient encore entendre. J’élevai les bras en l’air pour soulever le panneau ; je voulais voir ; mais Than-Sing me retint, jugeant plus prudent, en cette circonstance, de nous faire oublier. Au même instant, le panneau fut ouvert avec précipitation, et une figure aux traits bouleversés apparut à nos yeux. C’était le cuisinier du bord, que l’alerte répandue parmi l’équipage forçait d’abandonner ses utiles fonctions. Il parla en gesticulant, et avec une volubilité de paroles que l’émotion entrecoupait. Il disait à Than-Sing (je l’ai su depuis) : « N’ayez pas peur ! Vous allez être sauvés, c’est un steamer… » Il était resté le dernier, mais le sentiment de la conservation l’emporta sur le désir qu’il pouvait éprouver de converser plus longtemps avec nous ; il s’enfuit au plus vite pour rejoindre les autres. Je poussai alors une exclamation de joie impossible à rendre ; plus prompte que la pensée, je m’élançai sur le pont. Il était bien vrai, nous étions seuls sur la jonque, laquelle se trouvait engravée dans le sable. Le but des pirates, en s’arrêtant en cet endroit, avait été de faire une provision d’eau douce, lorsque, aux premières lueurs du jour, un steamer, masqué jusque-là par une pointe de terre, leur apparut. Ce steamer avait jeté l’ancre et déjà il envoyait des embarcations pour reconnaître la côte. C’est alors qu’effrayés du danger qui les menaçait, et ne pouvant appareiller, les pirates avaient préféré fuir en abandonnant leur jonque. Ils avaient gagné la terre en entrant dans l’eau jusqu’à mi-jambes ; nous les apercevions encore très distinctement grimper en toute hâte le long du versant de la montagne. Ils traînaient avec eux ce qu’ils avaient pu emporter de leurs rapines ; les uns étaient chargés à dos, les autres portaient des fardeaux sur la tête ou sur les bras.

© Christophe Novel

Fanny Loviot se présente dans ses mémoires – Les Pirates chinois, ma captivité dans les mers de la Chine en 1860 – comme une lingère allant chercher fortune en Californie avec sa sœur, mais Gilles Lapouge, qui préface la réédition de ce livre (éd. André Versaille, 174 p., 14,90 e), affirme qu’elle n’a jamais eu de sœur et la soupçonne d’exercer le plus vieux métier du monde. Elle aurait fait partie d’un contingent d’émigrants surnommés « lingots », expédiés outre-Atlantique grâce aux revenus de la Loterie des lingots d’or, entreprise douteuse destinée à recueillir des fonds pour débarrasser la capitale de ses indésirables. Reste que, la péripatéticienne supposée adopte pour se raconter un style ampoulé digne de la comtesse de Ségur.

Christophe Novel est né en 1970 à Faverges, une petite ville de Haute-Savoie où il vit toujours. Après une apparition à l’école des beaux-arts d’Annecy – vite quittée pour cause d’incompatibilité d’humeur artistique – et quelques emplois alimentaires, il se voue à son art tout en donnant des cours de dessin. Désormais, il se consacre, avec sa compagne Angélique Ignace, au Koala bleu, une boutique où ils commercialisent leurs travaux. Il achève actuellement une série d’œuvres abstraites sur l’Odyssée et prépare une bd

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Les derniers articles

Chasse-Marée

N°317 Réservé aux abonnés

Invisible

Depuis une dizaine d’années, l’artiste Nicolas Floc’h travaille à la représentation des habitats et du milieu sous-marin, produisant une œuvre... Lire la suite